#1

Now this is what they get,
This is what this city gets.

Something warm and cosy for the winter.
Maybe if it wasn’t so windy and rainy,
They’d look for a greater reason to drink, gather, and cling onto music.
Some even make love and babies on that kind of record…
Such a pretty convenient fitted music.
Some even praise that kind of local celebrity,
Musician, comedian, TV presenter…
Just because they broke national.

This is the worst hype a city can get.
And that’s the one they accept.

But when you think they could have gotten you,
Don’t you feel any little shame sometimes ?
Not for your self-indulgence,
But the fact you let down a whole city,
To end up another gloomy outsider,
Gone for the wild, and the barfly stories.

You let down the devouts,
Cause you thought you know it all better.
And now you know it all alone, mostly.

It’s a shame indeed,
Not the shame of one who’s vain or pathetic,
Who’s flying higher than his wings.
It’s a shame not to be a prophet,
Some corner prophet at least,
When you’re bound to become one.

It’s a shame not to succeed,
When you know someone must and will in the end.
Don’t let the cool bastard run the game,
Don’t let the bad guy take the shy dreamy girl,
Don’t ever let « nice » be mistaken for « great ».
Don’t let the ones who could believe,
Be satisfied with passivity.

DON’T LET THE CROWD GO WITH THE CROWD.

Redevenir consentant.

raw
(suggestion de bande-son pour une lecture en musique : Brian EnoFulness of wind)

 

S’il faut sentir un cœur battre sous la poitrine d’une cité, je sais dans quelle rue l’entendre au mieux. J’ai juste à frayer mon chemin de traverse par le contour de la cathédrale, puis dans les petites rues qui acheminent vers la grande artère, celle dont j’entends maintenant s’épaissir la pulsation, plus envahissante que jamais. Par un week-end de festivités comme celui-ci, la population intra-muros double ou triple, sur un parcours citadin pourtant réduit et ultra-sécurisé. Je m’attends à une vision orgiaco-dantesque, et m’y prépare sans bien savoir si je viens chercher l’écœurement ou la perdition. Il y aura là quelques centaines de personnes agglutinées autour d’une grosse vingtaine de bars sur moins de 200 mètres. L’ambiance sera criarde, putassière, toujours au bord de l’échauffourrée. La foule, aussi informe que très alcoolisée, mais encore plutôt consciente de son propre abrutissement à cette heure. Je vais d’abord la considérer avec défiance et vigilance, puis peut-être avec fascination, avant de céder à mon tour à l’avilissement. Certains diront que j’ai encore l’air très sérieux, je n’y verrai pas plus clair pour autant. Seulement par un angle détourné.

Mais ce soir je ne pourrai m’en tenir à une simple routine de dévergondage contraint, quand la meilleure option sanitaire pour supporter « l’enfer » des autres reste d’y succomber soi-même. Cette fois je sais que je viens tromper l’enfer en ma propre boite crânienne, et je bénis la ville d’être aussi noctambulo-compatible ce soir. Tant que ce fichu cœur m’offrira l’asile, au moins je serai protégé du calme, du silence surtout. Aujourd’hui ça m’était presque insupportable de rester à l’appartement pour travailler, je n’arrivais pas à tromper l’ennemi, il revenait sans cesse dans mon champ perceptif. Et je n’allais pas me mettre à boire ou prendre un calmant dès le réveil. Je m’en étais mieux sorti hier certes, les éléments de distraction avaient mieux coïncidé sans doute. Le plus funeste avec ce trouble, c’est qu’il est indolore, invisible, incommuniquable, souvent même imperceptible. Jusqu’à la prise de conscience dans un moment d’accalmie, toute garde baissée. La première fois ça remonte à presque trois ans ; j’ai d’abord cru à une forme d’illusion mentale passagère, qu’il me fallait méconsidérer, noyer dans le quotidien. Puis au lendemain le phénomène subsiste, et encore le sur-lendemain. Alors l’évidence devient obsession, entraînant elle-même un sentiment d’aliénation. Je me souviens avoir pensé que ce ne serait pas tenable, m’être demandé combien de temps il pouvait bien me rester avant de devenir fou ou suicidaire. Finalement ni l’un, ni l’autre. Mais aliéné à cette ville, oui. Tant d’années j’ai voulu m’en extraire, voilà qu’elle me protège à présent.

J’y suis presque. La cuve de résonance bouillonne de plus près, tous les cinq pas environ je me sens franchir un palier sonore. A trente mètres d’aboutir, le niveau de décibels n’avait jamais paru aussi effarant. J’entends un mélange de clameurs hystériques et de soundsystems en pleine guerre d’influence ; j’entends mon salut par le chaos. Mais je me fige pratiquement à mi-parcours de cette petite ruelle perpendiculaire au grand axe festif. La sensation d’hyperacousie vient d’augmenter soudainement dans mon oreille gauche, et je réalise alors ma propre inconscience. Fuir un son par un millier d’autres, fuir le bruit par l’assourdissement, comment y voir autre chose qu’une thérapie du désespoir ? Ne vais-je pas juste aggraver le symptôme en m’exposant ainsi ? De toute façon je n’ai pas d’autre échappatoire. Le silence est invivable, et n’importe quel bruit urbain ordinaire _ comme le moteur d’une voiture, peut rentrer en écho avec la nouvelle fréquence qui parasite depuis peu mon champ auditif. Un drone bien trop aigu pour se laisser recouvrir d’effervescence citadine, mais pas assez haut dans le spectre pour en devenir indistinguible. C’est comme un effet larsen à saturation aléatoire, une sorte de scintillement sournois avec lequel je dois confronter mes nerfs au quotidien.

Tant pis. Je vais quand même essayer, au moins une heure. D’abord autant se réfugier dans un de mes repères habituels, il y a bien plus de boucan à l’extérieur de toute façon. Voilà, je commence à mieux m’habituer déjà. J’arrive à me me poser au comptoir à distance raisonnable de l’enceinte la plus proche, et j’oriente la tête au meilleur angle souhaité pour éviter la collusion entre mon acouphène et la musique du bar. Ce peut être une cymbale agressive, ou un riff de guitare bien psychédélique, ou n’importe quel bourdon sonore dans la même gamme de fréquence. Bien sûr, je note qu’après deux verres mon ouïe est déjà beaucoup moins en alerte. Et puis il y a toutes ces interactions humaines, si factices ou anecdotiques soient-elles, qui me renvoient à une normalité réconfortante. Personne ne sait, et personne ne peut l’entendre à ma place de toute façon. J’ai déjà acquis une bonne endurance flegmatique à force, oui, le malaise doit rester bien confiné.
D’ailleurs je ne suis pas le seul. Lui là, ce sont peut-être carrément des voix qu’il entend au creux de l’oreille, et dont il se délivre uniquement au pub en soirée. Elle à côté, les yeux dans le vague ; il lui faut peut-être deux white russians minimum, avant de pouvoir occulter sa vision récurrente d’un père juste défunt. Voilà qui ferait plutôt sens au fond : la réalité ne serait jamais qu’une projection collective, émanant de cerveaux psychotiques en quête d’une représentation extérieure libératrice. Il n’y a qu’à travers un solide déni commun qu’on peut rassembler autant d’aliénés en si petit espace, autour de cinq pompes à bière.

