Essaie une autre ville, mais les bleus restent les mêmes.

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(Jackson C. Franck – suggestion de bande-son pour une lecture en musique DJ Shadow – « What does your soul look like (part 2) » )

L’instinct enfoui du chasseur-cueilleur sans doute. Quelle autre raison de sacrifier une fin de sommeil dominical juste pour ramener une paire de croissants ; d’autant qu’ils devront quitter le logement pour 10h30, petit-déjeuner n’est donc pas la priorité absolue. Il dévale pourtant les quatre étages d’escalier, puis débloque la porte d’entrée d’immeuble, avec l’air peu vaillant de celui qui redoute par avance une météo capricieuse. Elle l’est. Aube à peine levée, grisaille et crachin. Le même hyper-centre arpenté la veille par grande affluence du samedi après-midi évoque à présent un film de zombies ; avec ses rues complètement désertes, son bitume sale et humide en attente de karcher-propreté. Pas le moindre commerce ouvert, et aucune boulangerie dans un horizon proche. La grande métropole se serait-elle muée en moyenne ville de province, rien qu’en l’espace d’une nuit ? Il poursuit malgré tout, quitte à errer comme un noceur en peine et perdre encore quelques précieuses minutes, autant ne pas revenir bredouille. Là, après l’église, sur cette place où ils s’étaient arrêtés pour un café le premier jour, on doit forcément trouver une boulangerie ouverte… Toujours pas, hélas. Et il faudra un pâtissier-chocolatier de luxe 400 mètres plus loin pour enfin dénicher la viennoiserie souhaitée. Un euro le croissant, autant de ne pas en gâcher une miette.

En repassant le long des Galeries Lafayette, il remarque cette fois l’alignement des sacs de couchage, encore inanimés. Sauf un plus à droite, qui s’ébroue puis se redresse peu à peu, et duquel le tronc d’un jeune SDF ressort à présent, hébété mais l’air presque désinvolte, sans masque de détresse chevillé aux cernes. Il le regarde s’approcher d’un pas maladroit, les jambes toujours arnachées dans sa litière bleue marine, qu’il piétine allègrement contre la dalle poisseuse tout en venant à sa rencontre. S’il s’agit d’une attaque de zombies visant à dénoncer l’opulence des mieux-lotis à 1 euro le croissant, elle reste d’une férocité largement contenue. Le sans-abris réclame juste une cigarette en réalité, et en essuie le refus avec aussi peu de surprise que la retombée du crachin matinal sur sa terne figure. Puis l’homme-sac reprend sa déambulation jusqu’au prochain passant, quarante mètres au-delà. Avoir l’instinct du chasseur-cueilleur n’empêche pas de traîner au lit un dimanche matin, du moment que les draps vous collent aux basques.

Il y repense un peu plus tard, sur le trajet qui les mène du centre-ville au point de rendez-vous d’un covoiturage retour, après ce week-end échappatoire à deux. Une chanson de Jackson C. Frank lui reste en tête depuis le réveil, et pendant un court instant il a d’abord cru voir le fantôme du songwriter maudit émerger de ce sac de couchage. Mais pas en jeune new-yorkais débarquant à Londres pour intégrer la scène folk du milieu des sixties, et y rencontrer Paul Simon, Art Garfunkel, entre autres. Non, plutôt le chanteur déchu en fin de vie, quasi clochard, retrouvé par un jeune fan désireux de l’aider, lequel décrira une sorte de semi elephant-man rongé par un grave dérèglement thyroïdien, tentant pathétiquement de lui ré-interpréter son morceau phare : « Blues run the game« .

« Catch a boat to England, baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same »

Attraper un train ou un covoiturage, peut-être même un easy-jet. Fuir l’hiver d’une grande métropole française pour les particules fines d’une autre, se donner l’illusion d’un bref dépaysement, quand pour autant « les bleus restent les mêmes », où que l’on aille. Il ne s’imaginait pas vraiment en touriste aux aguets de toute façon, prêt à s’émerveiller du moindre attrait local susceptible de marquer une différence. Ailleurs, on vient surtout chercher une autre vision de soi-même, ou de la personne qui nous accompagne, une extériorité nouvelle projeté sur chacun. Et maintenant que tous deux longent la ligne de tramway vers les quartiers sud, dans un urbanisme des plus monotones, leur sentiment est d’autant plus clair : le meilleur point de vue du week-end c’était l’autre, pas la ville. Ni le paysage autoroutier qui se livrera ensuite à leur regard entre deux somnolences, entre deux aires de repos. Que ce pays semble moche et austère, un dimanche de janvier à l’arrière d’une Opel, battue d’un air pestilentiel tout au long des sept-huit heures de route. Comment peut-on vouloir le visiter à ce point des quatre coins du monde ? Cela reste parfois difficile à admettre pour un simple natif hexagonal.

