Vers un adieu joyeux.

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(suggestion pour une lecture en musique : Rachel’s – Systems/Layers)

Je vais bientôt partir. Tu le sais peut-être déjà, mais je préfère t’écrire maintenant, plutôt qu’après coup. Par crainte de me décourager ensuite, une fois installé là-bas. De ne plus me rappeler pourquoi c’était si important. Tu n’es pas la seule personne concernée, rassure-toi. J’ai établi une courte liste, assez honteuse en fait, de ceux à qui je voulais me confier une dernière fois avant mon départ. A toi l’embarras d’en faire partie, à moi l’obligation des mots justes.

Je ne te l’ai jamais dit, non. Parce qu’au deuxième ou troisième stade d’une relation, on oublie comme tout était encore possible au premier, au point initial d’une rencontre. Ce soir-là, où j’avais littéralement « flashé » en t’apercevant assise à travers la vitrine d’un fameux bar que nous fréquentions tous à l’époque, fermé depuis. C’était fin mai-début juin, mon parcours nocturne s’achevait tranquillement, jalonné d’un quartier à l’autre, tout en marche solitaire. Et me voilà soudain frappé du rayon de Vénus, de ceux qui vous percent l’âme autant que la vision… On ne choisit pas son moment, ce n’est pas qu’une question de langueur affective, ou de comment certains garçons aiment à se sentir minable, soumis à l’oppression d’un choc esthétique, pétrifié d’un micro-sourire. Dans cette hiérarchie du « beau », le masculin se soumet autant par lâcheté que par dévotion. Il est tellement plus commode d’assigner au féminin le devoir d’incarner la beauté.

Je me tenais figé à quelques mètres de distance depuis la terrasse, avant d’entrer saluer prendre un verre. C’est ton profil qui m’avait saisi d’emblée, sorte d’imagerie cinématographique transposée en plein réel. Je revois cette longue chevelure auburn, ce regard bleu-métal enjoué d’un rire fébrile, comme un restant de timidité sans doute. Ensuite une fois à l’intérieur, je serais déjà au-delà du fantasme, au-delà de toute contemplation. Ni photographe, ni peintre, une simple connaissance parmi d’autres. Mon émoi d’origine ne serait plus qu’un souvenir d’une première impression, forcément appelée à disparaître à l’épreuve du vécu. On sympathise au lieu de flirter, on discute musique au lieu de danser. On « courtoise » au lieu d’embrasser. J’étais spécialiste, crois-moi ; il m’aurait fallu un carton d’invitation ou une injonction divine pour que je tente quoique ce soit. Moi-même je ne savais pas ce que je voulais la plupart du temps. Je me souviens cette soirée d’anniversaire dans ton ancienne colocation, avec toute cette petite bande d’alors, on se complétait bien il faut dire… Mais je n’aurais pas risqué plus loin. L’été allait bientôt s’enfuir, sans qu’on ait eu l’occasion de se recroiser. Et je n’y pensais plus trop honnêtement. Puis quand on s’est revus en septembre, tu avais quelqu’un désormais. Ce qui ne m’a ni surpris, ni déçu. Enfin sans doute un peu quand même.

J’ai cette théorie tout à fait subjective et honteusement essentialiste, que là où une femme sent instinctivement quel type de relation envisager avec un homme, l’indécision masculine au contraire, ne s’estompe jamais vraiment. Pas seulement en terme de désir refoulé _ partons du principe qu’un mâle hétéro verra toujours une femme comme cette créature aux attributs opposés, même sa meilleure amie… Idem sur un plan sentimental : le moindre béguin d’antan, le moindre « peut-être » d’un soir, un jour ou l’autre peut ressurgir. Pour un homme ce n’est jamais une affaire classée. Tourner la page signifie seulement ouvrir le champ à de nouvelles rencontres, les précédents chapitres ne s’effacent pas.

Elle l’a bien compris je crois, celle qui m’accompagne en ce tome présent. Vous ne vous êtes jamais rencontrées il me semble, ou alors sans présentation officielle. C’est vrai que nos cercles amicaux ont beaucoup évolué, les occasions de se rassembler font défaut, à moins de les provoquer évidemment. Mais rien de plus amer que forcer des retrouvailles entre amis, alors on attend que le hasard cosmique ou l’agenda culturel fasse le boulot à notre place… Il y a tant d’autres personnes dignes d’intérêt à fréquenter dans une grande métropole ; notre tare n’est pas d’être irrespectueux envers la mémoire et l’amitié, c’est de toujours souhaiter quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre, quelques bars autres… C’est ce consumérisme social devenu impossible à freiner, avec ou sans l’appui de facebook, twitter, tinder, etc. Toujours plus d’individus, de nouveaux « profils » à consommer autour de soi. Résister au nomadisme relationnel vous condamne au surplace identitaire, à régresser par faute de mouvement. Une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de partir, tient au fait que je n’arrive pratiquement plus à tenir une conversation entière, approfondie, avec qui que ce soit dans l’espace public. Peu importe le lieu, mes sens se retrouvent automatiquement happés vers un autre angle de perception, je ne sais plus regarder ni écouter droit devant moi. Chaque figure ou échange verbal deux mètres plus loin devient un distrayeur potentiel. Et j’en capture tellement des visages, des bribes de conversations, de l’altérité à ne plus savoir en quoi elle diffère au juste.

