Désamorcer la gonade.

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(suggestion pour une lecture en musique : KraftwerkComputer love)

« Alors, tu te sens émasculé qu’une femme puisse t’apprendre un mot de vocabulaire ? ». Dorian n’en revenait pas qu’on lui sorte une phrase pareille. Comme s’il appartenait à une frange de mâles dominants d’un autre âge, comme si la notion de virilité entrait en ligne de cause. Le mot concerné n’était pas sans rapport avec la question posée d’ailleurs. « Gonade ». Avoir les « gonades » de faire quelque chose, par exemple. Pas besoin d’un éclairage sémantique, on saisit bien le sens. Il lui avait quand même demandé de répéter ; l’occasion de découvrir un nouveau terme après tout. C’était l’erreur qui déclenche l’étincelle : il faut forcément être un homme pour ignorer qu’il existe un nom mâle-femelle désignant tout organe reproducteur… Les testicules n’ont pas le monopole du courage et de son champ lexical en expression française. Soit. Mais de là à provoquer une montée de paranoïa anti-sexiste deux minutes plus tard, sans coup de semonce, c’est qu’il y avait une autre raison manifestement. Le dépit affectif peut-être… ?

C’est pourtant elle, qui n’avait pas confirmé leur rencard prévu quelques semaines plus tôt. Après lui avoir laissé son numéro de portable sans même qu’il propose le sien, et répondu aux premiers sms, elle n’avait plus donné suite simplement. Une moitié de « lapin » en quelque sorte. Vite encaissé par Dorian, lequel n’y projetait pas un immense espoir à vrai dire. Alors en la voyant traverser la rue depuis la terrasse d’en face pour venir l’accoster au comptoir, il s’était juste amusé d’une situation cocasse et plutôt inoffensive à priori. Les retrouvailles fortuites d’un soir, c’est toujours plus parlant qu’un échange de textos évasif.

Moins de dix minutes allaient pourtant suffire à toucher le point « guerre des sexes » d’une conversation homme-femme. Whisky et bière n’y étant sans doute pas étrangers. Il faut dire que l’air du temps soufflait alors un vent de libération inédit dans la parole féminine, entraînant une vaste dénonciation des comportements de harcèlement sexuel. Le moindre mot de travers sur les questions de parité, la moindre vexation machiste présumée, pouvait soulever une armée de femens au beau milieu d’une discussion. Ou ce genre d’insinuation parfaitement gratuite que Dorian venait d’essuyer… Mais pourquoi un homme se vexerait-il qu’une femme lui apprenne un mot ? Et d’abord en quoi la désinence du genre respectif des deux interlocuteurs est-elle primordiale dans ce contexte ? C’est juste un rapport lexical, pas sexuel. Pour autant qu’il s’en souvienne, quand sa maîtresse de CE1 entamait une leçon de vocabulaire, elle ne lui jetait pas un regard castrateur, façon amazone despotique. En y réfléchissant bien d’ailleurs, il avait sans doute appris davantage le français par les femmes que par des hommes durant toute sa scolarité.
Enfin peu importe, c’était juste une parole agressive de plus dans une époque déjà trop belliqueuse, or celle-ci avait le don de l’exaspérer jusqu’au seuil de la colère. Il savait dégriser rapidement dans ces cas-là, et se fendre d’une répartie impitoyable si besoin. Ce qui renvoyait l’image contraire d’un homme féministe ou apaisé malheureusement… La condescendance est une riposte qui ne fait que renforcer l’adversaire, surtout émise par un mâle présumé dominateur envers une dame seule au comptoir. Peu de chances qu’ils rediscutent une troisième fois à l’avenir, il faudrait savoir mettre ses gonades de côté au préalable.

En y repensant le lendemain, Dorian s’était rappelé leur point de rencontre initial dans un autre bar, peu avant la fermeture. Clairement c’est elle qui le draguait, et il se sentait d’humeur à laisser faire. Pour un homme, il est plutôt décomplexant de voir les normes de séduction enfin inversées. L’actualité donnait le sentiment que rien n’avait tellement bougé en matière de flirt dans ce pays : les garçons sollicitent, les filles acceptent ou non. Un verre, un rencard, un ciné, un baiser, un rapport consentant… Et « non » signifie vraiment non. D’où un tel combat porté à l’échelle mondiale, contre tout abus de pouvoir sexiste ou harcèlement du quotidien trop souvent banalisé. Mais heureusement qu’un pan de l’émancipation des femmes tient aussi au rééquilibrage des rôles de séduction. Et il incombe aux hommes d’accepter la confrontation à un désir féminin librement exprimé, pas juste fantasmé, idéalisé, minoré, ou proprement nié.

