L’hibernation est notre dernier salut.

Man survives two months in snow covered car
(suggestion pour une lecture en musique : The Durutti Column – LC (full album)

Lorsqu’on voyage en train, c’est le déplacement qui compte finalement, pas la destination. Même un TER me paraît un luxe de mobilité, en cette époque où sans voiture ni billet d’avion low-cost, on reste assigné à métropole. Malgré un changement et plusieurs haltes intermédiaires, je parviens même à somnoler si tôt mon wagon en marche. Bénéficier du train gratuit par quelque passe-droit héréditaire, j’en ai souvent rêvé d’ailleurs. La vie serait tellement différente, de savoir qu’il y a toujours une porte de sortie accessible, que l’appartenance à une ville ne se mesure pas à la difficulté d’en sortir, mais au contraire à sa permissivité, puis au soulagement d’y retourner ensuite. Je pourrais me contenter d’un café en gare d’arrivée, patienter une heure ou deux, avant de reprendre le trajet retour. Sans plus d’intention oisive, juste pour la pulsion du voyage.

Car une fois descendu à quai, moins d’une heure et demie après mon départ, je ne suis déjà plus qu’un touriste. Le mouvement cesse, l’image se fige à nouveau. Dès les premières minutes, mon orientation hésitante me désigne comme tel : un étranger de plus venu s’abandonner le temps d’une escapade. A peine avalé, bientôt recraché. Pareil à des milliers d’autres en chaque saison. Les grandes cités d’Europe du Nord ne concentrent pas seulement l’activité humaine, économique, estudiantine, elles restreignent aussi le champ du nomade à une nuance de ciel bleu-gris en arrière-fond d’un selfie… J’ai beau me défaire des stéréotypes du vacancier, rien qu’en cherchant mon arrêt de tram l’air anxieux, guettant la moindre indication en anglais, je perds toute chance d’assimilation locale. À la rigueur en forçant un peu mon accent, arriverai-je à semer le doute. Je présume qu’on n’aime pas beaucoup les visiteurs français par ici…

Le type de documentation proposé dans un logement Airbnb, conforte un peu plus le voyageur dans son rôle de novice égaré. Plan de la ville, du réseau tramway, liste des sites incontournables à découvrir. Quelques suggestions de bars et restaurants. On imagine mal retrouver un prospectus de maison close, ou le numéro du dealer le plus proche, en cas de besoin récréatif urgent. Dommage, ça m’aurait amusé tout de même. Et puisqu’il faut bien occuper l’après-midi en attendant une première virée nocturne libératrice, je ne déroge pas à la visite obligée du centre historique, vaquant d’églises en monuments moyenâgeux, m’arrêtant sur un pont le temps d’une photo panoramique absolument banale, bien qu’esthétiquement flatteuse. Surtout je réalise que le même cliché pourrait avoir été pris à moins de cinq cent mètres de ma résidence. La vue n’est pas très éloignée au fond : même architecture, même héritage d’un catholicisme bâtisseur omniprésent, même façades prestigieuses cédant peu à peu leur vocation administrative à quelques enseignes marchandes expansionnistes.

Je n’ai pas mesuré la moitié du patrimoine accessible dans ma propre ville, c’est un peu absurde de vouloir en faire le tour ailleurs en si peu de temps… Le tourisme culturel ne devrait pas échoir à d’autres citadins blasés, déjà privilégiés de par leur environnement. Surtout quand il s’agit de cathédrales ou autres basiliques, le Français à l’étranger s’avère aussi difficile qu’en matière de vin. J’expédie d’ailleurs en moins de cinq minutes la première qui s’offre à ma curiosité. Vitraux quelconques, pierre délavée, luminosité criarde, nef en plein chantier… Attardons-nous plutôt au sein de la deuxième, toute proche. Celle-ci majestueusement sombre, imposante, et silencieuse. J’ignore si Dieu vit là-dedans, mais ce sont bien les derniers havres de paix librement accessibles en milieu urbain.

L’autre bémol est financier de toute façon. Au moindre site, au moindre musée, le prix d’entrée grimpe à huit ou dix euros. Mon intéressement n’en devient que plus sélectif. J’attends surtout que la nuit tombe, promesse d’un éclairage public somptueux, paraît-il. C’est tout de même fascinant comme l’électricité a changé notre rapport intime à l’hiver, ici en Europe. Un siècle et demi plus tard, la lumière est passée de strictement fonctionnelle à représentative, de sécurisante à productive. Désormais on éclaire pour se faire voir, plus tant pour distinguer. Non seulement les grandes métropoles ont perdu le sommeil, mais elles ont également occulté la saison hivernale, en atténuant le passage de l’après-midi au crépuscule, si brutal, si contraignant. Parfois le ciel se charge tellement en fin de journée, qu’on accueille les feux nocturnes avec soulagement presque, voire l’illusion d’une seconde chance en cas de trop grande insatisfaction diurne.

Mais qu’y avait-t-il d’autre à faire en décembre-janvier-février, quatre ou cinq siècles auparavant ? A la simple lueur d’une bougie, au creux de l’âtre, comment faisait-on passer l’hiver alors ? Manger, dormir, ou forniquer, ce devait être encore plus essentiel. Occupé à bien cadrer l’image sur mon viseur _ en vue d’immortaliser le même panoramique cette fois de nuit, ainsi devrais-je honorer ma chance d’appartenir aux temps modernes, ce luxe de pouvoir me divertir et consommer, non juste survivre et procréer. Je devrais m’y conformer sans même une touche de cynisme, par respect envers la mémoire de tous ces Nord-Européens nés avant la première ampoule, le premier vaccin, pour qui l’hiver restait une épreuve existentielle, chaque année reconduite ; eux sur lesquels pesaient encore le poids de l’Église et du Carême, avant qu’on érige à leur place des totems sociétaux moins doloristes : marché de Noël, Fêtes, soldes, et vacances au ski.

Mais nos instincts ont la vie dure. Voilà un moment que je déambule dans ce froid encore sec heureusement, n’ayant jusque là ingéré qu’une viennoiserie et un café. Mon hypoglycémie peut être violente à cette période : perte d’orientation, vertiges, mal de crâne… Être en terrain méconnu ajoute à ce brusque sentiment de faiblesse physique. Je me sens moins enhardi, moins souverain. Puisque j’envisageais un repas en brasserie, le moment est venu de choisir où dîner. Un établissement en bordure de fleuve par exemple, pour l’attrait visuel des alentours. Ce n’est qu’un nouveau réflexe touristique, décidément je peine à les déjouer. D’abord installé en devanture du restaurant, il m’apparaît vite que l’absence de chauffage sera peu propice à une sustentation épanouie. Voyant une table se libérer juste à côté d’un poêle massif trônant au milieu de la salle, j’en profite alors pour demander au serveur si je peux m’y assoir de préférence. La différence de température se fait immédiatement sentir. Certains préfèrent le romantisme, je choisis la chaleur.

