Vers un adieu joyeux.

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(suggestion pour une lecture en musique : Rachel’s – Systems/Layers)

Je vais bientôt partir. Tu le sais peut-être déjà, mais je préfère t’écrire maintenant, plutôt qu’après coup. Par crainte de me décourager ensuite, une fois installé là-bas. De ne plus me rappeler pourquoi c’était si important. Tu n’es pas la seule personne concernée, rassure-toi. J’ai établi une courte liste, assez honteuse en fait, de ceux à qui je voulais me confier une dernière fois avant mon départ. A toi l’embarras d’en faire partie, à moi l’obligation des mots justes.

Je ne te l’ai jamais dit, non. Parce qu’au deuxième ou troisième stade d’une relation, on oublie comme tout était encore possible au premier, au point initial d’une rencontre. Ce soir-là, où j’avais littéralement « flashé » en t’apercevant assise à travers la vitrine d’un fameux bar que nous fréquentions tous à l’époque, fermé depuis. C’était fin mai-début juin, mon parcours nocturne s’achevait tranquillement, jalonné d’un quartier à l’autre, tout en marche solitaire. Et me voilà soudain frappé du rayon de Vénus, de ceux qui vous percent l’âme autant que la vision… On ne choisit pas son moment, ce n’est pas qu’une question de langueur affective, ou de comment certains garçons aiment à se sentir minable, soumis à l’oppression d’un choc esthétique, pétrifié d’un micro-sourire. Dans cette hiérarchie du « beau », le masculin se soumet autant par lâcheté que par dévotion. Il est tellement plus commode d’assigner au féminin le devoir d’incarner la beauté.

Je me tenais figé à quelques mètres de distance depuis la terrasse, avant d’entrer saluer prendre un verre. C’est ton profil qui m’avait saisi d’emblée, sorte d’imagerie cinématographique transposée en plein réel. Je revois cette longue chevelure auburn, ce regard bleu-métal enjoué d’un rire fébrile, comme un restant de timidité sans doute. Ensuite une fois à l’intérieur, je serais déjà au-delà du fantasme, au-delà de toute contemplation. Ni photographe, ni peintre, une simple connaissance parmi d’autres. Mon émoi d’origine ne serait plus qu’un souvenir d’une première impression, forcément appelée à disparaître à l’épreuve du vécu. On sympathise au lieu de flirter, on discute musique au lieu de danser. On « courtoise » au lieu d’embrasser. J’étais spécialiste, crois-moi ; il m’aurait fallu un carton d’invitation ou une injonction divine pour que je tente quoique ce soit. Moi-même je ne savais pas ce que je voulais la plupart du temps. Je me souviens cette soirée d’anniversaire dans ton ancienne colocation, avec toute cette petite bande d’alors, on se complétait bien il faut dire… Mais je n’aurais pas risqué plus loin. L’été allait bientôt s’enfuir, sans qu’on ait eu l’occasion de se recroiser. Et je n’y pensais plus trop honnêtement. Puis quand on s’est revus en septembre, tu avais quelqu’un désormais. Ce qui ne m’a ni surpris, ni déçu. Enfin sans doute un peu quand même.

J’ai cette théorie tout à fait subjective et honteusement essentialiste, que là où une femme sent instinctivement quel type de relation envisager avec un homme, l’indécision masculine au contraire, ne s’estompe jamais vraiment. Pas seulement en terme de désir refoulé _ partons du principe qu’un mâle hétéro verra toujours une femme comme cette créature aux attributs opposés, même sa meilleure amie… Idem sur un plan sentimental : le moindre béguin d’antan, le moindre « peut-être » d’un soir, un jour ou l’autre peut ressurgir. Pour un homme ce n’est jamais une affaire classée. Tourner la page signifie seulement ouvrir le champ à de nouvelles rencontres, les précédents chapitres ne s’effacent pas.

Elle l’a bien compris je crois, celle qui m’accompagne en ce tome présent. Vous ne vous êtes jamais rencontrées il me semble, ou alors sans présentation officielle. C’est vrai que nos cercles amicaux ont beaucoup évolué, les occasions de se rassembler font défaut, à moins de les provoquer évidemment. Mais rien de plus amer que forcer des retrouvailles entre amis, alors on attend que le hasard cosmique ou l’agenda culturel fasse le boulot à notre place… Il y a tant d’autres personnes dignes d’intérêt à fréquenter dans une grande métropole ; notre tare n’est pas d’être irrespectueux envers la mémoire et l’amitié, c’est de toujours souhaiter quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre, quelques bars autres… C’est ce consumérisme social devenu impossible à freiner, avec ou sans l’appui de facebook, twitter, tinder, etc. Toujours plus d’individus, de nouveaux « profils » à consommer autour de soi. Résister au nomadisme relationnel vous condamne au surplace identitaire, à régresser par faute de mouvement. Une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de partir, tient au fait que je n’arrive pratiquement plus à tenir une conversation entière, approfondie, avec qui que ce soit dans l’espace public. Peu importe le lieu, mes sens se retrouvent automatiquement happés vers un autre angle de perception, je ne sais plus regarder ni écouter droit devant moi. Chaque figure ou échange verbal deux mètres plus loin devient un distrayeur potentiel. Et j’en capture tellement des visages, des bribes de conversations, de l’altérité à ne plus savoir en quoi elle diffère au juste.

Mener cette vie urbaine par temps de monogamie, je n’imaginais pas que c’était possible honnêtement. Ni le souhaitais-je d’ailleurs. Il faut croire qu’elle m’a eu par surprise, dans un moment de flou. J’aurais aussi bien pu enchaîner les coups d’un soir, ou basculer à nouveau dans la solitude. Ce genre de carrefour de l’Étoile _ comme le formulait un ami, j’en ai traversé d’autres auparavant, souvent persuadé d’avoir manqué la bonne sortie. Mais pas cette fois. A croire que mon propre instinct se féminise en cours de route : je sens mieux les histoires, les vraies rencontres. Plus humblement, c’est surtout à elle qu’en revient le mérite. Celui de comprendre que son homme reste un animal indompté, et qu’une relation n’est jamais perpétuable par simple dépendance affective l’un envers l’autre. Il faut vouloir construire à chaque rendez-vous, découvrir sans relâche. Savoir doser le froid pour mieux retrouver le chaud. Accepter l’au-revoir pour revenir à bientôt. Ne rien attendre surtout, ne rien promettre. S’aimer au temps présent.

Je ne pensais pas qu’on tiendrait au-delà de six mois, et voilà trois ans et demi que ça dure. Le secret, c’est de ne pas compter les années paraît-il ; s’affranchir au mieux des normes sociétales, tromper son déterminisme familial. Clairement, je ne me voyais pas franchir autant d’obstacles en duo. Seul oui, mais à deux, quelle étrange compromission existentielle… Elle sait que je n’ai même pas envie d’être en couple. Je veux bien prendre le sentiment et le désir, pas les projets de maison, de compte commun, ou le surpeuplement de la planète… Enfin ne te sens pas visée bien sûr, je crois savoir que tu t’es pacsée récemment, et que vous habitez la même demeure… Je me sens juste exempt pour ma part, de vouloir une tournure ou l’autre aux évènements. En l’occurrence je ne veux rien, j’agis comme je ressens, c’est tout. Je n’ai pas peur que ça casse, je n’ai pas peur que ça dure. Peu importe, tant que ça reste vrai.

Alors pourquoi souhaiter partir justement ? Je me suis toujours plus ou moins projeté ailleurs en fait, d’un point de vue géographique j’entends. Mais j’étais chaque fois retenu par un job ou une fille, par la crainte de me perdre, ou par manque d’argent. La différence aujourd’hui, c’est que ma liberté de mouvement implique de voler sur deux ailes, non une seule. Elle a compris que je finirais par m’expatrier tôt ou tard, et elle y pensait également. Avant c’était purement du fantasme, une illusion d’échappatoire, tant que j’étais encore barman en tout cas. Il y a un courtermisme inhérent à ce type de métier qui empêche de remettre sa vie en question. Sa ville en question. Or depuis peu, mon statut de traducteur anglophone me donne enfin la marge de manœuvre nécessaire. L’éditeur qui m’emploie actuellement, dont le siège est basé à Paris, se fiche pas mal que je travaille depuis Lyon, Toulouse, Rennes, ou depuis l’étranger. Donc l’idée a germé doucement depuis un an, en solitaire puis en tandem. Je ne vais pas devenir nomade numérique non, le but n’est pas tant le voyage que l’ailleurs. Et on a fini par trouver notre futur point de chute, toujours en union européenne cela dit, par commodité.

Quant à savoir « quelle destination ? » _ une interrogation légitime, puisqu’aucun de nos proches respectifs n’a encore été mis au courant, la réponse vous parviendra sous forme de carte postale je pense… D’où un cercle de confidents restreints, et surtout afin que personne ne nous dissuade ou nous encourage entretemps, ne nous pose un tas de questions normatives, alarmistes, dont notre idylle n’a que faire pour subsister. Rien que la décision d’un exode commun et d’une future cohabitation domestique, soulève assez d’appréhension en elle-même. Alors épargnons-nous la vox populi, forcément intrusive. Je sens déjà courir assez de rumeurs depuis quelques mois, du fait que je ne sors pratiquement plus, que j’ai désactivé mon compte facebook, et ne réponds pas toujours aux sms envoyés certes. Nous informons les gens les plus susceptibles de comprendre et de s’en préoccuper vraiment ; parce qu’en un temps, même peut-être révolu, nos relations ont dépassé la bonne camaraderie citadine, l’évidence du nombre d’ « amis en commun ». Parce que nous avons su pouvoir compter avec l’autre.

Tu m’excuseras cette tonalité d’adieu, c’est juste que pour nous ce ne sera pas seulement une expatriation, mais bien une forme de dissipation, d’évasion numérique. Or je suis parfaitement conscient qu’un des plus grands freins à l’exil véritable, reste l’hyper-connectivité. A quoi bon traverser le continent, si vos contacts vous voient toujours liker, twitter à n’importe quelle heure. Au final vous paraissez plus présents, plus proches encore que cette vieille grande-tante oubliée, qui habite la même métropole mais n’a pas d’Internet. Je ne veux pas seulement changer d’air et de pays, je veux recouvrer mon droit ancestral à la discrétion, à la non-émission de données collectées, à la non-manifestation d’humeur ou d’opinion, à la non-réaction au cours de l’actualité, aux temps qui passent. Nous n’utiliserons Internet que pour le strict nécessaire : travail, administratif, santé. Plus de réseaux sociaux, plus d’applications invasives. Nous ne consommerons que l’essentiel, sans même avoir à nous priver. Je ne te parle pas de cultiver nos propre légumes en petite communauté, entourés d’activistes décroissants. Disons que là-bas, tout se fera à une plus petite échelle, autant pour le commerce que dans les rapports humains. Au lieu d’encourager la compétition du plus grand nombre sur le même territoire restreint, c’est une terre qui privilégie l’auto-suffisance par la complémentarité, non la compétitivité.