Au moins le conducteur du covoiturage est particulièrement discret, uniquement concentré sur la route, sans recours à un balayage radio intempestif. Ce qui laisse tout loisir de ruminer Blues run the game sans fâcheuse interférence harmonique. Désormais coincé passivement sur une banquette arrière, notre chasseur-penseur continue de s’interroger : y-a t-il une prédisposition naturelle à une certaine mélancolie folk, lorsqu’on a connu pareil traumatisme d’enfance que celui de Jackson C. Frank ? Grièvement brûlé à onze ans lors d’une explosion survenue dans son école (qui tua quinze de ses camarades), on lui avait glissé sa première guitare dans les mains pour l’occuper pendant sa longue rééducation. Un déterminisme forcé en quelque sorte, ou largement encouragé. Et l’ironie veut que ce même accident lui permettra ensuite de voyager puis s’installer à Londres, après le versement tardif d’une pension de dédommagement très conséquente.
C’est simplement qu’aucun voyage ne s’entreprend par hasard, même un week-end de dernière minute, assez anecdotique à priori. Lui cherche à se retrouver, elle cherche plutôt à se découvrir. Ou l’inverse d’ailleurs, peu importe. Il s’agit bien d’une croisée des chemins, du vécu, d’une ligne d’existence propre à chacun, et dont la convergence temporaire ne doit rien au hasard cosmique. Changez ne serait-ce que deux ou trois détails d’une rencontre sentimentale, et la correspondance ne tient plus. La saison, le mois, le lieu, l’âge respectif, la dernière histoire en date ; tout compte dans une alchimie aussi subtile. Elle peut survivre à une météo précaire, une destination de week-end hasardeuse, un mauvais choix de restaurant, de bar, ou de play-list pré-coïtale. Elle ne survit pas à l’erreur de casting. Si les « bleus » dirigent la manœuvre, inutile de leur résister: eux seuls vous diront qui rencontrer, qui aimer, qui oublier, qui regretter… Jackson avait perdu sa petite amie de collège de l’époque dans l’incendie en question ; plus tard il perdra son fils atteint d’une mucoviscidose. Il perdra aussi toute sa notoriété naissante, sa voix, son art, le peu d’argent et de dignité qu’il lui restait. Mais tout le monde n’est pas aussi maudit que Jackson C. Frank. Il faut déjà se lever tôt pour rivaliser de pathos avec sa biographie. Plus tôt qu’un dimanche à l’aube, que l’on chasse le croissant ou mendie juste une cigarette…

Après la dernière pause sur une aire d’autoroute, ils reprennent place à l’arrière de la voiture, et sa main vient retrouver la sienne au milieu, avec plus d’insistance peut-être, comme si le flot de ses pensées autour d’un folk-singer culte l’avait rappelé à l’essentiel, juste à portée d’étreinte. Elle bloque et repose sa paume contre la sienne, esquisse de petits va-et-vient protecteurs, puis se fige à nouveau, avant de reprendre le fil de sa caresse, inlassablement. Il tient sa ligne d’épaules inclinée vers elle, comme pour mieux signifier son épanchement, et par intervalles réguliers pose le regard en sa direction, la surplombant de quelques centimètres. Elle sent bien quand il la regarde, et il le sait. Il n’a pas besoin qu’elle relève les yeux vers lui. Le point de vue lui suffit. Toute autre affirmation de tendresse serait redondante ou indiscrète, eu égard aux deux autres personnes à bord.
Dans une heure ils redeviendront les citadins qu’ils avaient laissés aux portes de la ville, deux jours plus tôt. Lui, barman noctambule, enchainant directement avec son service du dimanche soir, malgré la fatigue du voyage. Elle, psychologue auprès d’une association d’aide aux chômeurs. Pris tous deux dans cette temporalité incertaine qui caractérise le début d’une relation, quand il est encore trop tôt pour se projeter en « nous », et déjà trop tard pour se limiter au « je ». Un jour il faudra sans doute partir pour de bon. Raison professionnelle oblige, ou besoin d’un nouveau démarrage. Chacun y pense, sans oser l’évoquer ouvertement, cela pourrait jeter une ombre. Essayer une autre ville, un autre pays peut-être, mais se rappeler la sentence un rien sinistre de mister Frank : « partout où je me suis rendu, les bleus suivent la piste ». Reste à savoir si l’on préfère y marcher seul ou à deux.

« Try another city, baby
Another town
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues come following down »

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