Finalement je vaque ensuite d’un quartier à l’autre, presque libéré. Sans m’en rendre bien compte, j’effectue une sorte de parcours mémoriel entre plusieurs de mes bars favoris, rendus moins accessibles qu’en temps normal pourtant : certaines rues sont bloquées, déviées, ou juste impropres à une marche rapide telle que je la privilégie pour éviter toute cohue festive. Puis mon tour de la ville me ramène au point de départ, en son cœur à nouveau, tout de sang chaud irrigué, soumis au massage continuel des masses depuis le début de la soirée. Le boucan ne me gêne plus vraiment. Je ne frise pas l’ébriété, mais elle me frôle un peu quand même. Plusieurs conversations s’imposent à moi avec une séduisante fluidité, sans accrocs notoires. Le commun des mortels reste à peu près supportable et culturellement proche par ici, même après 4 ou 5 pintes de pils. Et je me laisse alors gagner par cette pensée crève-cœur si familière, à me dire que je serais même plutôt bien là, plutôt serein, si ce n’était pas juste un sursis avant le retour à ma pleine perception. Le handicapé retrouve son handicap, tout comme un cœur brisé retrouve ses miettes en rentrant, un travailleur matinal sa pré-culpabilité du lendemain, et un migrant son lit de cartons au bord du trottoir.

La fermeture du bar interrompt mon débat interne sur le concept philosophique même du réel. Puis je déambule encore, sans véritable quête du retour, un gobelet à la main, une dernière bière offerte que je ne boirai pas. Mais à cette heure elle me fait passer relativement inaperçu parmi d’autres semblables errants. Tiens, me dis-je, ils ont complétement bloqué le boulevard ouest menant vers la grand-place. Sur une longue portion de 300 mètres on peut ainsi vadrouiller en goguette au beau milieu de la chaussée. Je ne sais pas bien où je vais d’ailleurs, mais déjà contournons les cars de police et toutes ces rambardes de sécurité. Plus loin je sens une respiration, comme un appel d’air nocturne, avec une décrue accélérée du taux de présence humaine au mètre carré. Je peux encore virer à droite et me rapprocher à cinq minutes de chez moi, seulement c’est encore trop précipité. Je dois marcher, impérativement marcher. Jamais je ne vais aussi loin en remontant cet axe d’habitude, je n’avais pas réalisé à quel point la périphérie est proche : une ceinture d’autoroute, quelques ponts et tunnels, puis un long quartier résidentiel. Quitter la ville me paraît si aisé soudain.

Je suis maintenant le parcours cyclable, complètement seul. Et décide alors de m’arrêter un court instant. Pour écouter la nuit. Ma respiration cesse, je balaie à présent mon propre spectre auditif, calmement, de gauche à droite, puis inversement. Mis à part l’écho du traffic routier, nulle autre perturbation sonore. Je ne sais plus bien ce que je veux ou dois entendre, ou crois devoir percevoir, mais j’ai encore l’esprit assez clair pour ne pas confondre un drone lointain avec cet acouphène aigu trop distinct du reste. Pendant quelques secondes oui, j’aurais pu croire le phénomène disparu. Du moins j’aurais pu essayer de m’en convaincre pour le restant de cette équipée nocturne. Comme un répit supplémentaire. Une autre respiration bloquée : non, le son est bien là. Toujours la même sirène aigüe côté gauche. Ni plus ou moins forte qu’en début de soirée, le vacarme ambiant n’aura eu aucune incidence. Je ne fais que retrouver le fil de ma propre fuite en avant, juste quelques kilomètres plus loin. Seul le bruit de mes pas, seul mon propre mouvement dans l’air, savent encore me préserver d’un trouble aussi existentiel. L’hyper-conscience d’être en vie. Et à quel point sa continuité relève d’une implacable aliénation. Comme un gamin trop anxieux qui aurait peur d’oublier de respirer en s’endormant, et mesure l’engrenage de survivance qui va le régir toute sa vie. Comme d’être condamné sous un mauvais sort gréco-divin à entendre le battement sempiternel de son propre cœur sur-amplifié. N’entendre que ça tout le temps, un battement plus ou moins rapide, impossible à suspendre pour quelques heures. La vie telle un écho d’horloge permanent, si obsédant que tout mortel en serait conduit à la folie, sinon au suicide.

J’avance sans détresse pourtant. C’est une marche résignée peut-être, mais assez grisante néanmoins, tant que la fatigue ne m’oblige à regarder en arrière. Et puis l’air est suffisamment doux pour un abord du petit matin, je ne sens pas le froid, du moins pas encore. Je me dis que j’ai toujours cherché ça, à m’échapper une nuit, marcher le plus loin possible sans la moindre orientation. Inutile d’interroger mon déterminisme au prochain croisement d’ailleurs, le chemin est tellement rectiligne pour l’instant. Je ne dérive pas non, je m’éloigne en toute droiture, par une pente légèrement ascendante.

Après une heure et demie de trajet, ce boulevard a déjà sûrement changé trois fois de nom à force. Il s’est élargi pour englober une piste de tramway, une double-voie express, et toujours un couloir cyclable. Mais mon trottoir s’est aminci entretemps, je suis presque sur la chaussée. Or certaines voitures remontent à plus de 120 km/h depuis le centre-ville, par une luminosité des plus réduite. Curieux, ce retour d’attachement instinctif à la vie et à mon intégrité physique. Un début de lassitude me gagne, je le sens. Et ce regain de vigilance m’enjoint plutôt à faire demi-tour désormais.

Bientôt j’arrive à un nouveau croisement, toujours dans le prolongement de cet axe interminable. Si je dois battre en retraite, autant que ce soit par l’autre versant, j’aurais moins l’air de revenir sur mes pas. Sauf qu’il y a bien trente mètres jusqu’au trottoir opposé, et le passage piéton a une allure de chimère pour voyageur hagard. De fait, je me retrouve à enjamber le rail même du tramway… Quelques réminiscences cinématographiques me traversent brièvement l’esprit, pour me rappeler qu’il ne faut surtout pas toucher les deux extrémités jambes écartées. Enfin je crois, je n’en ai jamais été très sûr. Mais plus loin il y a ce type, tout aussi vagabond, qui a observé ma chevauchée intrépide depuis l’autre rive piétonne, que je rejoins à présent. Je sens bien qu’il va me demander quelque chose, et la moindre interférence sociale me décourage à l’avance, tant je m’étais perdu dans mes propres pensées depuis une heure. Le voilà à deux mètres, guère imposant, portant un long sweat à capuche et un maigre sac à dos hors d’âge. J’attends sa requête, elle arrive :

_ ‘Faut pas traverser comme ça par ici, mec, c’est dangereux…
(un silence) T’aurais une cigarette à dépanner ?
_ Non désolé.
_ Tu fais demi-tour, on dirait ?
_ Oui, en quelque sorte.
_ Après c’est pour les voitures, c’est mort…
_ On ne peut pas sortir non, je sais.
_ Mais personne peut sortir de la ville, mec !
C’est comme un marécage tu sais, et on a tous les pieds dedans…
(il me jette un regard halluciné, comme pour mieux théâtraliser sa formule)
Pour bouger, faut une bagnole, un taf, faut du fric… Faut qu’elle te donne son permis de sortie, tu comprends ? Personne peut sortir de la ville… Tu t’es trompé de chemin mec !