J’ignore encore si nous pourrons tenir financièrement au delà d’une année. Il faudra certainement trouver d’autres solutions une fois sur place. Tant de choses peuvent se retourner contre nous évidemment, l’amour en premier lieu… Je me sens presque détaché pourtant, tout ce que durera cette aventure me paraît déjà un bonus inestimable. Ce n’est pas comme si on allait se marier, fonder une colonie de marginaux utopistes. Je veux juste mon laps de paradis sur terre, avant qu’il ne soit définitivement trop tard. Et avec elle, oui. Mais nous ne sommes pas uniques : ce pourrait être une autre, je pourrais en être un autre. Ce cher Cohen l’avait bien compris je crois : l’amour est opportuniste. Dès lors qu’il se prétend idéaliste, c’est souvent par espoir ou regret. Moi je ne veux ni l’un ni l’autre. « So long Marianne », mas je ne suis pas pressé d’en rire ou d’en pleurer… J’entends par là qu’au bout du chemin, il n’y aura ni réussite ni échec. L’amour et l’exil ne se résument pas à ça. Je sais que je ne reviendrai pas dans le coin en tout cas. Alors c’est un demi-adieu sans doute. Dans cette vie-là au moins. Mais un adieu joyeux j’espère.
Porte-toi bien, je t’embrasse.

Homo-désuetus

Modern-Times
(suggestion pour une lecture en musique : Colin Stetson / Sarah Neufeld – The sun roars into view)

Un robot s’en sortirait mieux. Quand vient le moment de compter les pièces jaunes dans son tiroir-caisse, Yvan se dit que le 20ème siècle n’en finit plus de s’achever, et qu’il perd sa vie à remplir les mêmes tâches abrutissantes que des millions d’autres avant lui. A ceci près qu’un travailleur sous la seconde révolution industrielle les acceptait avec une plus grande résignation, ne pouvant concevoir autant de progrès à venir. Aujourd’hui, malgré l’automatisation en cours, lui le commerçant, n’est toujours pas exempté du comptage des centimes en fin de journée ; les bus ont toujours besoin de chauffeurs, comme les pizzas d’un livreur, et ainsi de suite… Sévère désillusion, quand on a grandi en fin de millénaire, abreuvé de chimères futuristes autrement plus enthousiasmantes que la tenue d’un smartphone tête baissée en pleine rue. Le « futur » a surtout changé les citadins, pas tellement la ville elle-même.

Pourtant il aime son métier au fond. Même au rythme trépidant d’une supérette de centre-ville, l’humain occupe encore une place importante au quotidien. Ici on privilégie la convivialité d’équipe, et une certaine familiarité envers la clientèle. Cela reste une épicerie de quartier, loin des grandes surfaces aliénantes. Il ne s’imagine pas vraiment ailleurs de toute façon. Après une quinzaine d’années en bar et restauration, à des cadences souvent infernales, on a beau vouloir autre chose, le démon du tiroir-caisse l’emporte. En plus d’un sentiment d’utilité économique et sociale, ce secteur favorise un mode de vie dont il est difficile de décrocher à terme. Alors pourquoi cette récurrence d’un profond mal-être en fin de journée ? Compter de l’argent, ça ne devrait jamais déprimer l’employé de commerce, surtout après une bonne recette. Sans doute pressent-il que la machine arrivera trop tard pour le supplanter, ou retarder l’imminence d’un effondrement nerveux. Tout ça pour une poignée de centimes. Pour une tâche mécanique de trop, qu’accomplit un homme ayant atteint le plafond de sa condition humaine.

122. Hier 115. Son record monte à 133 pièces de 20 centimes et 150 de 10. Rien que la vue des pièces rouges restantes lui fait perdre ses nerfs ce soir là. Non qu’il pourrait se faire virer pour un écart d’un euro cinquante dans le fond de caisse, c’est juste qu’il n’y a pas d’autre manière de procéder : il faut tout compter, en partant des pièces de deux euros jusqu’à celles d’un centime, puis au tour des billets. Même avec une balance de pesée externe, encore faudrait-il sortir chaque pack de monnaie, avant de les remettre ensuite. La fatalité d’une journée de commerce veut qu’on garde le plus rébarbatif pour la fin. Passer les articles en caisse l’un après l’autre, ne l’éprouve jamais à ce point bizarrement, comme on ne le fait que par tranche horaire limitée, avant de retourner en approvisionnement, ou à ranger les rayons. Et puis au moins il y a une personne physique en face. Bien que limité, l’échange verbal reste dynamisant. Non, le plus pénible est la clôture de la caisse. Age et ancienneté oblige, elle lui incombe trois soirs par semaine. Après quoi il ferme boutique, seul, et file boire un verre ou deux, quand il ne rentre pas directement chez lui, trop épuisé, préférant décompresser devant une série. 122, note-t-il. Cela arrive lorsqu’on accumule trop de centimes jour après jour, et que le passage à la banque tarde à s’effectuer. En attendant il faut bien qu’un humain s’en charge et maintienne le compte juste. Un humain pourvu de lombaires, d’une épine dorsale, d’une ligne d’épaules, de cervicales… Autant de volcans en sommeil qu’une position debout statique va raviver peu à peu, jusqu’aux cinq minutes de trop, à se raidir au-dessus du tiroir-caisse. Putain, 122.

En service de bar il avait au moins compris une chose, plutôt réconfortante d’ailleurs : c’est que les gens ne veulent pas être servis par des robots. Quoique pressé ou désobligeant, le client s’imagine mal devant une tireuse à bière automatisée. Pour des courses d’alimentation en revanche, supérette inclus, l’avenir de l’homme paraît singulièrement compromis. Même avec un don inné pour l’empaquetage et son plus joli sourire, le meilleur des caissiers ploiera face au prochain rouage d’une mécanisation annoncée. Et Yvan connaît ses limites. Passé un stade, l’expérience ne suffit plus à compenser le physique dans ce type de métier. Pour l’heure il sait encore manier l’adrénaline et le stress positif, jusqu’à atténuer un mal de dos, une douleur à l’épaule, ou un début de torticolis _ c’est ça ou carburer aux anti-douleurs de toute façon. Mais à terme le mieux serait d’envisager une reconversion pure et simple, vers une autre source de pathologies professionnelles en somme. Une autre promesse de burn-out.

Car à bien y réfléchir, maintenant qu’il referme sa caisse empreint d’un soulagement mitigé, quel autre métier un tant soit peu utile, à niveau de qualification semblable, n’occasionne pas un risque de dépression nerveuse ou de pénibilité occasionnelle ? Aucun. Travailler c’est sacrifier, d’une manière ou d’une autre : sa jeunesse, sa bonne espérance de vie, ses nerfs, ses muscles, ses vertèbres… Au fond l’oisiveté l’inquiète encore plus, comme de nombreux salariés, lui qui n’a pas dû rester plus de trois mois consécutifs au chômage jusqu’à présent. D’abord par obligation de subsistance, en début de vie active, maintenant surtout par crainte du désœuvrement, peur du vide. Au moins l’emploi façonne votre corps, votre identité, un certain état d’esprit. Un réflexe de mise en activité quasi instinctif. Même malade ou fatigué, vous pouvez encore « fonctionner ». Et vous désirez être fonctionnel par-dessus tout. Car les jours de repos n’en sont plus vraiment, car le risque d’une violente décompensation prévaut sur l’imminence d’un énième surmenage. Aussi afin ne pas écorner cette image de vous-même construite au fil des ans, tant à travers le regard extérieur que la considération implicite de votre environnement citadin. C’est la ville que vous n’osez pas décevoir, plus que votre employeur.

Parmi les articles retirés pour cause de péremption imminente, Yvan embarque un paquet de jambon et du pain en tranches, mais là tout de suite, il ne rêve que d’une bonne portion de frites pour accompagner sa première bière d’après-service. En chemin vers la rue des bars et kebabs, il évite une première collision frontale avec un livreur à vélo, roulant à pleine vitesse sur les trottoirs. Le centre-ville est devenu un tel far-west en soirée, en plus des mobylettes porte-pizza déboulant à 80 km/h, maintenant tous ces kamikazes avec leur cube-conteneur dans le dos, pédalant comme s’il transportait le vaccin contre le réchauffement climatique… Encore un job idiot. A réclamer toujours des nouveaux services, on devance leur faisabilité technologique. En attendant qu’une escouade de drones-livreurs se chargent de leur apporter le dîner chaque soir à domicile, tous ces riverains ultra-pressés feraient mieux d’apprendre à cuire des pâtes, au lieu d’encourager des milliers de jeunes pédaleurs imprudents à l’esclavagisme moderne et au mépris du piéton, autant que des feux rouges. Et encore un autre accident évité de justesse, une mob’ à kebab cette fois ; ils livrent tellement « express » que leur frites n’ont plus même le temps de décongeler. Cela n’entame pas son envie d’en picorer présentement. D’habitude il préfère se rendre au premier Turc en début de rue, plus convivial et ancien dans le quartier. Mais la file de clients aux abords du comptoir présage d’une trop longue attente. Tant pis, sans rancune envers ce même pourvoyeur de danger public à deux roues contre lequel il vient justement de pester, Yvan comble les quarante mètres qui le sépare du restaurant kebab le plus en vue de la métropole.

La commande est déjà passée : grande frite, deux euros quatre-vingt. Pour un peu il sortirait sa carte bancaire, toute manipulation de monnaie à titre gracieux lui fait encore violence. Le temps qu’on lui délivre la portion encartonnée, il détourne son regard vers un article de journal épinglé au mur : « U..K élu meilleur Kebab de France ». Voilà qui force le respect, sourit-il intérieurement. Tous les métiers prêtent à concours, alors pourquoi pas celui d’homme-kebab. Il doit bien exister un challenge annuel du comptage des pièces jaunes, après tout.
Yvan détaille les employés du restaurant un à un, guettant la moindre expression de fierté salariale qui perleraient sur leurs visages suintants. Curieux de sentir si la conscience d’être premiers dans leur domaine en atténue la contrainte physique. Ils n’ont pas vraiment l’air de s’amuser en tout cas. Mais leur attitude laisse poindre un soupçon d’hyperpuissance, remarque-t-il en effet. Que seul un sentiment durable de réussite commerciale procure. Rien qui ne lui soit étranger d’ailleurs. Aussi l’espace d’un instant il se figure à leur place, en train de limer une broche de viande pour assembler galettes et sandwiches, d’un même geste indéfiniment reconduit. Comme toute activité répétitive mais couronnée d’un aboutissement régulier, elle doit néanmoins entraîner une forme de contentement. Simple et fluide, de même qu’un sachet de courses bien empilées pour un futur client satisfait. Ou un filet de bière contre la paroi d’un verre à pinte, celui qu’il se voit servir à présent, juste un peu plus loin dans la rue, au comptoir de son bar attitré. Il s’agit bien d’un flux mécanique, souvent terriblement routinier, oui. Mais la bonne exécution du moindre geste pourvu d’intérêt, confère à l’homme un pouvoir indéniable. Même à l’ouvrier d’une usine d’assemblage, même au vendeur de kebab…

Nous sommes nés pour être des hommes-robots, se murmure Yvan à lui-même. La plupart des gens en tout cas. Les chercheurs sont rares, ceux qui osent vraiment soumettre leurs faits quotidiens au risque d’échec. Ceux qui tentent sans la moindre garantie. Il repense à ce musicien croisé la semaine précédente, une connaissance d’une autre connaissance. Par échange de courtoisie, tous deux en étaient venus à évoquer leur métiers respectifs ; et sans détour le jeune homme avait confié dépendre essentiellement du RSA, ne caressant ni l’espoir d’obtenir à terme le statut d’intermittent du spectacle, ni vraiment celui de vivre un jour de son art. Mais il portait cette force de conviction propre aux gens dévoués à une carrière artistique ou hors-normes. Alors bien sûr, du point de vue d’un travailleur imposable dans la force de l’âge, l’idée qu’on puisse vivoter aux minima sociaux sans même vouloir en sortir, déplaît fortement. Encore un assisté pour lequel d’autres cotisent, avait pensé Yvan. D’autres comme lui. Puis il s’était ravisé, comprenant que son interlocuteur n’avait rien d’un contemplatif bohème, mais plutôt d’un acharné qui ne compte ni ses heures, ni leur productivité, encore moins la création éventuelle de richesse. Le pur désintéressement économique. L’acceptation d’une existence rompue à l’indécision et aux périodes d’insuccès, soumise au bon vouloir extérieur. Pour un commerçant habitué à réagir à une situation plutôt qu’à l’engendrer, l’idée qu’on puisse tenir avec si peu de réussite quotidienne l’avait troublé.