« Lick my legs, I’m on fire / Lick my legs of desire ». Maintenant ça lui revenait à l’esprit… ils avaient surtout parlé musique, et notamment d’une certaine PJ Harvey. Elle lui avait demandé son morceau préféré de tous les temps _ question vaine, comment choisir un seul titre parmi des centaines d’autres ? Le sien c’était Rid of me, un des plus emblématiques dans la carrière de la chanteuse anglaise, devenu malgré son auteure un hymne féministe, revêche et flamboyant à la fois. Pour s’en faire une meilleure idée, il faut avoir vu cette version live où la performeuse se tient seule en talons aiguilles et vêtue d’une robe incendiaire, devant un public de grand festival complètement scotché, comme tyrannisé. Avec cette scansion finale répétée a cappella. Du feu, du désir, mais d’autres paroles franchement menaçantes, bien plus proche d’un délire de persécution psychotique. « Non, tu n’es pas débarrassé de moi / Je vais te faire lécher mes blessures / Je vais te dévisser la tête, regarde ».

Les mantes femelles réservent le même sort à leurs compagnons, juste après la phase d’accouplement. En-dehors du monde animal, Dorian avait beau se rappeler quelques partenaires sexuels lui tirant vigoureusement les cheveux sous l’étreinte, rien d’assez violent qui puisse arracher la tête d’un oppresseur masculin désigné. Par contre, ce « you’re not rid of me » de PJ Harvey, il l’avait éprouvé intimement plus d’une fois. Sous forme de harcèlement téléphonique, virtuel, mais également physique, et concrètement sexuel… Alors non, ce n’est pas toujours flatteur d’être convoité explicitement par le sexe dit « faible », ça ne vous transforme pas automatiquement en sérial-lover sans scrupules, enchainant les conquêtes d’un soir. Non, parfois c’est juste flippant, envahissant, voire dégradant. Comme n’importe quelle intrusion indésirable, n’importe quel abus de confiance. Homme ou femme, hétéro ou homo, peu importe, c’est ce moment où la tentative de séduction va trop loin. Mais il faudrait présumer qu’un mâle hétérosexuel, parce qu’il taira volontiers ce type d’expérience, lui dénit de facto le caractère de harcèlement avéré ; et s’interdit le droit d’établir la moindre comparaison avec celui qu’éprouvent couramment de nombreuses femmes. Un homme est assez grand pour dire non tout seul ; ça ne fait pas très sérieux de se plaindre après un début d’agression sexuelle au cours d’une soirée bien arrosée… Allez parler de honte ou du sentiment de culpabilité, quand le modèle masculin dominant reste celui du sexe « fort » par opposition. Quand bien souvent la forfanterie l’emporte sur la victimisation.

You’re not rid of me. Dorian revivait la scène à présent. Mais tel un spectateur en coulisses, mesurant avec amertume sa propre faiblesse d’alors. Il la revoit apposer une nouvelle fois sa bouche contre la sienne, faisant rouler ses lèvres à plusieurs reprises, avec vigueur et souveraineté. Lui résiste à peine. Aucune envie qu’elle l’embrasse pourtant, c’est juste un réflexe de réciprocité. Comme un garçon trop bien élevé rend l’affection qu’on lui porte, même si la fille ne lui plaît pas, même s’il comprend l’abus exercé à son encontre. Et puis c’est vrai qu’elle embrasse bien… Une forme d’engrenage du baiser s’instaure ; chaque fois qu’elle revient à la charge, il se dérobe quelques secondes, avant de se laisser finalement faire. Sans doute un autre piège que lui réserve sa condition masculine, non seulement l’envie de ne pas décevoir, mais de se montrer à la hauteur qui plus est. Un comédien n’agirait pas autrement : il ne s’agit pas d’aimer ça, juste de bien le faire. Comme un homme se doit d’agir.

