Tiens c’est vrai, je n’ai jamais essayé de déprimer à Bali…

14572060_1793062494292533_1233094791_o
(© Vianney Lefebvre – 2016 / Suggestion pour une lecture en musique : Mulatu Astakte – Chifara)

On me prête une certaine aisance à déprimer en toute saison. J’ai beau réfuter la moindre évidence neurasthénique, rien n’y fait, ce « on » accusateur ne distingue aucune nuance d’insatisfaction : déprime saisonnière ou mélancolie existentielle, voilà deux exemples à ne pas tremper dans le même encrier pourtant. Un homme peut maudire la terre entière au 15 août et frôler la béatitude un 1er novembre ; sourire à toute une rame de métro, mais songer à se foutre en l’air dès la prochaine station… Au rayon du mal-être ne figurent que des mal classés, mal orientés, trop vite catalogués en peine-à-jouir incurables, toutefois indispensables au bienheureux patenté, quand celui-ci connaît enfin un soir de grisaille. Car on a toujours besoin d’un plus chronico-dépressif que soi, apte à vous tenir le mouchoir pendant une soirée entière, sans espérer la même oreille compatissante en retour. Et pour cause, « tu comprends : les gens tristes, c’est tellement déprimant ! »

Alors un autre « ça va » interrogatif à négocier, un de trop peut-être. Ma pirouette habituelle _ « ça va quelque part, merci »_ ne convainc pas, l’interlocuteur exige une réponse franche. Et comme j’ai le malheur de placer un adjectif dépréciateur dans la phrase, visant de surcroît mon environnement citadin, immédiatement la brigade du positivisme s’interpose. « Toi de toute façon, tu déprimerais partout, peu importe la ville ». Je venais de passer l’été à contempler les selfies touristiques émis par la plupart de mes contacts facebook, tandis que je n’avais pas quitté mon port d’attache depuis une éternité. D’où cette répartie légèrement acerbe : « C’est vrai que je n’ai jamais essayé de déprimer à Bali… ». La référence géographique n’avait rien d’innocent ; je savais de source internet que cette amie en revenait tout juste, fraîchement nappée d’indolence zen et du rayonnement hâlé de circonstance.

Tiens non, je n’ai jamais expérimenté la maniaco-dépression sous les tropiques, jamais exporté mon spleen à Marrakech, ou pris une chambre en clinique psy à Copacabana, ni tâté d’une lame de rasoir en plein fjord islandais… Et quand bien même aurais-je la vie d’un magnat du pétrole sur une petite île paradisiaque, voudrais-je réellement qu’on touche à mon droit fondamental de « badder », fusse sur la condition humaine ou sur le cours du baril ? Une des pires oppressions, rarement créditée à la juste mesure de sa tyrannie, est ce flingue sociétal pointé vers la tempe de l’occidental adulte, sommé d’être heureux quoiqu’il en coûte. Et que l’infamie submerge le réfractaire bad-trippant, ou juste peu enclin à consulter quotidiennement son baromètre de satisfaction personnelle. Car le savais-tu, chère globe-trotteuse au doigt affectueusement pointé ; l’âme humaine contient plus d’une teinte en son prisme : tout ne se résume pas au noir, blanc, ou gris. Il y a aussi l’existence, le fait qu’un individu se sente vivant et mouvant, en écho avec son époque, sans besoin de se définir à l’aulne d’une question aussi brutale que factice : « Alors, heureux ? ».

Evidemment sa remarque n’était ni mesquine, ni fortuite. Un homme se définit souvent par l’énergie manifestée à contredire ses réputations ; et certaines piques amicales à ce titre, comptent parmi les plus stimulantes, même rageantes ou vexatoires. Car vos connaissances proches sont celles qui imaginent le moins vous voir changer. Or j’en avais déjà trop raconté à cette « camarade » féminine. Une partie de mes casseroles traumatiques déjà soumise au feu de ses titillages indiscrets, sans qu’une pointe d’impudeur narcissique ou d’excès alcoolifère n’entre en cause.
S’il s’agissait d’une tentative de séduction par étalage en tragédies intimes, la mienne était bien trop radicale pour avoir la moindre chance d’opérer. Comme de rentrer tout juste du Vietnam, et de vouloir montrer ses cicatrices à une nonne antimilitariste en pleine rue… J’avais surtout envie de brusquer la bienséance citadine, je crois. Nous avions un échange amusé, plein de fine dérision intellectuelle, mais si quelqu’un m’effleure la boite de Pandore, je peux aussi dégainer du « lourd », et sans même un coup de semonce.

Tout dépend du type de question posée. Quand on lui demanda en 67 s’il avait déjà pris du LSD, Paul Mac Cartney répondît à l’intervieweur que c’était son entière responsabilité de diffuser ses propos, car il n’avait aucune intention de mentir à ce sujet. Me concernant, je n’ai jamais pris de LSD, néanmoins j’ai assez d’histoires poignantes en ma cornue pour dramatiser n’importe quelle mondanité, si l’occasion l’exige. Même juste après un bon éclat de rire et d’auto-dérision partagée. Et toi, belle renifleuse de scoop, tu l’auras cherché plus d’une fois ce nerf sensible. Avec cette fausse candeur enjouée, telle une enfant interrogeant son père plongé dans le journal, mais l’esplièglerie d’une surdouée anticipant déjà la réponse… Le petit jeu est plaisant, certes. Comme de se raconter une histoire d’épouvante entre gamins avant de dormir ; puis on cauchemarde en pleine nuit, et seulement adulte on réalise : pire qu’un fantôme dans le placard, la malice au féminin…

Parmi ces joutes spirituelles de haute voltige, une autre m’était resté coincée dans la mémoire _ sans doute parce que j’avais dominé l’échange cette fois-ci. Ma tirade s’était refermée sur le défi qu’un jour, oui, je lui prouverais mon aptitude au rayonnement ; de celui qu’on projette fièrement vers autrui, quand s’estompe la vocation au bien-être intérieur. Alors je ne serai plus seulement cet albatros de malheur, briguant le courage des oiseaux, eux « qui chantent dans le vent glacé » d’une ritournelle de Dominique A… Je n’avais pas rajouté « comme tout le monde », ni « comme personne », non. Plutôt comme un homme sent la résilience opérer en lui, cette évidence qui porte à devenir qui l’on est vraiment, envers et contre toutes apparences.

Et toute apparence, toute fausse réputation, reste à portée d’un lever de mystère ou de malentendu. J’ai sûrement l’air trop ombrageux parfois _ plus qu’un Barack Obama disons, mais certainement moins que Charles Baudelaire un lendemain de biture… Quant à revenir d’un « Vietnam » figuratif, si par pure hypothèse j’avais perdu un oeil au combat, je préférerais toujours en faire une marque de dignité, voire de séduction, plutôt qu’un atout compassionnel.
Alors offre-moi donc ce verre complice, ou bien accepte le mien. Offrons-nous un verre qui n’interroge pas l’humeur, qui sait l’outrepasser sans la montrer du doigt. Un verre aux belles promesses, à ces versions de nous-mêmes qu’il nous faut encore atteindre… « Et toi d’ailleurs, que deviens-tu ? »

Un soir, quand ressurgiront les muses.

 

ballet
(suggestion pour une lecture en musique : Brian EnoCanon in D major)

J’ai eu un bref pressentiment, comme un flash subliminal au moment de franchir la porte. Trop tard pour faire demi-tour, ce serait d’autant plus voyant que le café est totalement vide, hormis la barmaid, et cette autre silhouette familière au comptoir. Alors je m’assois, ni trop près, ni trop loin. Un détournement du regard, furtif, me confirme son identité. Me rappelle sa nature surtout. La femme-muse. De celles qui engendrèrent un flirt, une idylle, ou une romance inaboutie… Du simple béguin au parfait traumatisme sentimental. Même brièvement croisée, la femme-muse arpente son piédestal avec d’autant moins de pudeur qu’elle n’a pas choisi sa couronne. Un homme lui a tressé autrefois, d’un fil que lui seul peut entrevoir.

Vraiment, je ne m’attendais pas à la retrouver ici. Souvent j’arrive à dompter mon émoi par la stratégie du nombre : plus l’endroit est fréquenté, mieux j’esquive l’objet du trouble. Alors sans même le savoir, d’autres connaissances féminines font diversion, puis la soirée passe tant bien que mal. Mais cette fois, je suis pris à découvert. Déjà les quatre coins du bar se tapissent de souvenirs, et la vitrine extérieure me renvoie l’image d’un damné fantomatique. Le fond musical n’arrange rien, « Comme un légo » de Bashung. Un slow existentiel de neuf minutes sans cavalière, ça paraît long comme un siècle d’errance à ne jamais atteindre la terre promise.