Leur carte est plutôt onéreuse, mais privilégie ceux qui ont bon appétit, puisque la viande et les frites sont à volonté sur certains plats. Autrefois j’avais un fameux coup de fourchette, oui. Puis la névrose urbaine et les particules fines m’ont rétréci l’estomac, inexorablement. Aujourd’hui je peine à ingurgiter un repas complet, viande, légumes, et fromage. Pourtant ce soir à ma propre surprise, l’étau gastrique se desserre. J’ai commandé un demi-poulet cuit au grill, garni de « french fries », et plus j’y enfonce mes couverts avant l’attaque une nouvelle bouchée, plus je voudrais que ce repas continue indéfiniment. Que les os à peine dévoilés régénèrent automatiquement la chair extraite, que la bombance perdure au-delà du supportable, et que ma faim surtout ne s’assouvisse jamais. Il faudrait ne jamais atteindre la satiété, demeurer au seuil de cette petite mort digestive le plus longtemps possible. Alors j’en redemande au serveur, presque férocement. Avec encore des frites, oui. Rien ne me presse, nul ne m’observe de toute façon. Le service, plutôt calme, arrive bientôt à son terme. Je serai leur dernier client.

Une telle crise de boulimie, je ne souviens pas l’avoir connue auparavant. Mon ventre acceptait davantage de nourriture, mais ce n’était pas aussi pulsionnel. Là on dirait qu’un besoin compensatoire muselé depuis années vient de se libérer brusquement, dans cette brasserie en ville étrangère, sans calendrier gastronomique particulier. Il ne s’agit pas d’un réveillon, il s’agit d’un réveil simplement. Celui du moi ancestral, carnivore à défaut d’être encore chasseur. Celui du moi hivernal, avant que le terme ne devienne obsolète, que les saisons n’en finissent plus de se confondre… Toujours en déchiquetant le flanc caramélisé du volatile, mon attention se détourne vers une série de cadres fixés au mur, juste au-dessus de ma table ; des portraits-photos sépia sans aucune annotation explicative, dont les sujets doivent être morts depuis belle lurette. L’ensemble offre un décor mural pastel et mystérieux, assez macabre en réalité. Comme si chacun de ces défunts immortalisés autrefois _ les membres d’une même famille peut-être, venait rappeler au touriste affamé sa propre condition d’os et de chair, et lui souffler Carpe Diem par dessus un plat de ribs au miel. Dévore tant que tu peux, le vivant.

Je conclue cette première soirée dans un pub, autrement plus animé que la plupart dans le quartier. Début de semaine et mois de février obligent, le centre paraît bien morne pour une ville de cette envergure. Une fois revenu à l’appartement, sa vétusté m’alarme davantage qu’au premier abord. Son manque d’isolation thermique surtout. La nuit s’annonce encore plus froide, or le vieux chauffage au gaz planté dans le coin salon a défailli entretemps, et je peine à le rallumer. Ce qui n’est pas forcément moins sécurisant en phase de sommeil, vu l’ancienneté du radiateur ainsi que l’absence d’un détecteur de fumée dans la pièce. J’essaie au moins de me faire chauffer une tasse de thé avant de dormir, directement au micro-ondes, lequel interrompt son décompte au beau milieu du cycle, puis brutalement s’éteint. Retrouvant un peu de lucidité pratique, je réalise que mon envie de boisson chaude vient de faire sauter les plombs d’une partie du logement. Et que pour ne rien arranger, le panneau électrique se trouve quelque part à l’extérieur dans les parties communes, mais impossible de savoir où exactement. Je n’ai donc plus de chauffage du tout, celui de la chambre se trouve également hors-service. Plusieurs lumières étant désactivées, je dois me glisser sous les draps à l’aide de ma propre lampe à huile du 21ème siècle : le smartphone.

La nuit s’avère assez perturbée, davantage par la crainte d’avoir froid, que la sensation de froid elle-même. Tout comme les assiettes pleines rassurent, une électricité ajustée aux normes favorise un meilleur endormissement. Ma sonnerie retentit en plein dans l’achèvement d’un rêve érotique entremêlé de bruits de fourchettes ; et j’essaie de me convaincre tout en accédant à la salle de bain, que cette appétissante carcasse rôtie fixée à une broche gigantesque, dont l’image me revient au cortex cérébral, était bien animale, uniquement animale… Le problème du disjoncteur résolu, et malgré une douche à peine tiède, je sais au moins que je ne resterai pas assez longtemps dans cette tanière de marchand de sommeil pour connaître la prochaine glaciation. De fait le temps s’est radouci, mais il faut désormais composer avec un vent fort et une pluie quasi incessante. Cette deuxième journée paraît bientôt celle de trop, celle des choix hasardeux, d’un argent de poche trop vite gaspillé. Que faire d’autre à part sur-dépenser ? Le ciel, trop peu clément, empêche toute flânerie citadine. Je finis donc par brûler mon budget culturel dans la visite d’un beffroi, dont le guichetier me vante l’impressionnant point de vue d’ensemble. Perpicace, il s’adresse à moi en français. Et moi envers lui en euros. Tout de même, quelle belle langue d’unité fraternelle entre nos peuples et nos CB’s…

À chaque étage conduisant au sommet, j’espère non pas tant un éclair de fascination historique, mais une justification au montant à peine déboursé. Et voilà pourquoi tout est biaisé au départ : c’est lorsque qu’on en veut d’abord pour son argent, sa fonction de consommateur, avant d’en vouloir pour ses cinq sens, ou l’éveil de son esprit. C’est l’idée qu’on pourrait consentir à une activité si elle ne coûtait rien, même sans lui vouer d’autre intérêt que sa gratuité. Non seulement ça ne les vaut pas, mes huit euros dilapidés, mais ça ne vaut pas d’y perdre une heure de temps et l’essence de vivre, juste pour un loisir auto-prescrit. Il vaut encore mieux hésiter ou s’ennuyer. Céder une après-midi, une journée, plutôt que la gaspiller de travers.
Enfin j’accède au dernier échelon de la tour, par un escalier authentiquement casse-gueule et moyenâgeux. Las, le fameux point de vue panoramique n’est qu’un rebord de mâchicoulis trop exigu, rendu impraticable par la forte averse en cours. Y accéder promet glissades et bain de pluie. Pour atténuer mon sentiment d’arnaque touristique, je décide de me venger en mobilisant pendant près d’un quart d’heure l’ascenseur qui dessert une partie des six niveaux, dont l’habitacle laisse entrevoir l’intérieur du beffroi. Montée, redescente, ainsi de suite. Cela n’en fait pas un manège à forte sensation, mais la meilleure attraction de cette piteuse visite, de loin.

