Six jours

the-last-man-on-earth
On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le congé n’a payé, ni rémission, ni fronde.
Il faudrait reposer, en paix de toute conscience,
Ces conflits au long cours, font vœu de ton silence.

On t’a fait naître ancien, d’une illusion féconde,
Que ton siècle irait loin, porté de bras en ondes.
Demain s’éveille trop tard, il te bannit d’avance
Du courant de l’histoire, sans même une deuxième chance.

On t’annonce en présage, toi qui navigue à vue :
A tirer sur la corde, elle décroche un pendu.
Vois comment tu sabordes l’élan d’une rédemption,
Par un fâcheux dosage en basse médication.

On t’accorde une semaine, tu veux perpétuité.
Pour solde de tout compte, moins quelques annuités…
Quand point le jour septième, te pressant d’accomplir
Bien plus qu’un homme escompte, soudain voudrais-tu fuir ?

On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le courage est attendre qu’en ton sens il abonde.
La folie en retour, c’est d’y croire une seconde.

Homo-désuetus

Modern-Times
(suggestion pour une lecture en musique : Colin Stetson / Sarah Neufeld – The sun roars into view)

Un robot s’en sortirait mieux. Quand vient le moment de compter les pièces jaunes dans son tiroir-caisse, Yvan se dit que le 20ème siècle n’en finit plus de s’achever, et qu’il perd sa vie à remplir les mêmes tâches abrutissantes que des millions d’autres avant lui. A ceci près qu’un travailleur sous la seconde révolution industrielle les acceptait avec une plus grande résignation, ne pouvant concevoir autant de progrès à venir. Aujourd’hui, malgré l’automatisation en cours, lui le commerçant, n’est toujours pas exempté du comptage des centimes en fin de journée ; les bus ont toujours besoin de chauffeurs, comme les pizzas d’un livreur, et ainsi de suite… Sévère désillusion, quand on a grandi en fin de millénaire, abreuvé de chimères futuristes autrement plus enthousiasmantes que la tenue d’un smartphone tête baissée en pleine rue. Le « futur » a surtout changé les citadins, pas tellement la ville elle-même.

Pourtant il aime son métier au fond. Même au rythme trépidant d’une supérette de centre-ville, l’humain occupe encore une place importante au quotidien. Ici on privilégie la convivialité d’équipe, et une certaine familiarité envers la clientèle. Cela reste une épicerie de quartier, loin des grandes surfaces aliénantes. Il ne s’imagine pas vraiment ailleurs de toute façon. Après une quinzaine d’années en bar et restauration, à des cadences souvent infernales, on a beau vouloir autre chose, le démon du tiroir-caisse l’emporte. En plus d’un sentiment d’utilité économique et sociale, ce secteur favorise un mode de vie dont il est difficile de décrocher à terme. Alors pourquoi cette récurrence d’un profond mal-être en fin de journée ? Compter de l’argent, ça ne devrait jamais déprimer l’employé de commerce, surtout après une bonne recette. Sans doute pressent-il que la machine arrivera trop tard pour le supplanter, ou retarder l’imminence d’un effondrement nerveux. Tout ça pour une poignée de centimes. Pour une tâche mécanique de trop, qu’accomplit un homme ayant atteint le plafond de sa condition humaine.

122. Hier 115. Son record monte à 133 pièces de 20 centimes et 150 de 10. Rien que la vue des pièces rouges restantes lui fait perdre ses nerfs ce soir là. Non qu’il pourrait se faire virer pour un écart d’un euro cinquante dans le fond de caisse, c’est juste qu’il n’y a pas d’autre manière de procéder : il faut tout compter, en partant des pièces de deux euros jusqu’à celles d’un centime, puis au tour des billets. Même avec une balance de pesée externe, encore faudrait-il sortir chaque pack de monnaie, avant de les remettre ensuite. La fatalité d’une journée de commerce veut qu’on garde le plus rébarbatif pour la fin. Passer les articles en caisse l’un après l’autre, ne l’éprouve jamais à ce point bizarrement, comme on ne le fait que par tranche horaire limitée, avant de retourner en approvisionnement, ou à ranger les rayons. Et puis au moins il y a une personne physique en face. Bien que limité, l’échange verbal reste dynamisant. Non, le plus pénible est la clôture de la caisse. Age et ancienneté oblige, elle lui incombe trois soirs par semaine. Après quoi il ferme boutique, seul, et file boire un verre ou deux, quand il ne rentre pas directement chez lui, trop épuisé, préférant décompresser devant une série. 122, note-t-il. Cela arrive lorsqu’on accumule trop de centimes jour après jour, et que le passage à la banque tarde à s’effectuer. En attendant il faut bien qu’un humain s’en charge et maintienne le compte juste. Un humain pourvu de lombaires, d’une épine dorsale, d’une ligne d’épaules, de cervicales… Autant de volcans en sommeil qu’une position debout statique va raviver peu à peu, jusqu’aux cinq minutes de trop, à se raidir au-dessus du tiroir-caisse. Putain, 122.

En service de bar il avait au moins compris une chose, plutôt réconfortante d’ailleurs : c’est que les gens ne veulent pas être servis par des robots. Quoique pressé ou désobligeant, le client s’imagine mal devant une tireuse à bière automatisée. Pour des courses d’alimentation en revanche, supérette inclus, l’avenir de l’homme paraît singulièrement compromis. Même avec un don inné pour l’empaquetage et son plus joli sourire, le meilleur des caissiers ploiera face au prochain rouage d’une mécanisation annoncée. Et Yvan connaît ses limites. Passé un stade, l’expérience ne suffit plus à compenser le physique dans ce type de métier. Pour l’heure il sait encore manier l’adrénaline et le stress positif, jusqu’à atténuer un mal de dos, une douleur à l’épaule, ou un début de torticolis _ c’est ça ou carburer aux anti-douleurs de toute façon. Mais à terme le mieux serait d’envisager une reconversion pure et simple, vers une autre source de pathologies professionnelles en somme. Une autre promesse de burn-out.

Car à bien y réfléchir, maintenant qu’il referme sa caisse empreint d’un soulagement mitigé, quel autre métier un tant soit peu utile, à niveau de qualification semblable, n’occasionne pas un risque de dépression nerveuse ou de pénibilité occasionnelle ? Aucun. Travailler c’est sacrifier, d’une manière ou d’une autre : sa jeunesse, sa bonne espérance de vie, ses nerfs, ses muscles, ses vertèbres… Au fond l’oisiveté l’inquiète encore plus, comme de nombreux salariés, lui qui n’a pas dû rester plus de trois mois consécutifs au chômage jusqu’à présent. D’abord par obligation de subsistance, en début de vie active, maintenant surtout par crainte du désœuvrement, peur du vide. Au moins l’emploi façonne votre corps, votre identité, un certain état d’esprit. Un réflexe de mise en activité quasi instinctif. Même malade ou fatigué, vous pouvez encore « fonctionner ». Et vous désirez être fonctionnel par-dessus tout. Car les jours de repos n’en sont plus vraiment, car le risque d’une violente décompensation prévaut sur l’imminence d’un énième surmenage. Aussi afin ne pas écorner cette image de vous-même construite au fil des ans, tant à travers le regard extérieur que la considération implicite de votre environnement citadin. C’est la ville que vous n’osez pas décevoir, plus que votre employeur.