Elle a raccourci ses cheveux, les a légèrement teints aussi, je crois. Ainsi manigancent nos égéries, qui tentent de briser leur condition par une fantaisie capillaire, ou la présence inopportune d’un nouveau boyfriend. Elle doit sûrement attendre quelqu’un d’ailleurs. Pas d’autre raison à l’arrivée d’une jeune dame au comptoir, sans antécédents d’alcoolisme solitaire. Mais « Bleu pétrole » continue à défiler, et aucun autre homme ne se présente. Je fais alors mine d’aller aux toilettes ; il me faut une courte pause, le temps de me ressaisir, de trouver la bonne parade comportementale. A mon retour dans la salle, j’aperçois d’emblée une nouvelle cliente, assise à l’autre extrémité du zinc. Une simple fraction de seconde me préserve de l’identifier, que j’intériorise comme un enquêteur promis à une découverte macabre, s’apprêtant à enfoncer la porte. On nourrit toujours l’espoir de faire mentir son intuition, et puis l’image fatale arrive au cerveau : encore un autre fantôme, oui. Encore une figure du passé. Au charme bien plus effrayant que la vue d’un cadavre, hélas.

Devant pareil acharnement du sort, l’homme apprend vite à choisir son camp : statisticien ou mystique. Or les chances de croiser plus d’une ex-galante dans le même bar, le même soir, sont assez élevées finalement. Dieu ne maudit pas toujours les romantiques, il les renvoie juste à un cours de probabilité citadine. Je n’avais pourtant jamais assisté à un tel rapprochement : deux époques différentes associées au même idéal féminin, deux cicatrices bordées de pointillés. Deux nuances de brunes aussi… La plus claire prend ombrage de l’autre, mais sa chevelure sauvage l’emporte en majesté. Quelle importance d’ailleurs, je fondrai sur un regard comme toujours. Et pour l’heure, il m’importe de n’en croiser surtout aucun.

Bientôt mon verre approche la dernière gorgée, néanmoins l’envie de savoir reste plus forte qu’une triste dérobade. Je me redirige alors vers le comptoir, sans saluer, puis commande un nouveau blanc à la serveuse. Laquelle ne cherche aucunement à jauger mon humeur, mais sa perception du malaise est évidente. Elle doit espérer autant que moi l’entrée d’un groupe d’étudiants en pleine tribulation festive, histoire d’emplir et détendre l’atmosphère…
Posé à ma table refuge, je vois pourtant la mauvaise coïncidence redoubler, et se transformer en malédiction pure. Car une troisième cliente apparaît ensuite, que même un gallon de muscadet ne suffirait à me rendre méconnaissable. Avec ses miroirs de l’âme, qui vous dévisagent grands ouverts, ce mélange d’émerveillement teinté d’inquiétude et de candeur mal-dissimulée. Cette blancheur intrigante aussi, à laquelle une minceur longiligne vient servir d’écrin. Mais surtout ce « rien », béant, autour d’une histoire finalement avortée. La mémoire d’une vraie liaison amoureuse devrait éclipser le souvenir d’une simple romance, présume-t-on. A tort. Car si les « peut-être » vous marquent d’un fer encore tiède, le vécu a au moins la courtoisie d’apposer son empreinte, vous épargnant ainsi une douleur fantôme inatteignable, incurable.

Soudain, je me sens curieusement plus fasciné que persécuté. A deux spectres féminins en vue, l’ambiance est un calvaire ; avec trois, me voilà embarqué dans un conte surréaliste, faisant retomber toute défense rationnelle. Alors autant fendre l’armure et saisir l’étrange, quand il se livre si manifestement. Il me revient d’ailleurs un écho du céleste « Pyramid song » de Radiohead, dont le personnage dérive sur une embarcation filant vers l’au-delà, remplie d’amantes « passées et futures »… Mon propre radeau des muses flotte à même le comptoir, et aucun Dieu égyptien ne semble en tirer les ficelles. Au fond je ne crains pas le retour de karma, non, j’ai plutôt peur d’un revers de l’absurde. De ne pas occuper le centre du tableau, justement. Or je deviens cet unique figurant masculin relégué en arrière-plan, lui qu’on distingue à peine. Ma peinture aura séché trop lentement, la chaleur ambiante m’a rendu flou.

Et la fresque se remplit, davantage encore. Une à une apparaissent d’autres femmes-muses, identifiables au premier coup d’oeil, jamais vraiment oubliées. Elle, toute en blondeur enjôleuse, tempérée d’un verbe piquant, avec sa manière subtile de me conduire la barque jusqu’au tourbillon, malgré mon canotage désespéré. Elle, jeunette ensorceleuse, tellement experte en désinvolture, qu’elle vous fait guetter le moindre affect comme une preuve ultime d’humanité. Elle, aussi ; grisée le temps d’une danse, conquise au verre suivant, mais à condition d’envahir sur un coup d’état. Aucune chance d’établir un siège romantique, il faut vouloir planter ses crocs de velours sans attendre _ la victime exige une preuve ; il faut se croire vampire, pour mieux s’ignorer en Dom Juan.
Trop tard ou trop tôt, peu importe ensuite : à quoi bon interroger le sablier d’une époque, dans l’espoir qu’il nous délivre quelque bon tuyau pour la prochaine fois… Et combien d’élans freinés par excès de scrupules, par refus du moindre machisme, finalement perçu comme un désintérêt passionnel ? Bien sûr, parmi toutes celles qui défilent sous mes yeux, plusieurs m’auraient banni de Rome, si j’avais osé franchir ce Rubicon infime, préservant l’amour courtois d’une bouche trop aventureuse. Plus d’une fois je me suis épargné le couperet. Ou le silence et la gêne pour seule réponse. Un homme doit savoir renoncer à quelques batailles, s’il veut rester maître de choisir son combat.

Enfin la porte se fige. Il n’en manque plus aucune je crois, toutes mes muses se sont portées au rendez-vous. Quant à moi, j’étais juste un imprévu de passage. D’ailleurs nulle ne me regarde, ni ne cherche à m’éviter. Certaines bavardent juste en face, mais je n’entends pas un mot, plus un son même. J’avise les solitaires, restées au bar, les fumeuses, qui vont et viennent entre l’arrière-salle et l’extérieur. Espion, j’assiste à des confrontations improbables ; de celles qui émailleraient une veillée funéraire à la mémoire d’un gourou infidèle, qu’on avait longtemps cru monogame… Pourtant, que de diamétrales féminines opposées, dont je présumais être le seul chainon indirect jusque là. Comme on se donne toujours trop d’importance, à s’imaginer projetant une ombre telle qu’elle empêcherait tout dialogue et amitié autour. Ne jamais viser le centre du tableau, on voit bien mieux les choses depuis la marge.

Et la soirée s’étire inlassablement, toute temporalité suspendue. Mes comparses enchainent les verres, aucune n’a l’air pressée de partir. Le mien ne semble jamais pouvoir se vider : chaque minute je l’attrape, presque mécaniquement, puis en avale une courte gorgée, mais résolument le niveau stagne, entre grand vide ou trop plein, toujours à mi-distance. Alors je finis par comprendre que cette emprise du sort n’est qu’un fruit de ma propre passivité. Et que cette torpeur doit cesser au plus vite. Je saisis donc un bout de papier coincé dans ma poche de veste _ laissé au cas où, puis commence à griffonner quelques termes. Sans jonctions apparentes, juste une série de mots-clefs, flottant sur un espace vierge, dans l’attente nerveuse d’être reliés. Mais rien ne vient qui fasse sens, et mon verre ne s’assèche toujours pas. Et les muses papillonnent autour pendant ce temps, s’alanguissent en toute légèreté, ou s’abandonnent à quelques danses frivoles… Vraiment l’épreuve devient insoutenable. Je devine qu’il me faut tourner la page, essayer autre chose. A nouveau mon regard se fixe pour mieux les détailler. Successivement cette fois. Et je réalise combien chaque visage porte encore une histoire, une véritable flamme d’existence. Chaque figure surtout, m’apparaît tellement plus vivante que la mienne. Même celles dont je me souviens avoir déploré la perte.

