Terry et les messieurs « mort ».

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(Suggestion pour une lecture en musique : Dirty Beaches – Displaced)

Un vrai festin pour sans-abris. Cette nuit-là je découvre Terry en pleine ripaille, étalé au sol contre un dossier de cartons usagés, à mi chemin entre la Grand-place et le secteur pavé de la vieille ville. Il m’avait bien semblé reconnaître son poil rougeoyant, cet air de gavroche burlesque… Lui ou un autre de toute façon, je n’allais pas changer de trottoir. Que la silhouette titube, soit assise ou couchée devant une vitrine, on trouve du marginal en tout genre à cette heure, et rarement juché au sommet de la hiérarchie sociale. Mais pour lui c’est un vrai pique-nique princier, un coin de bitume lui servant de nappe… D’un côté sa main plonge dans ce qui semble une grande portion de beignets industriels assez peu ragoûtants, de l’autre il tient à sa disposition un pot grassement rempli de biscuits apéritifs étonnamment larges et difformes. Et de chaque bord, à la commissure de ses lèvres, s’échappe une pleine volée de miettes dès qu’il redesserre l’étreinte de sa mastication jubilatoire, pour rouvrir le bec entre deux bouchées. A ce stade de la bombance il est sûrement parvenu à satiété depuis quelques nuggets ; maintenant il s’agit surtout d’emmagasiner pour la nuit et le réveil suivant. Ce serait dommage de gâcher, on ne stocke pas quand on dort dans la rue.

Je m’arrête un court instant à sa hauteur, frappé par l’expression gargantuesque de sa posture. Abondance et précarité trouvant là une concorde insolite. Lui, affalé comme un adolescent boulimique sur le canapé du salon, est sans doute la personne la plus épanouie entrevue ce soir. Ce qui ne me surprend guère à vrai dire ; l’idée même du contentement pour un SDF au long cours _ déficient mental de surcroît, diffère grandement de la nôtre, pauvres non-exclus citadins, pétris de frustrations existentielles ou sociétales. On approche du solstice d’été, la nuit est douce et son estomac plein ; aussi Terry présente une mine souveraine, incroyablement détachée. Alors qu’on n’aille pas lui reprocher de mettre ses pieds sur la table, ou de manquer à son devoir de tri sélectif, il est chez lui après tout.

Je veux juste m’assurer de son état global de survie. Habituellement on ne le croise pas dans cette rue, aussi exposé, d’ailleurs je l’imaginais plutôt en foyer ces derniers temps. Peut-être seulement l’hiver. « Ça va Terry ? », lui adressé-je prudemment, m’efforçant de ne pas le surprendre, afin d’éviter toute association avec un agresseur potentiel. « Ah ouais hah… aahh ‘tite pièce ? », réagit-il, sans ralentir son effort d’ingestion compulsive. Je sors alors de ma besace un filet plastique contenant deux bananes encore bien portantes, mûres à point. Me sachant bientôt arrivé chez moi, l’apport de sucres rapides devient superflu. « Tiens, comme ça tu auras un dessert », lui dis-je en brandissant les deux fruits oblongs accouplés. « Ah ouais hah... », obtiens-je en retour approbatif. Quelques mètres plus loin, poursuivant ma route sans grande agitation compassionnelle, m’effleure cette morale sûrement inconvenante : on ne peut pas secourir toute la misère humaine, mais on peut lui tendre une banane, ou deux.