Mener cette vie urbaine par temps de monogamie, je n’imaginais pas que c’était possible honnêtement. Ni le souhaitais-je d’ailleurs. Il faut croire qu’elle m’a eu par surprise, dans un moment de flou. J’aurais aussi bien pu enchaîner les coups d’un soir, ou basculer à nouveau dans la solitude. Ce genre de carrefour de l’Étoile _ comme le formulait un ami, j’en ai traversé d’autres auparavant, souvent persuadé d’avoir manqué la bonne sortie. Mais pas cette fois. A croire que mon propre instinct se féminise en cours de route : je sens mieux les histoires, les vraies rencontres. Plus humblement, c’est surtout à elle qu’en revient le mérite. Celui de comprendre que son homme reste un animal indompté, et qu’une relation n’est jamais perpétuable par simple dépendance affective l’un envers l’autre. Il faut vouloir construire à chaque rendez-vous, découvrir sans relâche. Savoir doser le froid pour mieux retrouver le chaud. Accepter l’au-revoir pour revenir à bientôt. Ne rien attendre surtout, ne rien promettre. S’aimer au temps présent.

Je ne pensais pas qu’on tiendrait au-delà de six mois, et voilà trois ans et demi que ça dure. Le secret, c’est de ne pas compter les années paraît-il ; s’affranchir au mieux des normes sociétales, tromper son déterminisme familial. Clairement, je ne me voyais pas franchir autant d’obstacles en duo. Seul oui, mais à deux, quelle étrange compromission existentielle… Elle sait que je n’ai même pas envie d’être en couple. Je veux bien prendre le sentiment et le désir, pas les projets de maison, de compte commun, ou le surpeuplement de la planète… Enfin ne te sens pas visée bien sûr, je crois savoir que tu t’es pacsée récemment, et que vous habitez la même demeure… Je me sens juste exempt pour ma part, de vouloir une tournure ou l’autre aux évènements. En l’occurrence je ne veux rien, j’agis comme je ressens, c’est tout. Je n’ai pas peur que ça casse, je n’ai pas peur que ça dure. Peu importe, tant que ça reste vrai.

Alors pourquoi souhaiter partir justement ? Je me suis toujours plus ou moins projeté ailleurs en fait, d’un point de vue géographique j’entends. Mais j’étais chaque fois retenu par un job ou une fille, par la crainte de me perdre, ou par manque d’argent. La différence aujourd’hui, c’est que ma liberté de mouvement implique de voler sur deux ailes, non une seule. Elle a compris que je finirais par m’expatrier tôt ou tard, et elle y pensait également. Avant c’était purement du fantasme, une illusion d’échappatoire, tant que j’étais encore barman en tout cas. Il y a un courtermisme inhérent à ce type de métier qui empêche de remettre sa vie en question. Sa ville en question. Or depuis peu, mon statut de traducteur anglophone me donne enfin la marge de manœuvre nécessaire. L’éditeur qui m’emploie actuellement, dont le siège est basé à Paris, se fiche pas mal que je travaille depuis Lyon, Toulouse, Rennes, ou depuis l’étranger. Donc l’idée a germé doucement depuis un an, en solitaire puis en tandem. Je ne vais pas devenir nomade numérique non, le but n’est pas tant le voyage que l’ailleurs. Et on a fini par trouver notre futur point de chute, toujours en union européenne cela dit, par commodité.

Quant à savoir « quelle destination ? » _ une interrogation légitime, puisqu’aucun de nos proches respectifs n’a encore été mis au courant, la réponse vous parviendra sous forme de carte postale je pense… D’où un cercle de confidents restreints, et surtout afin que personne ne nous dissuade ou nous encourage entretemps, ne nous pose un tas de questions normatives, alarmistes, dont notre idylle n’a que faire pour subsister. Rien que la décision d’un exode commun et d’une future cohabitation domestique, soulève assez d’appréhension en elle-même. Alors épargnons-nous la vox populi, forcément intrusive. Je sens déjà courir assez de rumeurs depuis quelques mois, du fait que je ne sors pratiquement plus, que j’ai désactivé mon compte facebook, et ne réponds pas toujours aux sms envoyés certes. Nous informons les gens les plus susceptibles de comprendre et de s’en préoccuper vraiment ; parce qu’en un temps, même peut-être révolu, nos relations ont dépassé la bonne camaraderie citadine, l’évidence du nombre d’ « amis en commun ». Parce que nous avons su pouvoir compter avec l’autre.

Tu m’excuseras cette tonalité d’adieu, c’est juste que pour nous ce ne sera pas seulement une expatriation, mais bien une forme de dissipation, d’évasion numérique. Or je suis parfaitement conscient qu’un des plus grands freins à l’exil véritable, reste l’hyper-connectivité. A quoi bon traverser le continent, si vos contacts vous voient toujours liker, twitter à n’importe quelle heure. Au final vous paraissez plus présents, plus proches encore que cette vieille grande-tante oubliée, qui habite la même métropole mais n’a pas d’Internet. Je ne veux pas seulement changer d’air et de pays, je veux recouvrer mon droit ancestral à la discrétion, à la non-émission de données collectées, à la non-manifestation d’humeur ou d’opinion, à la non-réaction au cours de l’actualité, aux temps qui passent. Nous n’utiliserons Internet que pour le strict nécessaire : travail, administratif, santé. Plus de réseaux sociaux, plus d’applications invasives. Nous ne consommerons que l’essentiel, sans même avoir à nous priver. Je ne te parle pas de cultiver nos propre légumes en petite communauté, entourés d’activistes décroissants. Disons que là-bas, tout se fera à une plus petite échelle, autant pour le commerce que dans les rapports humains. Au lieu d’encourager la compétition du plus grand nombre sur le même territoire restreint, c’est une terre qui privilégie l’auto-suffisance par la complémentarité, non la compétitivité.