Au verso, mon crayon s’ordonne enfin, et la liste donc peut commencer. Soigneusement j’écris leur prénom, l’un derrière l’autre. Qui parfois tarde à me revenir, mais la série peu à peu se complète, et passé quelques minutes encore à me relire, je note qu’elle ne souffre plus d’aucune omission. Alors, ligne par ligne, muse après muse, j’actionne de ma main le barré consciencieux d’un passé aliénant. Et je les vois toutes disparaître sous mes yeux, à mesure que le trait s’abat. Je les sens m’échapper pour de bon, comme je leur échappe en retour. Ainsi chacun retrouve sa liberté, d’être, de devenir, ou d’avoir été. Ainsi meurent les restants d’espoir, mais survivent tous les possibles.
Il ne me reste plus qu’à régler maintenant, avant de partir à mon tour. Au comptoir, la serveuse ne trahit aucune expression particulière venant conforter mes visions à postériori. Tout paraît absolument normal soudain, presque routinier. Nul n’irait soupçonner qu’une telle forfaiture a eu lieu, en cette nuit où j’ai tué tant de muses, d’un seul tracé définitif. Mais le crime bien sûr, demeure imparfait. On ne pourra jamais supprimer un fantôme, ou éradiquer une ombre. Encore moins une cicatrice. Et un océan de ratures ne rendra jamais une page blanche ; il se contente de faire émerger l’espace restant. Là où écrire la suite.

Maintenir une proxémie décente après 22h.

tumblr_mpsmxtMk2H1qkdy8to6_500
(Suggestion pour une lecture en musique : Neu! – « Fur Immer »)

On ne s’assoit jamais en toute liberté, même dans un bar à moitié-vide. Arrivé en pleine heure creuse, me voilà pourtant cerné au bout d’une demi-heure, pris entre une aile droite anglophone et une aile gauche Chimay-phile. La voix très maniérée d’une blonde australienne, opposée au souffle bruyant d’un solitaire plutôt agité. Ainsi le lieu résonne de toute sa diversité humaine ; vieux taiseux peu avenant versus jeune étudiante guillerette, alors qui vais-je « croquer » d’abord ? Pour l’heure, je préfère encore goûter la musique de fond : un album de Broadcast, quelle bonne surprise. « Come on let’s go ».
Justement, l’Australienne et son french rendez-vous du soir cherchent à reconnaître l’artiste. J’hésite à leur souffler la réponse, ce qui traduirait une certaine indiscrétion de ma part. Mais je manque une énième occasion de brûler la politesse à une fameuse application smartphone d’identification musicale. Laquelle serait fichue d’indiquer « Portishead – Glory box » au moindre bug, tandis qu’un vrai mélomane confond uniquement The velvet underground et Lou Reed en fin de blind-test…

Broadcast ou non d’ailleurs, ma rive gauche se fait de plus en plus intrusive ; et le choix du sujet s’impose à moi, littérairement, physiquement aussi. J’avais déjà noté sa première entrave aux normes anthropologiques, voyant le type s’asseoir sur la même banquette, bien que les autres tables restaient libres. Mais pourquoi pas, chacun son emplacement favori. Sauf qu’il va se rapprocher peu à peu, jusqu’à laisser deux mètres libres à sa gauche et seulement quarante centimètres en direction de ma cuisse…

Impossible d’échapper à son remue-ménage nerveux, me voilà sous emprise directe. Je perçois le moindre craquement, infligé au bois vieilli qui nous soutient tous les deux. Et ses nombreux « tocs » défilent avec d’autant plus de bizarrerie que s’additionnent les bouteilles de Chimay : étirements intempestifs, main droite mimant un arpège de piano effréné, pli et dépli compulsif des quelques journaux à disposition. Pour ajouter au malaise, il y a ce miroir en tranche, pile en face, dont je sais bien qu’il permet d’observer discrètement son voisin, à défaut d’oser l’aborder. On m’y cherche du regard, de manière insistante.

L’ambiance devient franchement malsaine, car je sens qu’il glisse également un oeil vers mon laptop, et m’oblige à détourner l’écran, par souci d’intimité. J’évite de le dévisager bien sûr, même en coin, pour ne risquer aucun début de conversation. Mais rien qu’à entendre cette petite voix feutrée apostrophant le serveur, mon soupçon ne fait qu’augmenter. Oui, j’ai déjà croisé ce dirty old man, et il ne s’appelle pas Hank Bukowski hélas. D’ailleurs, la confirmation m’est donnée dix minutes plus tard, lorsqu’il finit par m’adresser la parole :

« Et tu arrives à te concentrer pour écrire ? »

Oh oui, je te connais. Et une fois encore tu fais fausse route. A suivre ce que tes yeux en-chimayés désirent, derrière ces lunettes crasses, embuées d’une moiteur coupable. Tu te trompes de cible, mais au fond ça t’est même égal, je suppose. Il y a d’autres lieux pour ça, où trouver la jeune chair consentante promise à ton porte-feuille garni. Tout ce que tu cherches, c’est un petit goût d’insolite. Une pointe d’illusion, ou d’auto-érotisation graveleuse, sans le grand imperméable beige qui sied d’habitude au cliché.

Le plus pitoyable est que tu ne m’as sans doute même pas reconnu. Tout juste te rappelles-tu avoir musardé ici, peut-être, et vibré d’espoir le temps d’une fin de service, un samedi au comptoir… Je m’y étais posé sans but précis, au terme d’un assez riche parcours de soirée. Une autre connaissance avait suivi le même itinéraire, et l’on se recroisait pour la troisième fois en quelques heures. Cela nous avait amusé, alors nous avions repris un verre de circonstance, tout en bavardant musique indie-pop. Mais ton dévolu m’avait désigné d’office. D’abord à distance raisonnable, puis à la faveur d’un tabouret libre, juste à ma droite. Peut-être nous avais-tu payé un verre, je ne me souviens plus. Peu importe, si je devais sourciller devant chaque étranger m’ayant offert un coup après minuit, j’aurais au moins trois bombes lacrymo et deux tasers dans ma sacoche à force…

Dire que je n’avais rien vu venir serait exagéré. Seulement une fois pris dans l’engrenage, il devient difficile de jouer les grands garçons farouches. Et puis j’avais mon autre voisin d’infortune à ne pas délaisser, autant par courtoisie que pour la diversion opportune dont sa présence me gratifiait. Mais parler New Order et Factory records, ça ne te branchait guère. Ton truc c’était plutôt Barbara ou Mozart, si je me rappelle bien. Enfin, c’était surtout les « mignons » en veste légère comme moi, encore assez frais à tes yeux de sénior… Les goûts, les couleurs, les apparences ; ça ne se discute pas nécessairement, non. Tant que tu ne poses ta main sur ma cuisse, en m’invitant à prolonger la discussion ailleurs, dans ton duplex.

Evidemment, je n’allais pas t’envoyer une gifle _ quelle idée saugrenue. Faire la femme, c’est drôle un quart d’heure, mais pas au-delà d’un certain mimétisme. Un « non merci, au revoir, vous vous méprenez monsieur », voilà qui suffisait largement. Je ne me sentais ni choqué, ni dévirilisé. Seule ma proxémie de confort en avait pris outrage. Il restait juste à finir mon verre tranquillement, avec le même camarade de comptoir, qui m’avoua d’ailleurs n’avoir absolument rien pressenti. Pourtant, j’aurais juré que ça devait lui être arrivé plus souvent qu’à moi. Décidément, les apparences…

Au moins pour ce soir, tu t’en vas sans geste ni proposition déplacée. Usé par ton propre manège d’intimidation sans doute. Ou par l’assèchement chronique d’un fond de verre écru, comme tout pochetron résigné à rentrer. Et je préfère largement ce scénario, comparé au précédent. Car si jamais il devait y avoir un troisième acte, sache que tu risques un bon coup de laptop dans les côtes, et une Chimay renversée sur le pantalon, pour mieux refroidir tes ardeurs… En toute amabilité, bien sûr.

Prendre la place du mort.

radiohead-karma-police
(Image tirée du clip de Radiohead, « Karma police » / suggestion pour une lecture en musique : Godspeed you black emperor – « 9-15-00 »)

On l’avait déjà vu dans un piètre état hier soir. Dérivant d’une table à l’autre en terrasse, multipliant les accrochages verbaux, ou les remarques grivoises envers la gente féminine. Un autre fauteur de troubles n’aurait pas bénéficié du même traitement, on l’aurait vite envoyé se faire interdire ailleurs. Mais lui tout le monde le connaît ici, ou croyait le connaître du moins. Car depuis son divorce, il n’est plus vraiment le même. Aux tourments habituels qu’engendre une séparation _ vide affectif et mélancolie, s’ajoute un comportement agressif des plus malsains, dont on l’ignorait capable.
Ce n’était pas un gars particulièrement chaleureux certes, ni sympathique au premier abord ; disons qu’il dégageait une stabilité d’humeur présageant mal d’un accès de violence. Mais selon son propre voisinage, dans les mois qui ont suivi le départ de sa femme avec leurs deux enfants, son attitude a complètement changé. Ses fréquentations aussi : très loin de son quotidien d’homme rangé, il fréquentait assidûment les boîtes du quartier chaud de la ville, rentrait souvent accompagné d’une fille ou deux, et poussait le tapage nocturne jusqu’à s’attirer parfois une descente de flics… Pour ne rien arranger, son employeur l’avait menacé la veille d’un licenciement, en raison d’un absentéisme trop fréquent et injustifié.