Il s’éloigne sur ces derniers mots, et je ne sais plus si j’ai entendu « vie » ou « ville ». Mais peu importe, je ne quitterai ni l’une ou l’autre cette nuit. Le chemin du retour a fini d’user mes dernières forces. Je vais m’écrouler de sommeil sans la moindre énième pensée alarmiste portée sur ma condition humaine _ et surtout auditive pour l’heure. J’escompte un rêve d’immortalité assez horrible entre deux rendormissements, et un léger mal de crâne possible au réveil. Mais j’ai passé une plutôt bonne soirée après tout, et le meilleur n’est jamais exclu pour demain ou son sur-lendemain. L’essentiel avec l’aliénation, c’est de redevenir consentant.

 

Dors maintenant… demain est un autre monde.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Lubomyr Melnyk – Parasol (erased tapes))

Là soudain, j’ai senti une forte envie de bâiller, avec la plus grande largeur de mâchoire possible, comme un prémisse d’hibernation imminente, rendue nécessaire. Ce qui était plutôt malvenu en plein bar, entouré de visages familiers : au delà du regard extérieur, il y avait surtout très peu de chances qu’on me laisse creuser un igloo à même le comptoir, sans rouvrir boutique d’ici l’arrivée du printemps… Hier soir pourtant, j’en étais encore à faire le zouave dans une boîte de nuit improbable, au son d’un mix techno-zouk d’une platitude indigne _ sachant bien que la plaisanterie heureusement, même par effet de groupe, ne dépasserait pas « une bière et au lit ». Et avant-hier, je me laissais attarder pour la énième fois en after à rideau baissé, surpris de garder autant d’humour et de bonhomie à cette période, avec si peu de vitamine D dans le sang. Toute cette bienveillance, ce petit sourire non feint à chaque paire de bises, on aurait vraiment dit que j’en rajoutais. Oui, soit ce type est amoureux, ou en grande réussite professionnelle ; soit il cache un cancer tout juste diagnostiqué, et surjoue pour ne rien laisser paraître…

En fait, aucun des trois. Je me sens juste pris dans un courant anthropologique d’une force inédite, qui m’entraîne à tenir droit et confiant, positif au delà des évidences. Mon environnement citadin charrie déjà tellement de spleen et de pessimisme ambiant, à quoi bon en « remettre une couche » en étalant mes cauchemars de la nuit dernière, ou ma technique d’apnée sous le seuil de pauvreté, par exemple… Le flegme est de rigueur donc : cachons cette mauvaise humeur passagère, évitons le moindre constat d’échec qui n’aurait pas l’excuse d’une pointe de cynisme. Non que ça me coûte un effort comportemental surhumain ; je pense qu’en cas d’artère sectionnée, j’aurais quand même tendance à manifester une vibrante détresse existentielle, par un masque d’angoisse à faire passer Le Cri de Munch pour un tableau d’hystérie infantile. Le stoïcisme, c’est quand même plus facile à pratiquer sans handicap et en relative bonne santé.

Au fond, c’est très simple de sentir comment être et agir, quand tout porte à croire que « ça va mal », des actualités du monde aux nouvelles des proches. On peut toujours protester, se dire que la nature (humaine) n’a pas fait de cadeau en distribuant les rôles ; n’empêche que cette clarté du destin, quand elle commence à poindre, vous soulagerait presque. Oui, certains auront tendance à geindre, à vouloir massacrer la terre entière, quand d’autres retiennent la porte sans la laisser se rabattre trop vite. Certains cherchent protection et confidence, d’autres l’offrent et la reçoivent. Certains vont tirer à eux toute la nappe du salon en tombant ivre mort à la fin du repas ; d’autres ramassent, relativisent, et rentrent à pied sans appli GPS.

Il ne s’agit pas seulement d’un rapport de dominants à suiveurs, de bergers à brebis… Je le vois plutôt comme si l’air du temps m’avait greffé une mère juive sur le dos, bien malgré moi. Par refoulement du désir de paternité peut-être, comble d’ironie évolutive… Reste un syndrome plutôt ingrat au quotidien, très peu raccord avec l’époque en matière de « coolitude » citadine. Attraper des réflexes de mère juive, ou traîner un zèle de savoir-vivre hérité d’une éducation pastorale, franchement on s’en passerait bien. Surtout quand l’envie de dire ses quatre vérités à son interlocuteur devient pressante : « mais non, tu n’es pas un pauvre type déconnecté du réel, qui compense son dégoût de lui-même par la haine du genre féminin et le mépris de l’étranger ; tu es juste fragilisé, précarisé, il te faut un environnement qui démente tes présomptions, avec de la bienveillance et du réconfort… ». Les quatre vérités, c’est comme les quatre cavaliers de l’apocalypse, il vaut mieux les voir avancer au pas, que rappliquer au galop. Une petite pique suivie d’une tape dans le dos, ça ne suffit pas toujours certes, mais on fait moins de dégâts à long terme qu’en sortant directement le lance-flammes.

Seulement ça use à la longue, de toujours prendre des pincettes d’empathie, quand les haters eux, ne jurent que par la culture du clash. Ça fatigue, tous ces scrupules dont on n’arrive pas à se défaire, ses lignes jaunes infranchissables qu’on voit pourtant piétinées autour de soi. Alors un simple bâillement tire la sonnette d’alarme. Je sens que je dois m’éclipser rapidement, sans amertume, ni ras-le-bol, juste par pudeur et précaution. Je n’ai aucune envie de découvrir en public de quel « craquage nerveux » je pourrais être capable ces jours-ci. On pense se connaître, mais nos repères émotionnels, affectifs, changent à une telle vitesse désormais. Ce groupe de personnes me correspond, ce bar me convient, puis tous les six mois pourtant il faut recommencer ; l’effet de bande a disparu, la magie du lieu s’évapore. Et ce n’est pas du romantisme, juste la dynamique du capitalisme moderne qui fixe son propre tempo. Il faudrait vraiment être naïf, ou très nostalgique, pour voir encore un « esprit bohème » là-dessous.