J’ignore encore si nous pourrons tenir financièrement au delà d’une année. Il faudra certainement trouver d’autres solutions une fois sur place. Tant de choses peuvent se retourner contre nous évidemment, l’amour en premier lieu… Je me sens presque détaché pourtant, tout ce que durera cette aventure me paraît déjà un bonus inestimable. Ce n’est pas comme si on allait se marier, fonder une colonie de marginaux utopistes. Je veux juste mon laps de paradis sur terre, avant qu’il ne soit définitivement trop tard. Et avec elle, oui. Mais nous ne sommes pas uniques : ce pourrait être une autre, je pourrais en être un autre. Ce cher Cohen l’avait bien compris je crois : l’amour est opportuniste. Dès lors qu’il se prétend idéaliste, c’est souvent par espoir ou regret. Moi je ne veux ni l’un ni l’autre. « So long Marianne », mas je ne suis pas pressé d’en rire ou d’en pleurer… J’entends par là qu’au bout du chemin, il n’y aura ni réussite ni échec. L’amour et l’exil ne se résument pas à ça. Je sais que je ne reviendrai pas dans le coin en tout cas. Alors c’est un demi-adieu sans doute. Dans cette vie-là au moins. Mais un adieu joyeux j’espère.
Porte-toi bien, je t’embrasse.

L’absence au demeurant

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Encore une fois je sors dernier.
Déjà nous n’étions pas nombreux,
Sept occupants disséminés,
Trois couples et une moitié de deux.

Bientôt la fin du générique,
Sur fond de Jean-Sébastien Bach.
Rien ne me presse vers le portique,
J’attends qu’arrive le noir opaque.

Le hall affiche un plan désert,
Sans doute est-ce la durée du film,
Bien long pour un documentaire,
Nul autre sortant à la file.

Alors je remonte le couloir,
Afin d’accéder aux toilettes.
Sur l’écran cintré du miroir,
M’amuse à trouver un squelette.

L’idée me vient donc à l’esprit,
Qu’à tarder dix minutes encore,
Jusqu’à en dépasser minuit,
Ici je pourrais faire le mort.

Pour le seul employé restant,
De spectateurs la salle est vide.
Je suis l’absence au demeurant,
Par l’occasion rendu avide.

Puisqu’on me laisse errer, fantôme,
Je prends le temps d’être oublié.
Comme un clochard fait son royaume
D’une paire de cartons empilés…

Ceux qui m’attendent encore dehors,
Mendiants d’un soir, ou proches inquiets,
M’accorderont la métaphore,
L’illusion, belle, d’une échappée.

C.H.R.

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Rendez-vous m’est fixé, deuxième étage – aile gauche.
Métro, puis marche pressée ; pour un peu l’on me fauche
En ma fleur passée d’âge, d’un seul coup balayée,
Sans savoir quel dommage, le scanner eût livré.

S’offrent à moi plusieurs portes, aux verrous incertains,
Mais le plan me conforte, l’arrivée n’est plus loin.
Pour autant je dérive, impuissant à frayer
Le chemin d’une esquive, à cet acte manqué.

Hôpitaux et cliniques font succession d’accueils.
J’en contiens ma supplique, avoisinant leur seuil.
On m’aiguille de travers, moi qui perd souvent nord…
De virages en revers, qui peut m’attendre encore ?

Près d’une heure a passé, je cavale pour l’honneur.
Un semblant d’inachevé, a pitié de mon cœur.
Au fond du labyrinthe, j’entrevois les urgences,
Reconnais mon empreinte, tout n’est que résurgence…

Viendrais-je sceller mon sort au ciment d’Hippocrate,
Comme en dernier ressors, le peuple à l’autocrate… ?
Que cette allée au moins me dise enfin son nom
S’il faut craquer soudain, où dois-je toucher le fond ?

L’alentour devient ville, j’en éprouve le tracé.
Les soignants y défilent, ordonnant soignés.
Ne lui manque qu’une église, des commerces, un café.
Au fronton sa devise, « nul n’est jamais parfait ».

Persévérant, j’accède au point d’entrée voulu.
Mais comme on brandit, tiède, le flambeau du vaincu…
Rendez-vous ajourné, deuxième étage – aile gauche.
Par déni ou délai, se soustraire à la fauche.

Six jours

the-last-man-on-earth
On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le congé n’a payé, ni rémission, ni fronde.
Il faudrait reposer, en paix de toute conscience,
Ces conflits au long cours, font vœu de ton silence.

On t’a fait naître ancien, d’une illusion féconde,
Que ton siècle irait loin, porté de bras en ondes.
Demain s’éveille trop tard, il te bannit d’avance
Du courant de l’histoire, sans même une deuxième chance.

On t’annonce en présage, toi qui navigue à vue :
A tirer sur la corde, elle décroche un pendu.
Vois comment tu sabordes l’élan d’une rédemption,
Par un fâcheux dosage en basse médication.

On t’accorde une semaine, tu veux perpétuité.
Pour solde de tout compte, moins quelques annuités…
Quand point le jour septième, te pressant d’accomplir
Bien plus qu’un homme escompte, soudain voudrais-tu fuir ?

On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le courage est attendre qu’en ton sens il abonde.
La folie en retour, c’est d’y croire une seconde.

Homo-désuetus

Modern-Times
(suggestion pour une lecture en musique : Colin Stetson / Sarah Neufeld – The sun roars into view)

Un robot s’en sortirait mieux. Quand vient le moment de compter les pièces jaunes dans son tiroir-caisse, Yvan se dit que le 20ème siècle n’en finit plus de s’achever, et qu’il perd sa vie à remplir les mêmes tâches abrutissantes que des millions d’autres avant lui. A ceci près qu’un travailleur sous la seconde révolution industrielle les acceptait avec une plus grande résignation, ne pouvant concevoir autant de progrès à venir. Aujourd’hui, malgré l’automatisation en cours, lui le commerçant, n’est toujours pas exempté du comptage des centimes en fin de journée ; les bus ont toujours besoin de chauffeurs, comme les pizzas d’un livreur, et ainsi de suite… Sévère désillusion, quand on a grandi en fin de millénaire, abreuvé de chimères futuristes autrement plus enthousiasmantes que la tenue d’un smartphone tête baissée en pleine rue. Le « futur » a surtout changé les citadins, pas tellement la ville elle-même.