Alors bien sûr, on ne s’abandonne pas autant sans raisons particulières. Souvent les mêmes que pour une femme d’ailleurs : à savoir le manque de confiance en soi, la traversée d’un épisode dépressif, et le soulagement d’être à nouveau désiré. Ce genre de failles qui sont autant de stimuli pour un prédateur affectif aux aguets, masculin ou féminin. Evidemment, la frontière entre abuser d’un moment de faiblesse psychologique et soumettre un adulte au harcèlement sexuel est discutable, ô combien sensible. Dans cette histoire, la ligne jaune en était resté aux limites d’une chambre à coucher _ la sienne, après une invitation à dîner bien moins innocente que promise, naturellement.
Etre un homme demeure un avantage certain au moment embarrassant de dire « stop, non merci ». Mais à une autre occasion, il avait également subi une incitation charnelle beaucoup plus fourbe et inattendue. Qui ne s’était pas arrêtée au seuil de la chambre, en l’occurrence le salon d’un petit studio parisien occupé par une bonne amie, où Dorian avait déjà passé plusieurs nuits sur un canapé clic-clac, sans que la promiscuité entre eux n’occasionne la moindre gêne. C’était une relation de confiance, certes encore plutôt récente, mais déjà tellement déromantisée, que lui n’avait rien vu venir cette nuit-là.
Rentrés ensemble après une virée concert bien arrosée _ pas la première du genre, elle se dit trop enivrée pour l’aider à déplier le clic-clac _ un modèle assez récalcitrant, même manœuvré sobre ; et lui propose de venir dormir dans son lit par commodité. Il y a largement assez de place en effet. Vu son état de fatigue, Dorian n’y voit aucun inconvénient et se glisse sous la couette encore à moitié habillé. Deux minutes à peine s’écoulent avant qu’elle ne bascule sur lui à califourchon, le plaquant assez autoritairement dos au matelas, aidée en cela par une corpulence généreuse, toute en formes felliniennes…

Elle voulait savoir où ils en étaient « tous les deux ». C’était sa formule justificative pour déguiser un traquenard libidineux en tentative de flirt maladroite. Comme s’ils pouvaient encore flirter à ce niveau de familiarité amicale… Un premier baiser papillon forcé, puis un deuxième ; tandis que son bassin presse lourdement l’entrejambe de Dorian, dans le but évident mais très inefficace d’obtenir une réaction érectile… Mais il avait dit non, cette fois encore. Parmi d’autres phrases pleines de réconfort et d’attention pour mieux enrober son refus, se reprochant presque de lui avoir donné faux espoir… Elle s’était rabattu de son côté sans plus d’insistance. Et la nuit avait suivi son cours normal de régulation physionomique des corps, ils avaient dormi sans difficulté. Un accident sans lendemain donc, rapidement leur relation avait repris son cours normal, au point que Dorian s’était demandé si l’excuse sentimentale ne couvrait pas une simple pulsion gratuite d’un soir.

Comme pour l’autre affaire revenue en mémoire, il n’en avait pas tiré la moindre rancœur en tout cas. A vrai dire, quel homme hétéro songerait à se plaindre d’être l’objet du désir féminin ? Il faudrait sans doute pourtant. Ne serait-ce que pour renverser les stéréotypes comportementaux, et dé-genrer la question du harcèlement, du non-consentement. La question des abus de pouvoir, quelque soit le milieu concerné _ pourquoi forcément d’un homme envers une femme ? La question de la misère sexuelle, trop souvent éludée ; qui n’est pas uniquement masculine, même si elle engendre la plupart des agressions commises.

Et après tout, ce n’était pas de sa faute si son émasculeuse en lettres d’hier soir se retrouvait seule à l’approche de la quarantaine, flanquée d’un gamin en garde alternée. Il serait commode d’imaginer un compagnon défaillant, du genre à promettre un foyer stable avant de la larguer pour une autre. Mais si ça se trouve c’était juste une banale séparation, et son enfant peut compter sur un père aimant, très responsable. Tant qu’à l’auteure revancharde de Rid of me, elle se sera peut-être comportée en véritable garce avec l’intéressé, pour mieux lui en vouloir ensuite d’être parti, ça l’histoire ne le dit pas… Une image poétique n’a rien à justifier à ses muses, et ce ne serait pas le premier classique rock teinté de mauvaise foi opportune.
Le problème dans les relations homme-femme, est qu’on finit toujours par récolter les coups destinés à autrui. Par des poings restés trop longtemps en suspens, privés d’adversaire attitré, ou ayant jadis refusé le combat frontal. Un ou une autre fera l’affaire, pourvu que le mal soit rendu puis transmis… Et l’engrenage entretient sa perversité depuis déjà quelques millénaires. Peu de chance qu’un mouvement sociétal parvienne seul à l’enrayer. Pour désamorcer la gonade, encore faut-il accepter la mixité du déminage.

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