Je remonte à présent le boulevard qui me dirige habituellement vers mon dernier verre, un kilomètre et demi plus loin. Sur le chemin, impossible d’arrêter de bâiller décidément. Même en marche accélérée, sorti de sa torpeur, mon corps exige cette convulsion libératoire. Au point que je me demande si on ne m’aurait pas drogué au passage, car une heure plus tôt je me sentais encore parfaitement vif d’esprit. Peut-être simplement que ce soir je ne trouve plus rien à prouver, au moins temporairement. Rien à chercher qui ne puisse vraiment attendre le lendemain. Aucune muse ou nouvelle rencontre à l’horizon, j’arrive et repars seul, comme très souvent. Alors autant suivre mon propre conseil en l’occasion : sauver la flamme pour un autre jour. Kurt Cobain avait beau citer Neil Young en professant qu’il vaut mieux se consumer d’un coup, plutôt que disparaître à petits feux (« It’s better to burn out than to fade away« ), le burn-out en tant que paradigme sociétal, ce n’est pas franchement une bonne proposition ; on voit d’ailleurs le résultat vingt ans plus tard…

Et puis il y a encore tout l’appartement à remettre en ordre, les recoins à nettoyer, avec ce vide du féminin qui s’installe petit à petit. La pièce paraît tellement plus haute non meublée, on oublie trop vite comment c’était à l’entrée des lieux. Allez, coupe ce smartphone maintenant, tu en sais déjà assez pour toute une vie. C’est toujours la même erreur : on rafraîchit son fil d’actualités, et une nouvelle catastrophe arrive. Un énième attentat, un autre chanteur disparu, un nouveau désastre électoral, une nouvelle tragédie géopolitique… Tu ne changeras rien de plus au cours de l’humanité aujourd’hui. C’est pour ça que je te disais d’en garder un peu en réserve, les prochains hivers pourraient bien être pires. Mais on en sortira, oui. L’homme s’en sort toujours. Nos contrées découvrent seulement le concept de paix durable après quelques millénaires guerriers, c’est normal que ça fiche encore la trouille à un paquet d’esprits plus ou moins rétrogrades. Comme une proposition de Pacs ou de mariage, forcément tu penses d’abord à fuir avant de te dire « Et pourquoi pas ? », c’est tellement humain.
Evidemment, on aurait préféré tomber sur une époque plus proche du bout du tunnel, au lieu de naître à son début. Pour des natifs du siècle dernier, l’horizon ne se débouchera peut-être qu’en fin de parcours, voire bien après hélas. Et on n’aura pas plus le droit de se lamenter qu’un sans-abri londonien sous le Blitzkrieg, en hiver 41. Juste le droit de tenir pour préserver le moins pire. Le droit de s’écrouler seul ce soir dans un grand lit de fortune, sans pétard, ni somnifères. Mais on apprend à tenir bon, crois-moi. Dès la naissance on n’apprend que ça en vérité. Allez, dors maintenant. Demain est un autre monde.

Un petit pas pour l’homme, un grand bond vers l’altérité.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Miles Davis – All blues)

La distance parcourue ne fait pas le nomade, c’est son élan vers au-delà qui lui confère l’étoffe de voyageur. Et l’élan parfois, se réduit à la largeur d’une table d’un café. Deux êtres se font face, se fuient et se cherchent pourtant du regard ; deux êtres à l’incarnation multiple, dont j’ai vu défiler tant de variantes à force. Au point que seules les plus récentes me reviennent, condamnant bien d’autres, plus romanesques ou poignantes, à l’oubli. Il me faudrait une mémoire holographique de comptoir ; même épongé dix fois par jour, désinfecté au forceps après le service, le souteneur de coudes reste un pilier de souvenirs aussi fidèle que muet, hélas.

La dernière confrontation sentimentale à laquelle j’avais assisté de près, remontait à la semaine précédente. Un rencard aux allures de simple verre entre étudiants, tout juste sortis des cours. Je les imaginais inscrits aux beaux-arts, ou en architecture ; sans doute faisaient-ils du droit en réalité, cherchant seulement à fuir leurs congénères de promo pendant l’happy hour. Le plus juvénile des deux portait un bonnet ultra-fin, trop bien découpé pour se soucier du moindre courant d’air ; l’autre, à peine moins fluet, arborait d’étranges lunettes, tout aussi « tendance », bien qu’elle fissent surtout fureur en milieu expert-comptable au siècle dernier, me disais-je. Le reste m’avait peu marqué à vrai dire, et pendant un quart d’heure je ne leur prêtai guère d’attention, tant leur dialogue me semblait infantile, entre chamailleries et potins du jour… Au détour d’une plaisanterie salace pourtant, l’un des deux roméos enchaîna soudainement avec le plus grand sérieux en parlant conquête spatiale. Il insistait, démonstration à l’appui, sur ce propre de l’homme à viser au-delà, même dans l’inatteignable. Son vis-à-vis plaidait au contraire pour une acceptation de l’isolement terrestre dans l’infinité du cosmos. Il faudrait donc s’en faire une raison : nous n’irons jamais bien loin, même à coups de sondes chercheuses ; non seulement le rêve coûte cher, mais il ne fait que générer une plus grande frustration à ne pouvoir traverser les années-lumières, comme l’avion a pu franchir les océans.

Le premier discoureur reprît alors la main avec un argument redoutable, au point de me faire dresser l’oreille, jusque là peu réceptive à leurs gamineries. « Imagine quand l’homme pourra faire un vol Paris-Sidney en une demi-heure, il ne sera plus du tout nomade, il faudra bien qu’il se tourne vers l’espace… ». Et je comprenais son raisonnement, alors que ce débat factice m’aurait plutôt donné à pencher vers l’autre bord. S’il y a bien un enseignement que j’avais tiré de mes années X-files _ neuf saisons tout de même, c’est combien cette fameuse vérité « ailleurs », cette quête du petit homme vert, n’est jamais qu’une parabole de notre propre voyage intérieur. Qu’on se cherche soi-même ou qu’on brûle pour autrui, il s’agit d’abord de percevoir l’humanité. En rendant l’horizon du paranormal plus humain qu’extraordinaire, la série encourageait davantage à trouver sa Scully, son Mulder, son père, son origine, voire le fruit de ses ovaires, qu’à lorgner vers l’infini étoilé.

Mais ce jeune « minet » avait raison : le nomadisme, ou ce besoin ancestral de tendre vers autre chose, reste un des propres de l’homme. Sydney à une demi-heure, c’est la mondialisation perpétuée à l’extrême, la fin de l’exode terrestre. Le village planétaire s’est déjà tellement rétréci, au moins dans son quartier occidental : partout les mêmes enseignes vous attendent, de New-York à Rome, avec les mêmes citadins pressés, ultra-avisés… L’uniformisation des capitales vient réduire la marge d’exotisme à une simple nuance de pollution ambiante. Alors, ceux qui pourront s’offrir le billet du voyage spatial, seront du même rang que les premiers passagers du Concorde, ou les premiers businessmen empruntant l’Orient-Express… Les middle-class eux, devront se contenter d’un week-end low cost à l’autre bout du globe. Et les pauvres bien sûr, ne voyageront toujours pas. Quant aux miséreux, ils continueront de repeindre le Radeau de la Méduse pour gagner un meilleur rivage ; et cette terre d’asile présumée, toisera leur taux de mortalité par noyade ou anémies diverses avec la plus diplomatique indifférence. Ce seront pourtant les derniers vrais nomades, au titre d’exilés certes, à défaut d’avoir jamais pu devenir pionniers.