Il avait pour lui la liberté d’être pauvre. Dans d’autres pays ce serait inconcevable, mais en France pour qui arrive à se débrouiller avec le RSA plus un complément d’aide au logement, il existe une 3ème voix au « marche ou crève » du modèle libéral. A condition de ne pas tout boire en une semaine au bar, et que pôle emploi vous exonère de surveillance. Au fond peu importe l’assistanat, tempère Yvan, toujours introspectif, entre deux gorgées de Hommel ; la vraie question est de savoir si l’humain est fait pour autre chose que produire et se reproduire. Suivant notre affranchissement par le progrès numérique, la réduction naturelle du temps de travail aura déjà dû s’imposer telle une évidence. Or la plupart des pays développés voient encore leur population courir au burn-out, avec enthousiasme ou résignation _ selon la récence de leur essor économique, mais sans chercher à réduire la cadence en tout cas. Par « servitude volontaire », comme il le répète souvent. Encore un concept marxiste devenu réalité, s’imagine l’épicier à tort. Peu importe, Inutile d’invoquer un philosophe pour mesurer son propre asservissement de corps et esprit. Esclave peut-être, mais dupe, jamais. Chaque fois qu’il se hasarde à envisager sa propre oisiveté, Yvan se heurte aux mêmes impasses. Comment rester utile, garder une bonne estime de soi, sans finir reclus ou dépressif. Il se voit diminué, au lieu d’être seulement exténué. S’imagine endurant les mêmes douleurs osseuses et musculaires, la même fatigue généralisée, privé cette fois d’une cause professionnelle. Sans raison valable de souffrir autrement dit. Encore moins de se plaindre donc.

Ou alors il faudra encore quelques générations, le temps que l’homme s’habitue à sa nouvelle longévité, à son infériorité fonctionnelle envers la machine, l’algorithme, le logiciel. Le temps pour lui d’admettre qu’il y a autre chose à faire que toujours « effectuer » précisément. Mais pour un simple commerçant pris dans une trajectoire de vie modeste au début du 21ème siècle, l’évolution s’arrête là. Il ne se voit ni au chômage, ni à la retraite, ni même en vacances. Au mieux, comment occuperait-il un congé sabbatique, si on lui en offrait soudain la possibilité ? En période de célibat, la solitude lui pèserait encore plus, et s’il était en couple, ça ne tiendrait pas trois semaines avant que son boulot lui manque, par nécessité d’indépendance. Voyager bien sûr, mais c’est vite épuisant, même en ayant l’argent nécessaire. Quant à se rendre créatif, il n’y croyait pas une seconde. A part remplir un ou deux carnets d’anecdotes de comptoir pendant ses services à l’époque, son appétence artistique ne dépassait pas celle d’un plombier ou d’un expert-comptable. Et pour ce qui est de fonder une famille, la chance s’était envolée dix ans plus tôt ; non qu’il soit trop tard, mais ça ne le travaillait plus vraiment. Alors autant continuer à bosser, jusqu’au licenciement, jusqu’à robotisation. Autant gagner sa vie, faute de sa liberté, et laisser la ville nous distraire, les bars nous dépouiller le porte-feuille autant que de nos dernières illusions.

Vraiment ce n’était pas pour lui. Carrière artistique ou non, il lui faut un rythme journalier, des horaires précis, un début au labeur et une fin. Se lever un beau matin, grand ouvert sur une page blanche, avec pour seule contrainte de décider pleinement chacun de ses faits et gestes pour la journée à venir… Parlez donc d’une utopie, un véritable enfer plutôt. A vous donner une population de névrosés, psychotiques, ou d’abrutis dégénérés… Le libre-arbitre n’est qu’une autre forme d’oppression, mais qu’on s’impose à soi-même. Évidemment que des milliards d’individus veulent encore goûter aux dernières miettes d’une civilisation du travail _ ou plus pertinemment, de l’emploi, comme ils s’étourdissent encore de croyances religieuses archaïques pour quelques temps. C’est parfaitement humain. Ce qui pointe au-delà en revanche, ne l’est peut-être plus. Cet être capable de renoncer au vieillissement, au sacrifice de soi, voire à sa propre mortalité ; libre de maîtriser le temps et son occupation, de consentir à l’oisiveté, à l’improductivité : cet être n’en est plus vraiment un. Mais son embryon porte de doux nom d’ « intelligence artificielle »…

Yvan interrompt sa lecture et repose le journal, entrouvert à la page sciences et découvertes ; puis finissant sa bière, il se lève, et fouille à nouveau son porte-monnaie afin de laisser un pourboire. Au moins un geste que ni une caisse-enregistreuse, ni un robot n’intégrera jamais. Inutile, désuet, mais symbolique. Comme un humain du troisième millénaire. Et en pièces d’un euro de préférence, pas de vingt centimes, merci.

 

La nuit n’a pas de mémoire, mais certaines s’en souviennent encore…

La-noche-del-cazador-Gish
(suggestion pour une lecture en musique : Set fire to flames – « Steal compass / Drive north / Disappear »)

(1er étage d’un café en vieille ville, 23h30)
_ On ne s’est pas déjà croisés quelque part ?
_ Ah, peut-être…
_ Sûrement en soirée par ici. Ou alors à un concert… En tout cas je suis certain de t’avoir déjà vue.
_ On me confond souvent, mais c’est possible…
_ Je t’offre un verre ?
_ Juste pour une vague ressemblance ? C’est trop généreux, merci, mais j’allais justement partir.
_ Alors une autre fois j’espère, je suis vraiment sûr que ce n’était pas un sosie…

(Elle marque un temps d’hésitation, et au lieu de se diriger vers la cage d’escalier, reprends le fil de l’échange)

_ Tu réalises que dans une ville comme ça, on n’arrête pas de croiser, de se frôler, tout le temps… Ça grouille de partout, avoir une impression familière sur une personne ne veut rien dire. Les bars créent uniquement de la convivialité, pour des liens plus solides il faut en sortir à un moment…
_ Oh, je parlais juste de boire un verre, rien de trop sérieux. Désolé de t’avoir importunée…
_ Aucune raison de l’être. Mais je comprendrais mieux que tu me proposes un verre parce que je te plais, simplement. Pas pour une intuition de « déjà-vu ». Autrement oui, si ça se trouve on a déjà bu ce verre un autre soir, exactement dans le même café. Ensuite on a peut-être fini en boite, et même couché ensemble pourquoi pas. Je te le répète, je ne suis pas un modèle unique, on me confond souvent…
_ Non, j’ai déjà connu quelques black-outs en soirée, mais pas à ce point. Quand tu parles de « modèle unique », tu sous-entends qu’on est tous un peu interchangeables, selon notre milieu, notre tranche d’âge, et les bars qu’on fréquentent ?
_ Oui, les personnes comme les époques. Si tu sors presque tous les soirs depuis tes années d’étudiants jusqu’à la trentaine, tu perds le sens de la chronologie, de la hiérarchie des souvenirs, ils finissent tous par se valoir à force. Ce qu’il te reste ce sont des impressions, une humeur générale, et un téléphone plein de 06 d’inconnus… Si ça se trouve tu as déjà le mien dans ton répertoire.

_ Ok, alors jouons le jeu… Comment va, depuis le temps ? (sourire appuyé)
_ On fait aller, merci. Ça fait bizarre de se recroiser, je pensais que tu ne trainais plus trop dans le coin.
_ Les vieilles habitudes qui reviennent… Le décor m’est tellement familier par ici.
_ Dans ce cas, jouons un autre jeu : est-ce que tu te rappelles qui était derrière le comptoir la première fois que tu as passé cette porte ? La première conversation de zinc qui t’ait vraiment remué les tripes ? La première fille que tu aies crevé d’envie de revoir le lendemain ? Ta première fermeture de 3h ? Ta première after rideau baissé ?
_ Non, mais je sais que j’ai vécu tout ce que tu décris, et cela me suffit. Je ne crois pas en une forme de justice par voie de mémoire, ni collective, ni individuelle. Ce qui remonte à la surface est forcément biaisé, incomplet, injuste, voire absurde. Comme les bribes d’images restantes après un rêve, on sait bien qu’on a perdu l’essentiel. Et pourquoi j’ai encore rêvé de mes parents la nuit dernière, alors que je ne pense jamais à eux sur mon temps éveillé ? J’accepte le fait que ma mémoire et mon inconscient ne sont ni justes, ni fiables. Seule l’histoire se doit de l’être. Et elle n’est pas de notre juridiction.
_ Il ne t’arrive jamais de prendre des notes, juste pour ton hygiène mentale, pour te rappeler au moins les grandes lignes : où tu étais, ce qui t’occupais ?
_ Je le faisais un peu au début, j’ai arrêté parce que je ne voyais plus le côté précieux de la chose, puisque je ne relisais jamais rien. A quoi bon graver des archives qu’on ne consulte jamais ?
_ C’est un garde-fou, et ça entretient la mémoire cognitive.
_ Pour le quotidien oui, mais pour les soirées, à quoi bon ? Au bout d’un moment tu te connais suffisamment bien pour savoir comment tu as pu te comporter, même avec un blanc de trois heures sur la nuit précédente. Certains savent même pertinemment à partir de combien de verres ils vont « switcher », et passer en pilotage automatique. Ça ne les empêche pas de recommencer à chaque fois. Puis de se réveiller dans leur propre lit le lendemain, sans s’inquiéter de comment ils ont pu rentrer chez eux, à quelle heure, ou de qui aura pris soin de leur intégrité physique au passage.
_ Bienheureux l’amnésique de soirée, qui ne regrette, ni ressasse jamais rien… si je te suis donc ?
_ Oui. La nuit n’a pas de mémoire, inutile de lui en fabriquer une. On est là pour décharger nos batteries cognitives, pas pour les saturer davantage. Et quand tu y réfléchis, ce n’est pas si grave ; il y a assez d’adultes responsables autour pour prendre en charge le côté purement trivial de la vie nocturne : barmans, restaurateurs, commerçants, flics, pompiers, etc. Ils sont là pour ça. Alors autant leur laisser la réalité, et prendre l’irréel. Chacun son rôle après tout.
_ Ça ne te tracasse jamais quand tu réalises que des gens te font peut-être la gueule pour une parole blessante dont tu n’as même plus idée, aussitôt évanouie ? De ne pas savoir que tu as mis un vent à l’une de tes « ex » la veille, juste au même comptoir ?
_ Je fais confiance à l’indulgence universelle quant aux aléas de ma vie nocturne… De toute vie nocturne. Prends la population d’un bar en photo au cours d’une soirée lambda, et imagine-toi la quantité de non-dit, d’absurde, ou d’hypocrisie que cette image regorge _ si jamais tu pouvais en connaître tous les figurants… Untel tourne le dos à son dernier « coup » d’un samedi soir, ces deux-là étaient super amis autrefois, désormais ils discutent météo… La serveuse tombée enceinte du patron d’en face, trinque un shooter avec lui 3 jours après l’avortement… C’est plein de ramifications relationnelles insoupçonnées, et pas forcément teintées d’amertume, la vision d’ensemble est souvent plus drôle que pathétique.