Parmi les articles retirés pour cause de péremption imminente, Yvan embarque un paquet de jambon et du pain en tranches, mais là tout de suite, il ne rêve que d’une bonne portion de frites pour accompagner sa première bière d’après-service. En chemin vers la rue des bars et kebabs, il évite une première collision frontale avec un livreur à vélo, roulant à pleine vitesse sur les trottoirs. Le centre-ville est devenu un tel far-west en soirée, en plus des mobylettes porte-pizza déboulant à 80 km/h, maintenant tous ces kamikazes avec leur cube-conteneur dans le dos, pédalant comme s’il transportait le vaccin contre le réchauffement climatique… Encore un job idiot. A réclamer toujours des nouveaux services, on devance leur faisabilité technologique. En attendant qu’une escouade de drones-livreurs se chargent de leur apporter le dîner chaque soir à domicile, tous ces riverains ultra-pressés feraient mieux d’apprendre à cuire des pâtes, au lieu d’encourager des milliers de jeunes pédaleurs imprudents à l’esclavagisme moderne et au mépris du piéton, autant que des feux rouges. Et encore un autre accident évité de justesse, une mob’ à kebab cette fois ; ils livrent tellement « express » que leur frites n’ont plus même le temps de décongeler. Cela n’entame pas son envie d’en picorer présentement. D’habitude il préfère se rendre au premier Turc en début de rue, plus convivial et ancien dans le quartier. Mais la file de clients aux abords du comptoir présage d’une trop longue attente. Tant pis, sans rancune envers ce même pourvoyeur de danger public à deux roues contre lequel il vient justement de pester, Yvan comble les quarante mètres qui le sépare du restaurant kebab le plus en vue de la métropole.

La commande est déjà passée : grande frite, deux euros quatre-vingt. Pour un peu il sortirait sa carte bancaire, toute manipulation de monnaie à titre gracieux lui fait encore violence. Le temps qu’on lui délivre la portion encartonnée, il détourne son regard vers un article de journal épinglé au mur : « U..K élu meilleur Kebab de France ». Voilà qui force le respect, sourit-il intérieurement. Tous les métiers prêtent à concours, alors pourquoi pas celui d’homme-kebab. Il doit bien exister un challenge annuel du comptage des pièces jaunes, après tout.
Yvan détaille les employés du restaurant un à un, guettant la moindre expression de fierté salariale qui perleraient sur leurs visages suintants. Curieux de sentir si la conscience d’être premiers dans leur domaine en atténue la contrainte physique. Ils n’ont pas vraiment l’air de s’amuser en tout cas. Mais leur attitude laisse poindre un soupçon d’hyperpuissance, remarque-t-il en effet. Que seul un sentiment durable de réussite commerciale procure. Rien qui ne lui soit étranger d’ailleurs. Aussi l’espace d’un instant il se figure à leur place, en train de limer une broche de viande pour assembler galettes et sandwiches, d’un même geste indéfiniment reconduit. Comme toute activité répétitive mais couronnée d’un aboutissement régulier, elle doit néanmoins entraîner une forme de contentement. Simple et fluide, de même qu’un sachet de courses bien empilées pour un futur client satisfait. Ou un filet de bière contre la paroi d’un verre à pinte, celui qu’il se voit servir à présent, juste un peu plus loin dans la rue, au comptoir de son bar attitré. Il s’agit bien d’un flux mécanique, souvent terriblement routinier, oui. Mais la bonne exécution du moindre geste pourvu d’intérêt, confère à l’homme un pouvoir indéniable. Même à l’ouvrier d’une usine d’assemblage, même au vendeur de kebab…

Nous sommes nés pour être des hommes-robots, se murmure Yvan à lui-même. La plupart des gens en tout cas. Les chercheurs sont rares, ceux qui osent vraiment soumettre leurs faits quotidiens au risque d’échec. Ceux qui tentent sans la moindre garantie. Il repense à ce musicien croisé la semaine précédente, une connaissance d’une autre connaissance. Par échange de courtoisie, tous deux en étaient venus à évoquer leur métiers respectifs ; et sans détour le jeune homme avait confié dépendre essentiellement du RSA, ne caressant ni l’espoir d’obtenir à terme le statut d’intermittent du spectacle, ni vraiment celui de vivre un jour de son art. Mais il portait cette force de conviction propre aux gens dévoués à une carrière artistique ou hors-normes. Alors bien sûr, du point de vue d’un travailleur imposable dans la force de l’âge, l’idée qu’on puisse vivoter aux minima sociaux sans même vouloir en sortir, déplaît fortement. Encore un assisté pour lequel d’autres cotisent, avait pensé Yvan. D’autres comme lui. Puis il s’était ravisé, comprenant que son interlocuteur n’avait rien d’un contemplatif bohème, mais plutôt d’un acharné qui ne compte ni ses heures, ni leur productivité, encore moins la création éventuelle de richesse. Le pur désintéressement économique. L’acceptation d’une existence rompue à l’indécision et aux périodes d’insuccès, soumise au bon vouloir extérieur. Pour un commerçant habitué à réagir à une situation plutôt qu’à l’engendrer, l’idée qu’on puisse tenir avec si peu de réussite quotidienne l’avait troublé.

Il avait pour lui la liberté d’être pauvre. Dans d’autres pays ce serait inconcevable, mais en France pour qui arrive à se débrouiller avec le RSA plus un complément d’aide au logement, il existe une 3ème voix au « marche ou crève » du modèle libéral. A condition de ne pas tout boire en une semaine au bar, et que pôle emploi vous exonère de surveillance. Au fond peu importe l’assistanat, tempère Yvan, toujours introspectif, entre deux gorgées de Hommel ; la vraie question est de savoir si l’humain est fait pour autre chose que produire et se reproduire. Suivant notre affranchissement par le progrès numérique, la réduction naturelle du temps de travail aura déjà dû s’imposer telle une évidence. Or la plupart des pays développés voient encore leur population courir au burn-out, avec enthousiasme ou résignation _ selon la récence de leur essor économique, mais sans chercher à réduire la cadence en tout cas. Par « servitude volontaire », comme il le répète souvent. Encore un concept marxiste devenu réalité, s’imagine l’épicier à tort. Peu importe, Inutile d’invoquer un philosophe pour mesurer son propre asservissement de corps et esprit. Esclave peut-être, mais dupe, jamais. Chaque fois qu’il se hasarde à envisager sa propre oisiveté, Yvan se heurte aux mêmes impasses. Comment rester utile, garder une bonne estime de soi, sans finir reclus ou dépressif. Il se voit diminué, au lieu d’être seulement exténué. S’imagine endurant les mêmes douleurs osseuses et musculaires, la même fatigue généralisée, privé cette fois d’une cause professionnelle. Sans raison valable de souffrir autrement dit. Encore moins de se plaindre donc.