Mes élucubrations futuristes m’avaient cependant détourné de l’essentiel. Deux jeunes terriens immobiles, saisis à la retombée d’une futile divergence, laissant au non-dit l’honneur de conclure cette joute verbale. Il leur manquait toujours l’envol, mais ils connaissaient déjà le cap. Et de leur exode sentimental dépendait l’acceptation de leur propre nature sexuée. Rien de si déviant pour un lieu habitué à dépasser son hétéro-norme. Le regard extérieur pesait moins que leur propre résistance intime.

L’un murmura une courte phrase à l’autre, dont je ne pouvais distinguer les termes, mais d’une intonation limpide de sens. Ce ton de l’imprudence, ce signal d’un franchissement du Rubicon… Fini la prise d’élan, il faut bien se lancer un jour, sans navette, ni Concorde. Rien qu’un bout des lèvres hésitant, aromatisé à la Jupiler. Cinquante centimètres à parcourir, et voilà, ils avaient marché sur la Lune. Baiser atteint. Houston, nous n’avons aucun problème.

Danse-moi jusqu’à la fin du monde…

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(Suggestion pour une lecture en musique : Gareth Dickson – Snag with the language)

Je vais encore rater la première partie. Ce n’est même pas une question de snobisme, juste une latence coutumière en démarrage de soirée. Pour un noctambule, sortir avant 20h le samedi, ça fait vraiment tôt. Comme en plus le concert était annoncé à 18h30, on peut même dire que j’arrive en avance sur mon retard présumé. Et heureusement, sinon je manquerais également la tête d’affiche. Un musicien écossais, lequel arpège une guitare folk très réverbérée dans une ambiance quasi religieuse, à l’intérieur d’une salle de théâtre aménagée pour l’occasion. On croirait soudainement une chapelle laïque, conçue pour les derniers résistants au cours de l’époque et à ses invectives d’hyper-connection, de gesticulations festives imposées. C’est tout l’apaisement que cette ville daignera m’octroyer pour la semaine, je le sens, alors j’attends que mes yeux d’eux-mêmes se referment, évacuent les stimuli visuels encore présents, même en un lieu si tamisé. Comme ce filet de lumière détachant le visage d’une femme que je viens juste de reconnaître et saluer, assise à l’autre versant, opposé au mien. Avec ce type de concert intimiste, le public offre un décor souvent plus captivant que la vue scénique elle-même, très dépouillée. Soudain les figures s’anoblissent, par ce qu’elles gagnent d’humilité en se figeant dans cette posture captive, qui les renvoient à leur fatigue hebdomadaire, à une mélancolie qu’elles ne cherchent enfin plus à contourner. Alors je retiens un temps mes paupières, pour dévorer encore un peu de cette beauté. Je sens que je n’en aurais jamais assez de toute façon. Au fond mon esprit n’a aucune envie d’être bercé : lui sait bien que je serai toujours debout dans une douzaine d’heures.

Une heure après c’est tout l’inverse, je regrette déjà ses quelques minutes de micro-sieste, tant l’atmosphère autour est surchauffée, oppressante. Cette manie qu’ont les gens de vouloir systématiquement célébrer le jour de leur naissance un samedi soir… Et à plusieurs anniversaires dans le même café, sans doute par crainte du manque de convives. Ou par réalisme lucratif des patrons de bar. Enfin, le résultat revient au même : on croise tout le monde, mais on n’échange avec pratiquement personne. Et on tue toute chance d’une nouvelle rencontre par simple effet de masse. Par cet agglutinement qui nous force à sécuriser notre cercle relationnel, en le limitant aux visages les plus familiers, et nous enjoint à boire pour supporter le manque d’espace vital intime. Ce que nous aurions fait de toute façon, mais un peu moins stressés peut-être. Je ne m’en sors pas si mal cela dit, on m’a même gardé un verre de punch et une part de gâteau. Il faut savoir rester prêt à tout en soirée ; y compris à ingurgiter un bout de charlotte fondante sur une frêle assiette de carton, tout en préservant son flegme et l’intégrité du moindre textile environnant. Ce malgré la récurrence des coups de coude au passage, vu qu’on se tient pile dans le couloir menant aux toilettes…

Et puis un ami suggère de bouger ailleurs, dans un bar moins routinier d’une virée de samedi soir, pour ce cercle du moins. Tiens oui, ça fait longtemps, allons-y. Non loin se trouve la rue de la soif locale, notoirement chaotique et fier de l’être. Il est vivement déconseillé de réviser sa considération du genre humain en s’y aventurant seul, et non alcoolisé. Pire : en étant seul, sobre, et d’apparence féminine. A cette heure heureusement, j’échappe encore à ces trois critères. De toute façon, l’établissement nocturne que nous avons ciblé serait plutôt du genre « irréductible », qui résiste encore à l’envahisseur et au jet 27… Et pour cause, c’est un bar d’obédience métal, à l’entrée duquel se poste le genre de videur imposant que n’aurait pas renier Bodycount dans les 90’s, avec quelques tatouages de plus sans doute. Je ne sais pas si je me sens plus en sécurité, mais la simple idée de commander un verre de blanc devient alors aussi absurde que de réclamer du Sting ou du Coldplay. Déjà qu’avec ma veste de velours je frise l’outrage aux bonnes moeurs, évitons de les provoquer davantage.

En fait l’endroit est inversement plus pacifiste que ne le fait ressentir sa playlist de thrash-metal du meilleur cru, apocalyptique à souhait. Il y a même des toilettes hommes-femmes séparées ; c’est dire à quel point la notion d’endroit civilisé est devenue perfide, à force d’attirer le noceur vers les vitrines les plus clinquantes, vers des sourires de vendeurs de smartphone déguisés en barmans. On finirait par trouver l’austérité rassurante, et les riffs mitraillette des héritiers de Black Sabbath comme du miel pour les oreilles… Là j’exagère sans doute, mais ma deuxième pinte de blonde à 8° commence à produire son effet ; mon sens critique baisse légèrement sa garde, et sournoisement un petit flash nostalgique m’envahit. Je me revois entrer dans le même bar, dix ans plus tôt, sans trop comprendre ce que je fais là ; mais j’ai suivi une piste, une aimable suggestion à passer boire un verre… Et puis tout se réchauffe peu à peu. On me présente timidement, quelques conversations s’engagent, la soirée se prolonge… Je repars ensuite conquis, avec le sentiment que tout pourrait être simple au fond. Une bière reste une bière, pas besoin de chercher plus exotique ; cette fille me plaît, alors pourquoi rêvasser à une dizaine d’autres au même moment ? A celles que j’ai croisées deux ou trois heures plus tôt, à celles que je pourrais retrouver dans d’autres pubs, d’autres rues ; à celles que j’espère toujours secrètement revoir, mais qui ne risquent pas d’entrer ici comme par miracle.

