La nuit n’a pas de mémoire, mais certaines s’en souviennent encore…

La-noche-del-cazador-Gish
(suggestion pour une lecture en musique : Set fire to flames – « Steal compass / Drive north / Disappear »)

(1er étage d’un café en vieille ville, 23h30)
_ On ne s’est pas déjà croisés quelque part ?
_ Ah, peut-être…
_ Sûrement en soirée par ici. Ou alors à un concert… En tout cas je suis certain de t’avoir déjà vue.
_ On me confond souvent, mais c’est possible…
_ Je t’offre un verre ?
_ Juste pour une vague ressemblance ? C’est trop généreux, merci, mais j’allais justement partir.
_ Alors une autre fois j’espère, je suis vraiment sûr que ce n’était pas un sosie…

(Elle marque un temps d’hésitation, et au lieu de se diriger vers la cage d’escalier, reprends le fil de l’échange)

_ Tu réalises que dans une ville comme ça, on n’arrête pas de croiser, de se frôler, tout le temps… Ça grouille de partout, avoir une impression familière sur une personne ne veut rien dire. Les bars créent uniquement de la convivialité, pour des liens plus solides il faut en sortir à un moment…
_ Oh, je parlais juste de boire un verre, rien de trop sérieux. Désolé de t’avoir importunée…
_ Aucune raison de l’être. Mais je comprendrais mieux que tu me proposes un verre parce que je te plais, simplement. Pas pour une intuition de « déjà-vu ». Autrement oui, si ça se trouve on a déjà bu ce verre un autre soir, exactement dans le même café. Ensuite on a peut-être fini en boite, et même couché ensemble pourquoi pas. Je te le répète, je ne suis pas un modèle unique, on me confond souvent…
_ Non, j’ai déjà connu quelques black-outs en soirée, mais pas à ce point. Quand tu parles de « modèle unique », tu sous-entends qu’on est tous un peu interchangeables, selon notre milieu, notre tranche d’âge, et les bars qu’on fréquentent ?
_ Oui, les personnes comme les époques. Si tu sors presque tous les soirs depuis tes années d’étudiants jusqu’à la trentaine, tu perds le sens de la chronologie, de la hiérarchie des souvenirs, ils finissent tous par se valoir à force. Ce qu’il te reste ce sont des impressions, une humeur générale, et un téléphone plein de 06 d’inconnus… Si ça se trouve tu as déjà le mien dans ton répertoire.