Mon appétit est moins féroce que la veille, j’ai surtout soif de sauver cette soirée d’un mal du pays imminent. On doit bien trouver plus de vie ailleurs, dans une rue encore inexplorée, même à quelques arrêts de tram s’il le faut. Je ne peux pas rester sur un point de comparaison aussi défavorable à ce « là où je suis » en rapport au « là d’où je viens », ce serait outrageusement fataliste. Il me revient en tête l’enseigne d’un jazz-club devant laquelle j’étais passée la nuit dernière sur mon chemin du retour. Et on m’avait également conseillé d’y passer boire un verre, lorsque j’avais évoqué entre amis la perspective de mon séjour. Effectivement, rien que pour le cachet hors du temps et confidentiel d’un tel lieu, il eût été dommage de ne pas s’y aventurer. Le visiteur accède au club par une sorte de mini-impasse, moins large qu’un couloir, et copieusement arrosée par le débordement d’une gouttière surplombante _ la pluie a redémarré de plus belle. Ensuite une fois traversée la terrasse couverte, principalement occupée d’étudiants qu’on imagine plutôt en arts et sciences humaines qu’en droit et commerce, enfin l’on pénètre dans ce havre historique de la musique improvisée. Sur le mur du fond derrière l’espace scène, une mention claire s’adresse au spectateur : merci de garder le silence pendant les performances. Le bar se trouve néanmoins tout du long à droite, quasiment à portée de verres des musiciens, et je m’y dirige pour commander un gin, par voie gestuelle plus que verbale. « With Tonic ?« , demande la serveuse. Il fallait répondre non, maintenant c’est quatre euros de plus, et un fond de Gordon’s en deçà des quatre centilitres réglementaires impulsivement noyé d’une main nerveuse, tandis que je cherche à me faufiler pour trouver une chaise et un coin de table.

Un parfait souvenir de voyage tient à peu de choses : la bonne soirée au bon endroit, le choix d’alcool judicieux. Hier soir avec un whisky par exemple, c’eût été la promesse d’une meilleure remémoration sans doute. Car ce mercredi accueille une scène ouverte hélas, et je comprends rapidement qu’aucune fulguration musicale ou mystique ne viendra magnifier ce lieu, comme un night-club san franciscain pouvait l’être aux yeux d’un Kerouac baroudeur vers la fin des années 40’s. Peut-être viens-je juste de manquer le thème central d’une trop longue jam, alimentée par une huitaine d’instrumentistes. Ou peut-être ai-je simplement échappé à deux heures de cet onanisme atonal et bruitiste, souvent désigné free-jazz malgré lui. Un alibi assez courant, lorsque les musiciens souhaitent d’abord jouer entre eux, mais sans prendre la peine d’écouter leur voisin… Le défouloir touche à sa fin heureusement. Je décide d’attendre au moins les protagonistes suivants, maintenant que j’ai réussi à m’installer à bonne place.
Très vite un jeune harmoniciste s’avance, place son micro sous l’instrument, et se met à jouer comme il respire, en flot continu. D’abord sans réelle direction, puis bientôt rejoint par un trompettiste face à lui, encore plus libre de mouvement, puisque sans amplification. Ainsi les deux interfèrent par montées de gammes successives avec une spontanéité réjouissante, leur dialogue gagnant rapidement en intensité. Il leur manque toutefois le soutien d’une base rythmique ou harmonique, deux solistes ne peuvent échanger inlassablement dans le vide. Juste derrière eux s’installe précisément un guitariste, visiblement à la peine, ne serait-ce que pour sortir son Epiphone de l’étui. L’homme paraît singulièrement âgé, affichant un masque sévère, une vraie trogne de légende urbaine. Il doit fréquenter ce club depuis des décennies, le monsieur doit être quelqu’un, comme on dit… Je me prends soudain à rêver qu’un frisson de grâce m’envahisse enfin, que quelque chose se produise là, maintenant.

Sauf qu’après dix longues minutes d’installation technique laborieuse _ allant même jusqu’à s’accorder au moyen d’un casque hi-fi, sous l’incrédulité moqueuse des deux jeunes comparses déjà en pleine action, le vieux bluesman présumé s’avère incapable de faire illusion, même après maints réglages. Plusieurs fois il tente une ébauche de rythmique, entame un riff à peu près exploitable, et plusieurs fois il trébuche, balbutie, reprend, semblant autant dans l’inconfort corporel que musical… Qu’allais-je imaginer après tout, croiser le fantôme flamand de John Lee Hooker pendant une scène ouverte ? Il est temps de finir ce verre de shweppes aux arômes de Gin, sortir et redéployer le parapluie des mauvais jours. Ceux qu’on ne parvient pas à sauver.

Au moins cette nuit est un peu meilleure que la précédente, et j’ai encore deux-trois heures à passer quartier gare, avant de reprendre le TER désigné. Depuis ce matin, d’importantes rafales de vent donnent le tournis aux nuages d’un ciel indécis, couvrant puis découvrant le soleil à chaque minute. Platement et sagement posé à l’intérieur d’un troquet pour voyageurs en transit, je cède à l’envie d’une bière fraîche, supposée agrémenter un croque-monsieur tragiquement insipide. À chaque entrée ou sortie d’un client, la porte mal refermée subit l’action du courant d’air extérieur. Proche de la vitrine, je m’en agace un temps, puis renonce à lutter. Ce genre de contrariété est sans résolution possible, à moins d’être rémunéré soi-même en tant que portier. D’ailleurs je ne suis pas seul à adopter ce raisonnement : deux hommes autour de la soixantaine siègent à quelques mètres en face, dont celui côté bar s’est déjà levé trois fois pour reclaquer la maudite porte. Nos regards finissent par se croiser, avec une forme de complicité désabusée. Je les figure d’abord comme des vieux habitués de la maison, habitant à proximité, tant leur ancrage au sein du paysage semble naturel. Ils ont l’air d’être posés pour l’après-midi entière, détachés de toute injonction à re-consommer, sans qu’aucun ne force jamais un début de conversation. Dix minutes peuvent bien s’écouler avant que l’un ne se tourne vers l’autre, mais aucun malaise perceptible entre eux. Leur cycle d’interférence relationnelle semble harmonieusement régulier, tel un vieux couple rompu à l’épreuve du silence réciproque.

Soudain en les observant, je comprends mieux la raison de ma propre vacance, autant que sa futilité d’ailleurs. Ici je m’échappe uniquement d’une ville pour une autre, je n’échappe pas à l’hiver. La seule évasion possible serait d’hiberner, à défaut d’un changement d’hémisphère trop coûteux pour la planète et mon porte-feuille. L’idée m’apparaît séduisante tout d’un coup. Il faut développer une telle résistance à la médiocrité ambiante quand on réside en Nord-Europe à cette période, puiser tant d’énergie pour surnager psychologiquement, physiquement, sociologiquement, financièrement… Ne serait-il pas plus simple de nous plonger collectivement en état d’hibernation artificielle, de la mi-décembre à la mi-mars ; ce qui nous éviterait non seulement Noël, la grippe, et la déprime saisonnière, mais réduirait nettement notre empreinte carbone, freinant peut-être le changement climatique dans d’autres régions du monde moins tempérées, victimes de la sur-consommation des pays riches, douze mois sur douze… Il suffirait de tout arrêter 90 jours par an, et voilà, l’humanité aurait encore un avenir. Sans compter les bienfaits réparateurs sur le corps et l’esprit. Deux jours de pause intermittente ne font que repousser le burn-out du citadin nord-occidental d’un micro-sillon sur sa propre horloge de l’apocalypse, comme on flanque un tas de poussière sous un tapis honteux. Notre unique et dernière chance, c’est l’hibernation. Afin d’en ressortir régénéré, déstressé, déformaté. Reconditionné pour neuf mois d’une vie pleine et féconde.