Honnêtement, personne ne cherchait vraiment à l’aider. On voyait en lui un habitué sans histoires, un camarade de bistrot parmi d’autres. Digne d’écoute et d’empathie bien sûr. Mais dans ce brouhaha citadin, même les oreilles compatissantes se referment peu à peu, lorsque le son du malheur devient trop strident. Alors seule une présence interventionniste, autrement baptisé « ami », reste à même de prendre le relais. L’individu était bien trop centré sur son propre foyer pour avoir de telles proches. Quant à sa famille, plusieurs ouï-dires semblaient confirmer qu’il avait coupé les ponts il y a longtemps, sans qu’on sache exactement pourquoi. L’éloignement géographique n’ayant certainement pas facilité les choses.
En somme imaginait-on, il était devenu sa pire projection de lui-même : un type seul entouré de connaissances, nombreuses et plus ou moins vagues. Au boulot, au café, en salle de sport, en discothèque… Mais il faut un tout autre courage pour accepter vraiment la solitude, sans les faux-semblants quotidiens d’une vie en société. Or ceux qui l’ont, n’affluent jamais au comptoir afin d’en témoigner. On ne risque pas de s’entendre dire de rester chez soi à ne rien boire, une fois au bistrot. Au mieux on s’entend dire de rentrer dormir… Et cette injonction à peine voilée lui avait été adressée dix minutes plus tôt, par le patron même du bar, d’un ton assez ferme. Renvoyer chez lui un habitué, c’est toute une manoeuvre ; on lui demande de partir une fois, deux fois, on le gronde, on oscille entre tact et main forte, on garde un oeil sur lui, tout en servant d’autres clients… Bref, ça peut durer un moment. Surtout quand se pose enfin la question délicate : comment va-t-il rentrer ?

Oui, « par quel moyen de transport ?« , interroge un serveur. Au fond tout le monde le sait déjà, et c’est bien le problème. Impossible d’ignorer qu’il va encore reprendre le volant dans un piteux état, dangereusement éméché. D’habitude on croise les doigts surtout. On se dit que certains conducteurs alcoolisés nous inquiètent moins que d’autres restés sobres. Puis on regrette le lendemain d’avoir émis pareille sottise, en apprenant l’accident survenu la veille… Pour l’heure, nous cherchons seulement à limiter la casse sociale, tandis qu’il recrache autour de lui toute sa haine accumulée : de sa femme kidnappeuse d’enfants à son employeur cupide, nul n’est épargné. Y compris cette « France de merde » régie par des « pourritures en col blanc« … Difficile d’anihiler un tel argumentaire. Ce n’est pas le premier Babylonien que l’odeur de ses propres poubelles incommode… Ni le dernier à vomir un monde corrompu, sans admettre qu’il s’éclabousse lui-même. Le chemin présumé de la vertu est souvent pavé d’alcool, de débauche, avant les mauvaises décisions, irrémédiables.

Mais notre préoccupation change brusquement d’objet : un fonctionnaire de police vient d’entrer, et il demande à parler au gérant. Tiens, ça ne serait quand même pas lié au comportement déplacé de notre « camarade », toujours en roue libre à l’extérieur… ? Non. Après un bref aparté avec l’agent, le patron revient nous annoncer la couleur, sobrement : une nouvelle tuerie de masse vient d’être commise en France, un camion blindé projeté sur la foule à pleine vitesse, paraît-il. L’oeuvre d’un solitaire en plus. C’est arrivé à des centaines de kilomètres, mais par précaution sécuritaire il est conseillé à tous les cafetiers d’anticiper leur fermeture. Libre à eux d’en tenir compte ou non…
Malgré un léger flottement, la vie poursuit son cours, l’information s’ébruite peu. On en saura davantage bien assez tôt. Et l’établissement fermera donc à l’heure prévue. Sauf qu’entretemps nous avons perdu trace d’un autre desperado livré à ses démons… Il a quitté la terrasse, et plusieurs personnes nous confirment son départ impulsif, presque à la sauvette. Difficile d’établir un lien avec cette incursion policière, il a peut-être juste saisi l’occasion de filer sans qu’on cherche à le retenir… Plus aucune chance de lui retirer ses clefs de voiture maintenant. On aurait eu beaucoup de mal de toute façon.

Un mauvais pressentiment est toujours l’aveu d’une culpabilité enfouie. Si petite soit-elle. Pendant que mon poste-radio me détaille la dernière tragédie humaine, je pense à un autre conducteur fou, de rage, de dégoût, de Jack Daniels, roulant peut-être encore au même instant, si un funeste platane ne l’a pas déjà stoppé de plein fouet. La semaine passée il avait pratiquement avalé un rond point à 130 km/h, en périphérie sud de la métropole. On ne sait même pas ce qu’il faisait là. Il traçait juste la départementale, je suppose, comme un fuyard tente de semer ses casseroles, toujours bien accrochées. Comme un exilé sans destination, aux idées tellement noires qu’un flash-info à 84 morts doit lui paraître encore bien pâle, en comparaison.
Est-ce qu’il y pense cette nuit, perdu quelque part entre un passé en ruines et son horizon bouché ? Les freins ne répondent plus, ses mains agressent le volant, son pied droit accentue l’étreinte… La route semble parfaite pour une ultime accélération. De chaque côté volent des souvenirs, en lambeaux. Par rangées entières ils sautent à présent, avec une aisance jubilatoire. Le mal est tellement simple à conduire quand il est si bien propulsé… Mais la place du copilote reste libre, pour qui souhaite rectifier la trajectoire, sans laisser au divin le rôle du compagnon de soirée. Il reste toujours un espace dans l’habitacle, où opposer la bienveillance, le dialogue, plutôt qu’un vide de défiance et d’ignominie. Il reste toujours une chance d’intervenir, de dissuader. Maintenant qui osera demain l’étendre, au coin de sa rue, en prenant le métro, par toute occasion empathique, même celle de bavarder au comptoir… Qui osera prendre la place du mort, et ainsi des victimes ?

Dessine-moi une absence…

13664811_1755544068044376_2125755207_n
(V. Lefebvre – 2015 / suggestion pour une lecture en musique : Terry Riley & Friends – « In C »)

Dimanche soir, 22h30. Un dessinateur se pose sur la banquette d’en face, ouvre son carnet de croquis, et suscite instantanément la curiosité d’une poignée de clients assis autour. Bien qu’empêché de travailler, il consent poliment à décrire son approche par quelques mots. Mais j’évite de l’écouter, l’exercice lui enlève déjà trop de mystère. Je me demande juste quel modèle va-t-il choisir, car je doute qu’il vienne rafraîchir son imaginaire en scrutant le marc de houblon. Pas dans un troquet aussi bohème.

Devant lui, son champ visuel offre seulement deux options : moi, l’écrivant énigmatique, et cette vieille dame figée, juste à ma gauche. On la croise souvent ici ; elle rentre puis ressort aussi vite, une fois son café commandé, ne salue personne, et « personne » le lui rend bien d’ailleurs. Ce soir pourtant, elle semble vouloir s’attarder. La voilà presque immobile depuis 45 minutes, hormis une pause cigarette entretemps. Son immense parapluie vert complète le tableau, tel un cinquième pied à sa table. Il doit bien lui arriver au ventre à vue de nez.

La simple image d’une femme si pittoresquement burinée de vieillesse et d’addictions, en fait déjà le portrait idéal. Passez-la en noir et blanc, elle devient Doisneau. L’expression, l’authenticité, l’absence brutale du moindre objet de distraction _ livre ou portable, tout concorde à merveille. Si j’étais toi pourtant, jeune crayonneur, je viserais un autre sujet, moins évident. « Moi de préférence », dirait Oscar Wilde s’il avait goûté au 21ème siècle, dans toute son hégémonie narcissique. Mais « boucle-la Oscar ! » lui répondrais-je. Pour l’envie d’être flatté, il existe déjà le selfie instagram, ou l’indulgence féminine après trois mojitos. Non merci, je préfère céder mon aura picturo-génique à un modèle insoupçonné, une figure si effacée qu’un scribouilleur de mots ne saurait la saisir. Autrement dit, bonhomme : surprends-moi.

