Pour une cigarette et une vie de travers.

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(crédit photo: Lee Jeffries – suggestion pour une lecture en musique : Godspeed you black emperor! « Asunder, sweet and other distress » )

Il lui faut d’abord longer l’enceinte de l’hôpital sur quelques trois-cents mètres, puis continuer encore tout droit jusqu’après le bureau de poste, pour atteindre enfin l’arrêt de bus. Une fois par semaine « Gino » obtient son bon de sortie en ville auprès du personnel infirmier, trop content de le voir disparaître pour la journée. Retour obligatoire avant le couvre-feu de 20h, sous peine de passer la nuit dehors, et risquer son exclusion du parcours de soins. Pour un marginal de sa faible carrure, il vaut encore mieux accepter un accompagnement psychiatrique plutôt que mener une vie de galère dans la rue. Ici à l’EPSM au moins il est nourri, logé, pris en charge intégralement. Reste à trouver de quoi payer ses cigarettes, un peu de shit, et quelques extras alimentaires au supermarché voisin. Comme il passe son temps à racketter les autres patients du même service, l’argent de poche lui fait rarement défaut. Dehors ce serait une proie facile au contraire, il le sait bien. Tout le monde peut jouer les petits caïds, à condition de le faire à son échelle, au bon endroit. Le lascar attitré au royaume des « faibles » c’est lui. Autour il n’y a que des maniaco-dépressifs légumisés, ou handicapés légers, et quelques patients extérieurs en hôpital de jour. Les vrais « fous », ceux qu’on doit surveiller, il les côtoie rarement à vrai dire. Eux restent à huit clos dans un autre service mitoyen, et aucun n’aurait la liberté de prendre un bus comme lui pour s’évader quelques heures.

Pour un peu on lui trouverait presque la belle vie. Car il n’affecte en rien la même détresse existentielle présente chez la plupart de ses congénères. Louvoyeur ou provocateur selon les circonstances, aux antipodes en tout cas d’un regard prostré. Ce qui agace d’autant plus le personnel médical, qui préfère largement encadrer de la chair à anxiolytiques, aisément disciplinable. Plusieurs estiment qu’il n’a pas sa place ici. On ne les forme pas à gérer ce type de « population », c’est un travail pour éduc’ spé, une mission d’assistance sociale.
Du CMP vers la clinique psy, au moins Gino aura échappé à la rue et à la petite délinquance. Et quoiqu’en disent certains infirmiers, son parcours de vie lui justifie largement cet assistanat. Rien qu’à voir ses bras maintes fois scarifiés, du poignet jusqu’au coude, on imagine bien qu’il a traversé plus d’une crise d’angoisse, plus d’une rechute dépressive au cours des dernières années. Evidemment entre ce qu’il raconte à l’envi et la réalité vécue, se dresse sûrement une bonne marge d’auto-fiction. Néanmoins la rumeur insistante voudrait qu’il ait grandi de foyer en foyer jusqu’a sa vingtaine, avant que le destin ne s’acharne lorsque sa copine _ également une enfant de la DASS, tombée enceinte depuis trois mois, meure dans son sommeil d’une rupture d’anévrisme. Le matin au réveil il se penche pour lui adresser un baiser, mais trop tard, elle ne réagit plus… Et d’une enfance très mal embarquée, le voilà qui bascule vers une tragédie adulte.

Gino s’impatiente à présent. Il n’y a qu’un bus toutes les demi-heures environ, ensuite il faut compter vingt minutes jusqu’à la place du marché, en plein cœur du quartier populaire de la ville. Là, il a ses habitudes, ses fréquentations de rue, et ses petits arrangements financiers avec son dealer attitré, juste une ou deux ruelles plus loin. Seulement ça ne suffira pas à le calmer pour aujourd’hui, ni pour la semaine. Ainsi n’arrête-t-il pas de faire tournoyer son canif dans sa poche de baggy, balançant nerveusement les épaules comme un boxeur prêt à en découdre. L’intercité n°24 déboule enfin, et le conducteur lui jette un mauvais œil au passage tandis qu’il monte s’installer, directement sur la banquette du fond. Le feuilleton de ces dernières soixante-douze heures redéfile encore à son esprit pendant le trajet. L’admission de Wilhem lundi après-midi, leur premier échange au lendemain dans la salle de petit-déjeuner. C’est un garçon d’allure soignée, malgré l’air hagard et les traces de brûlures de cigarettes à sa main gauche. Lui est arrivé en hospitalisation volontaire, et bien que mis sous tutelle pendant deux jours _ protocole médical oblige, ensuite il pourra sortir quand bon lui semble, sauf incident majeur. Mais pour l’heure il a besoin d’être guidé, soutenu moralement par d’autres patients en capacité d’aligner plus de trois mots. Les autres, les « toc-toc » ou les lunatiques, ils ne sont pas du même cercle. Sauf pour leur taxer des cigarettes et quelques euros, Gino ne les « calcule » même pas. Tandis qu’avec ce Wilhem, le contexte est différent. C’est une cible d’un autre genre, ni un paumé, ni un exclu. Bien au contraire : lui vient du beau quartier, travaille dans une boutique de prêt-à-porter féminin, semble cultivé, avoir fait de bonnes études… Comme un portrait sociologique inversé, ce qui le rend d’autant plus intriguant sans doute.

La raison de sa présence tient à un burn-out psychologique, trop de pression à gérer, les nerfs qui lâchent peu à peu… Gino sent bien que le jeune homme ne va pas s’éterniser, il en a vu défiler tellement depuis son arrivée à l’EPSM. Alors il le met en confiance autant que possible, moins paradeur ou mythomane, plus sensible et empathique. A lui par exemple, il n’irait pas se vanter d’avoir mis les pneus à plat sur la bagnole d’un infirmier revêche, non. Plutôt le rassurer au contraire, assez maladroitement certes, mais avec tellement d’aplomb et de sympathie dans le regard, que les conversations à bâtons rompus se succèdent entre eux jusqu’au lendemain après-midi, dans une complicité intime évidente. Ici pourtant, il n’y a guère de place pour une idylle, amical ou sentimental. Les journées font à peine douze heures, puis c’est le couvre-feu : chacun dans sa chambre, ou en salle de télé jusque 21h30 pour les moins shootés de somnifères. Et si peu de choses à faire en journée, à part attendre l’heure des repas en fumant sur un banc, ou errer entre les différents pavillons.