Mon songe vient s’interrompre dans un nouveau claquement de porte. La précédente rafale était d’une violence supérieure. J’imaginais les deux jeunes séniors grimés en hibernatus, ayant conservé une forme de sagesse néandertalienne, celle qui porte à l’économie du geste et de la parole, tant que les beaux jours tardent à poindre… En réalité j’omets un détail visuel pourtant flagrant les concernant : la présence de bagages à leurs pieds. L’hypothèse d’une paire de retraités contemplatifs ne tient évidemment plus. Ce sont juste deux voyageurs posés en attendant l’heure du train, comme moi. Sûrement en déplacement professionnel d’ailleurs, des collègues en somme… Mais leur sérénité extérieure suffit à me remettre sur le chemin du retour délesté de ma frustration, étonnamment revigoré. Voyager n’est qu’un aveu d’échec sans doute, au moins je sais pourquoi maintenant.

Seize euros cinquante.

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(unknown credit)

La ville est noyée sous défiance,
Sa peur est nôtre à éponger.
Quand du mendiant je prends conscience,
Je n’ai plus corps à m’échapper.

Il lui faut seize euros cinquante,
À réunir en un quart d’heure.
L’intimation me vient sécante,
Au bas du ventre en lieu du cœur.

Rien qu’alentour, c’est le troisième.
L’hiver à terme, leur flux redouble.
Pour tous les deniers que j’essaime,
Ma récolte est fixée en trouble.

Un peu plus tôt l’après-midi,
Courant aussi l’altercation,
Je m’offre imprudemment assis
À deux vauriens en exaction.

Si tôt ressaisie ma stature,
L’échange est clôt d’un regard ferme ;
Dont je trahis pourtant l’usure,
Face au renouveau du problème…

Lui n’a pas plus de dix-huit ans,
Fût agressé la nuit dernière,
À sa cheville un renflement,
Cet élan guerrier lui confère.

Mais c’est la peur d’être victime,
Qui lui fait promettre un racket.
J’ai beau manié quelques centimes,
Seul un retrait paierait sa quête.

L’habit me voue trop grand crédit :
Trois pièces, et pourtant les poches creuses.
Mon procès en sociologie,
Bâclé d’une envolée hargneuse.

Certes, à quoi bon lui affirmer
Qu’il s’en prend juste à moins précaire…
Le garçon déjà d’accoster
Une autre cible à traîne-misère.

Et je donne peu cher de ma peau,
Au soir des grands renversements,
Si le prochain est pour bientôt,
À quelques signaux près des temps…

Le sans-logis mordra au cou
Du déclassé, du faux bourgeois.
Le besogneux rendra ses coups
À l’étranger, au contre-emploi.

Suintant du ferment des affects,
On verra percer l’étendard,
Qu’aucun serment ne désinfecte,
Ocre à jamais de son histoire.

La ville endrapée de vindicte,
Assombrira les jours de ceux
Qui de l’époque nient le verdict,
D’aucun parti n’ont fait l’aveu.

Ce doigt qui pointe à vent contraire,
Pourra toujours s’en retourner.
L’esprit ni pour, ni adversaire,
Celui-là deviendra suspect.

Il lui faut seize euros cinquante,
Le prix d’un sommeil abrité.
Au moins l’insurgé en attente,
Au creux du mien saura frayer.

Kiss the moment.

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Kiss the moment.
Kiss it real,
Kiss it true.
Like this one is the best,
Not just one you break through.
As you honour the quest
Of an early you.

Kiss the second.
Kiss it all,
Kiss it twice.
Make it one of the best,
Not just maybe the last.

And the more surreal, the less feigned.
The more unexpexted, the less trained.

Kiss the evidence.
At a crossroads, on a grim night,
Shadowed by the elevated railway.
In the most unromantic set
Where you thought you might stay.
Where none is safe but the pusher,
Yet it feels like a shelter.

Kiss the moment.
Her eyes suddenly darker,
Her eyes seeing you deeper,
Her eyes are getting closer.
Now you’re the focus of the Spirit,
You have no choice but to exist.

Rekiss the moment,
Again.
Only further,
Wider, heavier.

Love the instant,
Cherish the detail.
Given that the big picture
Ignores you on its trail.

Then let it go, let it pass.
We, travelers, know it cannot last.

Go kiss the moment.
Just kiss it true,
Kiss it real.

Oh yes we do,
We did,
And sure again,
We will.

Détester son prochain (pour qu’advienne le suivant)

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Détester son prochain, comme on tend au suivant,
Sans porter le regret d’un état précédent.
On fait sien le progrès, à n’envisager mieux
Pour supporter l’instant, qu’un futur audacieux.

Ne voir rien à sauver exempt le bienfaiteur.
J’étais si scrupuleux, j’aurais pointé l’erreur.
S’attèlent en nos consciences, le déni au dépit ;
Quand rompt l’indifférence, point la misanthropie.

J’avais trouvé prétexte en l’inadéquation,
Pour habiller mon sort d’un gant de vocation.
Mais l’obligeant, amer, se prend d’acrimonie :
Comment tenir la porte, sans tarir d’empathie ?

Détester son prochain, pour qu’advienne un suivant.
L’horizon n’est certain du moindre dénouement…
Je laisse un temps surseoir l’appel du lendemain,
Par l’intrusion au soir d’un versant féminin.

Mais si tôt je mesure l’inanité des sens,
Ô combien éphémère, l’expédient à l’absence…
Unique en son recoin, « autrui » rejoint la norme :
Vouloir ne priser qu’un, n’occulte pas la horde.

Faut-il oser alors en dernier entendement,
Détester son prochain, sacrifier au suivant
Le droit de naître enfin, l’ouvrage d’être vivant.

Faut-il oser alors, en dernier sacrement,
Eu égard à l’humain, le transcender à temps.

Terry et les messieurs « mort ».

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(Suggestion pour une lecture en musique : Dirty Beaches – Displaced)

Un vrai festin pour sans-abris. Cette nuit-là je découvre Terry en pleine ripaille, étalé au sol contre un dossier de cartons usagés, à mi chemin entre la Grand-place et le secteur pavé de la vieille ville. Il m’avait bien semblé reconnaître son poil rougeoyant, cet air de gavroche burlesque… Lui ou un autre de toute façon, je n’allais pas changer de trottoir. Que la silhouette titube, soit assise ou couchée devant une vitrine, on trouve du marginal en tout genre à cette heure, et rarement juché au sommet de la hiérarchie sociale. Mais pour lui c’est un vrai pique-nique princier, un coin de bitume lui servant de nappe… D’un côté sa main plonge dans ce qui semble une grande portion de beignets industriels assez peu ragoûtants, de l’autre il tient à sa disposition un pot grassement rempli de biscuits apéritifs étonnamment larges et difformes. Et de chaque bord, à la commissure de ses lèvres, s’échappe une pleine volée de miettes dès qu’il redesserre l’étreinte de sa mastication jubilatoire, pour rouvrir le bec entre deux bouchées. A ce stade de la bombance il est sûrement parvenu à satiété depuis quelques nuggets ; maintenant il s’agit surtout d’emmagasiner pour la nuit et le réveil suivant. Ce serait dommage de gâcher, on ne stocke pas quand on dort dans la rue.