The portrait not taken. Voilà ton objectif : composer un équivalent graphique au poème « The road not taken » écrit par Robert Frost. Brosse ce choix qui ne s’imposait pas _ d’un chemin ou d’un visage, mais risque de tourmenter une vie entière. Plutôt qu’une présence donc, dessine l’absence.
Ainsi ton geste prend vie. La magie opère peu à peu, à grands coups de griffes carbonés. Je commence à distinguer la forme, et comprends mieux où tu voulais en venir. On croirait presque un plan de coupe, une sorte de planche anatomique, tirée d’un livre des sciences naturelles. Ne le prends pas mal surtout, le résultat est bien plus esthétique, de ce que j’entraperçois. Tellement surréaliste également. Certains cherchent à scanner l’âme humaine, toi tu retraces la vue même du scanner, par un trait noueux, ramifié à un niveau de précision remarquable.

Le mouvement est d’autant plus singulier qu’il s’exécute au mépris du chaos ambiant, perpétré par une bande de joueurs d’échecs en deux tables distinctes, franchement trop exubérants pour être crédibles _ comme s’ils jouaient à la pétanque sur un échiquier… Au son des leitmotivs scandés par les deux plus vifs pratiquants, nos regards interloqués se croisent enfin d’un sourire complice. Nous voguons dans la même galère, en quête de concentration, amusés néanmoins. Nouveau clin d’oeil sidéré ensuite, lorsqu’un des joueurs atteint d’hystérie compulsive, nous gratifie d’un rire orgasmique sur-aigu, que je ne souhaite à aucun partenaire sexuel non-malentendant… Sauf à hurler soi-même plus fort bien sûr.

Allez, oublie ces quelques digressions. Ne te détourne pas. Laisse-les s’agiter, et reviens au canson. Tu n’es qu’à mi-chemin, c’est ce moment délicat où ton élan fait soudainement défaut, où tes petites douleurs prennent racine : aux cervicales, au dos, au poignet sûrement. Je te vois grimacer d’ailleurs, ce qui me rassure un peu à vrai dire. Je ne suis donc pas seul en ce café à attendre que l’inspiration vienne lui masser le cou et les épaules… Alors évite ce goût d’inachevé dont tu devras souper le lendemain. Ensuite il te faudra procrastiner des jours, semaines, ou mois, avant d’y retourner penaud et coupable, voyant mal depuis quel trait repartir. Comparé au mien, ton geste est bien plus précaire. Ainsi je peux toujours reprendre un paragraphe deux ans après, échouer dix fois jusqu’à raviver l’étincelle d’origine. Mes ratures ont l’avantage de s’effacer au traitement de texte.

Mais je ne dois pas penser assez fort, puisqu’à nouveau tu te laisses distraire. Un autre curieux t’aborde, faisant mine de questionner ton art et sa pratique. L’intention paraît flatteuse, certes. Ecoute son érudition cependant, bien trop surfaite pour rester désintéressée… Enfin, à mon humble avis, cher camarade télépathique. Regarde où ça te mène d’ailleurs : maintenant le beau-parleur s’assoit, te propose de reprendre un verre, sauf que lui a déjà embrayé sur Nietzche, Voltaire, Duchamp… Non seulement tu ne dessines plus, mais n’arrives pas même à placer un mot. Il te manque encore un peu d’expérience sans doute. Tu dois reconnaître au premier coup d’oeil ce genre d’envoûteur patenté, qui te refile son besoin viscéral de ne pas terminer la soirée seul, sans compagnon de beuverie intellectuelle. Alors tombe dans le piège, soit, mais ne compte pas sur ma solidarité. Les grands esprits se rencontrent seulement s’il n’y a pas d’interférence sur la ligne.

Tiens, observe comment il m’interpelle sans vergogne, au moment où je viens régler ma note : « Tu écris ? J’ai vu à ton regard que tu étais aussi en recherche de quelque chose, je sens qu’on partage le même feeling… On va boire une bouteille chez moi, tu veux te joindre à nous ? ».
Je décline, évidemment. Bonne soirée quand même l’artiste. Peu de chances qu’il s’intéresse à ta jolie frimousse d’un Sean Penn débutant, donc tu ne risques pas grand-chose… Promets-moi seulement de ne pas lui croquer le portrait, s’il te le demande. Je veux bien rester hors-cadre, ou m’effacer derrière un voile d’abstrait, mais il y a des limites à la tempérance de mon égo. Quant à portraitiser une absence, réjouis-toi : je t’offre la mienne.

Petit soldat de plomb deviendra grand…

P1060085

Ces deux jeunes apprentis-adultes m’avaient déjà rogné les écoutilles une autre fois. Leur étalage en blabla géopolitique résonnait d’un tel sérieux, que j’avais préféré m’exiler intellectuellement au comptoir, assis entre un lunatique et une jupilo-dépressive… Je savais donc à quoi m’attendre en les voyant pointer à nouveau dans mon champ auditif. Bien, me dis-je, allons combler nos lacunes en real politik moyen-orientale, réviser chaque nuance de confession religieuse entre Sunnites et Chiites… Peut-être même découvrir si le dernier kamikaze référencé avait la moyenne en chimie au collège… A force, j’en saurai autant qu’un expert mandaté sur une chaine info, sans le jingle anxiogène de rigueur, et sans télécommande malheureusement.

Alors j’écoute mon voisinage ahaner fiévreusement son ébat pseudo-parlementaire, autour d’une actualité bien trop brûlante pour ne pas me fondre par-dessus, à la chaise d’à côté. Merci pour moi, qui voulait juste la paix sur terre et en ce bar, quelques heures de déconnexion sans chercher à tout comprendre, ni tout analyser. Eux dissèquent méthodiquement le moindre documentaire visionné, dont ce dernier en date portant sur la création de l’état islamique, le rôle ambigu des Saoudiens, le double-jeu des Russes, la prise en tenaille des ONG…
Soit, la jeunesse s’informe. Et ça vaut toujours mieux qu’une guerre civile entre décérébrés immatures, galvanisés par une décennie de télé-réalité. Mais c’est leur excitation à peine contenue qui m’interpelle : aucun ne parle de s’engager dans l’armée ou le renseignement, non, ils sont juste benoîtement obsédés par le conflit syrien en cours et ses répercussions internationales… Une vraie fascination.

On avait bien connu le fameux « syndrome du Golfe » pendant la 1ère guerre d’Irak, mais a-t-on jamais évoqué l’évident « syndrome des petits soldats de plomb » ? Cette frustration refoulée parmi ceux, jeunes garçons, qui passaient leur journées reclus à manoeuvrer des figurines militaires sur un champ de bataille fictif. Dehors, les plus âgés _ ou les mieux dégourdis, se défoulaient grandeur nature, à coups de sabres lasers, de tacles méchamment appuyés. Eux non, futurs stratèges ou ingénieurs, inlassablement ils décimaient les positions adverses ; car l’ennemi avait beau être miniature, un jour il deviendrait Daech. Et ce beau jour, cette belle époque, leur procure maintenant des frissons orgasmiques, rien qu’à enchainer les tirades savantes sur ce fil de news à nu. Il faut les comprendre aussi, leur âge n’excédait pas dix ans en 2003, lors de la 2ème intervention menée en Irak. C’est leur premier kiff guerrier post-pubère, et on ne l’oublie jamais celui-là. Surtout avec une bonne rafale de kalach-infos en guise de déflorage…

Je sais alors par une oreille indiscrète que mon duo d’experts attend encore un troisième larron. D’où ma crainte de voir débarquer un autre géopolitologue en herbe… Mais une arrivée bien plus ovniesque se profile. Juste au moment où l’un des deux protagonistes lâche un énième « Daech » presque aboyé, après une nouvelle démonstration verbeuse, rentre un grand escogriffe en survêt’ à capuche, portant une longue barbe noire effilochée _manifestement d’origine maghrébine, et qui se dirige pour les saluer. Le cliché type d’un islamiste radical fantasmé, que certains ficheraient « S » sans autre forme de discernement, et d’autres chasseraient carrément à la frontière à coup de saucisson pur porc… Ici évidemment, on n’imaginerait pas une minute ce jovial énergumène crier « Allahou akbar ! » soudainement. Ou juste pour rire, et libérer un peu de place à l’intérieur du café. Pratique, si d’aucun souhaite réunir un congrès entier d’éminents salafistes, lassés des caves miteuses de banlieues. Stupide, si une patrouille de flics en civil passaient commande au même instant…

Mais le jeune homme ne vient ni plaisanter sur ces faux-semblants discriminatoires, ni alimenter la conversation en cours. Daech, je crois bien qu’il s’en moque un peu là tout de suite. Et d’ailleurs, histoire de rajouter une tranche de stéréotype à son profil déjà suspect, il ressort s’acheter un kebab juste en face, pour mieux s’installer ensuite à la table de ses amis, enfin décidés à passer à l’action, eux. Car ce n’est pas tout d’en parler, maintenant sortons nos petits pions rouillés, alors on verra bien lequel de nous deux a la meilleure coalition… Et les voilà qui bravement entament une partie d’échecs… sur un mini-plateau réservé aux touristes de passage. Décidément, certains soldats ont encore trop de plomb aux omoplates pour fourbir leurs ailes d’adultes, et se dégager du socle qui les tient pour miniatures.