La seule vraie distraction, c’est une visite extérieure. Gino n’en attend plus aucune à force, d’où l’échappatoire hebdomadaire vers la grande ville. Pour Wilhem par contre, la venue d’un proche est annoncée vers 17h ce mercredi. Nouvelle qui rend Gino très nerveux. Alors il s’isole et fume un premier pétard, puis boit quelques lampées de son J-B planqué peu discrètement en haut de l’armoire à vêtements. On fait rentrer ce qu’on veut dans cette passoire d’établissement de toute façon… Il finit par jouer aux espions malgré lui, venant observer à distance les retrouvailles entre Wilhem et son compagnon, averti de la situation entretemps. Posé sur un banc à l’entrée, le couple passe ainsi une bonne heure ensemble. Mais Gino ne supporte la scène qu’une dizaine de minutes, puis s’éclipse à nouveau dans sa chambre et se déchaine à coups de canif sur son propre matelas, comme ça lui arrive les jours de grande fureur. Sa frustration atteint son paroxysme en soirée, tandis qu’il squatte avec fracas une des salles de loisirs, laissant les quelques autres patients debout au sein de la pièce voisine, tétanisés. Et comme l’infirmer de garde met tellement de cœur à ne pas s’en mêler, prétextant qu’il se calmera tout seul, c’est le pavillon entier qui sombre en pleine crise d’angoisse collective… Un désormais fou furieux en possession d’une arme blanche menace de s’en prendre à celui qui vient de briser net son épanchement amoureux, sous l’effet d’un « transfert » aussi fulgurant que mal orienté.

Dès le lendemain Wilhem obtient son autorisation de sortie, après l’une des soirées les plus éprouvantes qu’il ait jamais connu. Par mesure de sécurité et d’accès aux « malades », les chambres ne sont jamais fermées à clef la nuit… Difficile de trouver sommeil dans ces conditions, même avec un somnifère.
Seul sur sa banquette arrière de bus, Gino se moque bien de l’effroi qu’il a pu engendrer la veille. Son flash-back n’attise que du dépit, empreint d’une rage extrême. Bientôt il descend à l’arrêt prévu, passe d’abord récupérer sa barrette au rendez-vous habituel, puis achète trois canettes de 8.6 à l’épicerie, et se pose alors un quart d’heure pour tirer un premier joint, descendre une première bière. Ensuite ça lui prend d’un coup : il décide de se faire raser le crâne à blanc au coiffeur d’à côté, sûrement un des moins chers de la ville. Avec ses yeux rougis de shit et d’alcool, son air de Nosferatu fraîchement scalpé, on le regarde maintenant avec plus de méfiance et de sévérité. Même s’il reste peu imposant physiquement, les gens marquent un écart à sa rencontre. Et tout du long des deux boulevards qu’il emprunte pour rejoindre le quartier huppé de la ville, Gino arbore une jouissance manifeste à choquer les passants qu’il croise. Toujours plus enhardi, le voilà qui se met en quête d’une cigarette ou d’une pièce, juste histoire d’invectiver la personne ensuite, et laisser davantage encore sa colère gronder. Instinctivement, il se dirige vers la rue qu’il identifie le plus à Wilhem, à son appartenance sociale, son mode de vie inaccessible. Dans ce secteur pavé où les boutiques chics s’étalent avec tant de clinquant et de suffisance, où il sait n’avoir aucune place, aucune chance même d’entrer chez un coiffeur ou d’acheter autre chose qu’un kebab. Non seulement il n’appartient pas au même monde, mais il ne devrait même plus être en ville à cet instant : l’heure de son bus de retour avant couvre-feu est largement dépassée. Il risque une nuit dehors et le ré-examen de son dossier à l’hôpital.

Son instinct de préservation lui fait soudainement défaut. Lui, tellement roublard et opportuniste au milieu des faibles, ici il a juste envie qu’une étincelle prenne flamme, de voir ce qu’il advient en « pétant un câble » sans la moindre blouse blanche autour… D’une terrasse de café à l’autre, il essuie donc refus après refus, tout en remontant la rue qui était dans son collimateur. Les gens le regardent bizarre, mais sans mépris ni provocation. L’étincelle tarde à partir décidément. Jusqu’à ces deux minets avec leurs beaux habits, leurs bas de pantalon remontés et leur tennis désinvoltes… Ce n’est pas tant que l’un d’entre eux lui rappelle Wilhem, mais il les a vus s’embrasser par un baiser furtif. Et maintenant qu’il leur demande « Hé, vous auriez pas une cigarette les minets ? », là il sent bien que l’étincelle va prendre cette fois. « Si, mais on les garde pour les autres minets, pas pour les pauv’ types comme toi… ».

Il leur jette une copieuse volée d’insultes, dont certaines homophobes dans ce pêle-mêle acrimonieux. Mais ce n’est pas tant cette détestation qui l’anime, d’autant plus absurde vu son récent béguin avorté. Non, il lui fallait juste un prétexte, et il l’a trouvé. Deux heures plus tard, après avoir fumé la moitié de sa dose et fini son reste de bière planqué derrière l’église proche, Gino retourne à la même adresse, s’approche de la même terrasse, puis avise deux autres jeunes attablés. Pas ceux de tout à l’heure, mais qu’importe, ça ne fait aucune différence à ses yeux, et il faudra bien que quelqu’un paye ce soir. Pour la DASS, les foyers, la mort de sa chérie et du bébé, pour 12 ans enfin d’hôpital psy…
Il ne leur demande rien cette fois, sort le couteau et se précipite vers eux. Deux coups au premier, puis un seul au second. Avec l’épaisseur des vêtements, le canif ne transperce la chair que sur une entaille superficielle. L’attaque en serait presque pathétique s’il n’y avait pas un si grand nombre de témoins autour, horrifiés par la scène. On maîtrise rapidement le « déséquilibré », selon la formule d’usage, lequel n’oppose d’ailleurs aucune résistance. Il sait qu’il vient de gagner un séjour prolongé en HP, et que sa lame bonne à crever des pneus, ne lui confère sûrement pas l’étoffe d’un meurtrier. Cette fois le retour ne se fera pas en bus, mais en fourgon de police puis ambulance, avec sangles de rigueur. Au moins il n’a plus à s’en faire pour son maintien en EPSM. Quant au monde de la rue, il n’est pas prêt de le revoir.
Mais arnaché à son brancard, et malgré la dose de calmant injecté, Gino sourit intérieurement : enfin il tient sa revanche sur le fait divers. Cette fois ce ne sera pas titré sur « une femme enceinte morte dans son sommeil à côté de son compagnon« . Non, il aura son propre article de gloire éphémère, juste pour une cigarette et un mot déplacé.
Pour une vie de travers.

#2

If you can paint the words,
You need no previous thinking,
No deep and subtle phrasing.

If you can draw an idea,
You need no self-conscience,
No greater sense of evidence.

But I can’t paint, nor can I draw.
Those sketches on a blue paper,
Are only prints of a human scripture.

And if they leave a word behind,
Its not a meaning, just a sign.
A message failed to deliver,
Although received by a stranger.

Downtown, vu à travers un sachet de thé.

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(suggestion de bande-son pour une lecture en musique : Beak – Spinning top)

Et puis une nuit j’ai arrêté de boire. Je ne m’en souviens pas comme d’une prise de décision ferme, il a fallu deux ou trois semaines de sobriété avant qu’elle tourne à cette résolution : plus une goutte d’alcool. Même pas un verre ou deux occasionnellement, autant stopper pour de bon et voir comment la vie subsiste, se transforme. Dès lors on commence à compter les jours, semaines, puis les mois qui nous séparent du dernier verre de muscadet ingéré, un « coup » offert et accepté presque à contre-cœur, la dernière faiblesse du futur condamné aux softs et boissons chaudes.