Je m’arrête un court instant à sa hauteur, frappé par l’expression gargantuesque de sa posture. Abondance et précarité trouvant là une concorde insolite. Lui, affalé comme un adolescent boulimique sur le canapé du salon, est sans doute la personne la plus épanouie entrevue ce soir. Ce qui ne me surprend guère à vrai dire ; l’idée même du contentement pour un SDF au long cours _ déficient mental de surcroît, diffère grandement de la nôtre, pauvres non-exclus citadins, pétris de frustrations existentielles ou sociétales. On approche du solstice d’été, la nuit est douce et son estomac plein ; aussi Terry présente une mine souveraine, incroyablement détachée. Alors qu’on n’aille pas lui reprocher de mettre ses pieds sur la table, ou de manquer à son devoir de tri sélectif, il est chez lui après tout.

Je veux juste m’assurer de son état global de survie. Habituellement on ne le croise pas dans cette rue, aussi exposé, d’ailleurs je l’imaginais plutôt en foyer ces derniers temps. Peut-être seulement l’hiver. « Ça va Terry ? », lui adressé-je prudemment, m’efforçant de ne pas le surprendre, afin d’éviter toute association avec un agresseur potentiel. « Ah ouais hah… aahh ‘tite pièce ? », réagit-il, sans ralentir son effort d’ingestion compulsive. Je sors alors de ma besace un filet plastique contenant deux bananes encore bien portantes, mûres à point. Me sachant bientôt arrivé chez moi, l’apport de sucres rapides devient superflu. « Tiens, comme ça tu auras un dessert », lui dis-je en brandissant les deux fruits oblongs accouplés. « Ah ouais hah... », obtiens-je en retour approbatif. Quelques mètres plus loin, poursuivant ma route sans grande agitation compassionnelle, m’effleure cette morale sûrement inconvenante : on ne peut pas secourir toute la misère humaine, mais on peut lui tendre une banane, ou deux.

Il y a quelques années cependant, j’avais connu un Terry bien moins paisible et abordable. Je me souvenais notamment d’un soir autour de la même période, quand il était passé du joyeux trublion lunaire à l’importun agressif, envers les clients d’une terrasse très fréquentée où je le croisais régulièrement. Quelque chose ou quelqu’un avait déclenché en lui une colère brusque, et son agitation malsaine promettait d’autres débordements, à moins de le chasser manu militari. Moi qui monopolisait une table entière, perdu dans un quelconque graffiti poétique, je l’avais donc assis à mes côtés, offrant une tentative d’apaisement provisoire. C’est au passage d’une voiture qu’il avait disjoncté, une de ces berlines clinquantes pour virée festive, je crois. Était-ce un visage à l’intérieur ou le frôlement du véhicule, j’ignore ce qui l’avait ainsi troublé. Mais cinq minutes plus tard il rugissait à nouveau, ciblant des noceurs du bar d’à côté cette fois. Son obscure diatribe ponctuée par un « Non ! » véhément, immédiatement suivi d’un épais crachat. Sentant comme un jet d’urine franchir son territoire, l’un des mâles dominants du groupe y avait vu offense envers sa dame, et le jeune coq s’échauffait au point de menacer physiquement Terry. Là encore j’avais dû m’interposer : « Tu ne vas quand même pas mettre une droite à un clodo, si ? ». Et deux fois moins costaud, avais-je rajouté intérieurement. Incident clos, mais la scène avait bien l’allure d’un conflit de territorialité entre deux extrêmes sociologiques, deux dépositaires d’une même légitimité urbaine : le clochard et le petit-bourgeois.

La rue en était pleine de cette petite-bourgeoisie en goguette, bohème ou prédatrice. Alors pourquoi tant de rage venant d’un personnage si coutumier du secteur ? Non, il devait y avoir autre chose. Peut-être un souvenir traumatique revenu à la surface, une parole ou un geste à ne jamais reproduire en sa présence. Par chance j’avais conservé un bout de feuille vierge sur mon billet en cours, de quoi griffonner encore quelques lignes, ainsi focaliser l’attention du forcené, après l’avoir non sans peine fait rassoir. Il ne savait peut-être ni lire ni écrire, mais comprenait instinctivement la portée mémorielle d’un stylo qu’on actionne auprès de lui. Et comment par l’écrit, l’oral devient postérité. Je faisais figure d’un psychiatre ou d’un éducateur, ce bien malgré moi.

Aussi l’avais-je écouté ânonner une forme de récit, dont seule l’intonation de sa voix m’indiquait la structure et la teneur émotionnelle, tant je peinais à distinguer un mot sur trois. Le terme « cercueil » notamment, revenait comme un leitmotiv. Un hochement de tête me suffisait à lui confirmer la bonne réception du message, et sa retranscription _ très partielle évidemment, sur papier. Je n’y voyais pas tant le délire d’un SDF lunatique perdu dans sa propre réalité, au fond peu importe la différence de langage, anthropologiquement j’arrivais à le suivre, c’était limpide même. Chaque fois qu’il voulait souligner l’importance du témoignage, son doigt pointait à nouveau la feuille d’un geste emporté, comme pour rappeler mon crayon à son devoir. « Hé note ! », distinguais-je malgré son élocution grossière. « Oui, oui, je note« , le rassurais-je. Au moins pendant ce temps il n’embêtait personne d’autre. Cela n’avait pas duré toute la nuit heureusement. Puis une fois rentré, j’avais juste classé la feuille en haut d’une pile, parcourue d’une série étrange de mots-clefs, scellant graphiquement l’énigme de cet homme de rue. Lequel n’allait plus donner signe de vie pendant une longue période…

On l’avait supposé mort, ou proche de l’être en tout cas. Et puis non, soudainement il était réapparu. Certes un peu vieilli, mais l’air encore assez autonome. Ses habitudes inchangées : un vagabondage incessant d’une terrasse à l’autre, en vue d’aborder les gens et faire son « idiot du village », récolter quelques cigarettes, de l’eau ou du café, parfois un peu de nourriture… mais sans réelle intention de mendier. D’autres n’auraient pas bénéficié du même facteur sympathie. Il faut croire que Terry séduisait par sa bouille d’éternel enfant perdu, que ni son teint buriné, ni la crasse, ne suffisaient à obscurcir entièrement. On aurait dit le rejeton caché d’un Tom Waits ayant fricoté avec une prostituée bruxelloise au détour d’un concert. Avec sa dégaine clope au bec et cette tignasse rockabilly _ manifestement entretenue par un coiffeur bénévole en foyer d’hébergement, il dégageait plus de style que la plupart des jeunes minets du coin. Lesquels en avaient sans doute conscience d’ailleurs, certains braquant même leur smartphone devant sa trogne éberluée, comme des touristes en manque de pittoresque… Ça ne m’étonnerait pas qu’on lui ait ouvert un compte Facebook à son insu, photo de profil à l’appui. Car l’air de pas grand-chose mais quand même, Terry suscite une vraie popularité locale. Et il en joue, pareil à tout animal de foire percevant la fascination qu’il exerce autour de lui. Il en joue à l’usure aussi, chaque soir un peu plus abruti par l’effervescence de clientèle passante, galvanisé par l’agitation frénétique d’une rue dite « de la soif ».