Il y a quelques années cependant, j’avais connu un Terry bien moins paisible et abordable. Je me souvenais notamment d’un soir autour de la même période, quand il était passé du joyeux trublion lunaire à l’importun agressif, envers les clients d’une terrasse très fréquentée où je le croisais régulièrement. Quelque chose ou quelqu’un avait déclenché en lui une colère brusque, et son agitation malsaine promettait d’autres débordements, à moins de le chasser manu militari. Moi qui monopolisait une table entière, perdu dans un quelconque graffiti poétique, je l’avais donc assis à mes côtés, offrant une tentative d’apaisement provisoire. C’est au passage d’une voiture qu’il avait disjoncté, une de ces berlines clinquantes pour virée festive, je crois. Était-ce un visage à l’intérieur ou le frôlement du véhicule, j’ignore ce qui l’avait ainsi troublé. Mais cinq minutes plus tard il rugissait à nouveau, ciblant des noceurs du bar d’à côté cette fois. Son obscure diatribe ponctuée par un « Non ! » véhément, immédiatement suivi d’un épais crachat. Sentant comme un jet d’urine franchir son territoire, l’un des mâles dominants du groupe y avait vu offense envers sa dame, et le jeune coq s’échauffait au point de menacer physiquement Terry. Là encore j’avais dû m’interposer : « Tu ne vas quand même pas mettre une droite à un clodo, si ? ». Et deux fois moins costaud, avais-je rajouté intérieurement. Incident clos, mais la scène avait bien l’allure d’un conflit de territorialité entre deux extrêmes sociologiques, deux dépositaires d’une même légitimité urbaine : le clochard et le petit-bourgeois.

La rue en était pleine de cette petite-bourgeoisie en goguette, bohème ou prédatrice. Alors pourquoi tant de rage venant d’un personnage si coutumier du secteur ? Non, il devait y avoir autre chose. Peut-être un souvenir traumatique revenu à la surface, une parole ou un geste à ne jamais reproduire en sa présence. Par chance j’avais conservé un bout de feuille vierge sur mon billet en cours, de quoi griffonner encore quelques lignes, ainsi focaliser l’attention du forcené, après l’avoir non sans peine fait rassoir. Il ne savait peut-être ni lire ni écrire, mais comprenait instinctivement la portée mémorielle d’un stylo qu’on actionne auprès de lui. Et comment par l’écrit, l’oral devient postérité. Je faisais figure d’un psychiatre ou d’un éducateur, ce bien malgré moi.

Aussi l’avais-je écouté ânonner une forme de récit, dont seule l’intonation de sa voix m’indiquait la structure et la teneur émotionnelle, tant je peinais à distinguer un mot sur trois. Le terme « cercueil » notamment, revenait comme un leitmotiv. Un hochement de tête me suffisait à lui confirmer la bonne réception du message, et sa retranscription _ très partielle évidemment, sur papier. Je n’y voyais pas tant le délire d’un SDF lunatique perdu dans sa propre réalité, au fond peu importe la différence de langage, anthropologiquement j’arrivais à le suivre, c’était limpide même. Chaque fois qu’il voulait souligner l’importance du témoignage, son doigt pointait à nouveau la feuille d’un geste emporté, comme pour rappeler mon crayon à son devoir. « Hé note ! », distinguais-je malgré son élocution grossière. « Oui, oui, je note« , le rassurais-je. Au moins pendant ce temps il n’embêtait personne d’autre. Cela n’avait pas duré toute la nuit heureusement. Puis une fois rentré, j’avais juste classé la feuille en haut d’une pile, parcourue d’une série étrange de mots-clefs, scellant graphiquement l’énigme de cet homme de rue. Lequel n’allait plus donner signe de vie pendant une longue période…

On l’avait supposé mort, ou proche de l’être en tout cas. Et puis non, soudainement il était réapparu. Certes un peu vieilli, mais l’air encore assez autonome. Ses habitudes inchangées : un vagabondage incessant d’une terrasse à l’autre, en vue d’aborder les gens et faire son « idiot du village », récolter quelques cigarettes, de l’eau ou du café, parfois un peu de nourriture… mais sans réelle intention de mendier. D’autres n’auraient pas bénéficié du même facteur sympathie. Il faut croire que Terry séduisait par sa bouille d’éternel enfant perdu, que ni son teint buriné, ni la crasse, ne suffisaient à obscurcir entièrement. On aurait dit le rejeton caché d’un Tom Waits ayant fricoté avec une prostituée bruxelloise au détour d’un concert. Avec sa dégaine clope au bec et cette tignasse rockabilly _ manifestement entretenue par un coiffeur bénévole en foyer d’hébergement, il dégageait plus de style que la plupart des jeunes minets du coin. Lesquels en avaient sans doute conscience d’ailleurs, certains braquant même leur smartphone devant sa trogne éberluée, comme des touristes en manque de pittoresque… Ça ne m’étonnerait pas qu’on lui ait ouvert un compte Facebook à son insu, photo de profil à l’appui. Car l’air de pas grand-chose mais quand même, Terry suscite une vraie popularité locale. Et il en joue, pareil à tout animal de foire percevant la fascination qu’il exerce autour de lui. Il en joue à l’usure aussi, chaque soir un peu plus abruti par l’effervescence de clientèle passante, galvanisé par l’agitation frénétique d’une rue dite « de la soif ».