Tout pourrait être simple, alors maintenons l’illusion. Justement, le patron de bar vient de lancer son quart d’heure « sérieux s’abstenir » de pré-fermeture, et un tube des Jackson Five retentit à plein volume. Mes jambes n’attendaient que ça : je ne tiens vraiment pas à me faire remarquer du videur, mais ne pas danser là-dessus, j’en suis vraiment incapable. Sauf qu’après trois autres morceaux, une facétie d’un camarade me fait bêtement projeter mon verre quasi vide à terre, lequel explose en toute largeur. Pour unique sanction, l’autre tenancier arrive tranquillement afin de balayer l’éparpillement, ajoutant sans aucune malice : « c’est pas grave… ».
Oui, tout devrait être aussi simple et gratuit, comme de poursuivre en after chez l’un des membres de cette fine équipée, à l’appartement le plus proche d’ici, et le plus permissif en terme de voisinage. Nous ne sommes même pas nombreux, juste une poignée. Et nous avons très peu d’alcool ; aucune autre substance d’ailleurs pour pallier au dégrisement fatal qui menace de nous tomber dessus, rien qu’à traverser ce tableau de bassesse comportementale dont le quartier nous abreuve. Vomi contre un mur à gauche, urine contre une voiture à droite, tensions et agressivité à 360°… Dans une mêlée humaine trop avilie certainement, pour assumer de se revoir en selfie le lendemain… Ne pas se laisser dégriser, non : Iggy Pop, LCD soundsystem, Gorillaz, Joy division… et un appareil à fumée pour submerger le salon. Comme les gosses d’une première boum de collège, mais sans le repas de famille du lendemain. Et surtout sans envie du lendemain, puisqu’il tombe un dimanche, le fourbe. Autant ne pas rentrer du tout à vrai dire. Allez, « dance, dance, dance to the radio !« . Mon invisible cavalière, danse-moi jusqu’à l’aube. Danse-moi jusqu’à la fin de ce monde.

Tout devrait être aussi simple.

Chasser le moustique de novembre.

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(Unknown credit – Suggestion pour une lecture en musique : Steve Reich – Variations for winds, strings, keyboards)

Le moustique est l’avenir de l’homme. Pardon femme, pardon Aragon, mais c’est juste l’évidence. Et elle m’a frappé la nuit dernière, au moment où j’écrasais le dit insecte d’une autre évidence : celle des mes mains rageuses, proprement coordonnées pour une fois. Simple répit illusoire, même si le satané parasite avait opté pour une opération suicide, sans renfort d’escadrille. Toujours une nuit de sommeil préservée, mais à terme il finira par régner au sommet de l’écosystème, fanfaronnant aux quatre coins d’un globe sur-réchauffé. Humidité, chaleur, quelques milliards d’humains supplémentaires à vampiriser ou contaminer… Vraiment, lui aurait tort de se sentir menacé d’extinction.

Un moustique en plein centre-ville passé mi-novembre, cela peut sembler anecdotique. L’année suivante néanmoins, ils reviennent plus nombreux. Et ainsi de suite, jusqu’à découvrir décembre, janvier, février, dans nos contrées européennes pourtant habituées à une trêve hivernale de l’agression moustiquaire. Notre complexe du dominant nous donne l’illusion de vivre en terrain conquis, mais nous avons toujours été en guerre. La survie d’une espèce tient à si peu de choses, quelques degrés de plus, de moins, une certaine acceptation du prédateur aussi, de la proie. Puis soudainement les règles changent, en une décennie ou un siècle, peu importe. Et l’animal hier si conquérant, sûr de son trône, de sa perpétuité, découvre alors un crépuscule sans dieu, ni absolu. Un crépuscule dépourvu d’utopie. Ailleurs, la conscience du moustique est presque inné, sa menace, ancestrale. Ici, nous ne voulons entendre ni bruit d’insecte, ni bruit de bottes, surtout plus jamais.

Alors un autre bruit nous rattrape, un soir de novembre. Comme un buzz désagréable dans l’oreille externe, parti d’un simple bruissement d’ailes des années plus tôt, il nous parvient sur-amplifié à présent. Pour certains, la déflagration paraît encore étouffée, trop lointaine : ai-je entendu voler un diptère, ou perçu le glas d’une société vieillissante, recroquevillée sur un âge révolu, quand les saisons étaient encore distinctes, les moustiques condamnés à sucer du bétail en été, pendant que les maîtres se partageaient le globe en quelques empires coloniaux… Pour d’autres au contraire, elle signe déjà la fin de l’Histoire : rendez-vous en enfer, et empochez 72 vierges au passage ; ou contentez-vous d’un rencard par site de rencontres, mais c’est tellement moins épique. D’autant que vous risquez de prolonger d’une génération encore, un mammifère déjà bien mal parti.

C’est vrai que ce fichu mois intermédiaire, coincé entre deux cycles d’une nature autrefois mieux réglée, avec son lot de dégueulasserie ambiante _ du ciel au bitume enfeuillé, en passant par l’info du jour, tout ne semble que pourriture ; ce novembre de malheur donc, encourage plus au transhumanisme, qu’à une reproduction du modèle humain en cours, selfiant avec frénésie son désarroi spirituel, en attendant le retour du printemps…
Je l’aimais pourtant bien cet homme-là. Au moins jusqu’au début du 20ème siècle, c’était quand même remarquable d’évolution. Quelle lutte acharnée envers une nature hostile, à dompter ses vieux démons, époque après époque… On ne rend jamais assez hommage à ceux qui nous ont précédés, pour des merveilles de civilisation telles que l’eau courante, l’électricité, le chauffage, la CMU complémentaire, et le kilo de spaghettis prêt en 8 minutes… Histoire de s’en souvenir, il faut une bonne soirée galère d’automne à traverser toute la ville en plein déluge, sous quelques mauvais prétextes galants, et rentrer seul comme jamais, avec un trou béant dans la semelle gauche… Alors pendant que les pâtes emmarmitées se rappellent du sort réservé aux premiers Chrétiens, un fond d’émission de radio me tend enfin une perche utopique, en gage de réconfort. Ou comment chasser le moustique de novembre peut-être. Transhumanisme, donc, m’explique-t-on. Au fond oui, pourquoi freiner le mouvement ? A ce niveau de pessimisme et de recroquevillement sociétal, il faudra bien trouver meilleur dopage que des sucres lents pour tenir le coup. Alors je suis preneur.