Le premier semble tellement soucieux à l’épreuve du combat, que pour un peu ses tempes menaceraient d’exploser. Quant au second, il intériorise du mieux possible sa prochaine manoeuvre : cavalier kamikaze en D4 prend le fou égorgeur en C6… « Et cheikh dans ta casemate », m’amusé-je presque tout haut. Le troisième enfin, jette un oeil bienveillant mais totalement dépassionné à cette métaphore belliqueuse, tout en plongeant mécaniquement la main dans son cornet de frites, pendant que l’autre arpente son smartphone. Il m’apparaît de loin comme étant le plus paisible des trois, pourtant une fois dehors, certains lui renverront exactement l’image opposée. Allez savoir pourquoi, on s’émeut nettement moins de croiser une paire d’étudiants nerds en physique nucléaire, venus discuter « guéguerre » et jouer aux échecs autour d’une Leffe… Moi j’ai beau me dire qu’Albert Einstein était pacifiste, cela m’effraie davantage qu’à la vue d’une barbe noire sur un kebab-frites.

– suggestion pour une lecture en musique : Mogwaï – « Kappa »

Une simple question de flegme éthylique…

71f79dd8be42ad6f17b3565d182efd23

« Toi, on te voit jamais vraiment bourré, en fait ». J’avoue, mon manque d’ébriété peut parfois surprendre en soirée. J’entends par là une ivresse flagrante, assumée, qui rassure l’entourage dans son propre abus d’alcool, ou l’inquiète, si vous aviez prévu de reconduire six personnes en twingo décapotable, juste pendant votre suspension de permis… Mais qu’on n’y voit aucune prudence salutaire, ni voeu de sobriété obtenu sous la menace d’un malibu-orange, à ingérer cul-sec. Non, simple question de flegme éthylique, comme je l’explique souvent. Mon taux d’alcool dans le sang n’est pas forcément inférieur à celui du voisin ; lui va pourtant renverser trois verres d’affilée et se mettre torse-nu en chantant sur Common people, moi je me contente de parler un peu plus haut et fort, le sourire à peine décoincé.

Certes, il aura fallu bien des années de pratique avant d’atteindre ce niveau de contenance nocturne. Tout d’abord, apprendre à maîtriser son propre scénario alcoolémique en sortie. Quelques règles élémentaires s’instaurent naturellement, comme partir l’estomac plein, boire un verre d’eau à chaque muscadet, ménager une pause « soft » à mi-parcours, et surtout, savoir compter ses verres… L’avantage avec un faible budget en poche, c’est que votre fin de mois en dépend, alors on apprend vite à énumérer ses « consos ».

Mais malgré toutes ces précautions de noceur aguerri, ce qui souvent conditionne votre comportement éthylique, tient d’abord à votre degré d’hystérie sociale _ plus ou moins élevé. Prenez un taiseux de catégorie poids léger, il saura toujours mieux masquer sa griserie, comparé à un camionneur hypersensible. Toute la différence d’actorat entre un Clint Eatswood et un Bud Spencer par exemple, à stetson égal. Si vous êtes plutôt Eatswood, après un long périple initiatique menant des premières cuites adolescentes au statut d’un pilier de bar reconnu, vous parvenez maître zen dans l’art d’intérioriser le sentiment d’ivresse, et de compenser chaque symptôme physique par une vigilance naturelle, progressive. Repères spatio-temporels, élocution, exigence syntaxique : un vrai self-control de la désinhibition…
Car de cette drogue dure et pourtant liquide, autant ne garder que l’effet dopant, sans fatalement s’y laisser engloutir. Evidemment, il s’en trouvera toujours pour vous accuser de bluff, de brouiller ce code de (mauvaise) conduite dont ils se sentent les fidèles garants, voire d’écouler discrètement vos verres dans les toilettes du lieu. Un type qui traîne si tard, et fait toutes les fermetures sans proclamer son ébriété à la face (pas très fraîche) du monde, quelle injure aux normes anthropologiques urbaines ; quel blasphème à la convivialité ambiante, même lorsque celle-ci se résume en un échec collectif à oser rentrer dormir.

C’est vrai qu’il faut parfois surjouer sa propre image extérieure, comme pour toute réputation dont on finit par accepter l’étoffe. Mais qui vous en tiendra vraiment rigueur le lendemain, quand tant d’autres accumulent les frasques au même comptoir ? Un bloody mary fracassé en mille éclaboussures, une rixe avec le serveur, ou la visite des pompiers venus ramasser une fille ivre morte… Voilà ce qu’on retiendra. Puisque d’emblée, ce fichu flegme-control vous prive des gros titres de la gazette citadine. Aucune gloire en effet, à savoir marcher droit au retour sans insulter personne. Il freine aussi régulièrement votre lâcher prise, vos initiatives, si stupides soient-elles. Enfin pas toutes, on peut encore afficher une bonne part de ridicule en totale conscience.

Mais surtout, il existe quelques failles à cette compensation cérébrale automatique, déclenchée au quatrième verre. Ma principale restant la mémoire des noms. Retrouver celui d’un groupe ou d’une personnalité ultra-connue, par exemple. Passé vingt-deux heures, le blocage cognitif devient parfois tenace. Et plus gênant, retrouver un prénom, comme celui d’un interlocuteur nocturne justement. Comme le tien oui, toi à qui je viens de résumer le concept du flegme éthylique, tout en cherchant à retrouver ces deux ou trois syllabes qui te baptisent depuis presque 25 printemps, et que j’ai dû oublier en 25 secondes, passé le temps des présentations… Ne m’en veux pas si demain, à l’heure du débriefing de la veille, je reverrai parfaitement ton visage, et me rappellerai clairement le fil de notre conversation ; mais n’aurai même pas l’élémentaire respect dû à ton doux patronyme : m’en souvenir.

Je sais que nous avions déjà brisé la glace auparavant, dans un autre café, avec les mêmes amis qui t’accompagnent également ce soir. Lesquels insistent pour me payer un dernier verre en bar de nuit, à dix minutes à pied. Et je me laisse guider, presque passivement. Leur insistance m’amuse à vrai dire, mais je n’ai rien de spécial en tête, sinon obéir à ma propre curiosité. Une fois donc arrivés au club, je saisis la bière offerte par le « petit gars » de la bande, qui me parle musique un bon moment ; toi et ton autre camarade féminine préférant investir la cave, dédiée au dance-floor. Le jeune homme affirme un goût déjà très sûr pour ses vingt-deux ans, j’étais encore loin d’écouter Nick Cave et Johnny Cash à la vingtaine… J’en profite pour lui glisser d’autres références musicales, en évitant d’imposer la moindre condescendance culturelle.

Ensuite, j’ai vaguement perdu la trame de vos différents va-et-vient, d’une sortie cigarette à une nouvelle aparté complice. Je comprends seulement qu’un gentil traquenard cupidonesque vient de se refermer sur moi, ainsi à mesure que notre badinage nous rapproche, tes malicieux compagnons eux, s’éloignent en douce. Et la situation me réjouirait, si elle gardait autant d’innocence ou d’indécision qu’un flirt en hall de gare, entre deux étrangers promis à une destination contraire. Lorsque le scénario devient trop évident, il me prend souvent d’en modifier quelques chapitres. Une fâcheuse habitude certes, peu fructueuse sentimentalement. Mais de sentiment, il n’est même pas question. Seulement savoir de quoi ai-je réellement envie à cette heure là : d’une bouche à saisir, d’une peau à ressentir, d’un coït à laisser advenir ? Ou de m’abstraire au conformisme présent, par un violent sursaut de lucidité mélancolique…

Je suggère alors qu’on redescende au caveau, voir s’il y passe un titre à peu près dansable. C’est surtout moins exposé qu’à l’entrée même du night-club, où la lumière paraît aussi blafarde que tous ces regards usés autour. Peut-être sentirai-je le déclic, saurai-je quelle humeur l’emporte sur mon envie. Une fois en bas hélas, l’ambiance ne m’incite toujours pas au brassage corporel, mais je m’efforce de maintenir un seuil de cordialité gestuelle rassurant. Et puis non d’ailleurs, c’est une telle bande-son pour viande saoul en bout de course que j’y renonce. Je fais donc mine de vouloir rentrer enfin dormir. « Seul ? » m’interroges-tu. Mon regard suivant tente d’offrir une réponse, vaine. Aucune parole ne sonnera juste de toute façon, d’autant moins avec ce tapage ambiant. Encore un trait de suspension qui m’accable, puisqu’il t’encourage maintenant à préciser ta situation géographique depuis cette discothèque… Oui, de toute évidence, ton appartement est plus proche. A peine à cinq minutes.