Pourtant il aime son métier au fond. Même au rythme trépidant d’une supérette de centre-ville, l’humain occupe encore une place importante au quotidien. Ici on privilégie la convivialité d’équipe, et une certaine familiarité envers la clientèle. Cela reste une épicerie de quartier, loin des grandes surfaces aliénantes. Il ne s’imagine pas vraiment ailleurs de toute façon. Après une quinzaine d’années en bar et restauration, à des cadences souvent infernales, on a beau vouloir autre chose, le démon du tiroir-caisse l’emporte. En plus d’un sentiment d’utilité économique et sociale, ce secteur favorise un mode de vie dont il est difficile de décrocher à terme. Alors pourquoi cette récurrence d’un profond mal-être en fin de journée ? Compter de l’argent, ça ne devrait jamais déprimer l’employé de commerce, surtout après une bonne recette. Sans doute pressent-il que la machine arrivera trop tard pour le supplanter, ou retarder l’imminence d’un effondrement nerveux. Tout ça pour une poignée de centimes. Pour une tâche mécanique de trop, qu’accomplit un homme ayant atteint le plafond de sa condition humaine.

122. Hier 115. Son record monte à 133 pièces de 20 centimes et 150 de 10. Rien que la vue des pièces rouges restantes lui fait perdre ses nerfs ce soir là. Non qu’il pourrait se faire virer pour un écart d’un euro cinquante dans le fond de caisse, c’est juste qu’il n’y a pas d’autre manière de procéder : il faut tout compter, en partant des pièces de deux euros jusqu’à celles d’un centime, puis au tour des billets. Même avec une balance de pesée externe, encore faudrait-il sortir chaque pack de monnaie, avant de les remettre ensuite. La fatalité d’une journée de commerce veut qu’on garde le plus rébarbatif pour la fin. Passer les articles en caisse l’un après l’autre, ne l’éprouve jamais à ce point bizarrement, comme on ne le fait que par tranche horaire limitée, avant de retourner en approvisionnement, ou à ranger les rayons. Et puis au moins il y a une personne physique en face. Bien que limité, l’échange verbal reste dynamisant. Non, le plus pénible est la clôture de la caisse. Age et ancienneté oblige, elle lui incombe trois soirs par semaine. Après quoi il ferme boutique, seul, et file boire un verre ou deux, quand il ne rentre pas directement chez lui, trop épuisé, préférant décompresser devant une série. 122, note-t-il. Cela arrive lorsqu’on accumule trop de centimes jour après jour, et que le passage à la banque tarde à s’effectuer. En attendant il faut bien qu’un humain s’en charge et maintienne le compte juste. Un humain pourvu de lombaires, d’une épine dorsale, d’une ligne d’épaules, de cervicales… Autant de volcans en sommeil qu’une position debout statique va raviver peu à peu, jusqu’aux cinq minutes de trop, à se raidir au-dessus du tiroir-caisse. Putain, 122.

En service de bar il avait au moins compris une chose, plutôt réconfortante d’ailleurs : c’est que les gens ne veulent pas être servis par des robots. Quoique pressé ou désobligeant, le client s’imagine mal devant une tireuse à bière automatisée. Pour des courses d’alimentation en revanche, supérette inclus, l’avenir de l’homme paraît singulièrement compromis. Même avec un don inné pour l’empaquetage et son plus joli sourire, le meilleur des caissiers ploiera face au prochain rouage d’une mécanisation annoncée. Et Yvan connaît ses limites. Passé un stade, l’expérience ne suffit plus à compenser le physique dans ce type de métier. Pour l’heure il sait encore manier l’adrénaline et le stress positif, jusqu’à atténuer un mal de dos, une douleur à l’épaule, ou un début de torticolis _ c’est ça ou carburer aux anti-douleurs de toute façon. Mais à terme le mieux serait d’envisager une reconversion pure et simple, vers une autre source de pathologies professionnelles en somme. Une autre promesse de burn-out.

Car à bien y réfléchir, maintenant qu’il referme sa caisse empreint d’un soulagement mitigé, quel autre métier un tant soit peu utile, à niveau de qualification semblable, n’occasionne pas un risque de dépression nerveuse ou de pénibilité occasionnelle ? Aucun. Travailler c’est sacrifier, d’une manière ou d’une autre : sa jeunesse, sa bonne espérance de vie, ses nerfs, ses muscles, ses vertèbres… Au fond l’oisiveté l’inquiète encore plus, comme de nombreux salariés, lui qui n’a pas dû rester plus de trois mois consécutifs au chômage jusqu’à présent. D’abord par obligation de subsistance, en début de vie active, maintenant surtout par crainte du désœuvrement, peur du vide. Au moins l’emploi façonne votre corps, votre identité, un certain état d’esprit. Un réflexe de mise en activité quasi instinctif. Même malade ou fatigué, vous pouvez encore « fonctionner ». Et vous désirez être fonctionnel par-dessus tout. Car les jours de repos n’en sont plus vraiment, car le risque d’une violente décompensation prévaut sur l’imminence d’un énième surmenage. Aussi afin ne pas écorner cette image de vous-même construite au fil des ans, tant à travers le regard extérieur que la considération implicite de votre environnement citadin. C’est la ville que vous n’osez pas décevoir, plus que votre employeur.