En faire partie malgré tout. Plus qu’un simple figurant festif dans cette entreprise collective de divertissement, le marginal endosse un rôle essentiel : celui de conforter la norme. La culpabiliser, la rudoyer certes, mais finalement surtout l’asseoir, la consolider. Comment se sentir de classe moyenne ou petite-bourgeoisie, si l’on vide nos centre-villes de toute clochardise, de toute mendicité ? Au fond c’est une comédie humaine bien rodée : alors ne plaignons pas l’exclu, plaignons celui qui ne trouve pas sa place au générique… Même lorsqu’il se pose, déchu, sur le perron du seul commerce désaffecté de la rue, les joues coincées entre ses mains lasses, la mine pathétiquement triste ; Terry apparaît encore plus iconographique que jamais. Même solitaire en son monde, il interprète une scène d’ensemble. Je ne l’ai surpris qu’une fois vraiment dans sa bulle d’intimité, libre de toute attribution sociologique extérieure. Et pourtant l’image en elle-même, celle d’un sans-abris allongé dans son sac de couchage contre un recoin d’une église, confère sans doute au cliché. Pendant un court instant néanmoins, au beau milieu d’une journée estivale, j’ai réussi à capter son regard, si étranger, émergeant d’une somnolence douloureuse, accusant un épuisement manifeste. Je ne me suis attardé qu’une poignée de secondes, à distance raisonnable, il aura perçu l’intrusion malgré tout. On ne devrait jamais observer quelqu’un dormir, c’est beaucoup trop personnel… Voilà ce que j’ai pensé en m’éloignant ce jour-là.

Mais en matière de légende urbaine, nous façonnons d’abord les mythes qui nous éclairent le mieux. Dussent-ils arpenter les ruelles obscures… Jusqu’à les voir se briser contre un écueil de réalité imprévu, trahis par d’autres faits et gestes. Quelques semaines donc après avoir croisé Terry sur mon chemin du retour, et agrémenté en fruits sa restauration, cette fois il pénètre à l’intérieur du même bar où je viens justement de m’installer, peu après l’ouverture. L’endroit affiche encore désert, et il n’est pas rare que lui ou un autre SDF rentre y demander un verre d’eau. À ma grande sidération pourtant, Terry se présente au barman non pour venir s’hydrater, mais afin que celui-ci compose le 115 et lui obtienne une couverture, justifiée par un début d’automne hivernal… Le tout formulé d’une voix calme et assurée, délestée de cette gouaille absconse habituelle, sans erreur de syntaxe, sans même devoir lui faire répéter. Tout aussi surpris, le barman s’exécute néanmoins, et répond au clochard d’un même ton rationnel. « Je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche tu sais, on est dimanche, en plein après-midi… Je ne sais pas s’ils pourront faire quelque chose… ». L’attente se prolonge, la messagerie d’accueil du Samu social tourne en boucle manifestement. Le serveur prend alors un air doublement décontenancé, maintenant le combiné contre son oreille, tout en réajustant quelques bouteilles derrière le comptoir. « Personne ne répond, désolé… ». Terry continue d’exhiber une mine insolemment candide ; à mille lieux de toute esplièglerie, il reprend d’un ton angélique : « Une couverture pour Terry Martin, ils me connaissent, oui… Vous voulez que je fasse le numéro ? ».