En faire partie malgré tout. Plus qu’un simple figurant festif dans cette entreprise collective de divertissement, le marginal endosse un rôle essentiel : celui de conforter la norme. La culpabiliser, la rudoyer certes, mais finalement surtout l’asseoir, la consolider. Comment se sentir de classe moyenne ou petite-bourgeoisie, si l’on vide nos centre-villes de toute clochardise, de toute mendicité ? Au fond c’est une comédie humaine bien rodée : alors ne plaignons pas l’exclu, plaignons celui qui ne trouve pas sa place au générique… Même lorsqu’il se pose, déchu, sur le perron du seul commerce désaffecté de la rue, les joues coincées entre ses mains lasses, la mine pathétiquement triste ; Terry apparaît encore plus iconographique que jamais. Même solitaire en son monde, il interprète une scène d’ensemble. Je ne l’ai surpris qu’une fois vraiment dans sa bulle d’intimité, libre de toute attribution sociologique extérieure. Et pourtant l’image en elle-même, celle d’un sans-abris allongé dans son sac de couchage contre un recoin d’une église, confère sans doute au cliché. Pendant un court instant néanmoins, au beau milieu d’une journée estivale, j’ai réussi à capter son regard, si étranger, émergeant d’une somnolence douloureuse, accusant un épuisement manifeste. Je ne me suis attardé qu’une poignée de secondes, à distance raisonnable, il aura perçu l’intrusion malgré tout. On ne devrait jamais observer quelqu’un dormir, c’est beaucoup trop personnel… Voilà ce que j’ai pensé en m’éloignant ce jour-là.

Mais en matière de légende urbaine, nous façonnons d’abord les mythes qui nous éclairent le mieux. Dussent-ils arpenter les ruelles obscures… Jusqu’à les voir se briser contre un écueil de réalité imprévu, trahis par d’autres faits et gestes. Quelques semaines donc après avoir croisé Terry sur mon chemin du retour, et agrémenté en fruits sa restauration, cette fois il pénètre à l’intérieur du même bar où je viens justement de m’installer, peu après l’ouverture. L’endroit affiche encore désert, et il n’est pas rare que lui ou un autre SDF rentre y demander un verre d’eau. À ma grande sidération pourtant, Terry se présente au barman non pour venir s’hydrater, mais afin que celui-ci compose le 115 et lui obtienne une couverture, justifiée par un début d’automne hivernal… Le tout formulé d’une voix calme et assurée, délestée de cette gouaille absconse habituelle, sans erreur de syntaxe, sans même devoir lui faire répéter. Tout aussi surpris, le barman s’exécute néanmoins, et répond au clochard d’un même ton rationnel. « Je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche tu sais, on est dimanche, en plein après-midi… Je ne sais pas s’ils pourront faire quelque chose… ». L’attente se prolonge, la messagerie d’accueil du Samu social tourne en boucle manifestement. Le serveur prend alors un air doublement décontenancé, maintenant le combiné contre son oreille, tout en réajustant quelques bouteilles derrière le comptoir. « Personne ne répond, désolé… ». Terry continue d’exhiber une mine insolemment candide ; à mille lieux de toute esplièglerie, il reprend d’un ton angélique : « Une couverture pour Terry Martin, ils me connaissent, oui… Vous voulez que je fasse le numéro ? ».

L’idiot du village sait donc parler. Il connaît même son identité civile, quel numéro appeler pour obtenir de l’aide, et pour un peu il s’en occuperait lui-même s’il avait un portable… Le mythe s’écorne, les à priori tombent. Mais qui est ce type en réalité : un schizophrène, un bipolaire, juste un pochetron, ou un brillant comédien malgré lui ? Tellement possédé par sa propre incarnation sociale, tellement défini jour après jour par notre prisme sociétal, qu’il en est devenu ce personnage de composition, capable de tenir son rôle avec un abandon saisissant, une régularité admirable. Mais capable aussi de gérer sa propre condition humaine. Il y a un temps pour le spectacle, et un temps pour les coulisses. Il y a une heure pour le show, et une heure pour le business. Le business de survivre, demeurer.
Lassé d’attendre, le barman finit par raccrocher. Il suggère alors à Terry de repasser un peu plus tard, lui proposant néanmoins une tasse de café, avec le droit provisoire de siéger à l’intérieur. Le marginal n’esquisse aucun désarroi particulier devant l’insuccès porté à sa requête, et accepte volontiers la boisson chaude, réclamant un sucre au passage. À ce moment précis, je le dévisage enfin pour ce qu’il est véritablement : un bienheureux. Au sens païen du terme. Statut qui lui confère, malgré son expression soudainement civilisée, une forme d’animalité domestique. Comme si une telle pureté instinctive, naturelle, ne saurait de nos jours correspondre au champ d’une quelconque humanité. Au moins dans notre entendement commun.

La scène ne dure qu’une poignée de minutes, puis l’homme _ s’il en est un _ se lève, et retourne braver le froid, ou chercher asile un peu plus loin. De retour à mon appartement, je regrette de ne pouvoir ressortir le fameux papier-confidence, ramené de soirée quelques années plus tôt _ cela prendrait des heures de recherche. Un fin psychiatre en aurait sûrement tiré quelque chose. « Cercueil », « Mort », « Non ! ». Voilà tout ce dont je me rappelle… Tiens oui, ça me revient à présent : l’autre jour il m’a appelé « monsieur mort » juste après m’avoir reconnu, dans un petit gloussement farceur. L’expression m’a paru familière, ce n’est pas la première fois qu’elle sortait de sa bouche, j’en suis certain. Sur le coup j’ai attribué ça à mon port de vêtements sombres, plutôt récurrent. Mais en réalité c’est ma posture qu’il visait, beaucoup moins méditative qu’à l’époque où j’essayais de le calmer par la plume, m’autorisant encore ce type d’échange nocturne improbable… « Monsieur mort », c’est celui qui tient les rênes, c’est la stature d’autorité. Ce sont tous les hommes de pouvoir qui l’entourent, quel que soit leur grade, leur responsabilité. Patrons de bar, serveurs, restaurateurs, veilleurs, videurs, flics, éducs spé, infirmiers psy… Pourvoyeurs de tabac, de briquet, de quelques centimes, ou d’un billet de cinq pour se payer une bière.. Toute sorte de dominants investis d’une fonction, bardés par l’étoffe du sérieux, raides comme une faucheuse. Condescendants ou protecteurs, méprisants ou bienfaiteurs, peu importe : ce sont tous des messieurs « mort » au yeux d’un Terry SDF. Même les femmes. Car pour lui, tout ceci n’est qu’une longue plaisanterie ; seule la folie peut vous rendre une vie supportable, ne leur en déplaise. Reste à choisir son degré d’aliénation.