Evidemment pour tous ceux dont la privation d’alcool revêt une question de survie, ma sobriété a quelque chose de déloyal. Aucun médecin ne l’a prescrite, aucune injonction divine ne l’ordonne, c’est une expérience délibérée : observer la nuit à travers un sachet de thé délavé, quand pour la plupart elle se teinte de houblon. Et rester pourtant jusqu’à la fermeture, soir après soir. Au fond je n’ai pas modifié grand-chose à mon comportement, ni à mes habitudes. Mais la ville paraît bien différente à celui qui refuse de s’y abandonner. Rapidement j’en suis venu à me dire que c’était « ça » précisément qui me la rendait encore supportable, que sans un minimum d’alcool j’aurais fui la vie citadine depuis des lustres. Pourquoi le premier réflexe en arrivant sobre dans une soirée en bar déjà bien entamée, est de se précipiter pour commander une bière forte ou un whisky-coke ? Se mettre à niveau alcoolémique réduit d’autant mieux l’impression d’intégrer une meute de psychotiques… La vie nocturne est bien trop anxiogène pour s’y risquer à jeun.

Mais entamer un record de sobriété en restant chez soi à lever des haltères, ça manque de panache. Il faut oser se soumettre à la tentation, pour mieux y résister. Les ex-fumeurs le savent bien, d’ailleurs ce sont souvent les mêmes qui veulent arrêter de boire. Après donc une série de veillées sous théine, mes premières conclusions tombent, implacables. Non seulement les gens paraissent encore plus borderline, mais du coup c’est vous qu’ils trouvent bizarre. Enfin bizarre, cela reste une considération charitable. Asocial, rabat-joie, casse-ambiance, voilà plutôt l’image renvoyée. Comme je préfère les cafés littéraires aux pubs de motards, on m’épargne au moins la remise en question de ma propre virilité. Quoique, un biker réclamant un lait-fraise, ça m’a toujours paru le comble de la forte personnalité… Et les bars franchement culturels servent très peu de softs en général, l’absence de shooters vodka-tabasco n’a jamais empêché l’intello ultra-sensible de picoler.

L’autre soupçon récurrent concerne votre état de santé. Boire une tisane après minuit autre part que chez soi, cache forcément une maladie. Sauf si vous êtes la petite amie de quelqu’un, dans ce cas c’est mieux toléré paraît-il, ce qui doit faire sourire au département statistiques du ministère de la santé, vu la courbe locale de l’alcoolisme féminin… De toute façon, le moindre contenant à liquide servi en bar est un phallus brandi au regard extérieur, peu importe le genre de qui le tient ; sans un verre à la main, vous êtes aussi dépouillé qu’une pompe sans fût. Privilégier la tasse vous rend au mieux excentrique, au plus souvent hautain et surfait.

Considérons maintenant l’incidence d’une longue sobriété sur le maintien des relations sociales en plein centre-ville. C’est simple, vous n’en avez pratiquement plus aucune. Difficile d’inviter des amis à « boire un coup », sachant que vous n’y tremperez pas vos lèvres, ils pourraient même se vexer d’ailleurs. Aussi, il vaut mieux s’épargner la vision de ses proches enivrés, avec leur conversation qui dérape, leur syntaxe au repos, et toutes ces histoires mal digérées qu’ils vous ressassent, tandis que vous essayez encore de parler sociétal et géopolitique sous l’emprise d’un troisième expresso. Autant faire le mort quelques semaines, et sans renoncer à sortir, au moins contourner les lieux où vous avez toute chance de croiser un ruineur de bonnes résolutions _ ami de comptoir ou inconnu de passage.

Et puis il faut bien l’admettre, faire vœu de sobriété doublé du célibat, cela vous condamne à une « petite mort » très incertaine. A moins de fréquenter un site de rencontres « thé et moi » pour alcooliques repentis, difficile d’échapper à une misère sexuelle dont vous vanterez moins la longévité que celle de votre abstinence alcoolique. Oh bien sûr, cela n’empêche pas de flirter autant que possible : un mug fumant d’eau chaude posé sur le zinc attire même la curiosité féminine parfois… Mais cela tient pour dix minutes de conversation pas plus, ensuite il faut céder au rite d’une alcoolisation commune, même modérée, en gage d’implication réciproque. Laisser boire une femme seule en tête à tête, c’est un coup à se faire une réputation de pervers dans tout le quartier.

Ainsi deux mois ont passé, puis trois, puis quatre… Ensuite il n’est même plus question d’un défi personnel ; si j’ai réussi à tenir quelques mois, je peux bien tenir une année. Seulement ça devient aussi absurde que d’avaler trois pintes chaque soir par simple routine. On est autant esclave de sa sobriété que d’un penchant alcoolique. Toute expérience a une fin, et bientôt je l’ai sentie proche. Là encore, aucune décision franche, comme de convier la presse et les caméras pour assister à votre rechute en direct… Non, ça s’est fait par inadvertance et lassitude, en un soir très printanier où un verre de punch m’aura été proposé amicalement. Au lieu de décliner par réflexe, j’ai entrevu la faille dans mon propre système de défense : comme aucun alcool ne me faisait alors envie _ ni vin, ni bière, ni spiritueux, ce n’était pas si difficile de s’en priver. Mais le punch voyons, peut-on vraiment parler d’alcool avec une pareille teneur en fruits… ? Alors j’ai dit oui, l’ai descendu en dix minutes, et m’en suis resservi deux autres après. Techniquement, je n’ai commandé aucun verre d’alcool, et je peux toujours plaider la bonne foi : « mais si, ma mauvaise conscience, je t’assure que j’ai vu flotter des bouts de mangues à l’intérieur ! »

Le retour à une ivresse légère n’aura duré que deux heures. Le temps d’en mesurer l’effet à vitesse réelle sur ma perception, ma conversation, ma gestuelle… Aucun doute, j’ai déjà l’impression d’avoir retrouvé plus d’humour et d’esprit qu’en une centaine de soirées théière. Les gens me trouvent plus ouvert et sympathique, je les trouve moins flippants ou pathétiques. Deux filles chuchotent entre elles à côté, et me lancent des œillades intéressées. Bref, je retrouve une pleine compatibilité éthylique. D’ailleurs il est encore tôt dans la soirée, je décide pourtant d’aller prendre l’air et de faire un tour pour dégriser, avec grand renfort d’eau pour accélérer le processus. Vingt minutes plus tard je retourne au même zinc, où l’ambiance m’est déjà insupportable : tout est si prévisible et ennuyeux un samedi soir de débauche en mai-juin. Dire qu’une heure avant je pogotais comme un idiot en chantant les Smiths à tue-tête… Downtown à travers une bassine de punch, c’est tout de même plus exaltant.

Redevenir consentant.