(Un autre silence laisse filtrer quelques mesures du morceau diffusé en bas au comptoir..)

_ Tu vois, ça c’est un morceau qui parle de mémoire justement. (Hurt de Johnny Cash). Ça s’appelle « douleur », mais ça traite du souvenir, du temps qui passe trop vite, qui balaie ce qu’il y a de plus vif, le plaisir comme la douleur. L’extase de la chair, comme sa mutilation. Et qu’on soit sensible ou non au texte, ça fait au moins comprendre que pour certains _ pas que des artistes, la nuit EST mémoire. C’est le jour qu’on peut oublier aussi vite, surtout dans une grande ville rompue au métro-boulot-routine.
(elle laisse à nouveau s’écouler quelques secondes, toujours sur le même fond musical, avant de poursuivre)
Et ça traite aussi d’indifférence, de déni du vécu (« Try to kill it all away, but I remember everything / Essaie de le tuer instantanément, mais je me souviens de tout »). De l’impression d’étrangeté après avoir été si proches (« You are someone else, I am still right here » / Tu es quelqu’un d’autre, je suis toujours au même endroit »). Exactement ce que tu aurais pu me dire en m’abordant tout à l’heure.
_ C’est vrai, je suis toujours au même endroit, et tu es quelqu’un d’autre… de vaguement familier. Mais je n’ai aucune envie de remplir le rôle du martyr qui devrait porter la mémoire des autres, porter leurs stigmates. Ça, c’est une posture d’écorché romantique qui ne veut surtout rien oublier, tant sa mélancolie et ses regrets le définissent, lui donne chair et sens. Si la mémoire ne sert qu’à ressasser la douleur, alors vive le droit à l’amnésie…
_ Pas que la douleur, non. Mais je ne vois pas comment tu peux connaître le moindre attachement sentimental sans respecter ta propre mémoire, traumatique ou non d’ailleurs. Au mieux tu obtiens la camaraderie, et cette impression de familiarité qui te fait sans doute me confondre avec une autre…
_ Tu associes automatiquement la mémoire au sentiment. Il n’y a pas que l’amour d’un proche qui crée du souvenir, on peut aussi se rappeler de détails quelconques, de petites phrases anecdotiques, d’éléments complètement insignifiants au regard des malheurs du monde. Et tant mieux si ce n’est pas fidèle, bien rangé, bien classé. Comme un bar en fin de service du samedi soir : la mémoire c’est du chaos. Imagine que nos vies durent trois fois plus longtemps, avec un vieillissement proportionnel, donc sensiblement ralenti… Après quelques décennies, tu penses vraiment que tu resterais fidèle à chaque histoire sentimentale ou amicale vécue, sans rien oublier ? Si tu te souviens d’un prénom sur deux, ce sera déjà bien. Moi je suis plutôt physionomiste, à quoi bon retenir un patronyme, ce sont toujours les mêmes qui reviennent…
_ Rappelle-moi ton prénom d’ailleurs ?
_ Je ne crois pas te l’avoir donné.
_ Si, mais tu ne t’en souviens pas.
_ Je vais finir par croire que tu te fiches de moi, et que tu as des dossiers de fin de soirée me concernant. Et toi, qui es-tu à la fin ? Juste un sosie, ou une emmerdeuse de premier ordre ?

(Un nouvel ange passe, et quelques échos du « Come as you are » de Nirvana s’échappe d’en bas à présent… ♫ « As a old memoria… memori-i-i-ya » ♫)

_ Disons que je suis la fille mémoire. Celle qu’on finit par croiser une nuit ou l’autre, lorsqu’on a passé autant d’années à parcourir les bars, oublier autant de prénoms, effacer tellement de visages. Je suis celle qui vient tirer le rideau de scène et l’ouvrir sur un nouvel acte. Sans jamais rien occulter de la pièce en cours, bien au contraire. Je vais te rendre tous tes souvenirs un à un, comme on gifle un gamin qui n’en finit plus de fuguer… Je vais te livrer nu et tremblant à cette nostalgie que tu refuses toujours d’affronter, planqué sous ton armure d’instant présent. Normal que tu t’inquiètes peu du qu’en dira-t-on : tu n’as pas plus d’égard envers l’avenir que de respect pour ton simple vécu… Alors quelqu’un doit réveiller l’homme mort, venir lui redonner souffle. L’aider à libérer sa fierté du poids de sa trop grande désinvolture…
Voilà ce que je suis. Maintenant tu peux me regarder comme si j’étais une cinglée hystérique, ou une comédienne en pleine démonstration, voire te demander si on n’a pas glissé quelque chose dans ta bière ; mais demain tu ne m’auras pas oublié cette fois, je te le promets. Ni le surlendemain, ni dans trois jours, ni dans une semaine, ni dans un mois. Car je m’appelle conscience, celle qui te rattrape tôt ou tard. Alors pour répondre à ta question : oui, on s’est déjà rencontrés auparavant. Et ce mystère levé, je m’en vais donc en te souhaitant une bonne nuit. Rendez-vous d’ici quelques années… Mais s’il te plaît, change de bar d’ici là. Ou même mieux, change de ville, enfin.

 

Désamorcer la gonade.

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(suggestion pour une lecture en musique : KraftwerkComputer love)

« Alors, tu te sens émasculé qu’une femme puisse t’apprendre un mot de vocabulaire ? ». Dorian n’en revenait pas qu’on lui sorte une phrase pareille. Comme s’il appartenait à une frange de mâles dominants d’un autre âge, comme si la notion de virilité entrait en ligne de cause. Le mot concerné n’était pas sans rapport avec la question posée d’ailleurs. « Gonade ». Avoir les « gonades » de faire quelque chose, par exemple. Pas besoin d’un éclairage sémantique, on saisit bien le sens. Il lui avait quand même demandé de répéter ; l’occasion de découvrir un nouveau terme après tout. C’était l’erreur qui déclenche l’étincelle : il faut forcément être un homme pour ignorer qu’il existe un nom mâle-femelle désignant tout organe reproducteur… Les testicules n’ont pas le monopole du courage et de son champ lexical en expression française. Soit. Mais de là à provoquer une montée de paranoïa anti-sexiste deux minutes plus tard, sans coup de semonce, c’est qu’il y avait une autre raison manifestement. Le dépit affectif peut-être… ?

C’est pourtant elle, qui n’avait pas confirmé leur rencard prévu quelques semaines plus tôt. Après lui avoir laissé son numéro de portable sans même qu’il propose le sien, et répondu aux premiers sms, elle n’avait plus donné suite simplement. Une moitié de « lapin » en quelque sorte. Vite encaissé par Dorian, lequel n’y projetait pas un immense espoir à vrai dire. Alors en la voyant traverser la rue depuis la terrasse d’en face pour venir l’accoster au comptoir, il s’était juste amusé d’une situation cocasse et plutôt inoffensive à priori. Les retrouvailles fortuites d’un soir, c’est toujours plus parlant qu’un échange de textos évasif.

Moins de dix minutes allaient pourtant suffire à toucher le point « guerre des sexes » d’une conversation homme-femme. Whisky et bière n’y étant sans doute pas étrangers. Il faut dire que l’air du temps soufflait alors un vent de libération inédit dans la parole féminine, entraînant une vaste dénonciation des comportements de harcèlement sexuel. Le moindre mot de travers sur les questions de parité, la moindre vexation machiste présumée, pouvait soulever une armée de femens au beau milieu d’une discussion. Ou ce genre d’insinuation parfaitement gratuite que Dorian venait d’essuyer… Mais pourquoi un homme se vexerait-il qu’une femme lui apprenne un mot ? Et d’abord en quoi la désinence du genre respectif des deux interlocuteurs est-elle primordiale dans ce contexte ? C’est juste un rapport lexical, pas sexuel. Pour autant qu’il s’en souvienne, quand sa maîtresse de CE1 entamait une leçon de vocabulaire, elle ne lui jetait pas un regard castrateur, façon amazone despotique. En y réfléchissant bien d’ailleurs, il avait sans doute appris davantage le français par les femmes que par des hommes durant toute sa scolarité.
Enfin peu importe, c’était juste une parole agressive de plus dans une époque déjà trop belliqueuse, or celle-ci avait le don de l’exaspérer jusqu’au seuil de la colère. Il savait dégriser rapidement dans ces cas-là, et se fendre d’une répartie impitoyable si besoin. Ce qui renvoyait l’image contraire d’un homme féministe ou apaisé malheureusement… La condescendance est une riposte qui ne fait que renforcer l’adversaire, surtout émise par un mâle présumé dominateur envers une dame seule au comptoir. Peu de chances qu’ils rediscutent une troisième fois à l’avenir, il faudrait savoir mettre ses gonades de côté au préalable.

En y repensant le lendemain, Dorian s’était rappelé leur point de rencontre initial dans un autre bar, peu avant la fermeture. Clairement c’est elle qui le draguait, et il se sentait d’humeur à laisser faire. Pour un homme, il est plutôt décomplexant de voir les normes de séduction enfin inversées. L’actualité donnait le sentiment que rien n’avait tellement bougé en matière de flirt dans ce pays : les garçons sollicitent, les filles acceptent ou non. Un verre, un rencard, un ciné, un baiser, un rapport consentant… Et « non » signifie vraiment non. D’où un tel combat porté à l’échelle mondiale, contre tout abus de pouvoir sexiste ou harcèlement du quotidien trop souvent banalisé. Mais heureusement qu’un pan de l’émancipation des femmes tient aussi au rééquilibrage des rôles de séduction. Et il incombe aux hommes d’accepter la confrontation à un désir féminin librement exprimé, pas juste fantasmé, idéalisé, minoré, ou proprement nié.

« Lick my legs, I’m on fire / Lick my legs of desire ». Maintenant ça lui revenait à l’esprit… ils avaient surtout parlé musique, et notamment d’une certaine PJ Harvey. Elle lui avait demandé son morceau préféré de tous les temps _ question vaine, comment choisir un seul titre parmi des centaines d’autres ? Le sien c’était Rid of me, un des plus emblématiques dans la carrière de la chanteuse anglaise, devenu malgré son auteure un hymne féministe, revêche et flamboyant à la fois. Pour s’en faire une meilleure idée, il faut avoir vu cette version live où la performeuse se tient seule en talons aiguilles et vêtue d’une robe incendiaire, devant un public de grand festival complètement scotché, comme tyrannisé. Avec cette scansion finale répétée a cappella. Du feu, du désir, mais d’autres paroles franchement menaçantes, bien plus proche d’un délire de persécution psychotique. « Non, tu n’es pas débarrassé de moi / Je vais te faire lécher mes blessures / Je vais te dévisser la tête, regarde ».