Vers un adieu joyeux.

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(suggestion pour une lecture en musique : Rachel’s – Systems/Layers)

Je vais bientôt partir. Tu le sais peut-être déjà, mais je préfère t’écrire maintenant, plutôt qu’après coup. Par crainte de me décourager ensuite, une fois installé là-bas. De ne plus me rappeler pourquoi c’était si important. Tu n’es pas la seule personne concernée, rassure-toi. J’ai établi une courte liste, assez honteuse en fait, de ceux à qui je voulais me confier une dernière fois avant mon départ. A toi l’embarras d’en faire partie, à moi l’obligation des mots justes.

Je ne te l’ai jamais dit, non. Parce qu’au deuxième ou troisième stade d’une relation, on oublie comme tout était encore possible au premier, au point initial d’une rencontre. Ce soir-là, où j’avais littéralement « flashé » en t’apercevant assise à travers la vitrine d’un fameux bar que nous fréquentions tous à l’époque, fermé depuis. C’était fin mai-début juin, mon parcours nocturne s’achevait tranquillement, jalonné d’un quartier à l’autre, tout en marche solitaire. Et me voilà soudain frappé du rayon de Vénus, de ceux qui vous percent l’âme autant que la vision… On ne choisit pas son moment, ce n’est pas qu’une question de langueur affective, ou de comment certains garçons aiment à se sentir minable, soumis à l’oppression d’un choc esthétique, pétrifié d’un micro-sourire. Dans cette hiérarchie du « beau », le masculin se soumet autant par lâcheté que par dévotion. Il est tellement plus commode d’assigner au féminin le devoir d’incarner la beauté.

Je me tenais figé à quelques mètres de distance depuis la terrasse, avant d’entrer saluer prendre un verre. C’est ton profil qui m’avait saisi d’emblée, sorte d’imagerie cinématographique transposée en plein réel. Je revois cette longue chevelure auburn, ce regard bleu-métal enjoué d’un rire fébrile, comme un restant de timidité sans doute. Ensuite une fois à l’intérieur, je serais déjà au-delà du fantasme, au-delà de toute contemplation. Ni photographe, ni peintre, une simple connaissance parmi d’autres. Mon émoi d’origine ne serait plus qu’un souvenir d’une première impression, forcément appelée à disparaître à l’épreuve du vécu. On sympathise au lieu de flirter, on discute musique au lieu de danser. On « courtoise » au lieu d’embrasser. J’étais spécialiste, crois-moi ; il m’aurait fallu un carton d’invitation ou une injonction divine pour que je tente quoique ce soit. Moi-même je ne savais pas ce que je voulais la plupart du temps. Je me souviens cette soirée d’anniversaire dans ton ancienne colocation, avec toute cette petite bande d’alors, on se complétait bien il faut dire… Mais je n’aurais pas risqué plus loin. L’été allait bientôt s’enfuir, sans qu’on ait eu l’occasion de se recroiser. Et je n’y pensais plus trop honnêtement. Puis quand on s’est revus en septembre, tu avais quelqu’un désormais. Ce qui ne m’a ni surpris, ni déçu. Enfin sans doute un peu quand même.

J’ai cette théorie tout à fait subjective et honteusement essentialiste, que là où une femme sent instinctivement quel type de relation envisager avec un homme, l’indécision masculine au contraire, ne s’estompe jamais vraiment. Pas seulement en terme de désir refoulé _ partons du principe qu’un mâle hétéro verra toujours une femme comme cette créature aux attributs opposés, même sa meilleure amie… Idem sur un plan sentimental : le moindre béguin d’antan, le moindre « peut-être » d’un soir, un jour ou l’autre peut ressurgir. Pour un homme ce n’est jamais une affaire classée. Tourner la page signifie seulement ouvrir le champ à de nouvelles rencontres, les précédents chapitres ne s’effacent pas.

Elle l’a bien compris je crois, celle qui m’accompagne en ce tome présent. Vous ne vous êtes jamais rencontrées il me semble, ou alors sans présentation officielle. C’est vrai que nos cercles amicaux ont beaucoup évolué, les occasions de se rassembler font défaut, à moins de les provoquer évidemment. Mais rien de plus amer que forcer des retrouvailles entre amis, alors on attend que le hasard cosmique ou l’agenda culturel fasse le boulot à notre place… Il y a tant d’autres personnes dignes d’intérêt à fréquenter dans une grande métropole ; notre tare n’est pas d’être irrespectueux envers la mémoire et l’amitié, c’est de toujours souhaiter quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre, quelques bars autres… C’est ce consumérisme social devenu impossible à freiner, avec ou sans l’appui de facebook, twitter, tinder, etc. Toujours plus d’individus, de nouveaux « profils » à consommer autour de soi. Résister au nomadisme relationnel vous condamne au surplace identitaire, à régresser par faute de mouvement. Une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de partir, tient au fait que je n’arrive pratiquement plus à tenir une conversation entière, approfondie, avec qui que ce soit dans l’espace public. Peu importe le lieu, mes sens se retrouvent automatiquement happés vers un autre angle de perception, je ne sais plus regarder ni écouter droit devant moi. Chaque figure ou échange verbal deux mètres plus loin devient un distrayeur potentiel. Et j’en capture tellement des visages, des bribes de conversations, de l’altérité à ne plus savoir en quoi elle diffère au juste.

Mener cette vie urbaine par temps de monogamie, je n’imaginais pas que c’était possible honnêtement. Ni le souhaitais-je d’ailleurs. Il faut croire qu’elle m’a eu par surprise, dans un moment de flou. J’aurais aussi bien pu enchaîner les coups d’un soir, ou basculer à nouveau dans la solitude. Ce genre de carrefour de l’Étoile _ comme le formulait un ami, j’en ai traversé d’autres auparavant, souvent persuadé d’avoir manqué la bonne sortie. Mais pas cette fois. A croire que mon propre instinct se féminise en cours de route : je sens mieux les histoires, les vraies rencontres. Plus humblement, c’est surtout à elle qu’en revient le mérite. Celui de comprendre que son homme reste un animal indompté, et qu’une relation n’est jamais perpétuable par simple dépendance affective l’un envers l’autre. Il faut vouloir construire à chaque rendez-vous, découvrir sans relâche. Savoir doser le froid pour mieux retrouver le chaud. Accepter l’au-revoir pour revenir à bientôt. Ne rien attendre surtout, ne rien promettre. S’aimer au temps présent.