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(suggestion de bande-son pour une lecture en musique : Brian EnoFulness of wind)

 

S’il faut sentir un cœur battre sous la poitrine d’une cité, je sais dans quelle rue l’entendre au mieux. J’ai juste à frayer mon chemin de traverse par le contour de la cathédrale, puis dans les petites rues qui acheminent vers la grande artère, celle dont j’entends maintenant s’épaissir la pulsation, plus envahissante que jamais. Par un week-end de festivités comme celui-ci, la population intra-muros double ou triple, sur un parcours citadin pourtant réduit et ultra-sécurisé. Je m’attends à une vision orgiaco-dantesque, et m’y prépare sans bien savoir si je viens chercher l’écœurement ou la perdition. Il y aura là quelques centaines de personnes agglutinées autour d’une grosse vingtaine de bars sur moins de 200 mètres. L’ambiance sera criarde, putassière, toujours au bord de l’échauffourrée. La foule, aussi informe que très alcoolisée, mais encore plutôt consciente de son propre abrutissement à cette heure. Je vais d’abord la considérer avec défiance et vigilance, puis peut-être avec fascination, avant de céder à mon tour à l’avilissement. Certains diront que j’ai encore l’air très sérieux, je n’y verrai pas plus clair pour autant. Seulement par un angle détourné.

Mais ce soir je ne pourrai m’en tenir à une simple routine de dévergondage contraint, quand la meilleure option sanitaire pour supporter « l’enfer » des autres reste d’y succomber soi-même. Cette fois je sais que je viens tromper l’enfer en ma propre boite crânienne, et je bénis la ville d’être aussi noctambulo-compatible ce soir. Tant que ce fichu cœur m’offrira l’asile, au moins je serai protégé du calme, du silence surtout. Aujourd’hui ça m’était presque insupportable de rester à l’appartement pour travailler, je n’arrivais pas à tromper l’ennemi, il revenait sans cesse dans mon champ perceptif. Et je n’allais pas me mettre à boire ou prendre un calmant dès le réveil. Je m’en étais mieux sorti hier certes, les éléments de distraction avaient mieux coïncidé sans doute. Le plus funeste avec ce trouble, c’est qu’il est indolore, invisible, incommuniquable, souvent même imperceptible. Jusqu’à la prise de conscience dans un moment d’accalmie, toute garde baissée. La première fois ça remonte à presque trois ans ; j’ai d’abord cru à une forme d’illusion mentale passagère, qu’il me fallait méconsidérer, noyer dans le quotidien. Puis au lendemain le phénomène subsiste, et encore le sur-lendemain. Alors l’évidence devient obsession, entraînant elle-même un sentiment d’aliénation. Je me souviens avoir pensé que ce ne serait pas tenable, m’être demandé combien de temps il pouvait bien me rester avant de devenir fou ou suicidaire. Finalement ni l’un, ni l’autre. Mais aliéné à cette ville, oui. Tant d’années j’ai voulu m’en extraire, voilà qu’elle me protège à présent.

J’y suis presque. La cuve de résonance bouillonne de plus près, tous les cinq pas environ je me sens franchir un palier sonore. A trente mètres d’aboutir, le niveau de décibels n’avait jamais paru aussi effarant. J’entends un mélange de clameurs hystériques et de soundsystems en pleine guerre d’influence ; j’entends mon salut par le chaos. Mais je me fige pratiquement à mi-parcours de cette petite ruelle perpendiculaire au grand axe festif. La sensation d’hyperacousie vient d’augmenter soudainement dans mon oreille gauche, et je réalise alors ma propre inconscience. Fuir un son par un millier d’autres, fuir le bruit par l’assourdissement, comment y voir autre chose qu’une thérapie du désespoir ? Ne vais-je pas juste aggraver le symptôme en m’exposant ainsi ? De toute façon je n’ai pas d’autre échappatoire. Le silence est invivable, et n’importe quel bruit urbain ordinaire _ comme le moteur d’une voiture, peut rentrer en écho avec la nouvelle fréquence qui parasite depuis peu mon champ auditif. Un drone bien trop aigu pour se laisser recouvrir d’effervescence citadine, mais pas assez haut dans le spectre pour en devenir indistinguible. C’est comme un effet larsen à saturation aléatoire, une sorte de scintillement sournois avec lequel je dois confronter mes nerfs au quotidien.

Tant pis. Je vais quand même essayer, au moins une heure. D’abord autant se réfugier dans un de mes repères habituels, il y a bien plus de boucan à l’extérieur de toute façon. Voilà, je commence à mieux m’habituer déjà. J’arrive à me me poser au comptoir à distance raisonnable de l’enceinte la plus proche, et j’oriente la tête au meilleur angle souhaité pour éviter la collusion entre mon acouphène et la musique du bar. Ce peut être une cymbale agressive, ou un riff de guitare bien psychédélique, ou n’importe quel bourdon sonore dans la même gamme de fréquence. Bien sûr, je note qu’après deux verres mon ouïe est déjà beaucoup moins en alerte. Et puis il y a toutes ces interactions humaines, si factices ou anecdotiques soient-elles, qui me renvoient à une normalité réconfortante. Personne ne sait, et personne ne peut l’entendre à ma place de toute façon. J’ai déjà acquis une bonne endurance flegmatique à force, oui, le malaise doit rester bien confiné.
D’ailleurs je ne suis pas le seul. Lui là, ce sont peut-être carrément des voix qu’il entend au creux de l’oreille, et dont il se délivre uniquement au pub en soirée. Elle à côté, les yeux dans le vague ; il lui faut peut-être deux white russians minimum, avant de pouvoir occulter sa vision récurrente d’un père juste défunt. Voilà qui ferait plutôt sens au fond : la réalité ne serait jamais qu’une projection collective, émanant de cerveaux psychotiques en quête d’une représentation extérieure libératrice. Il n’y a qu’à travers un solide déni commun qu’on peut rassembler autant d’aliénés en si petit espace, autour de cinq pompes à bière.

Finalement je vaque ensuite d’un quartier à l’autre, presque libéré. Sans m’en rendre bien compte, j’effectue une sorte de parcours mémoriel entre plusieurs de mes bars favoris, rendus moins accessibles qu’en temps normal pourtant : certaines rues sont bloquées, déviées, ou juste impropres à une marche rapide telle que je la privilégie pour éviter toute cohue festive. Puis mon tour de la ville me ramène au point de départ, en son cœur à nouveau, tout de sang chaud irrigué, soumis au massage continuel des masses depuis le début de la soirée. Le boucan ne me gêne plus vraiment. Je ne frise pas l’ébriété, mais elle me frôle un peu quand même. Plusieurs conversations s’imposent à moi avec une séduisante fluidité, sans accrocs notoires. Le commun des mortels reste à peu près supportable et culturellement proche par ici, même après 4 ou 5 pintes de pils. Et je me laisse alors gagner par cette pensée crève-cœur si familière, à me dire que je serais même plutôt bien là, plutôt serein, si ce n’était pas juste un sursis avant le retour à ma pleine perception. Le handicapé retrouve son handicap, tout comme un cœur brisé retrouve ses miettes en rentrant, un travailleur matinal sa pré-culpabilité du lendemain, et un migrant son lit de cartons au bord du trottoir.

