« Les gens », c’est vraiment les pires.

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(suggestion pour une lecture en musique : Philipp GlassEinstein on the beach – Building)

Salut mon ami,

On n’a pas échangé de nouvelles depuis des lustres. L’éloignement n’excuse pas tout, c’est à moi aussi de me rappeler qu’il existe une vie hors de cette métropole, qu’il y a eu un avant, et tu en faisais largement partie. Cela finit par me bouffer le cerveau, trop de pression à gérer ces derniers temps ; des clients limite menaçants pour des projets certes lucratifs, mais peu réalistes. Je déteste rendre mes plans avec un sentiment d’inachevé, juste parce qu’une deadline l’impose. Après ce n’est jamais qu’une proposition, ce n’est pas moi qui emménagerait ensuite… Du coup je sors encore moins qu’avant, et je veille souvent jusqu’à l’aube, tous feux allumés dans l’appart’. Cela produit plus de luminothérapie en une nuit que pendant une semaine hivernale en diurne. Je sais, tu m’as déjà dit de venir jusqu’à tes montagnes faire un break, même un mois ou deux. J’aimerais bien sincèrement, et pas que pour le paysage, pour la raréfaction du genre humain aussi.

« Les gens, c’est vraiment les pires… ». Tu te rappelles quand j’avais sorti ça une fois, pendant qu’on faisait nos courses de picole au Match du village bas, comme deux petits sociopathes bien-éduqués lâchés dans plouc-ville… L’union fait la force, surtout quand il est scellé à coup de rosé bas-de-gamme, ça crée des liens. Et on tenait notre leitmotiv de l’été. Oui, « les gens » ceci, « les gens » cela… Aujourd’hui ça me fait nettement moins sourire, la faute à mon propre isolement peut-être, c’est devenu trop premier degré. « Les gens », quand tu ne sens plus en faire partie, ça devient vraiment LES GENS en majuscule, cette norme un peu vague, un peu molle, mais ultra-dominante, et forcément coupable de voir autant d’individus la composer.

Tu te souviens qu’à l’époque, on s’était promis d’écrire des tartines de descriptif sur nos futurs ports d’attache, une sorte de lubie épistolaire pour romantiques désœuvrés… Voilà un aperçu donc, si ça t’intéresse encore. Dis-toi que se payer la tête du consommateur lambda en zone rurale, c’était marrant avant d’habiter à cinq minutes du plus gros centre commercial de la métropole, et d’aller y faire mes courses hebdomadaires. Même en changeant l’heure, le jour, histoire de ne pas déprimer d’avance ; bientôt il me faudra deux redbulls et un ecsta avant de me mettre en route, juste pour tenir le choc. Tellement les gens m’affligent, tellement ce genre de super-temple marchand rendrait misanthrope un prix Nobel d’empathie. Comme une injonction quotidienne à se faire péter en pleine allée pour un djihadiste kamikaze, ou un motif de passage à l’acte servi au moindre psychopathe… Je ne suis ni l’un ni l’autre pour le moment. Juste un crétin de plus obligé de faire ses courses au moins cher, au plus pratique, dans le même hyper-marché que tout le monde.

Tu m’as toujours dit que la sociologie c’était plus drôle à partir de 3 grammes. Il faudrait que j’essaie une fois, la séance de shopping complètement beurré. Mon analyse à jeun, c’est que toute concentration excessive d’individus en milieu urbain est déjà insupportable par nature. D’autant plus sous les néons triomphants du consumérisme, là on élève la détestation du genre humain à un seuil vraiment irresponsable. Comme disait Bukowski, telle une philosophie personnelle : « Wherever the crowd goes, move the other way (partout où va la foule, partez de l’autre côté)« . J’y songe fortement. Néanmoins chaque semaine je prends mon petit cabas de célibataire, longe les arrêts de bus, évite une dizaine de cyclistes, traverse en pleine jungle, me faufile entre deux rangées de bagnole, et entame une partie d’un jeu de vidéo taille réelle dont le but est d’accéder aux portes automatiques sans collision frontale ou latérale, sans renverser de poussettes, sans arracher ni casques ni smartphones, ni sacs de courses…
Il faut saisir le bon appel d’air, estimer chaque trajectoire au centimètre près, et ne surtout jamais ralentir, encore moins stopper net. Une fois à l’intérieur, toute vigilance maintenue, c’est parti pour un long moment de souffrance visuelle et sensitive. J’ai beau chercher quelques exceptions, les gens dégagent une sorte de mocheté uniforme, vestimentaire, faciale, capillaire, comportementale, ça en devient fascinant à ce point. Au mieux ils possèdent un certain capital plastique atténuant leur manque criant de singularité, au pire ils sont franchement disgracieux et d’un abord vulgaire. Pour couronner le tableau, une personne sur deux mange en déambulant, gras ou sucré bien entendu. L’autre main encore libre, présumée propre, tenant leur smartphone le plus souvent. Et si j’étudie l’ensemble architectural pour mettre le sociologue en veilleuse, ça me désole encore plus. Rien que du futuriste clinquant, à grand renfort d’enseignes flashy, de panneaux vidéos toujours plus incitatifs. Au vingtième siècle on aurait dit que c’était orwellien, maintenant c’est juste normal. Et de toute façon comment voudrais-tu lire 1984 ou Le Capital sur un i-phone, les doigts empêtrés autour d’un beignet nutella ?