Les mantes femelles réservent le même sort à leurs compagnons, juste après la phase d’accouplement. En-dehors du monde animal, Dorian avait beau se rappeler quelques partenaires sexuels lui tirant vigoureusement les cheveux sous l’étreinte, rien d’assez violent qui puisse arracher la tête d’un oppresseur masculin désigné. Par contre, ce « you’re not rid of me » de PJ Harvey, il l’avait éprouvé intimement plus d’une fois. Sous forme de harcèlement téléphonique, virtuel, mais également physique, et concrètement sexuel… Alors non, ce n’est pas toujours flatteur d’être convoité explicitement par le sexe dit « faible », ça ne vous transforme pas automatiquement en sérial-lover sans scrupules, enchainant les conquêtes d’un soir. Non, parfois c’est juste flippant, envahissant, voire dégradant. Comme n’importe quelle intrusion indésirable, n’importe quel abus de confiance. Homme ou femme, hétéro ou homo, peu importe, c’est ce moment où la tentative de séduction va trop loin. Mais il faudrait présumer qu’un mâle hétérosexuel, parce qu’il taira volontiers ce type d’expérience, lui dénit de facto le caractère de harcèlement avéré ; et s’interdit le droit d’établir la moindre comparaison avec celui qu’éprouvent couramment de nombreuses femmes. Un homme est assez grand pour dire non tout seul ; ça ne fait pas très sérieux de se plaindre après un début d’agression sexuelle au cours d’une soirée bien arrosée… Allez parler de honte ou du sentiment de culpabilité, quand le modèle masculin dominant reste celui du sexe « fort » par opposition. Quand bien souvent la forfanterie l’emporte sur la victimisation.

You’re not rid of me. Dorian revivait la scène à présent. Mais tel un spectateur en coulisses, mesurant avec amertume sa propre faiblesse d’alors. Il la revoit apposer une nouvelle fois sa bouche contre la sienne, faisant rouler ses lèvres à plusieurs reprises, avec vigueur et souveraineté. Lui résiste à peine. Aucune envie qu’elle l’embrasse pourtant, c’est juste un réflexe de réciprocité. Comme un garçon trop bien élevé rend l’affection qu’on lui porte, même si la fille ne lui plaît pas, même s’il comprend l’abus exercé à son encontre. Et puis c’est vrai qu’elle embrasse bien… Une forme d’engrenage du baiser s’instaure ; chaque fois qu’elle revient à la charge, il se dérobe quelques secondes, avant de se laisser finalement faire. Sans doute un autre piège que lui réserve sa condition masculine, non seulement l’envie de ne pas décevoir, mais de se montrer à la hauteur qui plus est. Un comédien n’agirait pas autrement : il ne s’agit pas d’aimer ça, juste de bien le faire. Comme un homme se doit d’agir.

Alors bien sûr, on ne s’abandonne pas autant sans raisons particulières. Souvent les mêmes que pour une femme d’ailleurs : à savoir le manque de confiance en soi, la traversée d’un épisode dépressif, et le soulagement d’être à nouveau désiré. Ce genre de failles qui sont autant de stimuli pour un prédateur affectif aux aguets, masculin ou féminin. Evidemment, la frontière entre abuser d’un moment de faiblesse psychologique et soumettre un adulte au harcèlement sexuel est discutable, ô combien sensible. Dans cette histoire, la ligne jaune en était resté aux limites d’une chambre à coucher _ la sienne, après une invitation à dîner bien moins innocente que promise, naturellement.
Etre un homme demeure un avantage certain au moment embarrassant de dire « stop, non merci ». Mais à une autre occasion, il avait également subi une incitation charnelle beaucoup plus fourbe et inattendue. Qui ne s’était pas arrêtée au seuil de la chambre, en l’occurrence le salon d’un petit studio parisien occupé par une bonne amie, où Dorian avait déjà passé plusieurs nuits sur un canapé clic-clac, sans que la promiscuité entre eux n’occasionne la moindre gêne. C’était une relation de confiance, certes encore plutôt récente, mais déjà tellement déromantisée, que lui n’avait rien vu venir cette nuit-là.
Rentrés ensemble après une virée concert bien arrosée _ pas la première du genre, elle se dit trop enivrée pour l’aider à déplier le clic-clac _ un modèle assez récalcitrant, même manœuvré sobre ; et lui propose de venir dormir dans son lit par commodité. Il y a largement assez de place en effet. Vu son état de fatigue, Dorian n’y voit aucun inconvénient et se glisse sous la couette encore à moitié habillé. Deux minutes à peine s’écoulent avant qu’elle ne bascule sur lui à califourchon, le plaquant assez autoritairement dos au matelas, aidée en cela par une corpulence généreuse, toute en formes felliniennes…

Elle voulait savoir où ils en étaient « tous les deux ». C’était sa formule justificative pour déguiser un traquenard libidineux en tentative de flirt maladroite. Comme s’ils pouvaient encore flirter à ce niveau de familiarité amicale… Un premier baiser papillon forcé, puis un deuxième ; tandis que son bassin presse lourdement l’entrejambe de Dorian, dans le but évident mais très inefficace d’obtenir une réaction érectile… Mais il avait dit non, cette fois encore. Parmi d’autres phrases pleines de réconfort et d’attention pour mieux enrober son refus, se reprochant presque de lui avoir donné faux espoir… Elle s’était rabattu de son côté sans plus d’insistance. Et la nuit avait suivi son cours normal de régulation physionomique des corps, ils avaient dormi sans difficulté. Un accident sans lendemain donc, rapidement leur relation avait repris son cours normal, au point que Dorian s’était demandé si l’excuse sentimentale ne couvrait pas une simple pulsion gratuite d’un soir.

Comme pour l’autre affaire revenue en mémoire, il n’en avait pas tiré la moindre rancœur en tout cas. A vrai dire, quel homme hétéro songerait à se plaindre d’être l’objet du désir féminin ? Il faudrait sans doute pourtant. Ne serait-ce que pour renverser les stéréotypes comportementaux, et dé-genrer la question du harcèlement, du non-consentement. La question des abus de pouvoir, quelque soit le milieu concerné _ pourquoi forcément d’un homme envers une femme ? La question de la misère sexuelle, trop souvent éludée ; qui n’est pas uniquement masculine, même si elle engendre la plupart des agressions commises.

Et après tout, ce n’était pas de sa faute si son émasculeuse en lettres d’hier soir se retrouvait seule à l’approche de la quarantaine, flanquée d’un gamin en garde alternée. Il serait commode d’imaginer un compagnon défaillant, du genre à promettre un foyer stable avant de la larguer pour une autre. Mais si ça se trouve c’était juste une banale séparation, et son enfant peut compter sur un père aimant, très responsable. Tant qu’à l’auteure revancharde de Rid of me, elle se sera peut-être comportée en véritable garce avec l’intéressé, pour mieux lui en vouloir ensuite d’être parti, ça l’histoire ne le dit pas… Une image poétique n’a rien à justifier à ses muses, et ce ne serait pas le premier classique rock teinté de mauvaise foi opportune.
Le problème dans les relations homme-femme, est qu’on finit toujours par récolter les coups destinés à autrui. Par des poings restés trop longtemps en suspens, privés d’adversaire attitré, ou ayant jadis refusé le combat frontal. Un ou une autre fera l’affaire, pourvu que le mal soit rendu puis transmis… Et l’engrenage entretient sa perversité depuis déjà quelques millénaires. Peu de chance qu’un mouvement sociétal parvienne seul à l’enrayer. Pour désamorcer la gonade, encore faut-il accepter la mixité du déminage.

« Les gens », c’est vraiment les pires.

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(suggestion pour une lecture en musique : Philipp GlassEinstein on the beach – Building)

Salut mon ami,

On n’a pas échangé de nouvelles depuis des lustres. L’éloignement n’excuse pas tout, c’est à moi aussi de me rappeler qu’il existe une vie hors de cette métropole, qu’il y a eu un avant, et tu en faisais largement partie. Cela finit par me bouffer le cerveau, trop de pression à gérer ces derniers temps ; des clients limite menaçants pour des projets certes lucratifs, mais peu réalistes. Je déteste rendre mes plans avec un sentiment d’inachevé, juste parce qu’une deadline l’impose. Après ce n’est jamais qu’une proposition, ce n’est pas moi qui emménagerait ensuite… Du coup je sors encore moins qu’avant, et je veille souvent jusqu’à l’aube, tous feux allumés dans l’appart’. Cela produit plus de luminothérapie en une nuit que pendant une semaine hivernale en diurne. Je sais, tu m’as déjà dit de venir jusqu’à tes montagnes faire un break, même un mois ou deux. J’aimerais bien sincèrement, et pas que pour le paysage, pour la raréfaction du genre humain aussi.

« Les gens, c’est vraiment les pires… ». Tu te rappelles quand j’avais sorti ça une fois, pendant qu’on faisait nos courses de picole au Match du village bas, comme deux petits sociopathes bien-éduqués lâchés dans plouc-ville… L’union fait la force, surtout quand il est scellé à coup de rosé bas-de-gamme, ça crée des liens. Et on tenait notre leitmotiv de l’été. Oui, « les gens » ceci, « les gens » cela… Aujourd’hui ça me fait nettement moins sourire, la faute à mon propre isolement peut-être, c’est devenu trop premier degré. « Les gens », quand tu ne sens plus en faire partie, ça devient vraiment LES GENS en majuscule, cette norme un peu vague, un peu molle, mais ultra-dominante, et forcément coupable de voir autant d’individus la composer.

Tu te souviens qu’à l’époque, on s’était promis d’écrire des tartines de descriptif sur nos futurs ports d’attache, une sorte de lubie épistolaire pour romantiques désœuvrés… Voilà un aperçu donc, si ça t’intéresse encore. Dis-toi que se payer la tête du consommateur lambda en zone rurale, c’était marrant avant d’habiter à cinq minutes du plus gros centre commercial de la métropole, et d’aller y faire mes courses hebdomadaires. Même en changeant l’heure, le jour, histoire de ne pas déprimer d’avance ; bientôt il me faudra deux redbulls et un ecsta avant de me mettre en route, juste pour tenir le choc. Tellement les gens m’affligent, tellement ce genre de super-temple marchand rendrait misanthrope un prix Nobel d’empathie. Comme une injonction quotidienne à se faire péter en pleine allée pour un djihadiste kamikaze, ou un motif de passage à l’acte servi au moindre psychopathe… Je ne suis ni l’un ni l’autre pour le moment. Juste un crétin de plus obligé de faire ses courses au moins cher, au plus pratique, dans le même hyper-marché que tout le monde.