Au bout de vingt minutes d’écoute assez distraite, mon regain d’optimisme en prend déjà un coup cependant. Car le problème du moustique demeure, aussi sûr que toute satiété n’est que provisoire : la contrainte ou la menace reviendra, cyclique, rien n’est jamais réglé pour de bon. Et on aura beau changer nos membres un à un, optimiser chaque fonctionnalité d’un corps humain précaire ; s’il faut recommencer tous les 20 ans, il arrivera bien un stade où l’on préfèrera tourner définitivement la page de l’Homo sapiens, plutôt que de l’augmenter ou le customiser sans fin. Dès lors évidemment, pour un esprit de la première moitié du 21ème siècle, voilà un tout autre sacrifice à fournir. Difficile d’admettre qu’il nous faut déjà préparer le terrain d’une prochaine mutation, sachant qu’elle ne gardera aucun de nos gênes en héritage, et n’aura pas même la courtoisie de nous dire « merci l’homme ».

C’est tout de même rageant de venir au monde pile au bout d’un cycle d’évolution dans sa propre espèce. Oeuvrer à sa métamorphose, voilà un challenge bien plus attirant. Pas sûr qu’on nous laisse plus de choix qu’aux derniers dinosaures cela dit. Pas certain non plus que ce « trans », comme « transition », ne devienne simplement un « post », comme : « faisons table rase de l’humanité ». Car c’est précisément devant cette philosophie post-humaniste _ qui tend déjà à considérer l’homme tel une machine en chair, que ma soif d’avancée du genre humain connait soudain sa limite. Il y a de fait, un réel conflit métaphysique entre ces deux aspirations qui m’animent au quotidien, et souvent s’opposent : progressisme utopique, ou humanisme conservateur. Il faudrait pouvoir choisir à force.
Et le tiraillement perdure depuis quelques six millions d’années, à l’échelle terrienne. Avec pour constante malgré tout, l’acceptation d’une mortalité immuable, d’une vulnérabilité intrinsèque _ essayez de combattre un ours à mains nues pour voir, et d’un seuil d’imperfection irréductible. Aimer l’humain en somme, c’est en accepter le meilleur comme le pire. C’est tendre vers le parfait tout en s’avouant vaincu d’avance. C’est viser les étoiles, pour au moins décrocher la Lune _ si on ne vise que le bout de son nez, on n’est même pas sûr d’arriver à se moucher tout seul… C’est convenir qu’une détermination lucide vaut toujours mieux qu’un découragement nihiliste.

Autrement dit, ça ne vend pas beaucoup de rêve. Et on ne peut y prendre qu’une part infime, avant de la transmettre à son éventuelle descendance. Alors on comprend d’autant mieux qu’à défaut d’une croyance religieuse pour béquille, le statu quo évolutif ou même la régression pure, s’imposent au commun des mortels. Surtout ces temps-ci. Voie de facilité peut-être, mais l’avantage est qu’on se désillusionne d’un peu moins haut, à force de tirer déjà les choses vers le bas… La chute s’en trouve amortie. Ainsi, qu’on referme les frontières, son horizon de pensée, ou la porte de l’igloo avant une hibernation jusque fin mars, finalement ça revient au même mécanisme auto-protecteur. Comme s’il fallait plus que jamais préserver l’espèce, y compris dans ses absurdités les plus criantes. Les replis identitaires, protectionnistes, technophobes, religieux ou traditionalistes, donnent l’impression d’un mammifère anticipant une période de glaciation imminente, alors qu’il est justement confronté à un réchauffement climatique… Sacré Homo sapiens : on lui dit que ça brûle, mais lui remet trois pulls et deux armures pour se tenir chaud.

Et pourtant, il y a une vraie forme de sagesse à vouloir se replier lorsque la bataille devient trop hasardeuse. Car si l’heure du baroud d’honneur a déjà sonné pour l’homme, j’avoue que mon tempérament progressiste se posent quand même beaucoup de questions. Considérer le cerveau humain comme une simple carte mère, dont les plus infimes composants et données finiront par être percés à jour, c’est peut-être valable pour un scientifique purement cartésien _ j’en doute à vrai dire ; mais pour l’agnostique que je suis, on n’est pas prêt de me faire avaler le concept d’âme humaine sous forme de connexions neuronales, en suite de 0 et de 1. Ayant consacré une vie entière à en sonder la nature, ça m’embêterait qu’un jour, les réponses aux plus épineux sujets existentiels s’affichent d’un clic sur Google (Oui, Google évidemment…). Chercheur en âme humaine, c’est un vrai métier quoiqu’on en dise, alors je ne voudrais pas perdre mon job d’un seul coup. Et je ne voudrais pas non plus qu’il se perde d’ici une centaine d’années. Pur instinct de préservation animal ? Peut-être. Mais je repense à ce moustique, écrasé la nuit précédente après une série de ratés : aurais-je vraiment envie de perfectionner mes sens et ma coordination des membres, jusqu’à pouvoir localiser et tuer l’insecte en un clin d’œil ? Au risque d’y perdre un excellent motif de méditation d’ailleurs. Serais-je vraiment prêt à envisager un monde où la quête infinie de perfectionnement, a totalement évacué le besoin de transcendance ?

Evidemment non. Ça m’exalte autant qu’un pique-nique en amoureux sur Mars. Mais qu’on n’aille pas m’imposer le port d’armure préventif, sous prétexte qu’une majorité de terriens nourrit une trouille bleue d’évoluer. Alors vas-y, le digital native : transhumanise-moi, mais de mort lente si possible.

L’élite, l’homme du peuple, Baudelaire, et une femme… (sont sur un bateau)

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(Unknown credit / suggestion pour une lecture en musique : Beak – Wulfstan II)

Il est des voix sentencieuses et bien trop sûres d’elles qu’on préfère n’entendre qu’à la table d’à côté… Ou s’il leur faut vraiment une tribune, à la rigueur perchée dans un amphi universitaire. Ce doit être la mienne parfois : on est toujours l’élitiste de quelqu’un sans doute, nul n’échappe à la règle. Mais ce soir au contraire, je me sens le plouc, le sous-diplômé de service, l’exclu des hautes sphères. En seulement dix petites minutes, ce type m’a assommé comme une armée d’enseignants psycho-rigides durant un plein trimestre. Ses deux compagnons de bar, visiblement trop inhibés intellectuellement pour oser l’interrompre ou le contredire, lui prêtent une oreille si obéissante que j’en viens même à soupçonner une emprise sectaire. Il faut dire qu’avec une verve pareille, à moins de lui couper le temps de parole au sablier, autant espérer qu’il poursuive enfin son monologue devant l’urinoir.