Parmi les articles retirés pour cause de péremption imminente, Yvan embarque un paquet de jambon et du pain en tranches, mais là tout de suite, il ne rêve que d’une bonne portion de frites pour accompagner sa première bière d’après-service. En chemin vers la rue des bars et kebabs, il évite une première collision frontale avec un livreur à vélo, roulant à pleine vitesse sur les trottoirs. Le centre-ville est devenu un tel far-west en soirée, en plus des mobylettes porte-pizza déboulant à 80 km/h, maintenant tous ces kamikazes avec leur cube-conteneur dans le dos, pédalant comme s’il transportait le vaccin contre le réchauffement climatique… Encore un job idiot. A réclamer toujours des nouveaux services, on devance leur faisabilité technologique. En attendant qu’une escouade de drones-livreurs se chargent de leur apporter le dîner chaque soir à domicile, tous ces riverains ultra-pressés feraient mieux d’apprendre à cuire des pâtes, au lieu d’encourager des milliers de jeunes pédaleurs imprudents à l’esclavagisme moderne et au mépris du piéton, autant que des feux rouges. Et encore un autre accident évité de justesse, une mob’ à kebab cette fois ; ils livrent tellement « express » que leur frites n’ont plus même le temps de décongeler. Cela n’entame pas son envie d’en picorer présentement. D’habitude il préfère se rendre au premier Turc en début de rue, plus convivial et ancien dans le quartier. Mais la file de clients aux abords du comptoir présage d’une trop longue attente. Tant pis, sans rancune envers ce même pourvoyeur de danger public à deux roues contre lequel il vient justement de pester, Yvan comble les quarante mètres qui le sépare du restaurant kebab le plus en vue de la métropole.

La commande est déjà passée : grande frite, deux euros quatre-vingt. Pour un peu il sortirait sa carte bancaire, toute manipulation de monnaie à titre gracieux lui fait encore violence. Le temps qu’on lui délivre la portion encartonnée, il détourne son regard vers un article de journal épinglé au mur : « U..K élu meilleur Kebab de France ». Voilà qui force le respect, sourit-il intérieurement. Tous les métiers prêtent à concours, alors pourquoi pas celui d’homme-kebab. Il doit bien exister un challenge annuel du comptage des pièces jaunes, après tout.
Yvan détaille les employés du restaurant un à un, guettant la moindre expression de fierté salariale qui perleraient sur leurs visages suintants. Curieux de sentir si la conscience d’être premiers dans leur domaine en atténue la contrainte physique. Ils n’ont pas vraiment l’air de s’amuser en tout cas. Mais leur attitude laisse poindre un soupçon d’hyperpuissance, remarque-t-il en effet. Que seul un sentiment durable de réussite commerciale procure. Rien qui ne lui soit étranger d’ailleurs. Aussi l’espace d’un instant il se figure à leur place, en train de limer une broche de viande pour assembler galettes et sandwiches, d’un même geste indéfiniment reconduit. Comme toute activité répétitive mais couronnée d’un aboutissement régulier, elle doit néanmoins entraîner une forme de contentement. Simple et fluide, de même qu’un sachet de courses bien empilées pour un futur client satisfait. Ou un filet de bière contre la paroi d’un verre à pinte, celui qu’il se voit servir à présent, juste un peu plus loin dans la rue, au comptoir de son bar attitré. Il s’agit bien d’un flux mécanique, souvent terriblement routinier, oui. Mais la bonne exécution du moindre geste pourvu d’intérêt, confère à l’homme un pouvoir indéniable. Même à l’ouvrier d’une usine d’assemblage, même au vendeur de kebab…

Nous sommes nés pour être des hommes-robots, se murmure Yvan à lui-même. La plupart des gens en tout cas. Les chercheurs sont rares, ceux qui osent vraiment soumettre leurs faits quotidiens au risque d’échec. Ceux qui tentent sans la moindre garantie. Il repense à ce musicien croisé la semaine précédente, une connaissance d’une autre connaissance. Par échange de courtoisie, tous deux en étaient venus à évoquer leur métiers respectifs ; et sans détour le jeune homme avait confié dépendre essentiellement du RSA, ne caressant ni l’espoir d’obtenir à terme le statut d’intermittent du spectacle, ni vraiment celui de vivre un jour de son art. Mais il portait cette force de conviction propre aux gens dévoués à une carrière artistique ou hors-normes. Alors bien sûr, du point de vue d’un travailleur imposable dans la force de l’âge, l’idée qu’on puisse vivoter aux minima sociaux sans même vouloir en sortir, déplaît fortement. Encore un assisté pour lequel d’autres cotisent, avait pensé Yvan. D’autres comme lui. Puis il s’était ravisé, comprenant que son interlocuteur n’avait rien d’un contemplatif bohème, mais plutôt d’un acharné qui ne compte ni ses heures, ni leur productivité, encore moins la création éventuelle de richesse. Le pur désintéressement économique. L’acceptation d’une existence rompue à l’indécision et aux périodes d’insuccès, soumise au bon vouloir extérieur. Pour un commerçant habitué à réagir à une situation plutôt qu’à l’engendrer, l’idée qu’on puisse tenir avec si peu de réussite quotidienne l’avait troublé.