Tu m’as toujours dit que la sociologie c’était plus drôle à partir de 3 grammes. Il faudrait que j’essaie une fois, la séance de shopping complètement beurré. Mon analyse à jeun, c’est que toute concentration excessive d’individus en milieu urbain est déjà insupportable par nature. D’autant plus sous les néons triomphants du consumérisme, là on élève la détestation du genre humain à un seuil vraiment irresponsable. Comme disait Bukowski, telle une philosophie personnelle : « Wherever the crowd goes, move the other way (partout où va la foule, partez de l’autre côté)« . J’y songe fortement. Néanmoins chaque semaine je prends mon petit cabas de célibataire, longe les arrêts de bus, évite une dizaine de cyclistes, traverse en pleine jungle, me faufile entre deux rangées de bagnole, et entame une partie d’un jeu de vidéo taille réelle dont le but est d’accéder aux portes automatiques sans collision frontale ou latérale, sans renverser de poussettes, sans arracher ni casques ni smartphones, ni sacs de courses…
Il faut saisir le bon appel d’air, estimer chaque trajectoire au centimètre près, et ne surtout jamais ralentir, encore moins stopper net. Une fois à l’intérieur, toute vigilance maintenue, c’est parti pour un long moment de souffrance visuelle et sensitive. J’ai beau chercher quelques exceptions, les gens dégagent une sorte de mocheté uniforme, vestimentaire, faciale, capillaire, comportementale, ça en devient fascinant à ce point. Au mieux ils possèdent un certain capital plastique atténuant leur manque criant de singularité, au pire ils sont franchement disgracieux et d’un abord vulgaire. Pour couronner le tableau, une personne sur deux mange en déambulant, gras ou sucré bien entendu. L’autre main encore libre, présumée propre, tenant leur smartphone le plus souvent. Et si j’étudie l’ensemble architectural pour mettre le sociologue en veilleuse, ça me désole encore plus. Rien que du futuriste clinquant, à grand renfort d’enseignes flashy, de panneaux vidéos toujours plus incitatifs. Au vingtième siècle on aurait dit que c’était orwellien, maintenant c’est juste normal. Et de toute façon comment voudrais-tu lire 1984 ou Le Capital sur un i-phone, les doigts empêtrés autour d’un beignet nutella ?

Mais ne va pas t’imaginer que c’est juste le fruit d’une domination économique et culturelle, exercée par une super-classe de jeunes actifs citadins. Des pauvres et déclassés, des chômeurs, il y en a une bonne portion également, ce sont eux qui s’attardent le plus d’ailleurs. En famille c’est encore plus flagrant, ils y passent une après-midi entière. Sans oublier les cotoreps en fauteuil roulant, tu sens que c’est le rallye du super-marché pour eux. Et je ne devrais pas penser un truc pareil, mais parfois tu te demandes si ce n’est pas leur revanche sur les valides que de bloquer tout le passage dans un rayon, de te cogner au passage, et de faire dix fois le tour complet du magasin…

Bon je m’égare peut-être, mais à force de ruminer ce genre de réflexions tout bas, il faut bien que j’extériorise. Un autre espace d’étude anthropologique à proximité, c’est le métro station gare. Puisque je sens que tu ne viendras jamais me rendre visite, imagine-toi ce lieu comme une zone de non-bienveillance extrême, encore au-delà des clichés urbains sur l’homme stressé-pressé. Tu peux littéralement te faire couper en deux si tu ne devances pas le flot de voyageurs en sortie de tram, ou en remontée d’une bouche de métro. Et là il ne s’agit pas d’une foule de consommateurs galvanisés, celle-ci pue l’angoisse et le mal-être au premier contact. Elle pue le « chacun pour soi » au-delà du seuil de tolérance olfactive. Chaque fois que je dois prendre le métro, je me sens gagné par une humeur agressive, je perds toute velléité fantaisiste ou humoristique, toute curiosité pour autrui ; bref je me conditionne d’avance à paraître un usager lambda : ni oppresseur, ni victime. Ni proie, ni cible.

L’autre jour je me suis imaginé un scénario-catastrophe, comme un attentat par exemple, un sac oublié dans le hall, une bombe à l’intérieur… Le chaos juste après la déflagration, l’effroi et l’urgence, où comment un lieu dépourvu d’âme se mue en territoire d’affects soudain hystérisés. Je l’imagine, mais bute à chaque fois sur ma propre défiance ; elle m’empêche d’envisager autre chose que le pire des comportements humains. Une meute de souris bipèdes en panique, grouillant dans tous les sens. Des corps piétinés, des victimes laissées pour compte, l’instinct de compétition de survie qui s’enclenche, sans portée métaphorique cette fois. Et puis ceux qui oseraient filmer le carnage avec leur smartphone, comme s’ils tenaient le buzz viral du jour, prévalant sur toute autre considération. Si un flot entier de passants est capable de fermer les yeux sur l’agression d’une femme en plein après-midi, ils peuvent aussi bien youtuber des cadavres dans une bouche de métro…

Tu vois c’est le genre de projection fataliste qui me fait admettre que j’ai sans doute perdu foi en l’humanité. Pas en tout individu non, mais dans le genre humain certainement. Quand tu n’imagines plus personne te venir en aide après un accident ou une grave explosion, c’est qu’un truc s’est brisé dans le rapport à autrui. Et à moins d’avoir la fibre du bon samaritain chevillée aux premiers secours, cela signifie que soi-même on n’envisage plus la réciprocité d’assistance. Au fond c’est pire que la misanthropie. Le misanthrope, ça n’est jamais qu’un humaniste frustré, un altruiste déçu. La tendance est encore réversible. Au moins ça veut dire qu’on n’est pas indifférent au sort des hommes, juste fâché de leur comportement. Mais perdre la moindre empathie, perdre le réflexe de bienveillance… Je crois que je préfèrerais encore tout plaquer du jour au lendemain plutôt qu’en arriver là.

Peut-être qu’il faut justement un déclencheur dramatique pour réveiller un sursaut de conscience collective au sein d’une foule abrutie d’insensibilité journalière. Et peut-être que je devrais t’épargner ce genre de réflexions également. Ce n’est pas fait pour rassurer les proches en général…
Derrière toute cette diatribe vois-tu, mon message est surtout de te donner raison à postériori. Tu as fait tes choix, tes compromis, et depuis tu les assumes. Je ne suggère pas que c’est forcément la belle vie au grand air juste par opposition, bien sûr. Enfin tu me diras ton sentiment j’espère ; je suis très curieux de te lire en retour, sur ta propre étude géo-sociologique des environs… Ne lésine pas sur les adjectifs relatifs au bien-être, à la beauté de l’environnement. Inutile de m’épargner le recto de la carte postale. Tu auras beau me narguer, me tenter, je sais que la principale raison qui me fait rester dans une grande ville, c’est le boulot et un certain niveau de vie. A part essayer de rénover quelques vieilles bâtisses en gîtes de France, je ne vois pas trop qui embaucherait un architecte d’intérieur par chez toi…

Allez, prends soin de tes quatre chiens et de ton conseiller pôle emploi. Je t’embrasse bel enfoiré, tu me manques.

Essaie une autre ville, mais les bleus restent les mêmes.

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(Jackson C. Franck – suggestion de bande-son pour une lecture en musique DJ Shadow – « What does your soul look like (part 2) » )

L’instinct enfoui du chasseur-cueilleur sans doute. Quelle autre raison de sacrifier une fin de sommeil dominical juste pour ramener une paire de croissants ; d’autant qu’ils devront quitter le logement pour 10h30, petit-déjeuner n’est donc pas la priorité absolue. Il dévale pourtant les quatre étages d’escalier, puis débloque la porte d’entrée d’immeuble, avec l’air peu vaillant de celui qui redoute par avance une météo capricieuse. Elle l’est. Aube à peine levée, grisaille et crachin. Le même hyper-centre arpenté la veille par grande affluence du samedi après-midi évoque à présent un film de zombies ; avec ses rues complètement désertes, son bitume sale et humide en attente de karcher-propreté. Pas le moindre commerce ouvert, et aucune boulangerie dans un horizon proche. La grande métropole se serait-elle muée en moyenne ville de province, rien qu’en l’espace d’une nuit ? Il poursuit malgré tout, quitte à errer comme un noceur en peine et perdre encore quelques précieuses minutes, autant ne pas revenir bredouille. Là, après l’église, sur cette place où ils s’étaient arrêtés pour un café le premier jour, on doit forcément trouver une boulangerie ouverte… Toujours pas, hélas. Et il faudra un pâtissier-chocolatier de luxe 400 mètres plus loin pour enfin dénicher la viennoiserie souhaitée. Un euro le croissant, autant de ne pas en gâcher une miette.

En repassant le long des Galeries Lafayette, il remarque cette fois l’alignement des sacs de couchage, encore inanimés. Sauf un plus à droite, qui s’ébroue puis se redresse peu à peu, et duquel le tronc d’un jeune SDF ressort à présent, hébété mais l’air presque désinvolte, sans masque de détresse chevillé aux cernes. Il le regarde s’approcher d’un pas maladroit, les jambes toujours arnachées dans sa litière bleue marine, qu’il piétine allègrement contre la dalle poisseuse tout en venant à sa rencontre. S’il s’agit d’une attaque de zombies visant à dénoncer l’opulence des mieux-lotis à 1 euro le croissant, elle reste d’une férocité largement contenue. Le sans-abris réclame juste une cigarette en réalité, et en essuie le refus avec aussi peu de surprise que la retombée du crachin matinal sur sa terne figure. Puis l’homme-sac reprend sa déambulation jusqu’au prochain passant, quarante mètres au-delà. Avoir l’instinct du chasseur-cueilleur n’empêche pas de traîner au lit un dimanche matin, du moment que les draps vous collent aux basques.

Il y repense un peu plus tard, sur le trajet qui les mène du centre-ville au point de rendez-vous d’un covoiturage retour, après ce week-end échappatoire à deux. Une chanson de Jackson C. Frank lui reste en tête depuis le réveil, et pendant un court instant il a d’abord cru voir le fantôme du songwriter maudit émerger de ce sac de couchage. Mais pas en jeune new-yorkais débarquant à Londres pour intégrer la scène folk du milieu des sixties, et y rencontrer Paul Simon, Art Garfunkel, entre autres. Non, plutôt le chanteur déchu en fin de vie, quasi clochard, retrouvé par un jeune fan désireux de l’aider, lequel décrira une sorte de semi elephant-man rongé par un grave dérèglement thyroïdien, tentant pathétiquement de lui ré-interpréter son morceau phare : « Blues run the game« .

« Catch a boat to England, baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same »

Attraper un train ou un covoiturage, peut-être même un easy-jet. Fuir l’hiver d’une grande métropole française pour les particules fines d’une autre, se donner l’illusion d’un bref dépaysement, quand pour autant « les bleus restent les mêmes », où que l’on aille. Il ne s’imaginait pas vraiment en touriste aux aguets de toute façon, prêt à s’émerveiller du moindre attrait local susceptible de marquer une différence. Ailleurs, on vient surtout chercher une autre vision de soi-même, ou de la personne qui nous accompagne, une extériorité nouvelle projeté sur chacun. Et maintenant que tous deux longent la ligne de tramway vers les quartiers sud, dans un urbanisme des plus monotones, leur sentiment est d’autant plus clair : le meilleur point de vue du week-end c’était l’autre, pas la ville. Ni le paysage autoroutier qui se livrera ensuite à leur regard entre deux somnolences, entre deux aires de repos. Que ce pays semble moche et austère, un dimanche de janvier à l’arrière d’une Opel, battue d’un air pestilentiel tout au long des sept-huit heures de route. Comment peut-on vouloir le visiter à ce point des quatre coins du monde ? Cela reste parfois difficile à admettre pour un simple natif hexagonal.