L’idiot du village sait donc parler. Il connaît même son identité civile, quel numéro appeler pour obtenir de l’aide, et pour un peu il s’en occuperait lui-même s’il avait un portable… Le mythe s’écorne, les à priori tombent. Mais qui est ce type en réalité : un schizophrène, un bipolaire, juste un pochetron, ou un brillant comédien malgré lui ? Tellement possédé par sa propre incarnation sociale, tellement défini jour après jour par notre prisme sociétal, qu’il en est devenu ce personnage de composition, capable de tenir son rôle avec un abandon saisissant, une régularité admirable. Mais capable aussi de gérer sa propre condition humaine. Il y a un temps pour le spectacle, et un temps pour les coulisses. Il y a une heure pour le show, et une heure pour le business. Le business de survivre, demeurer.
Lassé d’attendre, le barman finit par raccrocher. Il suggère alors à Terry de repasser un peu plus tard, lui proposant néanmoins une tasse de café, avec le droit provisoire de siéger à l’intérieur. Le marginal n’esquisse aucun désarroi particulier devant l’insuccès porté à sa requête, et accepte volontiers la boisson chaude, réclamant un sucre au passage. À ce moment précis, je le dévisage enfin pour ce qu’il est véritablement : un bienheureux. Au sens païen du terme. Statut qui lui confère, malgré son expression soudainement civilisée, une forme d’animalité domestique. Comme si une telle pureté instinctive, naturelle, ne saurait de nos jours correspondre au champ d’une quelconque humanité. Au moins dans notre entendement commun.

La scène ne dure qu’une poignée de minutes, puis l’homme _ s’il en est un _ se lève, et retourne braver le froid, ou chercher asile un peu plus loin. De retour à mon appartement, je regrette de ne pouvoir ressortir le fameux papier-confidence, ramené de soirée quelques années plus tôt _ cela prendrait des heures de recherche. Un fin psychiatre en aurait sûrement tiré quelque chose. « Cercueil », « Mort », « Non ! ». Voilà tout ce dont je me rappelle… Tiens oui, ça me revient à présent : l’autre jour il m’a appelé « monsieur mort » juste après m’avoir reconnu, dans un petit gloussement farceur. L’expression m’a paru familière, ce n’est pas la première fois qu’elle sortait de sa bouche, j’en suis certain. Sur le coup j’ai attribué ça à mon port de vêtements sombres, plutôt récurrent. Mais en réalité c’est ma posture qu’il visait, beaucoup moins méditative qu’à l’époque où j’essayais de le calmer par la plume, m’autorisant encore ce type d’échange nocturne improbable… « Monsieur mort », c’est celui qui tient les rênes, c’est la stature d’autorité. Ce sont tous les hommes de pouvoir qui l’entourent, quel que soit leur grade, leur responsabilité. Patrons de bar, serveurs, restaurateurs, veilleurs, videurs, flics, éducs spé, infirmiers psy… Pourvoyeurs de tabac, de briquet, de quelques centimes, ou d’un billet de cinq pour se payer une bière.. Toute sorte de dominants investis d’une fonction, bardés par l’étoffe du sérieux, raides comme une faucheuse. Condescendants ou protecteurs, méprisants ou bienfaiteurs, peu importe : ce sont tous des messieurs « mort » au yeux d’un Terry SDF. Même les femmes. Car pour lui, tout ceci n’est qu’une longue plaisanterie ; seule la folie peut vous rendre une vie supportable, ne leur en déplaise. Reste à choisir son degré d’aliénation.

Vers un adieu joyeux.

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(suggestion pour une lecture en musique : Rachel’s – Systems/Layers)

Je vais bientôt partir. Tu le sais peut-être déjà, mais je préfère t’écrire maintenant, plutôt qu’après coup. Par crainte de me décourager ensuite, une fois installé là-bas. De ne plus me rappeler pourquoi c’était si important. Tu n’es pas la seule personne concernée, rassure-toi. J’ai établi une courte liste, assez honteuse en fait, de ceux à qui je voulais me confier une dernière fois avant mon départ. A toi l’embarras d’en faire partie, à moi l’obligation des mots justes.