_ Ok, alors jouons le jeu… Comment va, depuis le temps ? (sourire appuyé)
_ On fait aller, merci. Ça fait bizarre de se recroiser, je pensais que tu ne trainais plus trop dans le coin.
_ Les vieilles habitudes qui reviennent… Le décor m’est tellement familier par ici.
_ Dans ce cas, jouons un autre jeu : est-ce que tu te rappelles qui était derrière le comptoir la première fois que tu as passé cette porte ? La première conversation de zinc qui t’ait vraiment remué les tripes ? La première fille que tu aies crevé d’envie de revoir le lendemain ? Ta première fermeture de 3h ? Ta première after rideau baissé ?
_ Non, mais je sais que j’ai vécu tout ce que tu décris, et cela me suffit. Je ne crois pas en une forme de justice par voie de mémoire, ni collective, ni individuelle. Ce qui remonte à la surface est forcément biaisé, incomplet, injuste, voire absurde. Comme les bribes d’images restantes après un rêve, on sait bien qu’on a perdu l’essentiel. Et pourquoi j’ai encore rêvé de mes parents la nuit dernière, alors que je ne pense jamais à eux sur mon temps éveillé ? J’accepte le fait que ma mémoire et mon inconscient ne sont ni justes, ni fiables. Seule l’histoire se doit de l’être. Et elle n’est pas de notre juridiction.
_ Il ne t’arrive jamais de prendre des notes, juste pour ton hygiène mentale, pour te rappeler au moins les grandes lignes : où tu étais, ce qui t’occupais ?
_ Je le faisais un peu au début, j’ai arrêté parce que je ne voyais plus le côté précieux de la chose, puisque je ne relisais jamais rien. A quoi bon graver des archives qu’on ne consulte jamais ?
_ C’est un garde-fou, et ça entretient la mémoire cognitive.
_ Pour le quotidien oui, mais pour les soirées, à quoi bon ? Au bout d’un moment tu te connais suffisamment bien pour savoir comment tu as pu te comporter, même avec un blanc de trois heures sur la nuit précédente. Certains savent même pertinemment à partir de combien de verres ils vont « switcher », et passer en pilotage automatique. Ça ne les empêche pas de recommencer à chaque fois. Puis de se réveiller dans leur propre lit le lendemain, sans s’inquiéter de comment ils ont pu rentrer chez eux, à quelle heure, ou de qui aura pris soin de leur intégrité physique au passage.
_ Bienheureux l’amnésique de soirée, qui ne regrette, ni ressasse jamais rien… si je te suis donc ?
_ Oui. La nuit n’a pas de mémoire, inutile de lui en fabriquer une. On est là pour décharger nos batteries cognitives, pas pour les saturer davantage. Et quand tu y réfléchis, ce n’est pas si grave ; il y a assez d’adultes responsables autour pour prendre en charge le côté purement trivial de la vie nocturne : barmans, restaurateurs, commerçants, flics, pompiers, etc. Ils sont là pour ça. Alors autant leur laisser la réalité, et prendre l’irréel. Chacun son rôle après tout.
_ Ça ne te tracasse jamais quand tu réalises que des gens te font peut-être la gueule pour une parole blessante dont tu n’as même plus idée, aussitôt évanouie ? De ne pas savoir que tu as mis un vent à l’une de tes « ex » la veille, juste au même comptoir ?
_ Je fais confiance à l’indulgence universelle quant aux aléas de ma vie nocturne… De toute vie nocturne. Prends la population d’un bar en photo au cours d’une soirée lambda, et imagine-toi la quantité de non-dit, d’absurde, ou d’hypocrisie que cette image regorge _ si jamais tu pouvais en connaître tous les figurants… Untel tourne le dos à son dernier « coup » d’un samedi soir, ces deux-là étaient super amis autrefois, désormais ils discutent météo… La serveuse tombée enceinte du patron d’en face, trinque un shooter avec lui 3 jours après l’avortement… C’est plein de ramifications relationnelles insoupçonnées, et pas forcément teintées d’amertume, la vision d’ensemble est souvent plus drôle que pathétique.

(Un autre silence laisse filtrer quelques mesures du morceau diffusé en bas au comptoir..)