J’ai voulu savoir jusqu’où je pourrais maintenir cette imposture. Tester ma limite, saisir ce qui peut bloquer un élan hétérosexuel lambda, sous quelques scrupules métaphysiques. Sans doute voulu jouer au salaud également. Histoire d’expérimenter une autre gamme du genre masculin, rien que pour voir tiens : qu’est-ce que ça fait au juste ?
Nous parcourons ensemble deux ou trois rues successives, vers la partie la plus résidentielle et huppée de ce quartier. Là je m’imagine encore te laisser au bas de chez toi en parfait gentleman, prétextant avoir seulement fait le chemin par bienveillance sécuritaire… Il est tout de même 5h30, bon nombre de types louches pourrait suivre une jeune et jolie proie telle que tu la dessines. Mais ça ne se déroule pas comme prévu, tout file beaucoup trop vite, et la grille d’entrée s’est déjà refermée après moi. Nous voilà remontant la courée d’une imposante résidence, jusqu’à l’accès au rez-de-chaussée qui mène à ton presque dérisoire studio, dix mètres plus loin. Oui, vu le prix du locatif par ici, 16m2, ce doit déjà être un luxe je présume…

La petitesse de l’appartement ne porte aucune incidence sur mon choix de rebrousser chemin. Cela m’embêterait que tu puisses le penser d’ailleurs, mais j’en doute. J’étais juste fasciné de me voir tribuler comme une sorte de pantin qui joue avec ses propres ficelles. Toujours plus intrigué que décidé à « conclure » enfin, et résolument coucher avec toi.
Pendant que tu t’éclipses promptement dans la salle de bains, je tente de combler cette froideur silencieuse en marmonnant quelques vers, tirés de mon subconscient musical. « People are Strange« , des Doors. Je sais que je ne passerai pas la nuit ici, mais j’attends que tu réapparaisses pour bredouiller ma ligne d’excuse, sur le ton d’une « prochaine fois peut-être…« . Tu ne sembles pas surprise, peut-être même soulagée au fond. L’alcool et la fatigue en moins, sans doute admettrais-tu ne pas avoir flairé le bon numéro ; qu’il te faut un vrai bonhomme, un gars juste assez entier pour gigoter sur « Enter Sandman » de Metallica sans pinailler, puis te resservir une pils, après une accolade entreprenante. Et j’en connais des très fréquentables d’ailleurs. Mais s’il te vient une quelconque rancoeur du lendemain, tu peux toujours me traiter de « pédale » ou « d’impuissant » par voie télépathique, ça ne devrait pas froisser ma blanche colombe, je t’assure.

Mon chemin du retour longe brièvement la façade du club, mais je détourne à peine le regard, et déjà remonte cette longue avenue de perdition nocturne qui me rapproche du quartier où je réside. A l’heure des sorties de boîte et des rapports charnels tarifés, je remarque ces quasi-gamins qui avise à distance l’une des belle-de-nuits postées juste en face, s’apprêtant eux à payer, pour obtenir cette gratification sexuelle dont j’ai refusé l’occurrence non lucrative dix minutes plus tôt. Mais je me moque d’en tirer la moindre morale présentement. Mon humeur est d’une rare neutralité, qui n’accuse ni lassitude excessive, ni hébètement du petit matin. Je réalise seulement _ et si tardivement, ce qui m’aura animé les ficelles jusqu’à l’aube… C’était donc ça : vivre un nouveau lever du jour à l’air libre, sur ma fière métropole endormie, tout en rentrant de soirée. Encore un bel acte manqué décidément, mais j’en perdrai presque mon flegme, éthylique ou non, tant ces vingt minutes de marche en clair-obscur, au calme si rare, me suffisent à renouer avec son pouvoir d’attraction originel, à ne plus la détester soudainement. Elle, oui. Car tu l’auras compris, chère anonyme d’un soir : la ville aura toujours le dernier mot.

– suggestion pour une lecture en musique : Max Richter : « Mnemographies »

Haute teneur en mixité sociale.

13446122_1743965292535587_225048421_o
(Vianney Lefebvre – 2016)

Le moment est idéal pour moi ; quand la pluie chasse les gens en terrasse vers l’intérieur, saturant le café d’un seul coup. Alors me voilà au sec et parfaitement installé, pris dans une véritable fresque de mixité sociale, ethnique, internationale même. Vu ma tendance naturelle au voyeurisme sociologique, cela revient à placer un braqueur récidiviste devant une bijouterie désalarmée… Mais pour une fois je décide d’effectuer mon tour d’horizon à travers le regard d’un barman, qui attribue son numéro à chaque poste de service, gardant ainsi une trace des différentes commandes passées. A défaut de venir présenter la note, je verrai bien mieux la partition.

Table une, donc. La première à gauche en rentrant : elle accueille un groupe de touristes anglais autour de la soixantaine, dont je présume qu’il sera vite reparti, le temps d’une série de cafés. Table deux. Celle-ci abrite une composante trans-gay-lesbienne, exactement dans cette proportion donnée. Trois personnes au parcours hors du « qu’en dira-t-on », absolument détachées de toute malveillance extérieure par ici. Et une somme de potins échangés à faire pâlir n’importe quelle revue de presse en cabinet dentaire…
Table trois. Là, j’observe deux jeunes américaines (me semble-t-il) vraiment intrigantes, car ayant revêtu exactement le même haut, blanc et ultra-moulant, sur une poitrine obusienne qu’un soutien-gorge probablement en titane rehausse encore davantage. Cela ne m’attire pas spécialement, je mesure juste à quel point l’uniformisation mammaire gagne du terrain parmi les digital natives… Mais ce qui me frappe présentement c’est leur dress-code visiblement concerté, et l’esprit fusionnel qui émane de leur duo. Sans qu’on puisse soupçonner une gémellité évidente, ou encore moins une relation de couple. Elles me font pourtant étrangement penser aux soeurs jumelles du film Shining, comme si les deux gamines ectoplasmes confrontées à Jack Nicholson avaient maintenant atteint la majorité. Beaucoup plus souriantes désormais, heureusement. D’ailleurs à choisir, je préfère nettement les croiser à l’intérieur d’un bistrot, qu’au bout d’un long corridor hanté.

Table quatre. Y siège un couple assez discret, sans doute en plein rendez-vous galant… Ne les dérangeons pas. Table cinq : juste un groupe d’amis réunis autour d’une bière. Rien d’étonnant, ni d’outrageusement exotique. Mais nous faisons banquette commune, et entretemps le cercle s’agrandit : une autre « copine » vient se glisser tant bien que mal, pratiquement collée à mon épaule. Elle me rappelle une ancienne figure romantisée, d’une idylle trop vite interrompue. Je ne peux décemment pas lui en vouloir certes, d’autant qu’elle me tourne le dos par discrétion. Ce qui dénude légèrement le bas de sa colonne vertébrale, seulement affleuré d’un haut à dentelles, sous ce mini-veston jeans noir. Et plutôt qu’un fantôme me dévisage, j’aime autant cette image frontale à vrai dire. Sur l’échelle Richter du sentimental, le dos occasionne une secousse visuelle moins tellurique, même avec une si belle descente de reins. Puisse-t-elle se retourner de temps à autres néanmoins, que j’avise furtivement si ce regard affiche le même vert fauve teinté de rousseur…

Table six. Autre scène de convivialité, mais qui rompt enfin avec cette litanie de visages typés « blanc caucasien ». Plusieurs clients d’origine kabyle _ je suppose_ trinquent une 50 centilitres, ou un simple expresso. J’en reconnais la plupart d’ailleurs, pour les croiser régulièrement ici. Comme cette bande assez animée de Franco-sénégalais au comptoir, que j’aperçois souvent de même, en réunion variable. L’air de rien, voici l’un des rares cafés de la ville qui pourrait se draper d’une bannière « black-blanc-beur » parfaitement naturelle, harmonieuse, réitérée. Si besoin était, ce constat rappelle à quel point le fameux « vivre ensemble » républicain prend un bien meilleur départ autour d’une valeur commune au noctambule : la pinte de bière belge.