La fermeture du bar interrompt mon débat interne sur le concept philosophique même du réel. Puis je déambule encore, sans véritable quête du retour, un gobelet à la main, une dernière bière offerte que je ne boirai pas. Mais à cette heure elle me fait passer relativement inaperçu parmi d’autres semblables errants. Tiens, me dis-je, ils ont complétement bloqué le boulevard ouest menant vers la grand-place. Sur une longue portion de 300 mètres on peut ainsi vadrouiller en goguette au beau milieu de la chaussée. Je ne sais pas bien où je vais d’ailleurs, mais déjà contournons les cars de police et toutes ces rambardes de sécurité. Plus loin je sens une respiration, comme un appel d’air nocturne, avec une décrue accélérée du taux de présence humaine au mètre carré. Je peux encore virer à droite et me rapprocher à cinq minutes de chez moi, seulement c’est encore trop précipité. Je dois marcher, impérativement marcher. Jamais je ne vais aussi loin en remontant cet axe d’habitude, je n’avais pas réalisé à quel point la périphérie est proche : une ceinture d’autoroute, quelques ponts et tunnels, puis un long quartier résidentiel. Quitter la ville me paraît si aisé soudain.

Je suis maintenant le parcours cyclable, complètement seul. Et décide alors de m’arrêter un court instant. Pour écouter la nuit. Ma respiration cesse, je balaie à présent mon propre spectre auditif, calmement, de gauche à droite, puis inversement. Mis à part l’écho du traffic routier, nulle autre perturbation sonore. Je ne sais plus bien ce que je veux ou dois entendre, ou crois devoir percevoir, mais j’ai encore l’esprit assez clair pour ne pas confondre un drone lointain avec cet acouphène aigu trop distinct du reste. Pendant quelques secondes oui, j’aurais pu croire le phénomène disparu. Du moins j’aurais pu essayer de m’en convaincre pour le restant de cette équipée nocturne. Comme un répit supplémentaire. Une autre respiration bloquée : non, le son est bien là. Toujours la même sirène aigüe côté gauche. Ni plus ou moins forte qu’en début de soirée, le vacarme ambiant n’aura eu aucune incidence. Je ne fais que retrouver le fil de ma propre fuite en avant, juste quelques kilomètres plus loin. Seul le bruit de mes pas, seul mon propre mouvement dans l’air, savent encore me préserver d’un trouble aussi existentiel. L’hyper-conscience d’être en vie. Et à quel point sa continuité relève d’une implacable aliénation. Comme un gamin trop anxieux qui aurait peur d’oublier de respirer en s’endormant, et mesure l’engrenage de survivance qui va le régir toute sa vie. Comme d’être condamné sous un mauvais sort gréco-divin à entendre le battement sempiternel de son propre cœur sur-amplifié. N’entendre que ça tout le temps, un battement plus ou moins rapide, impossible à suspendre pour quelques heures. La vie telle un écho d’horloge permanent, si obsédant que tout mortel en serait conduit à la folie, sinon au suicide.

J’avance sans détresse pourtant. C’est une marche résignée peut-être, mais assez grisante néanmoins, tant que la fatigue ne m’oblige à regarder en arrière. Et puis l’air est suffisamment doux pour un abord du petit matin, je ne sens pas le froid, du moins pas encore. Je me dis que j’ai toujours cherché ça, à m’échapper une nuit, marcher le plus loin possible sans la moindre orientation. Inutile d’interroger mon déterminisme au prochain croisement d’ailleurs, le chemin est tellement rectiligne pour l’instant. Je ne dérive pas non, je m’éloigne en toute droiture, par une pente légèrement ascendante.

Après une heure et demie de trajet, ce boulevard a déjà sûrement changé trois fois de nom à force. Il s’est élargi pour englober une piste de tramway, une double-voie express, et toujours un couloir cyclable. Mais mon trottoir s’est aminci entretemps, je suis presque sur la chaussée. Or certaines voitures remontent à plus de 120 km/h depuis le centre-ville, par une luminosité des plus réduite. Curieux, ce retour d’attachement instinctif à la vie et à mon intégrité physique. Un début de lassitude me gagne, je le sens. Et ce regain de vigilance m’enjoint plutôt à faire demi-tour désormais.

Bientôt j’arrive à un nouveau croisement, toujours dans le prolongement de cet axe interminable. Si je dois battre en retraite, autant que ce soit par l’autre versant, j’aurais moins l’air de revenir sur mes pas. Sauf qu’il y a bien trente mètres jusqu’au trottoir opposé, et le passage piéton a une allure de chimère pour voyageur hagard. De fait, je me retrouve à enjamber le rail même du tramway… Quelques réminiscences cinématographiques me traversent brièvement l’esprit, pour me rappeler qu’il ne faut surtout pas toucher les deux extrémités jambes écartées. Enfin je crois, je n’en ai jamais été très sûr. Mais plus loin il y a ce type, tout aussi vagabond, qui a observé ma chevauchée intrépide depuis l’autre rive piétonne, que je rejoins à présent. Je sens bien qu’il va me demander quelque chose, et la moindre interférence sociale me décourage à l’avance, tant je m’étais perdu dans mes propres pensées depuis une heure. Le voilà à deux mètres, guère imposant, portant un long sweat à capuche et un maigre sac à dos hors d’âge. J’attends sa requête, elle arrive :

_ ‘Faut pas traverser comme ça par ici, mec, c’est dangereux…
(un silence) T’aurais une cigarette à dépanner ?
_ Non désolé.
_ Tu fais demi-tour, on dirait ?
_ Oui, en quelque sorte.
_ Après c’est pour les voitures, c’est mort…
_ On ne peut pas sortir non, je sais.
_ Mais personne peut sortir de la ville, mec !
C’est comme un marécage tu sais, et on a tous les pieds dedans…
(il me jette un regard halluciné, comme pour mieux théâtraliser sa formule)
Pour bouger, faut une bagnole, un taf, faut du fric… Faut qu’elle te donne son permis de sortie, tu comprends ? Personne peut sortir de la ville… Tu t’es trompé de chemin mec !

Il s’éloigne sur ces derniers mots, et je ne sais plus si j’ai entendu « vie » ou « ville ». Mais peu importe, je ne quitterai ni l’une ou l’autre cette nuit. Le chemin du retour a fini d’user mes dernières forces. Je vais m’écrouler de sommeil sans la moindre énième pensée alarmiste portée sur ma condition humaine _ et surtout auditive pour l’heure. J’escompte un rêve d’immortalité assez horrible entre deux rendormissements, et un léger mal de crâne possible au réveil. Mais j’ai passé une plutôt bonne soirée après tout, et le meilleur n’est jamais exclu pour demain ou son sur-lendemain. L’essentiel avec l’aliénation, c’est de redevenir consentant.