Je ne pensais pas qu’on tiendrait au-delà de six mois, et voilà trois ans et demi que ça dure. Le secret, c’est de ne pas compter les années paraît-il ; s’affranchir au mieux des normes sociétales, tromper son déterminisme familial. Clairement, je ne me voyais pas franchir autant d’obstacles en duo. Seul oui, mais à deux, quelle étrange compromission existentielle… Elle sait que je n’ai même pas envie d’être en couple. Je veux bien prendre le sentiment et le désir, pas les projets de maison, de compte commun, ou le surpeuplement de la planète… Enfin ne te sens pas visée bien sûr, je crois savoir que tu t’es pacsée récemment, et que vous habitez la même demeure… Je me sens juste exempt pour ma part, de vouloir une tournure ou l’autre aux évènements. En l’occurrence je ne veux rien, j’agis comme je ressens, c’est tout. Je n’ai pas peur que ça casse, je n’ai pas peur que ça dure. Peu importe, tant que ça reste vrai.

Alors pourquoi souhaiter partir justement ? Je me suis toujours plus ou moins projeté ailleurs en fait, d’un point de vue géographique j’entends. Mais j’étais chaque fois retenu par un job ou une fille, par la crainte de me perdre, ou par manque d’argent. La différence aujourd’hui, c’est que ma liberté de mouvement implique de voler sur deux ailes, non une seule. Elle a compris que je finirais par m’expatrier tôt ou tard, et elle y pensait également. Avant c’était purement du fantasme, une illusion d’échappatoire, tant que j’étais encore barman en tout cas. Il y a un courtermisme inhérent à ce type de métier qui empêche de remettre sa vie en question. Sa ville en question. Or depuis peu, mon statut de traducteur anglophone me donne enfin la marge de manœuvre nécessaire. L’éditeur qui m’emploie actuellement, dont le siège est basé à Paris, se fiche pas mal que je travaille depuis Lyon, Toulouse, Rennes, ou depuis l’étranger. Donc l’idée a germé doucement depuis un an, en solitaire puis en tandem. Je ne vais pas devenir nomade numérique non, le but n’est pas tant le voyage que l’ailleurs. Et on a fini par trouver notre futur point de chute, toujours en union européenne cela dit, par commodité.

Quant à savoir « quelle destination ? » _ une interrogation légitime, puisqu’aucun de nos proches respectifs n’a encore été mis au courant, la réponse vous parviendra sous forme de carte postale je pense… D’où un cercle de confidents restreints, et surtout afin que personne ne nous dissuade ou nous encourage entretemps, ne nous pose un tas de questions normatives, alarmistes, dont notre idylle n’a que faire pour subsister. Rien que la décision d’un exode commun et d’une future cohabitation domestique, soulève assez d’appréhension en elle-même. Alors épargnons-nous la vox populi, forcément intrusive. Je sens déjà courir assez de rumeurs depuis quelques mois, du fait que je ne sors pratiquement plus, que j’ai désactivé mon compte facebook, et ne réponds pas toujours aux sms envoyés certes. Nous informons les gens les plus susceptibles de comprendre et de s’en préoccuper vraiment ; parce qu’en un temps, même peut-être révolu, nos relations ont dépassé la bonne camaraderie citadine, l’évidence du nombre d’ « amis en commun ». Parce que nous avons su pouvoir compter avec l’autre.

Tu m’excuseras cette tonalité d’adieu, c’est juste que pour nous ce ne sera pas seulement une expatriation, mais bien une forme de dissipation, d’évasion numérique. Or je suis parfaitement conscient qu’un des plus grands freins à l’exil véritable, reste l’hyper-connectivité. A quoi bon traverser le continent, si vos contacts vous voient toujours liker, twitter à n’importe quelle heure. Au final vous paraissez plus présents, plus proches encore que cette vieille grande-tante oubliée, qui habite la même métropole mais n’a pas d’Internet. Je ne veux pas seulement changer d’air et de pays, je veux recouvrer mon droit ancestral à la discrétion, à la non-émission de données collectées, à la non-manifestation d’humeur ou d’opinion, à la non-réaction au cours de l’actualité, aux temps qui passent. Nous n’utiliserons Internet que pour le strict nécessaire : travail, administratif, santé. Plus de réseaux sociaux, plus d’applications invasives. Nous ne consommerons que l’essentiel, sans même avoir à nous priver. Je ne te parle pas de cultiver nos propre légumes en petite communauté, entourés d’activistes décroissants. Disons que là-bas, tout se fera à une plus petite échelle, autant pour le commerce que dans les rapports humains. Au lieu d’encourager la compétition du plus grand nombre sur le même territoire restreint, c’est une terre qui privilégie l’auto-suffisance par la complémentarité, non la compétitivité.

J’ignore encore si nous pourrons tenir financièrement au delà d’une année. Il faudra certainement trouver d’autres solutions une fois sur place. Tant de choses peuvent se retourner contre nous évidemment, l’amour en premier lieu… Je me sens presque détaché pourtant, tout ce que durera cette aventure me paraît déjà un bonus inestimable. Ce n’est pas comme si on allait se marier, fonder une colonie de marginaux utopistes. Je veux juste mon laps de paradis sur terre, avant qu’il ne soit définitivement trop tard. Et avec elle, oui. Mais nous ne sommes pas uniques : ce pourrait être une autre, je pourrais en être un autre. Ce cher Cohen l’avait bien compris je crois : l’amour est opportuniste. Dès lors qu’il se prétend idéaliste, c’est souvent par espoir ou regret. Moi je ne veux ni l’un ni l’autre. « So long Marianne », mas je ne suis pas pressé d’en rire ou d’en pleurer… J’entends par là qu’au bout du chemin, il n’y aura ni réussite ni échec. L’amour et l’exil ne se résument pas à ça. Je sais que je ne reviendrai pas dans le coin en tout cas. Alors c’est un demi-adieu sans doute. Dans cette vie-là au moins. Mais un adieu joyeux j’espère.
Porte-toi bien, je t’embrasse.

L’absence au demeurant

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Encore une fois je sors dernier.
Déjà nous n’étions pas nombreux,
Sept occupants disséminés,
Trois couples et une moitié de deux.

Bientôt la fin du générique,
Sur fond de Jean-Sébastien Bach.
Rien ne me presse vers le portique,
J’attends qu’arrive le noir opaque.

Le hall affiche un plan désert,
Sans doute est-ce la durée du film,
Bien long pour un documentaire,
Nul autre sortant à la file.

Alors je remonte le couloir,
Afin d’accéder aux toilettes.
Sur l’écran cintré du miroir,
M’amuse à trouver un squelette.

L’idée me vient donc à l’esprit,
Qu’à tarder dix minutes encore,
Jusqu’à en dépasser minuit,
Ici je pourrais faire le mort.

Pour le seul employé restant,
De spectateurs la salle est vide.
Je suis l’absence au demeurant,
Par l’occasion rendu avide.

Puisqu’on me laisse errer, fantôme,
Je prends le temps d’être oublié.
Comme un clochard fait son royaume
D’une paire de cartons empilés…

Ceux qui m’attendent encore dehors,
Mendiants d’un soir, ou proches inquiets,
M’accorderont la métaphore,
L’illusion, belle, d’une échappée.