Ou alors il faudra encore quelques générations, le temps que l’homme s’habitue à sa nouvelle longévité, à son infériorité fonctionnelle envers la machine, l’algorithme, le logiciel. Le temps pour lui d’admettre qu’il y a autre chose à faire que toujours « effectuer » précisément. Mais pour un simple commerçant pris dans une trajectoire de vie modeste au début du 21ème siècle, l’évolution s’arrête là. Il ne se voit ni au chômage, ni à la retraite, ni même en vacances. Au mieux, comment occuperait-il un congé sabbatique, si on lui en offrait soudain la possibilité ? En période de célibat, la solitude lui pèserait encore plus, et s’il était en couple, ça ne tiendrait pas trois semaines avant que son boulot lui manque, par nécessité d’indépendance. Voyager bien sûr, mais c’est vite épuisant, même en ayant l’argent nécessaire. Quant à se rendre créatif, il n’y croyait pas une seconde. A part remplir un ou deux carnets d’anecdotes de comptoir pendant ses services à l’époque, son appétence artistique ne dépassait pas celle d’un plombier ou d’un expert-comptable. Et pour ce qui est de fonder une famille, la chance s’était envolée dix ans plus tôt ; non qu’il soit trop tard, mais ça ne le travaillait plus vraiment. Alors autant continuer à bosser, jusqu’au licenciement, jusqu’à robotisation. Autant gagner sa vie, faute de sa liberté, et laisser la ville nous distraire, les bars nous dépouiller le porte-feuille autant que de nos dernières illusions.

Vraiment ce n’était pas pour lui. Carrière artistique ou non, il lui faut un rythme journalier, des horaires précis, un début au labeur et une fin. Se lever un beau matin, grand ouvert sur une page blanche, avec pour seule contrainte de décider pleinement chacun de ses faits et gestes pour la journée à venir… Parlez donc d’une utopie, un véritable enfer plutôt. A vous donner une population de névrosés, psychotiques, ou d’abrutis dégénérés… Le libre-arbitre n’est qu’une autre forme d’oppression, mais qu’on s’impose à soi-même. Évidemment que des milliards d’individus veulent encore goûter aux dernières miettes d’une civilisation du travail _ ou plus pertinemment, de l’emploi, comme ils s’étourdissent encore de croyances religieuses archaïques pour quelques temps. C’est parfaitement humain. Ce qui pointe au-delà en revanche, ne l’est peut-être plus. Cet être capable de renoncer au vieillissement, au sacrifice de soi, voire à sa propre mortalité ; libre de maîtriser le temps et son occupation, de consentir à l’oisiveté, à l’improductivité : cet être n’en est plus vraiment un. Mais son embryon porte de doux nom d’ « intelligence artificielle »…

Yvan interrompt sa lecture et repose le journal, entrouvert à la page sciences et découvertes ; puis finissant sa bière, il se lève, et fouille à nouveau son porte-monnaie afin de laisser un pourboire. Au moins un geste que ni une caisse-enregistreuse, ni un robot n’intégrera jamais. Inutile, désuet, mais symbolique. Comme un humain du troisième millénaire. Et en pièces d’un euro de préférence, pas de vingt centimes, merci.

 

Essaie une autre ville, mais les bleus restent les mêmes.

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(Jackson C. Franck – suggestion de bande-son pour une lecture en musique DJ Shadow – « What does your soul look like (part 2) » )

L’instinct enfoui du chasseur-cueilleur sans doute. Quelle autre raison de sacrifier une fin de sommeil dominical juste pour ramener une paire de croissants ; d’autant qu’ils devront quitter le logement pour 10h30, petit-déjeuner n’est donc pas la priorité absolue. Il dévale pourtant les quatre étages d’escalier, puis débloque la porte d’entrée d’immeuble, avec l’air peu vaillant de celui qui redoute par avance une météo capricieuse. Elle l’est. Aube à peine levée, grisaille et crachin. Le même hyper-centre arpenté la veille par grande affluence du samedi après-midi évoque à présent un film de zombies ; avec ses rues complètement désertes, son bitume sale et humide en attente de karcher-propreté. Pas le moindre commerce ouvert, et aucune boulangerie dans un horizon proche. La grande métropole se serait-elle muée en moyenne ville de province, rien qu’en l’espace d’une nuit ? Il poursuit malgré tout, quitte à errer comme un noceur en peine et perdre encore quelques précieuses minutes, autant ne pas revenir bredouille. Là, après l’église, sur cette place où ils s’étaient arrêtés pour un café le premier jour, on doit forcément trouver une boulangerie ouverte… Toujours pas, hélas. Et il faudra un pâtissier-chocolatier de luxe 400 mètres plus loin pour enfin dénicher la viennoiserie souhaitée. Un euro le croissant, autant de ne pas en gâcher une miette.

En repassant le long des Galeries Lafayette, il remarque cette fois l’alignement des sacs de couchage, encore inanimés. Sauf un plus à droite, qui s’ébroue puis se redresse peu à peu, et duquel le tronc d’un jeune SDF ressort à présent, hébété mais l’air presque désinvolte, sans masque de détresse chevillé aux cernes. Il le regarde s’approcher d’un pas maladroit, les jambes toujours arnachées dans sa litière bleue marine, qu’il piétine allègrement contre la dalle poisseuse tout en venant à sa rencontre. S’il s’agit d’une attaque de zombies visant à dénoncer l’opulence des mieux-lotis à 1 euro le croissant, elle reste d’une férocité largement contenue. Le sans-abris réclame juste une cigarette en réalité, et en essuie le refus avec aussi peu de surprise que la retombée du crachin matinal sur sa terne figure. Puis l’homme-sac reprend sa déambulation jusqu’au prochain passant, quarante mètres au-delà. Avoir l’instinct du chasseur-cueilleur n’empêche pas de traîner au lit un dimanche matin, du moment que les draps vous collent aux basques.

Il y repense un peu plus tard, sur le trajet qui les mène du centre-ville au point de rendez-vous d’un covoiturage retour, après ce week-end échappatoire à deux. Une chanson de Jackson C. Frank lui reste en tête depuis le réveil, et pendant un court instant il a d’abord cru voir le fantôme du songwriter maudit émerger de ce sac de couchage. Mais pas en jeune new-yorkais débarquant à Londres pour intégrer la scène folk du milieu des sixties, et y rencontrer Paul Simon, Art Garfunkel, entre autres. Non, plutôt le chanteur déchu en fin de vie, quasi clochard, retrouvé par un jeune fan désireux de l’aider, lequel décrira une sorte de semi elephant-man rongé par un grave dérèglement thyroïdien, tentant pathétiquement de lui ré-interpréter son morceau phare : « Blues run the game« .