Il avait pour lui la liberté d’être pauvre. Dans d’autres pays ce serait inconcevable, mais en France pour qui arrive à se débrouiller avec le RSA plus un complément d’aide au logement, il existe une 3ème voix au « marche ou crève » du modèle libéral. A condition de ne pas tout boire en une semaine au bar, et que pôle emploi vous exonère de surveillance. Au fond peu importe l’assistanat, tempère Yvan, toujours introspectif, entre deux gorgées de Hommel ; la vraie question est de savoir si l’humain est fait pour autre chose que produire et se reproduire. Suivant notre affranchissement par le progrès numérique, la réduction naturelle du temps de travail aura déjà dû s’imposer telle une évidence. Or la plupart des pays développés voient encore leur population courir au burn-out, avec enthousiasme ou résignation _ selon la récence de leur essor économique, mais sans chercher à réduire la cadence en tout cas. Par « servitude volontaire », comme il le répète souvent. Encore un concept marxiste devenu réalité, s’imagine l’épicier à tort. Peu importe, Inutile d’invoquer un philosophe pour mesurer son propre asservissement de corps et esprit. Esclave peut-être, mais dupe, jamais. Chaque fois qu’il se hasarde à envisager sa propre oisiveté, Yvan se heurte aux mêmes impasses. Comment rester utile, garder une bonne estime de soi, sans finir reclus ou dépressif. Il se voit diminué, au lieu d’être seulement exténué. S’imagine endurant les mêmes douleurs osseuses et musculaires, la même fatigue généralisée, privé cette fois d’une cause professionnelle. Sans raison valable de souffrir autrement dit. Encore moins de se plaindre donc.

Ou alors il faudra encore quelques générations, le temps que l’homme s’habitue à sa nouvelle longévité, à son infériorité fonctionnelle envers la machine, l’algorithme, le logiciel. Le temps pour lui d’admettre qu’il y a autre chose à faire que toujours « effectuer » précisément. Mais pour un simple commerçant pris dans une trajectoire de vie modeste au début du 21ème siècle, l’évolution s’arrête là. Il ne se voit ni au chômage, ni à la retraite, ni même en vacances. Au mieux, comment occuperait-il un congé sabbatique, si on lui en offrait soudain la possibilité ? En période de célibat, la solitude lui pèserait encore plus, et s’il était en couple, ça ne tiendrait pas trois semaines avant que son boulot lui manque, par nécessité d’indépendance. Voyager bien sûr, mais c’est vite épuisant, même en ayant l’argent nécessaire. Quant à se rendre créatif, il n’y croyait pas une seconde. A part remplir un ou deux carnets d’anecdotes de comptoir pendant ses services à l’époque, son appétence artistique ne dépassait pas celle d’un plombier ou d’un expert-comptable. Et pour ce qui est de fonder une famille, la chance s’était envolée dix ans plus tôt ; non qu’il soit trop tard, mais ça ne le travaillait plus vraiment. Alors autant continuer à bosser, jusqu’au licenciement, jusqu’à robotisation. Autant gagner sa vie, faute de sa liberté, et laisser la ville nous distraire, les bars nous dépouiller le porte-feuille autant que de nos dernières illusions.

Vraiment ce n’était pas pour lui. Carrière artistique ou non, il lui faut un rythme journalier, des horaires précis, un début au labeur et une fin. Se lever un beau matin, grand ouvert sur une page blanche, avec pour seule contrainte de décider pleinement chacun de ses faits et gestes pour la journée à venir… Parlez donc d’une utopie, un véritable enfer plutôt. A vous donner une population de névrosés, psychotiques, ou d’abrutis dégénérés… Le libre-arbitre n’est qu’une autre forme d’oppression, mais qu’on s’impose à soi-même. Évidemment que des milliards d’individus veulent encore goûter aux dernières miettes d’une civilisation du travail _ ou plus pertinemment, de l’emploi, comme ils s’étourdissent encore de croyances religieuses archaïques pour quelques temps. C’est parfaitement humain. Ce qui pointe au-delà en revanche, ne l’est peut-être plus. Cet être capable de renoncer au vieillissement, au sacrifice de soi, voire à sa propre mortalité ; libre de maîtriser le temps et son occupation, de consentir à l’oisiveté, à l’improductivité : cet être n’en est plus vraiment un. Mais son embryon porte de doux nom d’ « intelligence artificielle »…

Yvan interrompt sa lecture et repose le journal, entrouvert à la page sciences et découvertes ; puis finissant sa bière, il se lève, et fouille à nouveau son porte-monnaie afin de laisser un pourboire. Au moins un geste que ni une caisse-enregistreuse, ni un robot n’intégrera jamais. Inutile, désuet, mais symbolique. Comme un humain du troisième millénaire. Et en pièces d’un euro de préférence, pas de vingt centimes, merci.

 

Savoir-vide.

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Un jeune homme titubant, accroche une table en coin.
Les verres tournent au débris, le sol prend bière et vin.
S’il quelqu’un doit payer le coup du mauvais sort,
Est-ce au bar d’éponger l’inadvertance des corps ?

Qui pourrait faire un drame du désordre éthylique…
Le touriste et sa femme se veulent diplomatiques,
Mais le fautif ne verse aucun acompte liquide,
Et du savoir, le « vivre », tombe au profit du « vide ».

L’incident bientôt clos, devrait n’avoir de sens
Que pour une anecdote _du déjà-vu en soi.
S’il pointe, à peine éclos, un brin de décadence
L’instant d’après l’emporte, et rare qui l’aperçoit.

De jeunesse ou d’âge mûr, peu distinguent en effet,
Quand leur désinvolture confine à l’irrespect.
Avoir l’aisance sociale, manier le verbe leste.
N’est jamais si crucial que l’élégance du geste.