Au moins le conducteur du covoiturage est particulièrement discret, uniquement concentré sur la route, sans recours à un balayage radio intempestif. Ce qui laisse tout loisir de ruminer Blues run the game sans fâcheuse interférence harmonique. Désormais coincé passivement sur une banquette arrière, notre chasseur-penseur continue de s’interroger : y-a t-il une prédisposition naturelle à une certaine mélancolie folk, lorsqu’on a connu pareil traumatisme d’enfance que celui de Jackson C. Frank ? Grièvement brûlé à onze ans lors d’une explosion survenue dans son école (qui tua quinze de ses camarades), on lui avait glissé sa première guitare dans les mains pour l’occuper pendant sa longue rééducation. Un déterminisme forcé en quelque sorte, ou largement encouragé. Et l’ironie veut que ce même accident lui permettra ensuite de voyager puis s’installer à Londres, après le versement tardif d’une pension de dédommagement très conséquente.
C’est simplement qu’aucun voyage ne s’entreprend par hasard, même un week-end de dernière minute, assez anecdotique à priori. Lui cherche à se retrouver, elle cherche plutôt à se découvrir. Ou l’inverse d’ailleurs, peu importe. Il s’agit bien d’une croisée des chemins, du vécu, d’une ligne d’existence propre à chacun, et dont la convergence temporaire ne doit rien au hasard cosmique. Changez ne serait-ce que deux ou trois détails d’une rencontre sentimentale, et la correspondance ne tient plus. La saison, le mois, le lieu, l’âge respectif, la dernière histoire en date ; tout compte dans une alchimie aussi subtile. Elle peut survivre à une météo précaire, une destination de week-end hasardeuse, un mauvais choix de restaurant, de bar, ou de play-list pré-coïtale. Elle ne survit pas à l’erreur de casting. Si les « bleus » dirigent la manœuvre, inutile de leur résister: eux seuls vous diront qui rencontrer, qui aimer, qui oublier, qui regretter… Jackson avait perdu sa petite amie de collège de l’époque dans l’incendie en question ; plus tard il perdra son fils atteint d’une mucoviscidose. Il perdra aussi toute sa notoriété naissante, sa voix, son art, le peu d’argent et de dignité qu’il lui restait. Mais tout le monde n’est pas aussi maudit que Jackson C. Frank. Il faut déjà se lever tôt pour rivaliser de pathos avec sa biographie. Plus tôt qu’un dimanche à l’aube, que l’on chasse le croissant ou mendie juste une cigarette…

Après la dernière pause sur une aire d’autoroute, ils reprennent place à l’arrière de la voiture, et sa main vient retrouver la sienne au milieu, avec plus d’insistance peut-être, comme si le flot de ses pensées autour d’un folk-singer culte l’avait rappelé à l’essentiel, juste à portée d’étreinte. Elle bloque et repose sa paume contre la sienne, esquisse de petits va-et-vient protecteurs, puis se fige à nouveau, avant de reprendre le fil de sa caresse, inlassablement. Il tient sa ligne d’épaules inclinée vers elle, comme pour mieux signifier son épanchement, et par intervalles réguliers pose le regard en sa direction, la surplombant de quelques centimètres. Elle sent bien quand il la regarde, et il le sait. Il n’a pas besoin qu’elle relève les yeux vers lui. Le point de vue lui suffit. Toute autre affirmation de tendresse serait redondante ou indiscrète, eu égard aux deux autres personnes à bord.
Dans une heure ils redeviendront les citadins qu’ils avaient laissés aux portes de la ville, deux jours plus tôt. Lui, barman noctambule, enchainant directement avec son service du dimanche soir, malgré la fatigue du voyage. Elle, psychologue auprès d’une association d’aide aux chômeurs. Pris tous deux dans cette temporalité incertaine qui caractérise le début d’une relation, quand il est encore trop tôt pour se projeter en « nous », et déjà trop tard pour se limiter au « je ». Un jour il faudra sans doute partir pour de bon. Raison professionnelle oblige, ou besoin d’un nouveau démarrage. Chacun y pense, sans oser l’évoquer ouvertement, cela pourrait jeter une ombre. Essayer une autre ville, un autre pays peut-être, mais se rappeler la sentence un rien sinistre de mister Frank : « partout où je me suis rendu, les bleus suivent la piste ». Reste à savoir si l’on préfère y marcher seul ou à deux.

« Try another city, baby
Another town
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues come following down »

Quatre membres, cinq sens, et l’être aimé.

Italian-Renaissance
(Suggestion pour une lecture en musique : Lubomyr MelnykBeyond romance)

Faut-il une vie entière à l’homme pour accepter enfin sa déchéance ? Admettre qu’il n’avait pas meilleur espoir d’y échapper trente ou cinquante ans plus tôt… Que ses prétendues erreurs n’ont en rien modifié sa trajectoire, ni courbée, ni accélérée. La chute tient dans l’acte même de naissance, invariable, inarrêtable. Seul notre déni d’une fin si proche nous rend l’évidence funeste. Car après tout, chuter n’est qu’une forme d’ascension inverse, et il y a mille heureuses manières de ricocher au sein du précipice. D’ailleurs comment supporter mieux qu’en retombant le poids de notre condition humaine ? A d’autres générations peut-être, la fin des vies de souffrances, des cancers et maladies chroniques, d’une mortalité immuable. A d’autres hommes encore, les chimères de hyper-puissance, d’un contrôle optimum de sa bio-mécanique. Pour les malencontreux natifs d’une ère pré-transhumaniste, il ne reste plus qu’à retrouver la joie du sacrifice. Célébrer en soi le bâtisseur de cathédrale, reconnaître le pyromane qui lui succède la nuit tombée. Être vie et mort, jusqu’au point d’harmonie. Toujours occupé à naître et mourir, jamais l’un sans l’autre.

C’est apparu au réveil, ce matin. Au bout de quelques pas, sorti du lit, je sens une faiblesse inédite à la jambe gauche, autour du genou plus précisément. Hier j’avais seulement une petite contracture, j’ignore comment les choses ont empiré si vite en une nuit. En tout cas ça ne passe pas, même après quelques étirements. J’accuse le coup, mais les contingences du lever font qu’on s’adapte vite à un léger handicap. Alors je m’efforce de garder une démarche naturelle, malgré l’envie de boiter comme si un plâtre m’enveloppait la cuisse. Puis vers 13h, une autre douleur se manifeste, cette fois à l’épaule droite. J’en avais deviné les prémisses en revenant des courses, avec un sac bien lesté tenu d’une seule main, tandis que je m’efforçais d’articuler ma jambe gauche sans foulée brusque. De l’omoplate jusqu’à l’avant-bras, les picotements s’enchaînent avec une intensité constante. Bien que toujours libre de mes mouvements, la gêne occasionnée reste sérieuse, surtout que c’est mon bras fort, le plus sollicité.

Confronté à une peine physique aliénante mais supportable, l’être humain possède le choix du fatalisme, du stoïcisme, de la sublimation, ou de la victimisation. Elle peut changer un contemplatif en hyper-nerveux, convertir un athée aux écritures saintes, ou conforter n’importe quel délire de persécution. A moins d’entretenir sa neutralité d’humeur à coup de pilules codéinées, l’adversité d’un désagrément corporel nous enjoint à l’introspection métaphysique. Pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi pas hier ou demain, pourquoi là et pas ailleurs… ? Et la liste des « comment faire ? » s’étire à mesure que grandit la prise de conscience.
Tandis que mon raisonnement traumatique se développe, j’essaie de garder mes nerfs à froid, tout en assurant quelques tâches du quotidien, avec prudence et abnégation. C’est en changeant de bras pour saisir un verre sur une étagère que le premier tremblement intervient alors. Mon pouce gauche se débat, comme mû par une impulsion électrique irrégulière. Je tends à nouveau la main au dessus ma tête, encore plus fébrile, désormais la paresthésie gagne aussi bien l’index et l’annulaire. Et même bras ballant le phénomène persiste, par petits soubresauts successifs, survenant depuis la phalange inférieure ou l’extrémité du doigt.

Passent alors quelques minutes d’angoisse pure, rehaussée d’un désarroi profond. Aucune douleur supplémentaire pourtant, mais c’est encore plus effrayant de voir ses doigts remuer tout seul. Précipitamment je manipule quelques objets, pour rassurer mes fonctions motrices, et vois que rien ne m’est empêché, rien ne m’est impossible : je ne suis même pas blessé, encore moins handicapé… C’est comme si tout aujourd’hui concordait à m’affaiblir sans m’abattre. J’imagine un violent retour de karma perpétré par un chaman vaudou, et de petites aiguilles plantées une à une, juste à la surface d’une poupée qu’on voudrait maintenir en souffrance, mais intacte, le plus longtemps possible.
Heureusement j’ai peu d’impératifs à honorer cet après-midi, et pour ainsi dire personne à voir. Je reste alors assis à écrire une heure, histoire de freiner le moindre élan élan psychotique. Rien de plus sain qu’aligner des mots dans le bon ordre pour se réconforter l’intellect, reconsolider sa raison. Puis j’essaie d’envisager ma soirée, où me rendre et dans quel but, qui croiser ou éviter de croiser. Le simple fait de me projeter quelques heures plus tard doit suffire à conjurer le sort, s’il en est un. Et pour alimenter encore ma résistance mentale, j’use de mes mantras habituels, martelés en pensée comme on invoque une providence céleste. « Tout n’est que perception : ignore le trouble, ignore tes nerfs… »

Puis j’abandonne l’écran de mon traitement de texte un court instant, afin de me resservir un café. Les mains resserrées autour du mug, je laisse alors mes yeux partir dans le vague, tout en me répétant ce même mantra. « Tout n’est que perc…« . Soudain quelque chose m’interpelle dans ma vision, mais je me rassoie au bureau sans bien réaliser tout de suite. Une fois le regard à nouveau posé vers l’écran, un quatrième symptôme se précise, ni nerveux ni musculaire celui-là, sensoriel à présent. Tout est devenu flou, je ne distingue plus le texte affiché. Il y a encore cinq minutes ma lecture était parfaitement normale ; plus aucune netteté à présent. Quelle substance a bien pu m’atterrir dans les yeux, par quel mouvement de paupières inédit me suis-je altéré la vision ?

Je m’y accoutume une fois de plus néanmoins. Loin de mon idée première d’appeler directement les urgences, désormais il s’agit de trouver la réponse en moi-même. Qu’est-ce qui peut déclencher autant de signaux alarmants à la suite ; un cerveau humain a-t-il ce pouvoir de somatisation, ou suis-je victime d’une syndrome neurologique foudroyant ?
Tant bien que mal j’enchaine mes travaux domestiques, avec mobilité et visibilité réduite. Prendre une poêle, y craquer deux œufs, disposer quelques miettes de jambon, manger avec le gosier serré en grimaçant à chaque contrecoup gastrique. Puis avaler un litre d’eau, comme afin de purger les traces d’un mauvais empoisonnement. Dans le miroir de la salle de bain, j’essaie de me convaincre d’une légère amélioration, le flou n’est peut-être que provisoire. Et d’ici quelques heures j’aurai recouvert une vue normale. L’espoir n’est qu’une manifestation de peur, j’en suis conscient. Souhaiter lorsqu’on ne peut plus croire, revient à co-signer sa propre impuissance. Mais cela repousse un temps la morsure du fatalisme.