Mais ne va pas t’imaginer que c’est juste le fruit d’une domination économique et culturelle, exercée par une super-classe de jeunes actifs citadins. Des pauvres et déclassés, des chômeurs, il y en a une bonne portion également, ce sont eux qui s’attardent le plus d’ailleurs. En famille c’est encore plus flagrant, ils y passent une après-midi entière. Sans oublier les cotoreps en fauteuil roulant, tu sens que c’est le rallye du super-marché pour eux. Et je ne devrais pas penser un truc pareil, mais parfois tu te demandes si ce n’est pas leur revanche sur les valides que de bloquer tout le passage dans un rayon, de te cogner au passage, et de faire dix fois le tour complet du magasin…

Bon je m’égare peut-être, mais à force de ruminer ce genre de réflexions tout bas, il faut bien que j’extériorise. Un autre espace d’étude anthropologique à proximité, c’est le métro station gare. Puisque je sens que tu ne viendras jamais me rendre visite, imagine-toi ce lieu comme une zone de non-bienveillance extrême, encore au-delà des clichés urbains sur l’homme stressé-pressé. Tu peux littéralement te faire couper en deux si tu ne devances pas le flot de voyageurs en sortie de tram, ou en remontée d’une bouche de métro. Et là il ne s’agit pas d’une foule de consommateurs galvanisés, celle-ci pue l’angoisse et le mal-être au premier contact. Elle pue le « chacun pour soi » au-delà du seuil de tolérance olfactive. Chaque fois que je dois prendre le métro, je me sens gagné par une humeur agressive, je perds toute velléité fantaisiste ou humoristique, toute curiosité pour autrui ; bref je me conditionne d’avance à paraître un usager lambda : ni oppresseur, ni victime. Ni proie, ni cible.

L’autre jour je me suis imaginé un scénario-catastrophe, comme un attentat par exemple, un sac oublié dans le hall, une bombe à l’intérieur… Le chaos juste après la déflagration, l’effroi et l’urgence, où comment un lieu dépourvu d’âme se mue en territoire d’affects soudain hystérisés. Je l’imagine, mais bute à chaque fois sur ma propre défiance ; elle m’empêche d’envisager autre chose que le pire des comportements humains. Une meute de souris bipèdes en panique, grouillant dans tous les sens. Des corps piétinés, des victimes laissées pour compte, l’instinct de compétition de survie qui s’enclenche, sans portée métaphorique cette fois. Et puis ceux qui oseraient filmer le carnage avec leur smartphone, comme s’ils tenaient le buzz viral du jour, prévalant sur toute autre considération. Si un flot entier de passants est capable de fermer les yeux sur l’agression d’une femme en plein après-midi, ils peuvent aussi bien youtuber des cadavres dans une bouche de métro…

Tu vois c’est le genre de projection fataliste qui me fait admettre que j’ai sans doute perdu foi en l’humanité. Pas en tout individu non, mais dans le genre humain certainement. Quand tu n’imagines plus personne te venir en aide après un accident ou une grave explosion, c’est qu’un truc s’est brisé dans le rapport à autrui. Et à moins d’avoir la fibre du bon samaritain chevillée aux premiers secours, cela signifie que soi-même on n’envisage plus la réciprocité d’assistance. Au fond c’est pire que la misanthropie. Le misanthrope, ça n’est jamais qu’un humaniste frustré, un altruiste déçu. La tendance est encore réversible. Au moins ça veut dire qu’on n’est pas indifférent au sort des hommes, juste fâché de leur comportement. Mais perdre la moindre empathie, perdre le réflexe de bienveillance… Je crois que je préfèrerais encore tout plaquer du jour au lendemain plutôt qu’en arriver là.

Peut-être qu’il faut justement un déclencheur dramatique pour réveiller un sursaut de conscience collective au sein d’une foule abrutie d’insensibilité journalière. Et peut-être que je devrais t’épargner ce genre de réflexions également. Ce n’est pas fait pour rassurer les proches en général…
Derrière toute cette diatribe vois-tu, mon message est surtout de te donner raison à postériori. Tu as fait tes choix, tes compromis, et depuis tu les assumes. Je ne suggère pas que c’est forcément la belle vie au grand air juste par opposition, bien sûr. Enfin tu me diras ton sentiment j’espère ; je suis très curieux de te lire en retour, sur ta propre étude géo-sociologique des environs… Ne lésine pas sur les adjectifs relatifs au bien-être, à la beauté de l’environnement. Inutile de m’épargner le recto de la carte postale. Tu auras beau me narguer, me tenter, je sais que la principale raison qui me fait rester dans une grande ville, c’est le boulot et un certain niveau de vie. A part essayer de rénover quelques vieilles bâtisses en gîtes de France, je ne vois pas trop qui embaucherait un architecte d’intérieur par chez toi…

Allez, prends soin de tes quatre chiens et de ton conseiller pôle emploi. Je t’embrasse bel enfoiré, tu me manques.

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