 

Dors maintenant… demain est un autre monde.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Lubomyr Melnyk – Parasol (erased tapes))

Là soudain, j’ai senti une forte envie de bâiller, avec la plus grande largeur de mâchoire possible, comme un prémisse d’hibernation imminente, rendue nécessaire. Ce qui était plutôt malvenu en plein bar, entouré de visages familiers : au delà du regard extérieur, il y avait surtout très peu de chances qu’on me laisse creuser un igloo à même le comptoir, sans rouvrir boutique d’ici l’arrivée du printemps… Hier soir pourtant, j’en étais encore à faire le zouave dans une boîte de nuit improbable, au son d’un mix techno-zouk d’une platitude indigne _ sachant bien que la plaisanterie heureusement, même par effet de groupe, ne dépasserait pas « une bière et au lit ». Et avant-hier, je me laissais attarder pour la énième fois en after à rideau baissé, surpris de garder autant d’humour et de bonhomie à cette période, avec si peu de vitamine D dans le sang. Toute cette bienveillance, ce petit sourire non feint à chaque paire de bises, on aurait vraiment dit que j’en rajoutais. Oui, soit ce type est amoureux, ou en grande réussite professionnelle ; soit il cache un cancer tout juste diagnostiqué, et surjoue pour ne rien laisser paraître…

En fait, aucun des trois. Je me sens juste pris dans un courant anthropologique d’une force inédite, qui m’entraîne à tenir droit et confiant, positif au delà des évidences. Mon environnement citadin charrie déjà tellement de spleen et de pessimisme ambiant, à quoi bon en « remettre une couche » en étalant mes cauchemars de la nuit dernière, ou ma technique d’apnée sous le seuil de pauvreté, par exemple… Le flegme est de rigueur donc : cachons cette mauvaise humeur passagère, évitons le moindre constat d’échec qui n’aurait pas l’excuse d’une pointe de cynisme. Non que ça me coûte un effort comportemental surhumain ; je pense qu’en cas d’artère sectionnée, j’aurais quand même tendance à manifester une vibrante détresse existentielle, par un masque d’angoisse à faire passer Le Cri de Munch pour un tableau d’hystérie infantile. Le stoïcisme, c’est quand même plus facile à pratiquer sans handicap et en relative bonne santé.

Au fond, c’est très simple de sentir comment être et agir, quand tout porte à croire que « ça va mal », des actualités du monde aux nouvelles des proches. On peut toujours protester, se dire que la nature (humaine) n’a pas fait de cadeau en distribuant les rôles ; n’empêche que cette clarté du destin, quand elle commence à poindre, vous soulagerait presque. Oui, certains auront tendance à geindre, à vouloir massacrer la terre entière, quand d’autres retiennent la porte sans la laisser se rabattre trop vite. Certains cherchent protection et confidence, d’autres l’offrent et la reçoivent. Certains vont tirer à eux toute la nappe du salon en tombant ivre mort à la fin du repas ; d’autres ramassent, relativisent, et rentrent à pied sans appli GPS.

Il ne s’agit pas seulement d’un rapport de dominants à suiveurs, de bergers à brebis… Je le vois plutôt comme si l’air du temps m’avait greffé une mère juive sur le dos, bien malgré moi. Par refoulement du désir de paternité peut-être, comble d’ironie évolutive… Reste un syndrome plutôt ingrat au quotidien, très peu raccord avec l’époque en matière de « coolitude » citadine. Attraper des réflexes de mère juive, ou traîner un zèle de savoir-vivre hérité d’une éducation pastorale, franchement on s’en passerait bien. Surtout quand l’envie de dire ses quatre vérités à son interlocuteur devient pressante : « mais non, tu n’es pas un pauvre type déconnecté du réel, qui compense son dégoût de lui-même par la haine du genre féminin et le mépris de l’étranger ; tu es juste fragilisé, précarisé, il te faut un environnement qui démente tes présomptions, avec de la bienveillance et du réconfort… ». Les quatre vérités, c’est comme les quatre cavaliers de l’apocalypse, il vaut mieux les voir avancer au pas, que rappliquer au galop. Une petite pique suivie d’une tape dans le dos, ça ne suffit pas toujours certes, mais on fait moins de dégâts à long terme qu’en sortant directement le lance-flammes.

Seulement ça use à la longue, de toujours prendre des pincettes d’empathie, quand les haters eux, ne jurent que par la culture du clash. Ça fatigue, tous ces scrupules dont on n’arrive pas à se défaire, ses lignes jaunes infranchissables qu’on voit pourtant piétinées autour de soi. Alors un simple bâillement tire la sonnette d’alarme. Je sens que je dois m’éclipser rapidement, sans amertume, ni ras-le-bol, juste par pudeur et précaution. Je n’ai aucune envie de découvrir en public de quel « craquage nerveux » je pourrais être capable ces jours-ci. On pense se connaître, mais nos repères émotionnels, affectifs, changent à une telle vitesse désormais. Ce groupe de personnes me correspond, ce bar me convient, puis tous les six mois pourtant il faut recommencer ; l’effet de bande a disparu, la magie du lieu s’évapore. Et ce n’est pas du romantisme, juste la dynamique du capitalisme moderne qui fixe son propre tempo. Il faudrait vraiment être naïf, ou très nostalgique, pour voir encore un « esprit bohème » là-dessous.

Je remonte à présent le boulevard qui me dirige habituellement vers mon dernier verre, un kilomètre et demi plus loin. Sur le chemin, impossible d’arrêter de bâiller décidément. Même en marche accélérée, sorti de sa torpeur, mon corps exige cette convulsion libératoire. Au point que je me demande si on ne m’aurait pas drogué au passage, car une heure plus tôt je me sentais encore parfaitement vif d’esprit. Peut-être simplement que ce soir je ne trouve plus rien à prouver, au moins temporairement. Rien à chercher qui ne puisse vraiment attendre le lendemain. Aucune muse ou nouvelle rencontre à l’horizon, j’arrive et repars seul, comme très souvent. Alors autant suivre mon propre conseil en l’occasion : sauver la flamme pour un autre jour. Kurt Cobain avait beau citer Neil Young en professant qu’il vaut mieux se consumer d’un coup, plutôt que disparaître à petits feux (« It’s better to burn out than to fade away« ), le burn-out en tant que paradigme sociétal, ce n’est pas franchement une bonne proposition ; on voit d’ailleurs le résultat vingt ans plus tard…

Et puis il y a encore tout l’appartement à remettre en ordre, les recoins à nettoyer, avec ce vide du féminin qui s’installe petit à petit. La pièce paraît tellement plus haute non meublée, on oublie trop vite comment c’était à l’entrée des lieux. Allez, coupe ce smartphone maintenant, tu en sais déjà assez pour toute une vie. C’est toujours la même erreur : on rafraîchit son fil d’actualités, et une nouvelle catastrophe arrive. Un énième attentat, un autre chanteur disparu, un nouveau désastre électoral, une nouvelle tragédie géopolitique… Tu ne changeras rien de plus au cours de l’humanité aujourd’hui. C’est pour ça que je te disais d’en garder un peu en réserve, les prochains hivers pourraient bien être pires. Mais on en sortira, oui. L’homme s’en sort toujours. Nos contrées découvrent seulement le concept de paix durable après quelques millénaires guerriers, c’est normal que ça fiche encore la trouille à un paquet d’esprits plus ou moins rétrogrades. Comme une proposition de Pacs ou de mariage, forcément tu penses d’abord à fuir avant de te dire « Et pourquoi pas ? », c’est tellement humain.
Evidemment, on aurait préféré tomber sur une époque plus proche du bout du tunnel, au lieu de naître à son début. Pour des natifs du siècle dernier, l’horizon ne se débouchera peut-être qu’en fin de parcours, voire bien après hélas. Et on n’aura pas plus le droit de se lamenter qu’un sans-abri londonien sous le Blitzkrieg, en hiver 41. Juste le droit de tenir pour préserver le moins pire. Le droit de s’écrouler seul ce soir dans un grand lit de fortune, sans pétard, ni somnifères. Mais on apprend à tenir bon, crois-moi. Dès la naissance on n’apprend que ça en vérité. Allez, dors maintenant. Demain est un autre monde.