La fatigue d’un rhume persistant ajoute à mon humeur agacée. Bizarrement, je commence à m’imaginer alors dans la peau d’un actif quadragénaire lambda, affligé d’un job alimentaire peu gratifiant, venant tromper son célibat dans un bar à jeunes citadins plutôt branchés, hors de son troquet celtique habituel. Comme une envie soudaine d’aller voir ailleurs, « where there’s music and there’s people, who are young and alive », dirait Morrissey. Ça lui ferait un peu plus loin pour retourner à la voiture ensuite, et rentrer chez lui après ses quelques bières du soir, en petite banlieue résidentielle. Mais au moins il changerait de rue et de quartier.
Le voilà donc avec sa pinte de bavik, s’asseyant prudemment à l’étage, seul dans un coin. Et juste à côté de lui, retentit l’insolente musique du jeune esprit savant. Tellement propret, avec son carré bouclé de petit-bourgeois romantique, sa diction irréprochable, aux intonations ténor comme naturellement amplifiées… Il se crispe rien qu’à l’entendre étaler toutes ses références, multiplier les postulats philosophiques, et proclamer ses dix commandements culturels avec une inconvenante facilité, sans jamais une nuance de « peut-être »… Sans le moindre trait d’humour notable, comble de prétention.

Du point de vue d’un autre citadin culturellement éveillé, je ne peux lui nier une certaine éloquence. Bien sûr il y a du fumeux dans ce qu’il affirme, mais sauf à viser un discours de prix Nobel, ça reste tout à fait pardonnable. Maintenant, du point de vue de cet « homme du peuple » fictif qui s’insinue en moi, j’ai juste envie soudain de lui claquer sa grande bouche, pleine de suffisance, contre la chope à peine entamée qui lui sert de bavoir à faconde… Ça ne me ressemble guère pourtant , cette envie de violence gratuite. Mais après tout, quand on aborde un personnage de composition, il faut savoir déformer un peu l’enveloppe.

Alors oui, disons que je ne sais pas qui est Cioran, par exemple. Que j’ignore tout du pianiste Glenn Gould…. Et à quel point il était rejeté lui aussi par le « système », par l’élite musicale… Et ce Don Quichotte là, ouais ça me dit quelque chose, les moulins et tout ça ; mais ce que tu leur racontes à tes petits copains, trop sages pour te rabattre le claquet, ça ne me parle pas. Tu vois, j’en ai juste marre qu’on me fasse sentir de près ou de loin, que je suis trop bas de plafond pour saisir de quoi il retourne. Que c’est une faute d’inculture, et non une faute à des gens comme toi ou tes parents, qui ne savent pas m’attirer vers leur modèle de société, leurs goûts et couleurs ; qui ne savent pas m’injecter leur putain d’exaltation savante, comme mon premier shot d’héroïne à 18 ans quand je faisais les trois-huit au tri postal… Mais tu sais quoi, ça ne m’empêchait pas de lire « Les Fleurs du mal » aux toilettes, ou pendant ma pause clope, dès que j’avais cinq minutes. Juste parce que ma copine de l’époque m’avait offert ce bouquin. Elle bouquinait pas mal, et voilà, moi tu vois, je voulais lui prouver que j’étais curieux, que je la méprisais pas sa « culture »… C’était plutôt elle qui me méprisait, je crois.

Alors tu comprends, ce qui me donne envie de te secouer un peu, c’est de t’entendre glorifier tous les « plus grands artistes », qui se fichaient bien de ce qu’attendait l’autre : le public, la maison de disques, les critiques, ou la cour du roi… Et en même temps, je t’écoute déballer ton plan de carrière de petit privilégié issu d’une d’élite super-éduquée, celle qui a déjà tout compris, tout lu, tout vu, tout écouté, à même pas 25 ans d’âge… Tes grandes questions existentielles, c’est de savoir si tu vas poursuivre ton DEA en Suisse ou en Angleterre, si tu vas faire ton prochain ciné-concert sur du Chaplin ou du Bunuel, et quand tu pourras t’occuper de sortir ton projet de bouquin pompeux que personne ne lira de toute façon. Mais tu seras tellement fier de ne pas te préoccuper de l’autre, de ce qu’il peut bien en penser, surtout un arriéré comme moi. Tu seras tellement fier, que tu pourras encore faire le coq avec tes copains pendant un paquet d’années avant qu’on vienne dégonfler ta baudruche d’arrogance, monsieur Péremptoire. Ouais, j’ai peut-être pas écouté les sonates de Bach, mais je connais deux, trois mots quand même… Et devine quoi, cet aprem dans la bagnole du boulot, je suis même tombé sur France Culture en zappant au hasard, et justement c’était une émission sur Baudelaire… Et ce mec en fait, il m’avait touché à l’époque. J’avais lu et relu presque tous ses poèmes dans le recueil, surtout après qu’on ait rompu avec Camille, je me souviens… C’était devenu comme une sorte de fétiche pour moi. Et bien le gars en réalité, c’était un fils de bourgeois qui dilapidait l’héritage de son père du haut de ses 20 ans, à trop faire le beau, l’original, à trop parader en société… Et plus tard à force de mal fricoter, il s’est même choppé la syphilis, comme quoi les bactéries s’en foutent bien de ta classe sociale…
Alors sur le coup, en entendant ça, j’ai pensé : ok, on n’était pas du même monde, mais le type a été cherché au-delà, il a pris des risques, il était mal vu à son époque… Je l’imagine mal posé comme un petit bobo du vieux quartier en train de s’écouter parler pendant une heure, et finir par sortir son putain d’ I-phone juste pour montrer la photo de sa première copine, histoire de prouver qu’elle était mieux gaulée avant… Toi au final, tu es juste un couillon de plus qui attend qu’on l’expédie en traversée au bout du monde, comme Baudelaire à l’époque, pour lui remettre les idées en place… Et là ouais, je crois que tu commencerais à penser aux autres. Alors vas-y : crée, pense, écris, joue, dessine, mais pas juste pour ta petite personne, et ta petite caste. Sinon tu sais quoi ? Le navire de Baudelaire, bientôt ce ne sera plus qu’un radeau de la méduse pour les gens comme toi…

Ma bulle de songe éclate enfin, une silhouette féminine pointant par-dessus ma table. Oui, je me rappelle, on s’était croisés dans un autre bar il y a quelques semaines… C’est gentil de venir à moi, j’étais bien loin de faire le moindre pas vers l’humanité. Comme tout s’éclaire brusquement ; juste parce qu’une jeune femme a la curiosité de savoir ce qu’un vagabond d’âge mûr peut bien écrire, coincé à côté des toilettes, tandis qu’elle réprime une envie pressante d’y aller. Ainsi le désir d’altérité reprend ses droits. Et les microcosmes, on les emmerde autant qu’un poète du 19ème sur une barricade… Je ne crois ni en l’homme du peuple, ni en cette future intelligentsia. Je crois en elles. Mais au dernier pointage, ça reste encore une opinion minoritaire. Et même deux siècles après, la « passante » de Baudelaire continue à nous fuir, comme pour mieux échapper à ce monde d’hommes. Rien n’a tellement changé.