 

La nuit n’a pas de mémoire, mais certaines s’en souviennent encore…

La-noche-del-cazador-Gish
(suggestion pour une lecture en musique : Set fire to flames – « Steal compass / Drive north / Disappear »)

(1er étage d’un café en vieille ville, 23h30)
_ On ne s’est pas déjà croisés quelque part ?
_ Ah, peut-être…
_ Sûrement en soirée par ici. Ou alors à un concert… En tout cas je suis certain de t’avoir déjà vue.
_ On me confond souvent, mais c’est possible…
_ Je t’offre un verre ?
_ Juste pour une vague ressemblance ? C’est trop généreux, merci, mais j’allais justement partir.
_ Alors une autre fois j’espère, je suis vraiment sûr que ce n’était pas un sosie…

(Elle marque un temps d’hésitation, et au lieu de se diriger vers la cage d’escalier, reprends le fil de l’échange)

_ Tu réalises que dans une ville comme ça, on n’arrête pas de croiser, de se frôler, tout le temps… Ça grouille de partout, avoir une impression familière sur une personne ne veut rien dire. Les bars créent uniquement de la convivialité, pour des liens plus solides il faut en sortir à un moment…
_ Oh, je parlais juste de boire un verre, rien de trop sérieux. Désolé de t’avoir importunée…
_ Aucune raison de l’être. Mais je comprendrais mieux que tu me proposes un verre parce que je te plais, simplement. Pas pour une intuition de « déjà-vu ». Autrement oui, si ça se trouve on a déjà bu ce verre un autre soir, exactement dans le même café. Ensuite on a peut-être fini en boite, et même couché ensemble pourquoi pas. Je te le répète, je ne suis pas un modèle unique, on me confond souvent…
_ Non, j’ai déjà connu quelques black-outs en soirée, mais pas à ce point. Quand tu parles de « modèle unique », tu sous-entends qu’on est tous un peu interchangeables, selon notre milieu, notre tranche d’âge, et les bars qu’on fréquentent ?
_ Oui, les personnes comme les époques. Si tu sors presque tous les soirs depuis tes années d’étudiants jusqu’à la trentaine, tu perds le sens de la chronologie, de la hiérarchie des souvenirs, ils finissent tous par se valoir à force. Ce qu’il te reste ce sont des impressions, une humeur générale, et un téléphone plein de 06 d’inconnus… Si ça se trouve tu as déjà le mien dans ton répertoire.

_ Ok, alors jouons le jeu… Comment va, depuis le temps ? (sourire appuyé)
_ On fait aller, merci. Ça fait bizarre de se recroiser, je pensais que tu ne trainais plus trop dans le coin.
_ Les vieilles habitudes qui reviennent… Le décor m’est tellement familier par ici.
_ Dans ce cas, jouons un autre jeu : est-ce que tu te rappelles qui était derrière le comptoir la première fois que tu as passé cette porte ? La première conversation de zinc qui t’ait vraiment remué les tripes ? La première fille que tu aies crevé d’envie de revoir le lendemain ? Ta première fermeture de 3h ? Ta première after rideau baissé ?
_ Non, mais je sais que j’ai vécu tout ce que tu décris, et cela me suffit. Je ne crois pas en une forme de justice par voie de mémoire, ni collective, ni individuelle. Ce qui remonte à la surface est forcément biaisé, incomplet, injuste, voire absurde. Comme les bribes d’images restantes après un rêve, on sait bien qu’on a perdu l’essentiel. Et pourquoi j’ai encore rêvé de mes parents la nuit dernière, alors que je ne pense jamais à eux sur mon temps éveillé ? J’accepte le fait que ma mémoire et mon inconscient ne sont ni justes, ni fiables. Seule l’histoire se doit de l’être. Et elle n’est pas de notre juridiction.
_ Il ne t’arrive jamais de prendre des notes, juste pour ton hygiène mentale, pour te rappeler au moins les grandes lignes : où tu étais, ce qui t’occupais ?
_ Je le faisais un peu au début, j’ai arrêté parce que je ne voyais plus le côté précieux de la chose, puisque je ne relisais jamais rien. A quoi bon graver des archives qu’on ne consulte jamais ?
_ C’est un garde-fou, et ça entretient la mémoire cognitive.
_ Pour le quotidien oui, mais pour les soirées, à quoi bon ? Au bout d’un moment tu te connais suffisamment bien pour savoir comment tu as pu te comporter, même avec un blanc de trois heures sur la nuit précédente. Certains savent même pertinemment à partir de combien de verres ils vont « switcher », et passer en pilotage automatique. Ça ne les empêche pas de recommencer à chaque fois. Puis de se réveiller dans leur propre lit le lendemain, sans s’inquiéter de comment ils ont pu rentrer chez eux, à quelle heure, ou de qui aura pris soin de leur intégrité physique au passage.
_ Bienheureux l’amnésique de soirée, qui ne regrette, ni ressasse jamais rien… si je te suis donc ?
_ Oui. La nuit n’a pas de mémoire, inutile de lui en fabriquer une. On est là pour décharger nos batteries cognitives, pas pour les saturer davantage. Et quand tu y réfléchis, ce n’est pas si grave ; il y a assez d’adultes responsables autour pour prendre en charge le côté purement trivial de la vie nocturne : barmans, restaurateurs, commerçants, flics, pompiers, etc. Ils sont là pour ça. Alors autant leur laisser la réalité, et prendre l’irréel. Chacun son rôle après tout.
_ Ça ne te tracasse jamais quand tu réalises que des gens te font peut-être la gueule pour une parole blessante dont tu n’as même plus idée, aussitôt évanouie ? De ne pas savoir que tu as mis un vent à l’une de tes « ex » la veille, juste au même comptoir ?
_ Je fais confiance à l’indulgence universelle quant aux aléas de ma vie nocturne… De toute vie nocturne. Prends la population d’un bar en photo au cours d’une soirée lambda, et imagine-toi la quantité de non-dit, d’absurde, ou d’hypocrisie que cette image regorge _ si jamais tu pouvais en connaître tous les figurants… Untel tourne le dos à son dernier « coup » d’un samedi soir, ces deux-là étaient super amis autrefois, désormais ils discutent météo… La serveuse tombée enceinte du patron d’en face, trinque un shooter avec lui 3 jours après l’avortement… C’est plein de ramifications relationnelles insoupçonnées, et pas forcément teintées d’amertume, la vision d’ensemble est souvent plus drôle que pathétique.