« Catch a boat to England, baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same »

Attraper un train ou un covoiturage, peut-être même un easy-jet. Fuir l’hiver d’une grande métropole française pour les particules fines d’une autre, se donner l’illusion d’un bref dépaysement, quand pour autant « les bleus restent les mêmes », où que l’on aille. Il ne s’imaginait pas vraiment en touriste aux aguets de toute façon, prêt à s’émerveiller du moindre attrait local susceptible de marquer une différence. Ailleurs, on vient surtout chercher une autre vision de soi-même, ou de la personne qui nous accompagne, une extériorité nouvelle projeté sur chacun. Et maintenant que tous deux longent la ligne de tramway vers les quartiers sud, dans un urbanisme des plus monotones, leur sentiment est d’autant plus clair : le meilleur point de vue du week-end c’était l’autre, pas la ville. Ni le paysage autoroutier qui se livrera ensuite à leur regard entre deux somnolences, entre deux aires de repos. Que ce pays semble moche et austère, un dimanche de janvier à l’arrière d’une Opel, battue d’un air pestilentiel tout au long des sept-huit heures de route. Comment peut-on vouloir le visiter à ce point des quatre coins du monde ? Cela reste parfois difficile à admettre pour un simple natif hexagonal.

Au moins le conducteur du covoiturage est particulièrement discret, uniquement concentré sur la route, sans recours à un balayage radio intempestif. Ce qui laisse tout loisir de ruminer Blues run the game sans fâcheuse interférence harmonique. Désormais coincé passivement sur une banquette arrière, notre chasseur-penseur continue de s’interroger : y-a t-il une prédisposition naturelle à une certaine mélancolie folk, lorsqu’on a connu pareil traumatisme d’enfance que celui de Jackson C. Frank ? Grièvement brûlé à onze ans lors d’une explosion survenue dans son école (qui tua quinze de ses camarades), on lui avait glissé sa première guitare dans les mains pour l’occuper pendant sa longue rééducation. Un déterminisme forcé en quelque sorte, ou largement encouragé. Et l’ironie veut que ce même accident lui permettra ensuite de voyager puis s’installer à Londres, après le versement tardif d’une pension de dédommagement très conséquente.
C’est simplement qu’aucun voyage ne s’entreprend par hasard, même un week-end de dernière minute, assez anecdotique à priori. Lui cherche à se retrouver, elle cherche plutôt à se découvrir. Ou l’inverse d’ailleurs, peu importe. Il s’agit bien d’une croisée des chemins, du vécu, d’une ligne d’existence propre à chacun, et dont la convergence temporaire ne doit rien au hasard cosmique. Changez ne serait-ce que deux ou trois détails d’une rencontre sentimentale, et la correspondance ne tient plus. La saison, le mois, le lieu, l’âge respectif, la dernière histoire en date ; tout compte dans une alchimie aussi subtile. Elle peut survivre à une météo précaire, une destination de week-end hasardeuse, un mauvais choix de restaurant, de bar, ou de play-list pré-coïtale. Elle ne survit pas à l’erreur de casting. Si les « bleus » dirigent la manœuvre, inutile de leur résister: eux seuls vous diront qui rencontrer, qui aimer, qui oublier, qui regretter… Jackson avait perdu sa petite amie de collège de l’époque dans l’incendie en question ; plus tard il perdra son fils atteint d’une mucoviscidose. Il perdra aussi toute sa notoriété naissante, sa voix, son art, le peu d’argent et de dignité qu’il lui restait. Mais tout le monde n’est pas aussi maudit que Jackson C. Frank. Il faut déjà se lever tôt pour rivaliser de pathos avec sa biographie. Plus tôt qu’un dimanche à l’aube, que l’on chasse le croissant ou mendie juste une cigarette…

Après la dernière pause sur une aire d’autoroute, ils reprennent place à l’arrière de la voiture, et sa main vient retrouver la sienne au milieu, avec plus d’insistance peut-être, comme si le flot de ses pensées autour d’un folk-singer culte l’avait rappelé à l’essentiel, juste à portée d’étreinte. Elle bloque et repose sa paume contre la sienne, esquisse de petits va-et-vient protecteurs, puis se fige à nouveau, avant de reprendre le fil de sa caresse, inlassablement. Il tient sa ligne d’épaules inclinée vers elle, comme pour mieux signifier son épanchement, et par intervalles réguliers pose le regard en sa direction, la surplombant de quelques centimètres. Elle sent bien quand il la regarde, et il le sait. Il n’a pas besoin qu’elle relève les yeux vers lui. Le point de vue lui suffit. Toute autre affirmation de tendresse serait redondante ou indiscrète, eu égard aux deux autres personnes à bord.
Dans une heure ils redeviendront les citadins qu’ils avaient laissés aux portes de la ville, deux jours plus tôt. Lui, barman noctambule, enchainant directement avec son service du dimanche soir, malgré la fatigue du voyage. Elle, psychologue auprès d’une association d’aide aux chômeurs. Pris tous deux dans cette temporalité incertaine qui caractérise le début d’une relation, quand il est encore trop tôt pour se projeter en « nous », et déjà trop tard pour se limiter au « je ». Un jour il faudra sans doute partir pour de bon. Raison professionnelle oblige, ou besoin d’un nouveau démarrage. Chacun y pense, sans oser l’évoquer ouvertement, cela pourrait jeter une ombre. Essayer une autre ville, un autre pays peut-être, mais se rappeler la sentence un rien sinistre de mister Frank : « partout où je me suis rendu, les bleus suivent la piste ». Reste à savoir si l’on préfère y marcher seul ou à deux.

« Try another city, baby
Another town
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues come following down »

Dors maintenant… demain est un autre monde.

chaplin-globe-great-dictator
(Suggestion pour une lecture en musique : Lubomyr Melnyk – Parasol (erased tapes))

Là soudain, j’ai senti une forte envie de bâiller, avec la plus grande largeur de mâchoire possible, comme un prémisse d’hibernation imminente, rendue nécessaire. Ce qui était plutôt malvenu en plein bar, entouré de visages familiers : au delà du regard extérieur, il y avait surtout très peu de chances qu’on me laisse creuser un igloo à même le comptoir, sans rouvrir boutique d’ici l’arrivée du printemps… Hier soir pourtant, j’en étais encore à faire le zouave dans une boîte de nuit improbable, au son d’un mix techno-zouk d’une platitude indigne _ sachant bien que la plaisanterie heureusement, même par effet de groupe, ne dépasserait pas « une bière et au lit ». Et avant-hier, je me laissais attarder pour la énième fois en after à rideau baissé, surpris de garder autant d’humour et de bonhomie à cette période, avec si peu de vitamine D dans le sang. Toute cette bienveillance, ce petit sourire non feint à chaque paire de bises, on aurait vraiment dit que j’en rajoutais. Oui, soit ce type est amoureux, ou en grande réussite professionnelle ; soit il cache un cancer tout juste diagnostiqué, et surjoue pour ne rien laisser paraître…

En fait, aucun des trois. Je me sens juste pris dans un courant anthropologique d’une force inédite, qui m’entraîne à tenir droit et confiant, positif au delà des évidences. Mon environnement citadin charrie déjà tellement de spleen et de pessimisme ambiant, à quoi bon en « remettre une couche » en étalant mes cauchemars de la nuit dernière, ou ma technique d’apnée sous le seuil de pauvreté, par exemple… Le flegme est de rigueur donc : cachons cette mauvaise humeur passagère, évitons le moindre constat d’échec qui n’aurait pas l’excuse d’une pointe de cynisme. Non que ça me coûte un effort comportemental surhumain ; je pense qu’en cas d’artère sectionnée, j’aurais quand même tendance à manifester une vibrante détresse existentielle, par un masque d’angoisse à faire passer Le Cri de Munch pour un tableau d’hystérie infantile. Le stoïcisme, c’est quand même plus facile à pratiquer sans handicap et en relative bonne santé.