Table sept. La plus petite, en faux marbre circulaire, coincée dans l’angle de l’entrée. J’en faisais souvent mon poste de travail à une époque, maintenant je trouve l’emplacement trop indiscret, la lumière y est très peu tamisée. Elle me donne l’impression d’être sur estrade, sans avoir le moindre spectacle à offrir. Ma page blanche y rejaillit d’autant plus cruellement.
Ce soir, un autre créatif solitaire m’y succède, son carnet d’esquisses étalé sur le revêtement usé. Je note que ce jeune beaux-artien travaille aussi au vin blanc. Mais lui commande une bouteille entière, pas de demi-mesure : on paye d’avance, on assume la dose de travail à ingérer… Présomptueux peut-être, n’empêche que je m’interroge soudainement sur l’économie réalisée. Le slogan est imparable d’ailleurs : pour un alcoolisme économe, penser un jour à lire la carte du bar.

Table huit. Entrave grossière à la mixité ambiante, six mâles autour de la vingtaine, au ton viril, gouailleur. Je leur pardonne et oublie vite ces quelques ébats vaguement politisés, entre deux digressions smartphonesques. Tout le monde peut se tromper de bar. D’ailleurs, une autre série d’arrivants leur succède peu après. Cinq jeunes demoiselles, en pleine soirée exclusivement féminine. Si manifestement égayée par la simple compagnie d’une bière à la cerise, que je ne trouve décidément rien à redire à la célèbre formule d’Aragon : la femme est bien l’avenir de la Kasteel rouge. Pour l’homme c’est fichu.

Table neuf. Tiens non en fait, il s’agit d’un leurre. Pas de table « 9 ». Je suis en train de recompter les mêmes tables, occupées par d’autres clients entretemps. Comme dit le clochard, quand il se moque de l’ivrogne : « vous n’avez peut-être pas cherché l’ivresse, mais vous avez quand même trouvé le flacon. »

– suggestion pour une lecture en musique : Do Make Say Think : album Yet & Yet

Débriefer la cuite, débriefer l’errance.

13335183_1737909146474535_1450081087_n
(© Vianney Lefebvre – 2016)

Tel le sportif un lendemain de défaite, je m’applique à débriefer chaque cuite un brin retentissante que la vie citadine porte à mon discrédit. Le moindre instant critique refait surface, comme ce mauvais contrôle orienté qui m’a désaxé du chemin du retour, ou cette tête pas assez décroisée au moment de fixer un regard fatal à une ancienne flamme, réapparue soudainement. Autant de « petites erreurs payées cash », même en déduisant les verres offerts. Car une fois l’heure du réveil, il est déjà trop tard : j’ai le masque du perdant vissé jusqu’au fond des cernes, mes cheveux ressemblent à une toile de Picasso imitée par un charbonnier non-voyant, mon visage à celui du charbonnier _ auto-portrait oblige, avec une légère teinte « retour du Vietnam » pour couronner ce tue-glamour… Bref n’en doutons pas, le débriefing sera sévère.

Quel chemin d’infortune peut ainsi conduire à l’aube, sans aucun motif de célébration particulier ? Mes deux premiers verres présentent au moins l’excuse d’une séance d’écriture solitaire. J’ai même préalablement décliné un apéro à 19h dans un autre café, comme pour limiter d’avance les dégâts. Mais c’est une veille de jour férié, la population festive double, les demis se transforment en pinte, et il y a de grandes chances pour qu’on m’adresse la question fatidique : « tu écris quoi ? ».

Le curieux du jour est un bel angelot blond d’origine locale, ayant récemment quitté la région. Il revient passer quelques jours ici, et je devine à son regard perdu combien sa quête de familiarité révèle une profonde nostalgie. Les déracinés ont ce manque d’appartenance au visage qu’un parfait touriste ne saurait imiter. Il m’avouera d’ailleurs un peu plus tard son soulagement d’avoir tenu cette conversation, assez anecdotique pourtant, mais venant le tirer d’une humeur franchement misanthrope. Alors je l’encourage à se mettre également dans un coin pour écrire ou bouquiner, puisqu’il en avait l’intention. Non que je cherche à me débarrasser de l’importun, j’ai juste un franc respect envers la mélancolie d’autrui, et l’envie paradoxale de rester seul entouré de gens.

Si j’avais exaucé la mienne, cela m’aurait peut-être écourté la soirée de quelques verres. Car les suivants prennent une tournure conviviale et dangereusement addictive. Nouvel échange insolite au comptoir, avec un couple d’étudiants, autres clients réguliers depuis peu. Je discute avec « elle » à un tabouret d’écart, « lui » vient alors s’installer entre nous. Légèrement nerveux sans doute, au point qu’il renverse son fitou, en partie sur ma sacoche délaissée à terre. D’aucun y verrait une mesure de représailles, par un garçon bien trop possessif. Le ton reste courtois cependant, et il m’interroge à son tour sur mon choix d’écrire ici… Notre aparté ressemble vaguement à une interview, dont le journaliste induit chaque réponse en sa question. Enfin peu importe, la connivence d’esprit n’est pas désagréable, ça me repose à vrai dire. N’empêche l’ami, tu peux tout me demander, mais ne renverse jamais ton rouge sur mes « blue suede shoes« , ni sur ma besace.

D’accord, ce n’est même pas une besace en daim bleu, juste une sacoche d’ordinateur standard qui en a vu et en verra d’autres. La nuit est à peine fiancée ; je rejoins bientôt un ami posé au bar en face, lequel m’a déjà commandé la dose suivante de mon breuvage habituel. Nous sommes toujours pleins d’attentions entre personnes soucieuses de ne pas plonger seules… D’ailleurs c’est un texto de ma part qui l’a aiguillé ici. Et quand plusieurs membres d’un même établissement nocturne cherchent la plongée collective, ça se transforme en after. Comme on est veille de jour férié, voilà qui coule à pic.

Ensuite, je me rappelle une série d’errances festives plus ou moins cocasses, incluant une bouteille de rouge offerte par le patron, bien trop chambrée. Et deux ou trois bières différentes, quitte à mieux remuer l’eau trouble. Ce ne fût pas ma seule erreur d’apprenti-cuitard : il convenait aussi de ne surtout rien ingurgiter entretemps, manger aurait pu ralentir le cours de mon alcoolémie… Dommage, la suite allait m’offrir une bonne raison de vomir un kébab-frites mal négocié, et autre part que sur ma sacoche.

Car nous profitons de cette ébriété conquérante pour émettre une nouvelle idée absurde : nous rendre à un bal populaire, cinquante mètres plus loin, à l’air libre. Une sorte de tradition annuelle, paraît-il. Oui, un peu d’air fera du bien… Quant à supporter la foule, avec une telle humeur caustique, rien ne saurait nous ébranler. Mais lorsqu’on est mélomane, même saoul, on reste un mélomane sensible. Impossible de cautionner pareil déferlement de beaufitude sonore, suintant de cette putasserie infra-bassée dont la masse trépidante semble se repaître.

« Hang the DJ ! », hurlé-je, pressé contre la rambarde de sécurité. A défaut de vomir sur le disc-jokey, je cherche un objet à lui balancer dessus. Ce n’est pas tant le crime de mauvais goût que son air auto-suffisant qui me révulse : quelqu’un doit dire non. Et si j’en viens à passer une nuit au poste, voilà un motif tout à fait respectable. J’imagine l’entrefilet du lendemain : « Bal populaire en centre-ville : le DJ agressé à coups de pièces jaunes par un supporter des Smiths enivré ».

Bon d’accord, j’y renonce. Même pour arroser un ambianceur de kermesse, je reste beaucoup trop fauché. Au moins ce choc civilisationnel nous aura fourni un bon prétexte à retourner boire dans la même taverne. Où nous étions invités à gérer collectivement la play-list, ce qui autorise un libre-arbitre culturel moins propice à l’envie de meurtre.
Je me souviens qu’une bonne partie du Gainsbourg « Confidentiel«  a résonné de toute sa contrebasse, et combien j’ai été saisi par la radicalité de cet enregistrement, son éloquence séminale. Mais à cette heure hors-du-cadran où l’on guette une illumination esthétique foudroyante _par la voix d’une sirène ou d’une enceinte hi-fi, le susurrement gainsbardien, encore suave à l’époque, ne me livrait aucune direction subliminale en point d’horizon. Il n’était même pas fichu de me laisser rentrer dormir, le fourbe.

Alors quand s’épuisent tous les recours à prolonger l’exercice d’une folie, il ne reste plus qu’à la désigner telle. Avais-je appris le moindre enseignement irréfutable ; caressé l’attente de finir la nuit dans un autre salon, voire une autre paire de draps ? Avais-je poussé l’ivresse jusqu’à m’oublier au moins quelques heures ? Non. Juste payé mon modeste tribut en aliénation humaine. Avec style, peut-être. Insistance, sûrement. Avec la résignation du lendemain en tout cas. Qui ne s’autorise jamais la défaite, ne distingue plus le goût des victoires.

– suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Pursuance »