Un petit pas pour l’homme, un grand bond vers l’altérité.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Miles Davis – All blues)

La distance parcourue ne fait pas le nomade, c’est son élan vers au-delà qui lui confère l’étoffe de voyageur. Et l’élan parfois, se réduit à la largeur d’une table d’un café. Deux êtres se font face, se fuient et se cherchent pourtant du regard ; deux êtres à l’incarnation multiple, dont j’ai vu défiler tant de variantes à force. Au point que seules les plus récentes me reviennent, condamnant bien d’autres, plus romanesques ou poignantes, à l’oubli. Il me faudrait une mémoire holographique de comptoir ; même épongé dix fois par jour, désinfecté au forceps après le service, le souteneur de coudes reste un pilier de souvenirs aussi fidèle que muet, hélas.

La dernière confrontation sentimentale à laquelle j’avais assisté de près, remontait à la semaine précédente. Un rencard aux allures de simple verre entre étudiants, tout juste sortis des cours. Je les imaginais inscrits aux beaux-arts, ou en architecture ; sans doute faisaient-ils du droit en réalité, cherchant seulement à fuir leurs congénères de promo pendant l’happy hour. Le plus juvénile des deux portait un bonnet ultra-fin, trop bien découpé pour se soucier du moindre courant d’air ; l’autre, à peine moins fluet, arborait d’étranges lunettes, tout aussi « tendance », bien qu’elle fissent surtout fureur en milieu expert-comptable au siècle dernier, me disais-je. Le reste m’avait peu marqué à vrai dire, et pendant un quart d’heure je ne leur prêtai guère d’attention, tant leur dialogue me semblait infantile, entre chamailleries et potins du jour… Au détour d’une plaisanterie salace pourtant, l’un des deux roméos enchaîna soudainement avec le plus grand sérieux en parlant conquête spatiale. Il insistait, démonstration à l’appui, sur ce propre de l’homme à viser au-delà, même dans l’inatteignable. Son vis-à-vis plaidait au contraire pour une acceptation de l’isolement terrestre dans l’infinité du cosmos. Il faudrait donc s’en faire une raison : nous n’irons jamais bien loin, même à coups de sondes chercheuses ; non seulement le rêve coûte cher, mais il ne fait que générer une plus grande frustration à ne pouvoir traverser les années-lumières, comme l’avion a pu franchir les océans.

Le premier discoureur reprît alors la main avec un argument redoutable, au point de me faire dresser l’oreille, jusque là peu réceptive à leurs gamineries. « Imagine quand l’homme pourra faire un vol Paris-Sidney en une demi-heure, il ne sera plus du tout nomade, il faudra bien qu’il se tourne vers l’espace… ». Et je comprenais son raisonnement, alors que ce débat factice m’aurait plutôt donné à pencher vers l’autre bord. S’il y a bien un enseignement que j’avais tiré de mes années X-files _ neuf saisons tout de même, c’est combien cette fameuse vérité « ailleurs », cette quête du petit homme vert, n’est jamais qu’une parabole de notre propre voyage intérieur. Qu’on se cherche soi-même ou qu’on brûle pour autrui, il s’agit d’abord de percevoir l’humanité. En rendant l’horizon du paranormal plus humain qu’extraordinaire, la série encourageait davantage à trouver sa Scully, son Mulder, son père, son origine, voire le fruit de ses ovaires, qu’à lorgner vers l’infini étoilé.

Mais ce jeune « minet » avait raison : le nomadisme, ou ce besoin ancestral de tendre vers autre chose, reste un des propres de l’homme. Sydney à une demi-heure, c’est la mondialisation perpétuée à l’extrême, la fin de l’exode terrestre. Le village planétaire s’est déjà tellement rétréci, au moins dans son quartier occidental : partout les mêmes enseignes vous attendent, de New-York à Rome, avec les mêmes citadins pressés, ultra-avisés… L’uniformisation des capitales vient réduire la marge d’exotisme à une simple nuance de pollution ambiante. Alors, ceux qui pourront s’offrir le billet du voyage spatial, seront du même rang que les premiers passagers du Concorde, ou les premiers businessmen empruntant l’Orient-Express… Les middle-class eux, devront se contenter d’un week-end low cost à l’autre bout du globe. Et les pauvres bien sûr, ne voyageront toujours pas. Quant aux miséreux, ils continueront de repeindre le Radeau de la Méduse pour gagner un meilleur rivage ; et cette terre d’asile présumée, toisera leur taux de mortalité par noyade ou anémies diverses avec la plus diplomatique indifférence. Ce seront pourtant les derniers vrais nomades, au titre d’exilés certes, à défaut d’avoir jamais pu devenir pionniers.

Mes élucubrations futuristes m’avaient cependant détourné de l’essentiel. Deux jeunes terriens immobiles, saisis à la retombée d’une futile divergence, laissant au non-dit l’honneur de conclure cette joute verbale. Il leur manquait toujours l’envol, mais ils connaissaient déjà le cap. Et de leur exode sentimental dépendait l’acceptation de leur propre nature sexuée. Rien de si déviant pour un lieu habitué à dépasser son hétéro-norme. Le regard extérieur pesait moins que leur propre résistance intime.

L’un murmura une courte phrase à l’autre, dont je ne pouvais distinguer les termes, mais d’une intonation limpide de sens. Ce ton de l’imprudence, ce signal d’un franchissement du Rubicon… Fini la prise d’élan, il faut bien se lancer un jour, sans navette, ni Concorde. Rien qu’un bout des lèvres hésitant, aromatisé à la Jupiler. Cinquante centimètres à parcourir, et voilà, ils avaient marché sur la Lune. Baiser atteint. Houston, nous n’avons aucun problème.