Au fond, c’est très simple de sentir comment être et agir, quand tout porte à croire que « ça va mal », des actualités du monde aux nouvelles des proches. On peut toujours protester, se dire que la nature (humaine) n’a pas fait de cadeau en distribuant les rôles ; n’empêche que cette clarté du destin, quand elle commence à poindre, vous soulagerait presque. Oui, certains auront tendance à geindre, à vouloir massacrer la terre entière, quand d’autres retiennent la porte sans la laisser se rabattre trop vite. Certains cherchent protection et confidence, d’autres l’offrent et la reçoivent. Certains vont tirer à eux toute la nappe du salon en tombant ivre mort à la fin du repas ; d’autres ramassent, relativisent, et rentrent à pied sans appli GPS.

Il ne s’agit pas seulement d’un rapport de dominants à suiveurs, de bergers à brebis… Je le vois plutôt comme si l’air du temps m’avait greffé une mère juive sur le dos, bien malgré moi. Par refoulement du désir de paternité peut-être, comble d’ironie évolutive… Reste un syndrome plutôt ingrat au quotidien, très peu raccord avec l’époque en matière de « coolitude » citadine. Attraper des réflexes de mère juive, ou traîner un zèle de savoir-vivre hérité d’une éducation pastorale, franchement on s’en passerait bien. Surtout quand l’envie de dire ses quatre vérités à son interlocuteur devient pressante : « mais non, tu n’es pas un pauvre type déconnecté du réel, qui compense son dégoût de lui-même par la haine du genre féminin et le mépris de l’étranger ; tu es juste fragilisé, précarisé, il te faut un environnement qui démente tes présomptions, avec de la bienveillance et du réconfort… ». Les quatre vérités, c’est comme les quatre cavaliers de l’apocalypse, il vaut mieux les voir avancer au pas, que rappliquer au galop. Une petite pique suivie d’une tape dans le dos, ça ne suffit pas toujours certes, mais on fait moins de dégâts à long terme qu’en sortant directement le lance-flammes.

Seulement ça use à la longue, de toujours prendre des pincettes d’empathie, quand les haters eux, ne jurent que par la culture du clash. Ça fatigue, tous ces scrupules dont on n’arrive pas à se défaire, ses lignes jaunes infranchissables qu’on voit pourtant piétinées autour de soi. Alors un simple bâillement tire la sonnette d’alarme. Je sens que je dois m’éclipser rapidement, sans amertume, ni ras-le-bol, juste par pudeur et précaution. Je n’ai aucune envie de découvrir en public de quel « craquage nerveux » je pourrais être capable ces jours-ci. On pense se connaître, mais nos repères émotionnels, affectifs, changent à une telle vitesse désormais. Ce groupe de personnes me correspond, ce bar me convient, puis tous les six mois pourtant il faut recommencer ; l’effet de bande a disparu, la magie du lieu s’évapore. Et ce n’est pas du romantisme, juste la dynamique du capitalisme moderne qui fixe son propre tempo. Il faudrait vraiment être naïf, ou très nostalgique, pour voir encore un « esprit bohème » là-dessous.

Je remonte à présent le boulevard qui me dirige habituellement vers mon dernier verre, un kilomètre et demi plus loin. Sur le chemin, impossible d’arrêter de bâiller décidément. Même en marche accélérée, sorti de sa torpeur, mon corps exige cette convulsion libératoire. Au point que je me demande si on ne m’aurait pas drogué au passage, car une heure plus tôt je me sentais encore parfaitement vif d’esprit. Peut-être simplement que ce soir je ne trouve plus rien à prouver, au moins temporairement. Rien à chercher qui ne puisse vraiment attendre le lendemain. Aucune muse ou nouvelle rencontre à l’horizon, j’arrive et repars seul, comme très souvent. Alors autant suivre mon propre conseil en l’occasion : sauver la flamme pour un autre jour. Kurt Cobain avait beau citer Neil Young en professant qu’il vaut mieux se consumer d’un coup, plutôt que disparaître à petits feux (« It’s better to burn out than to fade away« ), le burn-out en tant que paradigme sociétal, ce n’est pas franchement une bonne proposition ; on voit d’ailleurs le résultat vingt ans plus tard…

Et puis il y a encore tout l’appartement à remettre en ordre, les recoins à nettoyer, avec ce vide du féminin qui s’installe petit à petit. La pièce paraît tellement plus haute non meublée, on oublie trop vite comment c’était à l’entrée des lieux. Allez, coupe ce smartphone maintenant, tu en sais déjà assez pour toute une vie. C’est toujours la même erreur : on rafraîchit son fil d’actualités, et une nouvelle catastrophe arrive. Un énième attentat, un autre chanteur disparu, un nouveau désastre électoral, une nouvelle tragédie géopolitique… Tu ne changeras rien de plus au cours de l’humanité aujourd’hui. C’est pour ça que je te disais d’en garder un peu en réserve, les prochains hivers pourraient bien être pires. Mais on en sortira, oui. L’homme s’en sort toujours. Nos contrées découvrent seulement le concept de paix durable après quelques millénaires guerriers, c’est normal que ça fiche encore la trouille à un paquet d’esprits plus ou moins rétrogrades. Comme une proposition de Pacs ou de mariage, forcément tu penses d’abord à fuir avant de te dire « Et pourquoi pas ? », c’est tellement humain.
Evidemment, on aurait préféré tomber sur une époque plus proche du bout du tunnel, au lieu de naître à son début. Pour des natifs du siècle dernier, l’horizon ne se débouchera peut-être qu’en fin de parcours, voire bien après hélas. Et on n’aura pas plus le droit de se lamenter qu’un sans-abri londonien sous le Blitzkrieg, en hiver 41. Juste le droit de tenir pour préserver le moins pire. Le droit de s’écrouler seul ce soir dans un grand lit de fortune, sans pétard, ni somnifères. Mais on apprend à tenir bon, crois-moi. Dès la naissance on n’apprend que ça en vérité. Allez, dors maintenant. Demain est un autre monde.

Un petit pas pour l’homme, un grand bond vers l’altérité.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Miles Davis – All blues)

La distance parcourue ne fait pas le nomade, c’est son élan vers au-delà qui lui confère l’étoffe de voyageur. Et l’élan parfois, se réduit à la largeur d’une table d’un café. Deux êtres se font face, se fuient et se cherchent pourtant du regard ; deux êtres à l’incarnation multiple, dont j’ai vu défiler tant de variantes à force. Au point que seules les plus récentes me reviennent, condamnant bien d’autres, plus romanesques ou poignantes, à l’oubli. Il me faudrait une mémoire holographique de comptoir ; même épongé dix fois par jour, désinfecté au forceps après le service, le souteneur de coudes reste un pilier de souvenirs aussi fidèle que muet, hélas.