(Un autre silence laisse filtrer quelques mesures du morceau diffusé en bas au comptoir..)

_ Tu vois, ça c’est un morceau qui parle de mémoire justement. (Hurt de Johnny Cash). Ça s’appelle « douleur », mais ça traite du souvenir, du temps qui passe trop vite, qui balaie ce qu’il y a de plus vif, le plaisir comme la douleur. L’extase de la chair, comme sa mutilation. Et qu’on soit sensible ou non au texte, ça fait au moins comprendre que pour certains _ pas que des artistes, la nuit EST mémoire. C’est le jour qu’on peut oublier aussi vite, surtout dans une grande ville rompue au métro-boulot-routine.
(elle laisse à nouveau s’écouler quelques secondes, toujours sur le même fond musical, avant de poursuivre)
Et ça traite aussi d’indifférence, de déni du vécu (« Try to kill it all away, but I remember everything / Essaie de le tuer instantanément, mais je me souviens de tout »). De l’impression d’étrangeté après avoir été si proches (« You are someone else, I am still right here » / Tu es quelqu’un d’autre, je suis toujours au même endroit »). Exactement ce que tu aurais pu me dire en m’abordant tout à l’heure.
_ C’est vrai, je suis toujours au même endroit, et tu es quelqu’un d’autre… de vaguement familier. Mais je n’ai aucune envie de remplir le rôle du martyr qui devrait porter la mémoire des autres, porter leurs stigmates. Ça, c’est une posture d’écorché romantique qui ne veut surtout rien oublier, tant sa mélancolie et ses regrets le définissent, lui donne chair et sens. Si la mémoire ne sert qu’à ressasser la douleur, alors vive le droit à l’amnésie…
_ Pas que la douleur, non. Mais je ne vois pas comment tu peux connaître le moindre attachement sentimental sans respecter ta propre mémoire, traumatique ou non d’ailleurs. Au mieux tu obtiens la camaraderie, et cette impression de familiarité qui te fait sans doute me confondre avec une autre…
_ Tu associes automatiquement la mémoire au sentiment. Il n’y a pas que l’amour d’un proche qui crée du souvenir, on peut aussi se rappeler de détails quelconques, de petites phrases anecdotiques, d’éléments complètement insignifiants au regard des malheurs du monde. Et tant mieux si ce n’est pas fidèle, bien rangé, bien classé. Comme un bar en fin de service du samedi soir : la mémoire c’est du chaos. Imagine que nos vies durent trois fois plus longtemps, avec un vieillissement proportionnel, donc sensiblement ralenti… Après quelques décennies, tu penses vraiment que tu resterais fidèle à chaque histoire sentimentale ou amicale vécue, sans rien oublier ? Si tu te souviens d’un prénom sur deux, ce sera déjà bien. Moi je suis plutôt physionomiste, à quoi bon retenir un patronyme, ce sont toujours les mêmes qui reviennent…
_ Rappelle-moi ton prénom d’ailleurs ?
_ Je ne crois pas te l’avoir donné.
_ Si, mais tu ne t’en souviens pas.
_ Je vais finir par croire que tu te fiches de moi, et que tu as des dossiers de fin de soirée me concernant. Et toi, qui es-tu à la fin ? Juste un sosie, ou une emmerdeuse de premier ordre ?

(Un nouvel ange passe, et quelques échos du « Come as you are » de Nirvana s’échappe d’en bas à présent… ♫ « As a old memoria… memori-i-i-ya » ♫)

_ Disons que je suis la fille mémoire. Celle qu’on finit par croiser une nuit ou l’autre, lorsqu’on a passé autant d’années à parcourir les bars, oublier autant de prénoms, effacer tellement de visages. Je suis celle qui vient tirer le rideau de scène et l’ouvrir sur un nouvel acte. Sans jamais rien occulter de la pièce en cours, bien au contraire. Je vais te rendre tous tes souvenirs un à un, comme on gifle un gamin qui n’en finit plus de fuguer… Je vais te livrer nu et tremblant à cette nostalgie que tu refuses toujours d’affronter, planqué sous ton armure d’instant présent. Normal que tu t’inquiètes peu du qu’en dira-t-on : tu n’as pas plus d’égard envers l’avenir que de respect pour ton simple vécu… Alors quelqu’un doit réveiller l’homme mort, venir lui redonner souffle. L’aider à libérer sa fierté du poids de sa trop grande désinvolture…
Voilà ce que je suis. Maintenant tu peux me regarder comme si j’étais une cinglée hystérique, ou une comédienne en pleine démonstration, voire te demander si on n’a pas glissé quelque chose dans ta bière ; mais demain tu ne m’auras pas oublié cette fois, je te le promets. Ni le surlendemain, ni dans trois jours, ni dans une semaine, ni dans un mois. Car je m’appelle conscience, celle qui te rattrape tôt ou tard. Alors pour répondre à ta question : oui, on s’est déjà rencontrés auparavant. Et ce mystère levé, je m’en vais donc en te souhaitant une bonne nuit. Rendez-vous d’ici quelques années… Mais s’il te plaît, change de bar d’ici là. Ou même mieux, change de ville, enfin.