Sortir, je n’ai plus que ça à faire. Il est pratiquement vingt heures, personne n’est au courant, personne ne m’a même contacté aujourd’hui. Je m’apprête avec la lenteur d’un vieillard en partance pour la journée : manteau, écharpe, mitaines… Au moins sur la main gauche, ça atténue la sensation de tremblement, et pose un voile symbolique sur le handicap ressenti. Comme ma blessure au genou va en empirant, j’aborde la première marche dans le couloir avec appréhension. Le réflexe de partir en trombe me sied d’habitude, cette fois j’esquisse un pas feutré. Mon boitillement reste encore minime toutefois, et quel qu’en soit la cause, il m’enjoint à garder une forme de modestie victimaire : je ne suis ni alité, ni cloué au sol. Quant aux membres supérieurs, malgré une allure de pantin désaxé, il s’agit seulement de répartir au mieux chaque mouvement ; motricité fine avec la main droite, et appui de force sur le bras gauche pour ménager l’autre épaule, toujours endolorie. Enfin dehors, je mesure cependant l’ampleur du bouleversement sensitif. Rien qu’au premier coin de rue, le vent me détaille avec plus de vigueur, pointant un manque flagrant de résistance et d’équilibre. Quant aux premières silhouettes croisées, elles me passent comme un fantôme, et je nous sens tous plus anonymes que jamais, par une soirée hivernale ô combien terne, figée. Au fond ma perte de contraste oculaire n’a que peu d’incidence, y voir clair serait un luxe inutile dans cette demi-pénombre.

Un autre symptôme attire en revanche mon attention, après 500 mètres parcouru : mes tympans, je sens qu’ils se bouchent peu à peu. Sans douleur ni cause atmosphérique soudaine, mais comme si on les emplissait de coton. Deux voitures m’arrivent en face à moins de trente mètres, et je les entends beaucoup plus éloignées. Le phénomène perdure ensuite, tout est comme amorti dans ma perception sonore. Je dois me méfier de mes propres sens, le quartier gare a beau être calme ce soir, de ma faculté à compenser l’incompréhensible dépend aussi mon intégrité physique.

Surtout la ville me paraît plus dominante que jamais dans ce brouillage sensoriel. Maintenant j’en suis convaincu : c’est elle le marionnettiste, l’empoisonneur, ou l’hypnotiseur, s’il peut encore s’agir d’une hallucination. Elle, qui déroule ces hectomètres de pavé mal ajusté, pour mieux entortiller les jambes du citadin. Tant de marches nocturnes sur une chaussée poisseuse, trop souvent détrempée. Et le talon qui heurte la pierre, d’abord avec frénésie, celle d’un pionnier candide mais résolu. Bientôt la frénésie tourne à l’empressement pathologique, d’un homme conscient du moindre écueil potentiel _ car la nuit en foisonne ; pour virer finalement à l’instinct de survie sociale, pur et simple. On n’imagine pas le nombre de « sans grade » prêts à s’éreinter le squelette jusqu’au premier bar de prédilection, à se pétrir d’arthrose pour regagner un bref moment d’humanité. Tout plutôt que rester seul chez soi, même à l’abri des façades ouvrières oppressantes, à l’abri des heurts anthropologiques quotidiens, sur ces fins trottoirs où le manque d’espace vital attise la pression du fort sur le faible, dans ces quartiers à la population trop dense pour en émanciper l’individu. Le gris cerné au visage, des cervicales lassées de porter une si mauvaise mine, l’échine courbée sous le poids des grandes métropoles. Comme des millions d’autres avant eux, natifs ou pionniers. Certains préservés de mal vieillir de par leur rang citadin, d’autres condamnés à subir un physique déjà trop abîmé pour freiner leur résignation mentale. Leur aveu d’échec à n’avoir su partir avant d’en perdre le courage.
Sa main invisible n’épargne personne. Vous pouvez toujours regretter la caresse des premiers jours, la cité continue de façonner les corps et leur dégénérescences, les esprits et leurs névroses. Jusqu’aux prochains, jusqu’à la génération suivante. Comme le quartier latin façonne son élite, le quartier bohème ses désœuvrés, le quartier chaud ses délinquants, et les rues de la soif leur « viande » à zinc.

Ainsi opère ce Frankenstein de brique rousse, à malaxer, concasser, écarteler membres et tissus corporels sur de pathétiques cobayes, trop anxieux de devenir quelqu’un au plus vite. A brûler des cornées, perforer des tympans, creuser la calvitie des hommes, dessécher l’épiderme féminin. Devenir quelque chose, voilà un objectif raisonnable. Bien plus immédiat surtout. Il suffit de plier à son exigence déterministe. Inutile de lui cracher au pavé, d’aller couvrir d’urine ses murs, nuit après nuit, dans l’attente que tombe un coup de baguette scénaristique, mauvais sort ou bénédiction. Il n’y a pas d’élu, aucun poste vacant à pourvoir. Peu importe qui jouera les nouveaux cadors, campera le pestiféré, l’écrivain dandy, ou le pilier de comptoir endormi contre sa bière… Au mieux vous devenez une de ses créatures, au pire vous disparaissez, ou existez à peine. Et ce n’est pas un énième écorché vif qui émouvra une terre à peine ébranlée par les bombardements du 20ème siècle.

Alors ai-je atteint le seuil du verdict à mon tour ? Prêt à confondre ma destinée urbaine avec celle de centaines d’autres, n’ayant pas plus démérité que moi sans doute dans leur quête de survivance. Il n’y a pas d’élu, soit. Mais je visais l’exception, non la nomination. Rien qu’une parcelle d’identité propre, de liberté d’être et agir sans avoir ses sales pattes toujours posées sur moi, m’intimant à la débauche ou au salariat contraint, à la médiocrité par défaut ou bien à l’ambition clinquante. Dieu vomit les tièdes, le centre-ville les balaie. Athlète ou clochard, coke-redbull ou pétard-leffe, il faut choisir son camp, sinon migrer en périphérie. Et aux excentriques le malheur de ne jamais tomber au bon endroit, la bonne saison, ne n’avoir tort ou mauvais goût avec personne, et même pas raison tout seul. Que leur anticonformisme les emporte.

En l’occurrence j’ai choisi d’éviter un bar trop en vue, celui-là situé dans un quartier plutôt résidentiel, auquel ma mémoire rattache peu de souvenirs. Quand étais-je venu pour la dernière fois d’ailleurs ? Je m’y revois nettement plus valide en tout cas. Mais la moindre comparaison mémorielle sera en ma défaveur physiquement ; à l’exception d’une bonne grippe, quelques sévères gueules de bois, j’ai toujours été en meilleure forme que présentement. Un sentiment bientôt renforcé à l’apparition d’une nouvelle contracture, au deuxième genou cette fois, sur la partie antérieure. A force de compenser la faiblesse du premier sans doute… Il me reste à remonter la rue du Temple jusqu’au troquet à l’angle, et je ne tiendrai pas cent mètres de plus. Quelque chose doit se produire, un signe, une rémission, ou une diversion humaine simplement. Quelque chose doit m’arriver.

La façon d’entrer dans un bar n’est jamais anodine : on s’observe déambuler à travers le regard extérieur, on sait instantanément de quoi on a l’air, même si les gens autour se contrefichent le plus souvent de vous en réalité. Franchir cette porte mal huilée trahit mon déséquilibre, prendre place au comptoir attise ma gaucherie, porter ce verre à mes lèvres accentue ma fébrilité gestuelle, comme elle caractérise l’alcoolique repenti que je ne suis aucunement.
A la fin du deuxième whisky, malgré un discernement d’autant moins fiable, je me rends pourtant à l’évidence : personne n’a rien remarqué autour. Même parmi les vagues connaissances identifiées. On note juste un type seul et austère. On pointe ma mélancolie sûrement, mais il est des signes plus distinctifs par ici. Personne ne respire à travers ce corps, ne perçoit à travers mes sens ; traîner une jambe de bois ou un chien d’aveugle serait autrement plus explicite. Et même si une bonne âme venait entamer le dialogue, ce ne serait qu’un répit, un de plus. Il est trop tard pour espérer le déclic salvateur, au fond je me sentirais presque insulté des dieux s’il suffisait d’une pilule miracle, ou de lever un mauvais sort. S’il suffisait d’une belle image figée à la fin du film, pour qu’on ne voit jamais les héros tomber en décrépitude, se disputer la garde de leurs enfants tout aussi mortels et putrescibles qu’eux… Ma perception du moment n’est pas moins « véritable » que celle du week-end dernier, où je finissais la soirée en dansant accroupi sur un bout de comptoir ; juste parce que c’était libérateur, que personne n’y voyait d’objection… Pas moins réelle que mon état dans une semaine, totalement rassurant peut-être, à me demander comment j’avais pu déclencher autant de mal-être en une journée… Tout est vrai, tout est réel, c’est même à cela qu’on distingue l’étoffe du vivant. D’autres préfèrent sans doute se projeter dans du Shakespeare ou dans Matrix, c’est une vision recevable ; moi j’imagine plutôt un jeu de dupes où l’homme garderait encore prise _ charnelle et sensorielle, sur son propre destin. Un plantage de décor qui le déresponsabilise moins. Tout est vrai, tout est réel… Et tout dépend ce qu’on en fait justement.

Ce whisky n’apporte rien. J’en ai déjà trop pris, ou pas encore assez. Un thé n’empêchera pas mon raisonnement d’aboutir à son terme, ni les mots de s’entrechoquer sur ma feuille de zinc. C’est même le premier pas vers l’acceptation d’un nouveau retour solitaire, sans détour aux urgences, sans coup de fil alarmiste, sans pulsion morbide… Surtout sans espoir. Il n’y a plus d’espoir, plus de rêve, plus de souhait. Pas plus de solution qu’il n’y avait de problème. Ni paradis, ni terre promise. Ni lendemain meilleur. Il faut se complaire dans un hier sinistre pour vouloir un lendemain meilleur. Il faut avoir été mal pour aller mieux. Avoir chuté pour s’en relever. Et le cycle pervers n’en finit plus de rebondir… La dépression n’est qu’un ressors binaire sans fin. Plus d’espoir, plus de rêve, que du réel. Mais tant mieux au fond. Car j’aime la réalité, pour ce qu’elle laisse d’entreprise à l’homme sans lui promettre davantage que la somme de ses contradictions, que le fruit de sa propre folie jubilatoire. Marionnette, si tu ne peux rien faire pour le moment dans lequel tu vis, n’espère pas en être capable demain ou après-demain… Il faut réussir à exister en chaque journée, même la plus défavorable. Cesser de viser le jour parfait, mais le vivre simplement. Aussi réel que la pire des douleurs, aussi exaltant qu’éphémère.

Cette nuit je n’ai pu sauver que ma raison. Mais je continuerai à lutter pour atteindre l’évidence, auquel d’autres substituent l’idée du bonheur : quatre membres, cinq sens, et l’être aimé… Et que l’esprit coule de source. Il n’y a pas d’autre idéal qui tienne, qui ait perduré si longtemps. Il n’y a peut-être rien à comprendre au-delà d’ailleurs. C’est une tristesse ou un soulagement. A chacun de choisir.