La dernière confrontation sentimentale à laquelle j’avais assisté de près, remontait à la semaine précédente. Un rencard aux allures de simple verre entre étudiants, tout juste sortis des cours. Je les imaginais inscrits aux beaux-arts, ou en architecture ; sans doute faisaient-ils du droit en réalité, cherchant seulement à fuir leurs congénères de promo pendant l’happy hour. Le plus juvénile des deux portait un bonnet ultra-fin, trop bien découpé pour se soucier du moindre courant d’air ; l’autre, à peine moins fluet, arborait d’étranges lunettes, tout aussi « tendance », bien qu’elle fissent surtout fureur en milieu expert-comptable au siècle dernier, me disais-je. Le reste m’avait peu marqué à vrai dire, et pendant un quart d’heure je ne leur prêtai guère d’attention, tant leur dialogue me semblait infantile, entre chamailleries et potins du jour… Au détour d’une plaisanterie salace pourtant, l’un des deux roméos enchaîna soudainement avec le plus grand sérieux en parlant conquête spatiale. Il insistait, démonstration à l’appui, sur ce propre de l’homme à viser au-delà, même dans l’inatteignable. Son vis-à-vis plaidait au contraire pour une acceptation de l’isolement terrestre dans l’infinité du cosmos. Il faudrait donc s’en faire une raison : nous n’irons jamais bien loin, même à coups de sondes chercheuses ; non seulement le rêve coûte cher, mais il ne fait que générer une plus grande frustration à ne pouvoir traverser les années-lumières, comme l’avion a pu franchir les océans.

Le premier discoureur reprît alors la main avec un argument redoutable, au point de me faire dresser l’oreille, jusque là peu réceptive à leurs gamineries. « Imagine quand l’homme pourra faire un vol Paris-Sidney en une demi-heure, il ne sera plus du tout nomade, il faudra bien qu’il se tourne vers l’espace… ». Et je comprenais son raisonnement, alors que ce débat factice m’aurait plutôt donné à pencher vers l’autre bord. S’il y a bien un enseignement que j’avais tiré de mes années X-files _ neuf saisons tout de même, c’est combien cette fameuse vérité « ailleurs », cette quête du petit homme vert, n’est jamais qu’une parabole de notre propre voyage intérieur. Qu’on se cherche soi-même ou qu’on brûle pour autrui, il s’agit d’abord de percevoir l’humanité. En rendant l’horizon du paranormal plus humain qu’extraordinaire, la série encourageait davantage à trouver sa Scully, son Mulder, son père, son origine, voire le fruit de ses ovaires, qu’à lorgner vers l’infini étoilé.

Mais ce jeune « minet » avait raison : le nomadisme, ou ce besoin ancestral de tendre vers autre chose, reste un des propres de l’homme. Sydney à une demi-heure, c’est la mondialisation perpétuée à l’extrême, la fin de l’exode terrestre. Le village planétaire s’est déjà tellement rétréci, au moins dans son quartier occidental : partout les mêmes enseignes vous attendent, de New-York à Rome, avec les mêmes citadins pressés, ultra-avisés… L’uniformisation des capitales vient réduire la marge d’exotisme à une simple nuance de pollution ambiante. Alors, ceux qui pourront s’offrir le billet du voyage spatial, seront du même rang que les premiers passagers du Concorde, ou les premiers businessmen empruntant l’Orient-Express… Les middle-class eux, devront se contenter d’un week-end low cost à l’autre bout du globe. Et les pauvres bien sûr, ne voyageront toujours pas. Quant aux miséreux, ils continueront de repeindre le Radeau de la Méduse pour gagner un meilleur rivage ; et cette terre d’asile présumée, toisera leur taux de mortalité par noyade ou anémies diverses avec la plus diplomatique indifférence. Ce seront pourtant les derniers vrais nomades, au titre d’exilés certes, à défaut d’avoir jamais pu devenir pionniers.

Mes élucubrations futuristes m’avaient cependant détourné de l’essentiel. Deux jeunes terriens immobiles, saisis à la retombée d’une futile divergence, laissant au non-dit l’honneur de conclure cette joute verbale. Il leur manquait toujours l’envol, mais ils connaissaient déjà le cap. Et de leur exode sentimental dépendait l’acceptation de leur propre nature sexuée. Rien de si déviant pour un lieu habitué à dépasser son hétéro-norme. Le regard extérieur pesait moins que leur propre résistance intime.

L’un murmura une courte phrase à l’autre, dont je ne pouvais distinguer les termes, mais d’une intonation limpide de sens. Ce ton de l’imprudence, ce signal d’un franchissement du Rubicon… Fini la prise d’élan, il faut bien se lancer un jour, sans navette, ni Concorde. Rien qu’un bout des lèvres hésitant, aromatisé à la Jupiler. Cinquante centimètres à parcourir, et voilà, ils avaient marché sur la Lune. Baiser atteint. Houston, nous n’avons aucun problème.

Danse-moi jusqu’à la fin du monde…

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(Suggestion pour une lecture en musique : Gareth Dickson – Snag with the language)

Je vais encore rater la première partie. Ce n’est même pas une question de snobisme, juste une latence coutumière en démarrage de soirée. Pour un noctambule, sortir avant 20h le samedi, ça fait vraiment tôt. Comme en plus le concert était annoncé à 18h30, on peut même dire que j’arrive en avance sur mon retard présumé. Et heureusement, sinon je manquerais également la tête d’affiche. Un musicien écossais, lequel arpège une guitare folk très réverbérée dans une ambiance quasi religieuse, à l’intérieur d’une salle de théâtre aménagée pour l’occasion. On croirait soudainement une chapelle laïque, conçue pour les derniers résistants au cours de l’époque et à ses invectives d’hyper-connection, de gesticulations festives imposées. C’est tout l’apaisement que cette ville daignera m’octroyer pour la semaine, je le sens, alors j’attends que mes yeux d’eux-mêmes se referment, évacuent les stimuli visuels encore présents, même en un lieu si tamisé. Comme ce filet de lumière détachant le visage d’une femme que je viens juste de reconnaître et saluer, assise à l’autre versant, opposé au mien. Avec ce type de concert intimiste, le public offre un décor souvent plus captivant que la vue scénique elle-même, très dépouillée. Soudain les figures s’anoblissent, par ce qu’elles gagnent d’humilité en se figeant dans cette posture captive, qui les renvoient à leur fatigue hebdomadaire, à une mélancolie qu’elles ne cherchent enfin plus à contourner. Alors je retiens un temps mes paupières, pour dévorer encore un peu de cette beauté. Je sens que je n’en aurais jamais assez de toute façon. Au fond mon esprit n’a aucune envie d’être bercé : lui sait bien que je serai toujours debout dans une douzaine d’heures.