_ Tu vois, ça c’est un morceau qui parle de mémoire justement. (Hurt de Johnny Cash). Ça s’appelle « douleur », mais ça traite du souvenir, du temps qui passe trop vite, qui balaie ce qu’il y a de plus vif, le plaisir comme la douleur. L’extase de la chair, comme sa mutilation. Et qu’on soit sensible ou non au texte, ça fait au moins comprendre que pour certains _ pas que des artistes, la nuit EST mémoire. C’est le jour qu’on peut oublier aussi vite, surtout dans une grande ville rompue au métro-boulot-routine.
(elle laisse à nouveau s’écouler quelques secondes, toujours sur le même fond musical, avant de poursuivre)
Et ça traite aussi d’indifférence, de déni du vécu (« Try to kill it all away, but I remember everything / Essaie de le tuer instantanément, mais je me souviens de tout »). De l’impression d’étrangeté après avoir été si proches (« You are someone else, I am still right here » / Tu es quelqu’un d’autre, je suis toujours au même endroit »). Exactement ce que tu aurais pu me dire en m’abordant tout à l’heure.
_ C’est vrai, je suis toujours au même endroit, et tu es quelqu’un d’autre… de vaguement familier. Mais je n’ai aucune envie de remplir le rôle du martyr qui devrait porter la mémoire des autres, porter leurs stigmates. Ça, c’est une posture d’écorché romantique qui ne veut surtout rien oublier, tant sa mélancolie et ses regrets le définissent, lui donne chair et sens. Si la mémoire ne sert qu’à ressasser la douleur, alors vive le droit à l’amnésie…
_ Pas que la douleur, non. Mais je ne vois pas comment tu peux connaître le moindre attachement sentimental sans respecter ta propre mémoire, traumatique ou non d’ailleurs. Au mieux tu obtiens la camaraderie, et cette impression de familiarité qui te fait sans doute me confondre avec une autre…
_ Tu associes automatiquement la mémoire au sentiment. Il n’y a pas que l’amour d’un proche qui crée du souvenir, on peut aussi se rappeler de détails quelconques, de petites phrases anecdotiques, d’éléments complètement insignifiants au regard des malheurs du monde. Et tant mieux si ce n’est pas fidèle, bien rangé, bien classé. Comme un bar en fin de service du samedi soir : la mémoire c’est du chaos. Imagine que nos vies durent trois fois plus longtemps, avec un vieillissement proportionnel, donc sensiblement ralenti… Après quelques décennies, tu penses vraiment que tu resterais fidèle à chaque histoire sentimentale ou amicale vécue, sans rien oublier ? Si tu te souviens d’un prénom sur deux, ce sera déjà bien. Moi je suis plutôt physionomiste, à quoi bon retenir un patronyme, ce sont toujours les mêmes qui reviennent…
_ Rappelle-moi ton prénom d’ailleurs ?
_ Je ne crois pas te l’avoir donné.
_ Si, mais tu ne t’en souviens pas.
_ Je vais finir par croire que tu te fiches de moi, et que tu as des dossiers de fin de soirée me concernant. Et toi, qui es-tu à la fin ? Juste un sosie, ou une emmerdeuse de premier ordre ?

(Un nouvel ange passe, et quelques échos du « Come as you are » de Nirvana s’échappe d’en bas à présent… ♫ « As a old memoria… memori-i-i-ya » ♫)

_ Disons que je suis la fille mémoire. Celle qu’on finit par croiser une nuit ou l’autre, lorsqu’on a passé autant d’années à parcourir les bars, oublier autant de prénoms, effacer tellement de visages. Je suis celle qui vient tirer le rideau de scène et l’ouvrir sur un nouvel acte. Sans jamais rien occulter de la pièce en cours, bien au contraire. Je vais te rendre tous tes souvenirs un à un, comme on gifle un gamin qui n’en finit plus de fuguer… Je vais te livrer nu et tremblant à cette nostalgie que tu refuses toujours d’affronter, planqué sous ton armure d’instant présent. Normal que tu t’inquiètes peu du qu’en dira-t-on : tu n’as pas plus d’égard envers l’avenir que de respect pour ton simple vécu… Alors quelqu’un doit réveiller l’homme mort, venir lui redonner souffle. L’aider à libérer sa fierté du poids de sa trop grande désinvolture…
Voilà ce que je suis. Maintenant tu peux me regarder comme si j’étais une cinglée hystérique, ou une comédienne en pleine démonstration, voire te demander si on n’a pas glissé quelque chose dans ta bière ; mais demain tu ne m’auras pas oublié cette fois, je te le promets. Ni le surlendemain, ni dans trois jours, ni dans une semaine, ni dans un mois. Car je m’appelle conscience, celle qui te rattrape tôt ou tard. Alors pour répondre à ta question : oui, on s’est déjà rencontrés auparavant. Et ce mystère levé, je m’en vais donc en te souhaitant une bonne nuit. Rendez-vous d’ici quelques années… Mais s’il te plaît, change de bar d’ici là. Ou même mieux, change de ville, enfin.

 

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