Danse-moi jusqu’à la fin du monde…

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(Suggestion pour une lecture en musique : Gareth Dickson – Snag with the language)

Je vais encore rater la première partie. Ce n’est même pas une question de snobisme, juste une latence coutumière en démarrage de soirée. Pour un noctambule, sortir avant 20h le samedi, ça fait vraiment tôt. Comme en plus le concert était annoncé à 18h30, on peut même dire que j’arrive en avance sur mon retard présumé. Et heureusement, sinon je manquerais également la tête d’affiche. Un musicien écossais, lequel arpège une guitare folk très réverbérée dans une ambiance quasi religieuse, à l’intérieur d’une salle de théâtre aménagée pour l’occasion. On croirait soudainement une chapelle laïque, conçue pour les derniers résistants au cours de l’époque et à ses invectives d’hyper-connection, de gesticulations festives imposées. C’est tout l’apaisement que cette ville daignera m’octroyer pour la semaine, je le sens, alors j’attends que mes yeux d’eux-mêmes se referment, évacuent les stimuli visuels encore présents, même en un lieu si tamisé. Comme ce filet de lumière détachant le visage d’une femme que je viens juste de reconnaître et saluer, assise à l’autre versant, opposé au mien. Avec ce type de concert intimiste, le public offre un décor souvent plus captivant que la vue scénique elle-même, très dépouillée. Soudain les figures s’anoblissent, par ce qu’elles gagnent d’humilité en se figeant dans cette posture captive, qui les renvoient à leur fatigue hebdomadaire, à une mélancolie qu’elles ne cherchent enfin plus à contourner. Alors je retiens un temps mes paupières, pour dévorer encore un peu de cette beauté. Je sens que je n’en aurais jamais assez de toute façon. Au fond mon esprit n’a aucune envie d’être bercé : lui sait bien que je serai toujours debout dans une douzaine d’heures.

Une heure après c’est tout l’inverse, je regrette déjà ses quelques minutes de micro-sieste, tant l’atmosphère autour est surchauffée, oppressante. Cette manie qu’ont les gens de vouloir systématiquement célébrer le jour de leur naissance un samedi soir… Et à plusieurs anniversaires dans le même café, sans doute par crainte du manque de convives. Ou par réalisme lucratif des patrons de bar. Enfin, le résultat revient au même : on croise tout le monde, mais on n’échange avec pratiquement personne. Et on tue toute chance d’une nouvelle rencontre par simple effet de masse. Par cet agglutinement qui nous force à sécuriser notre cercle relationnel, en le limitant aux visages les plus familiers, et nous enjoint à boire pour supporter le manque d’espace vital intime. Ce que nous aurions fait de toute façon, mais un peu moins stressés peut-être. Je ne m’en sors pas si mal cela dit, on m’a même gardé un verre de punch et une part de gâteau. Il faut savoir rester prêt à tout en soirée ; y compris à ingurgiter un bout de charlotte fondante sur une frêle assiette de carton, tout en préservant son flegme et l’intégrité du moindre textile environnant. Ce malgré la récurrence des coups de coude au passage, vu qu’on se tient pile dans le couloir menant aux toilettes…

Et puis un ami suggère de bouger ailleurs, dans un bar moins routinier d’une virée de samedi soir, pour ce cercle du moins. Tiens oui, ça fait longtemps, allons-y. Non loin se trouve la rue de la soif locale, notoirement chaotique et fier de l’être. Il est vivement déconseillé de réviser sa considération du genre humain en s’y aventurant seul, et non alcoolisé. Pire : en étant seul, sobre, et d’apparence féminine. A cette heure heureusement, j’échappe encore à ces trois critères. De toute façon, l’établissement nocturne que nous avons ciblé serait plutôt du genre « irréductible », qui résiste encore à l’envahisseur et au jet 27… Et pour cause, c’est un bar d’obédience métal, à l’entrée duquel se poste le genre de videur imposant que n’aurait pas renier Bodycount dans les 90’s, avec quelques tatouages de plus sans doute. Je ne sais pas si je me sens plus en sécurité, mais la simple idée de commander un verre de blanc devient alors aussi absurde que de réclamer du Sting ou du Coldplay. Déjà qu’avec ma veste de velours je frise l’outrage aux bonnes moeurs, évitons de les provoquer davantage.

En fait l’endroit est inversement plus pacifiste que ne le fait ressentir sa playlist de thrash-metal du meilleur cru, apocalyptique à souhait. Il y a même des toilettes hommes-femmes séparées ; c’est dire à quel point la notion d’endroit civilisé est devenue perfide, à force d’attirer le noceur vers les vitrines les plus clinquantes, vers des sourires de vendeurs de smartphone déguisés en barmans. On finirait par trouver l’austérité rassurante, et les riffs mitraillette des héritiers de Black Sabbath comme du miel pour les oreilles… Là j’exagère sans doute, mais ma deuxième pinte de blonde à 8° commence à produire son effet ; mon sens critique baisse légèrement sa garde, et sournoisement un petit flash nostalgique m’envahit. Je me revois entrer dans le même bar, dix ans plus tôt, sans trop comprendre ce que je fais là ; mais j’ai suivi une piste, une aimable suggestion à passer boire un verre… Et puis tout se réchauffe peu à peu. On me présente timidement, quelques conversations s’engagent, la soirée se prolonge… Je repars ensuite conquis, avec le sentiment que tout pourrait être simple au fond. Une bière reste une bière, pas besoin de chercher plus exotique ; cette fille me plaît, alors pourquoi rêvasser à une dizaine d’autres au même moment ? A celles que j’ai croisées deux ou trois heures plus tôt, à celles que je pourrais retrouver dans d’autres pubs, d’autres rues ; à celles que j’espère toujours secrètement revoir, mais qui ne risquent pas d’entrer ici comme par miracle.

Tout pourrait être simple, alors maintenons l’illusion. Justement, le patron de bar vient de lancer son quart d’heure « sérieux s’abstenir » de pré-fermeture, et un tube des Jackson Five retentit à plein volume. Mes jambes n’attendaient que ça : je ne tiens vraiment pas à me faire remarquer du videur, mais ne pas danser là-dessus, j’en suis vraiment incapable. Sauf qu’après trois autres morceaux, une facétie d’un camarade me fait bêtement projeter mon verre quasi vide à terre, lequel explose en toute largeur. Pour unique sanction, l’autre tenancier arrive tranquillement afin de balayer l’éparpillement, ajoutant sans aucune malice : « c’est pas grave… ».
Oui, tout devrait être aussi simple et gratuit, comme de poursuivre en after chez l’un des membres de cette fine équipée, à l’appartement le plus proche d’ici, et le plus permissif en terme de voisinage. Nous ne sommes même pas nombreux, juste une poignée. Et nous avons très peu d’alcool ; aucune autre substance d’ailleurs pour pallier au dégrisement fatal qui menace de nous tomber dessus, rien qu’à traverser ce tableau de bassesse comportementale dont le quartier nous abreuve. Vomi contre un mur à gauche, urine contre une voiture à droite, tensions et agressivité à 360°… Dans une mêlée humaine trop avilie certainement, pour assumer de se revoir en selfie le lendemain… Ne pas se laisser dégriser, non : Iggy Pop, LCD soundsystem, Gorillaz, Joy division… et un appareil à fumée pour submerger le salon. Comme les gosses d’une première boum de collège, mais sans le repas de famille du lendemain. Et surtout sans envie du lendemain, puisqu’il tombe un dimanche, le fourbe. Autant ne pas rentrer du tout à vrai dire. Allez, « dance, dance, dance to the radio !« . Mon invisible cavalière, danse-moi jusqu’à l’aube. Danse-moi jusqu’à la fin de ce monde.

Tout devrait être aussi simple.