Une heure après c’est tout l’inverse, je regrette déjà ses quelques minutes de micro-sieste, tant l’atmosphère autour est surchauffée, oppressante. Cette manie qu’ont les gens de vouloir systématiquement célébrer le jour de leur naissance un samedi soir… Et à plusieurs anniversaires dans le même café, sans doute par crainte du manque de convives. Ou par réalisme lucratif des patrons de bar. Enfin, le résultat revient au même : on croise tout le monde, mais on n’échange avec pratiquement personne. Et on tue toute chance d’une nouvelle rencontre par simple effet de masse. Par cet agglutinement qui nous force à sécuriser notre cercle relationnel, en le limitant aux visages les plus familiers, et nous enjoint à boire pour supporter le manque d’espace vital intime. Ce que nous aurions fait de toute façon, mais un peu moins stressés peut-être. Je ne m’en sors pas si mal cela dit, on m’a même gardé un verre de punch et une part de gâteau. Il faut savoir rester prêt à tout en soirée ; y compris à ingurgiter un bout de charlotte fondante sur une frêle assiette de carton, tout en préservant son flegme et l’intégrité du moindre textile environnant. Ce malgré la récurrence des coups de coude au passage, vu qu’on se tient pile dans le couloir menant aux toilettes…

Et puis un ami suggère de bouger ailleurs, dans un bar moins routinier d’une virée de samedi soir, pour ce cercle du moins. Tiens oui, ça fait longtemps, allons-y. Non loin se trouve la rue de la soif locale, notoirement chaotique et fier de l’être. Il est vivement déconseillé de réviser sa considération du genre humain en s’y aventurant seul, et non alcoolisé. Pire : en étant seul, sobre, et d’apparence féminine. A cette heure heureusement, j’échappe encore à ces trois critères. De toute façon, l’établissement nocturne que nous avons ciblé serait plutôt du genre « irréductible », qui résiste encore à l’envahisseur et au jet 27… Et pour cause, c’est un bar d’obédience métal, à l’entrée duquel se poste le genre de videur imposant que n’aurait pas renier Bodycount dans les 90’s, avec quelques tatouages de plus sans doute. Je ne sais pas si je me sens plus en sécurité, mais la simple idée de commander un verre de blanc devient alors aussi absurde que de réclamer du Sting ou du Coldplay. Déjà qu’avec ma veste de velours je frise l’outrage aux bonnes moeurs, évitons de les provoquer davantage.

En fait l’endroit est inversement plus pacifiste que ne le fait ressentir sa playlist de thrash-metal du meilleur cru, apocalyptique à souhait. Il y a même des toilettes hommes-femmes séparées ; c’est dire à quel point la notion d’endroit civilisé est devenue perfide, à force d’attirer le noceur vers les vitrines les plus clinquantes, vers des sourires de vendeurs de smartphone déguisés en barmans. On finirait par trouver l’austérité rassurante, et les riffs mitraillette des héritiers de Black Sabbath comme du miel pour les oreilles… Là j’exagère sans doute, mais ma deuxième pinte de blonde à 8° commence à produire son effet ; mon sens critique baisse légèrement sa garde, et sournoisement un petit flash nostalgique m’envahit. Je me revois entrer dans le même bar, dix ans plus tôt, sans trop comprendre ce que je fais là ; mais j’ai suivi une piste, une aimable suggestion à passer boire un verre… Et puis tout se réchauffe peu à peu. On me présente timidement, quelques conversations s’engagent, la soirée se prolonge… Je repars ensuite conquis, avec le sentiment que tout pourrait être simple au fond. Une bière reste une bière, pas besoin de chercher plus exotique ; cette fille me plaît, alors pourquoi rêvasser à une dizaine d’autres au même moment ? A celles que j’ai croisées deux ou trois heures plus tôt, à celles que je pourrais retrouver dans d’autres pubs, d’autres rues ; à celles que j’espère toujours secrètement revoir, mais qui ne risquent pas d’entrer ici comme par miracle.

Tout pourrait être simple, alors maintenons l’illusion. Justement, le patron de bar vient de lancer son quart d’heure « sérieux s’abstenir » de pré-fermeture, et un tube des Jackson Five retentit à plein volume. Mes jambes n’attendaient que ça : je ne tiens vraiment pas à me faire remarquer du videur, mais ne pas danser là-dessus, j’en suis vraiment incapable. Sauf qu’après trois autres morceaux, une facétie d’un camarade me fait bêtement projeter mon verre quasi vide à terre, lequel explose en toute largeur. Pour unique sanction, l’autre tenancier arrive tranquillement afin de balayer l’éparpillement, ajoutant sans aucune malice : « c’est pas grave… ».
Oui, tout devrait être aussi simple et gratuit, comme de poursuivre en after chez l’un des membres de cette fine équipée, à l’appartement le plus proche d’ici, et le plus permissif en terme de voisinage. Nous ne sommes même pas nombreux, juste une poignée. Et nous avons très peu d’alcool ; aucune autre substance d’ailleurs pour pallier au dégrisement fatal qui menace de nous tomber dessus, rien qu’à traverser ce tableau de bassesse comportementale dont le quartier nous abreuve. Vomi contre un mur à gauche, urine contre une voiture à droite, tensions et agressivité à 360°… Dans une mêlée humaine trop avilie certainement, pour assumer de se revoir en selfie le lendemain… Ne pas se laisser dégriser, non : Iggy Pop, LCD soundsystem, Gorillaz, Joy division… et un appareil à fumée pour submerger le salon. Comme les gosses d’une première boum de collège, mais sans le repas de famille du lendemain. Et surtout sans envie du lendemain, puisqu’il tombe un dimanche, le fourbe. Autant ne pas rentrer du tout à vrai dire. Allez, « dance, dance, dance to the radio !« . Mon invisible cavalière, danse-moi jusqu’à l’aube. Danse-moi jusqu’à la fin de ce monde.

Tout devrait être aussi simple.

L’élite, l’homme du peuple, Baudelaire, et une femme… (sont sur un bateau)

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(Unknown credit / suggestion pour une lecture en musique : Beak – Wulfstan II)

Il est des voix sentencieuses et bien trop sûres d’elles qu’on préfère n’entendre qu’à la table d’à côté… Ou s’il leur faut vraiment une tribune, à la rigueur perchée dans un amphi universitaire. Ce doit être la mienne parfois : on est toujours l’élitiste de quelqu’un sans doute, nul n’échappe à la règle. Mais ce soir au contraire, je me sens le plouc, le sous-diplômé de service, l’exclu des hautes sphères. En seulement dix petites minutes, ce type m’a assommé comme une armée d’enseignants psycho-rigides durant un plein trimestre. Ses deux compagnons de bar, visiblement trop inhibés intellectuellement pour oser l’interrompre ou le contredire, lui prêtent une oreille si obéissante que j’en viens même à soupçonner une emprise sectaire. Il faut dire qu’avec une verve pareille, à moins de lui couper le temps de parole au sablier, autant espérer qu’il poursuive enfin son monologue devant l’urinoir.

La fatigue d’un rhume persistant ajoute à mon humeur agacée. Bizarrement, je commence à m’imaginer alors dans la peau d’un actif quadragénaire lambda, affligé d’un job alimentaire peu gratifiant, venant tromper son célibat dans un bar à jeunes citadins plutôt branchés, hors de son troquet celtique habituel. Comme une envie soudaine d’aller voir ailleurs, « where there’s music and there’s people, who are young and alive », dirait Morrissey. Ça lui ferait un peu plus loin pour retourner à la voiture ensuite, et rentrer chez lui après ses quelques bières du soir, en petite banlieue résidentielle. Mais au moins il changerait de rue et de quartier.
Le voilà donc avec sa pinte de bavik, s’asseyant prudemment à l’étage, seul dans un coin. Et juste à côté de lui, retentit l’insolente musique du jeune esprit savant. Tellement propret, avec son carré bouclé de petit-bourgeois romantique, sa diction irréprochable, aux intonations ténor comme naturellement amplifiées… Il se crispe rien qu’à l’entendre étaler toutes ses références, multiplier les postulats philosophiques, et proclamer ses dix commandements culturels avec une inconvenante facilité, sans jamais une nuance de « peut-être »… Sans le moindre trait d’humour notable, comble de prétention.

Du point de vue d’un autre citadin culturellement éveillé, je ne peux lui nier une certaine éloquence. Bien sûr il y a du fumeux dans ce qu’il affirme, mais sauf à viser un discours de prix Nobel, ça reste tout à fait pardonnable. Maintenant, du point de vue de cet « homme du peuple » fictif qui s’insinue en moi, j’ai juste envie soudain de lui claquer sa grande bouche, pleine de suffisance, contre la chope à peine entamée qui lui sert de bavoir à faconde… Ça ne me ressemble guère pourtant , cette envie de violence gratuite. Mais après tout, quand on aborde un personnage de composition, il faut savoir déformer un peu l’enveloppe.

Alors oui, disons que je ne sais pas qui est Cioran, par exemple. Que j’ignore tout du pianiste Glenn Gould…. Et à quel point il était rejeté lui aussi par le « système », par l’élite musicale… Et ce Don Quichotte là, ouais ça me dit quelque chose, les moulins et tout ça ; mais ce que tu leur racontes à tes petits copains, trop sages pour te rabattre le claquet, ça ne me parle pas. Tu vois, j’en ai juste marre qu’on me fasse sentir de près ou de loin, que je suis trop bas de plafond pour saisir de quoi il retourne. Que c’est une faute d’inculture, et non une faute à des gens comme toi ou tes parents, qui ne savent pas m’attirer vers leur modèle de société, leurs goûts et couleurs ; qui ne savent pas m’injecter leur putain d’exaltation savante, comme mon premier shot d’héroïne à 18 ans quand je faisais les trois-huit au tri postal… Mais tu sais quoi, ça ne m’empêchait pas de lire « Les Fleurs du mal » aux toilettes, ou pendant ma pause clope, dès que j’avais cinq minutes. Juste parce que ma copine de l’époque m’avait offert ce bouquin. Elle bouquinait pas mal, et voilà, moi tu vois, je voulais lui prouver que j’étais curieux, que je la méprisais pas sa « culture »… C’était plutôt elle qui me méprisait, je crois.

Alors tu comprends, ce qui me donne envie de te secouer un peu, c’est de t’entendre glorifier tous les « plus grands artistes », qui se fichaient bien de ce qu’attendait l’autre : le public, la maison de disques, les critiques, ou la cour du roi… Et en même temps, je t’écoute déballer ton plan de carrière de petit privilégié issu d’une d’élite super-éduquée, celle qui a déjà tout compris, tout lu, tout vu, tout écouté, à même pas 25 ans d’âge… Tes grandes questions existentielles, c’est de savoir si tu vas poursuivre ton DEA en Suisse ou en Angleterre, si tu vas faire ton prochain ciné-concert sur du Chaplin ou du Bunuel, et quand tu pourras t’occuper de sortir ton projet de bouquin pompeux que personne ne lira de toute façon. Mais tu seras tellement fier de ne pas te préoccuper de l’autre, de ce qu’il peut bien en penser, surtout un arriéré comme moi. Tu seras tellement fier, que tu pourras encore faire le coq avec tes copains pendant un paquet d’années avant qu’on vienne dégonfler ta baudruche d’arrogance, monsieur Péremptoire. Ouais, j’ai peut-être pas écouté les sonates de Bach, mais je connais deux, trois mots quand même… Et devine quoi, cet aprem dans la bagnole du boulot, je suis même tombé sur France Culture en zappant au hasard, et justement c’était une émission sur Baudelaire… Et ce mec en fait, il m’avait touché à l’époque. J’avais lu et relu presque tous ses poèmes dans le recueil, surtout après qu’on ait rompu avec Camille, je me souviens… C’était devenu comme une sorte de fétiche pour moi. Et bien le gars en réalité, c’était un fils de bourgeois qui dilapidait l’héritage de son père du haut de ses 20 ans, à trop faire le beau, l’original, à trop parader en société… Et plus tard à force de mal fricoter, il s’est même choppé la syphilis, comme quoi les bactéries s’en foutent bien de ta classe sociale…
Alors sur le coup, en entendant ça, j’ai pensé : ok, on n’était pas du même monde, mais le type a été cherché au-delà, il a pris des risques, il était mal vu à son époque… Je l’imagine mal posé comme un petit bobo du vieux quartier en train de s’écouter parler pendant une heure, et finir par sortir son putain d’ I-phone juste pour montrer la photo de sa première copine, histoire de prouver qu’elle était mieux gaulée avant… Toi au final, tu es juste un couillon de plus qui attend qu’on l’expédie en traversée au bout du monde, comme Baudelaire à l’époque, pour lui remettre les idées en place… Et là ouais, je crois que tu commencerais à penser aux autres. Alors vas-y : crée, pense, écris, joue, dessine, mais pas juste pour ta petite personne, et ta petite caste. Sinon tu sais quoi ? Le navire de Baudelaire, bientôt ce ne sera plus qu’un radeau de la méduse pour les gens comme toi…

Ma bulle de songe éclate enfin, une silhouette féminine pointant par-dessus ma table. Oui, je me rappelle, on s’était croisés dans un autre bar il y a quelques semaines… C’est gentil de venir à moi, j’étais bien loin de faire le moindre pas vers l’humanité. Comme tout s’éclaire brusquement ; juste parce qu’une jeune femme a la curiosité de savoir ce qu’un vagabond d’âge mûr peut bien écrire, coincé à côté des toilettes, tandis qu’elle réprime une envie pressante d’y aller. Ainsi le désir d’altérité reprend ses droits. Et les microcosmes, on les emmerde autant qu’un poète du 19ème sur une barricade… Je ne crois ni en l’homme du peuple, ni en cette future intelligentsia. Je crois en elles. Mais au dernier pointage, ça reste encore une opinion minoritaire. Et même deux siècles après, la « passante » de Baudelaire continue à nous fuir, comme pour mieux échapper à ce monde d’hommes. Rien n’a tellement changé.