Je ne te l’ai jamais dit, non. Parce qu’au deuxième ou troisième stade d’une relation, on oublie comme tout était encore possible au premier, au point initial d’une rencontre. Ce soir-là, où j’avais littéralement « flashé » en t’apercevant assise à travers la vitrine d’un fameux bar que nous fréquentions tous à l’époque, fermé depuis. C’était fin mai-début juin, mon parcours nocturne s’achevait tranquillement, jalonné d’un quartier à l’autre, tout en marche solitaire. Et me voilà soudain frappé du rayon de Vénus, de ceux qui vous percent l’âme autant que la vision… On ne choisit pas son moment, ce n’est pas qu’une question de langueur affective, ou de comment certains garçons aiment à se sentir minable, soumis à l’oppression d’un choc esthétique, pétrifié d’un micro-sourire. Dans cette hiérarchie du « beau », le masculin se soumet autant par lâcheté que par dévotion. Il est tellement plus commode d’assigner au féminin le devoir d’incarner la beauté.

Je me tenais figé à quelques mètres de distance depuis la terrasse, avant d’entrer saluer prendre un verre. C’est ton profil qui m’avait saisi d’emblée, sorte d’imagerie cinématographique transposée en plein réel. Je revois cette longue chevelure auburn, ce regard bleu-métal enjoué d’un rire fébrile, comme un restant de timidité sans doute. Ensuite une fois à l’intérieur, je serais déjà au-delà du fantasme, au-delà de toute contemplation. Ni photographe, ni peintre, une simple connaissance parmi d’autres. Mon émoi d’origine ne serait plus qu’un souvenir d’une première impression, forcément appelée à disparaître à l’épreuve du vécu. On sympathise au lieu de flirter, on discute musique au lieu de danser. On « courtoise » au lieu d’embrasser. J’étais spécialiste, crois-moi ; il m’aurait fallu un carton d’invitation ou une injonction divine pour que je tente quoique ce soit. Moi-même je ne savais pas ce que je voulais la plupart du temps. Je me souviens cette soirée d’anniversaire dans ton ancienne colocation, avec toute cette petite bande d’alors, on se complétait bien il faut dire… Mais je n’aurais pas risqué plus loin. L’été allait bientôt s’enfuir, sans qu’on ait eu l’occasion de se recroiser. Et je n’y pensais plus trop honnêtement. Puis quand on s’est revus en septembre, tu avais quelqu’un désormais. Ce qui ne m’a ni surpris, ni déçu. Enfin sans doute un peu quand même.

J’ai cette théorie tout à fait subjective et honteusement essentialiste, que là où une femme sent instinctivement quel type de relation envisager avec un homme, l’indécision masculine au contraire, ne s’estompe jamais vraiment. Pas seulement en terme de désir refoulé _ partons du principe qu’un mâle hétéro verra toujours une femme comme cette créature aux attributs opposés, même sa meilleure amie… Idem sur un plan sentimental : le moindre béguin d’antan, le moindre « peut-être » d’un soir, un jour ou l’autre peut ressurgir. Pour un homme ce n’est jamais une affaire classée. Tourner la page signifie seulement ouvrir le champ à de nouvelles rencontres, les précédents chapitres ne s’effacent pas.

Elle l’a bien compris je crois, celle qui m’accompagne en ce tome présent. Vous ne vous êtes jamais rencontrées il me semble, ou alors sans présentation officielle. C’est vrai que nos cercles amicaux ont beaucoup évolué, les occasions de se rassembler font défaut, à moins de les provoquer évidemment. Mais rien de plus amer que forcer des retrouvailles entre amis, alors on attend que le hasard cosmique ou l’agenda culturel fasse le boulot à notre place… Il y a tant d’autres personnes dignes d’intérêt à fréquenter dans une grande métropole ; notre tare n’est pas d’être irrespectueux envers la mémoire et l’amitié, c’est de toujours souhaiter quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre, quelques bars autres… C’est ce consumérisme social devenu impossible à freiner, avec ou sans l’appui de facebook, twitter, tinder, etc. Toujours plus d’individus, de nouveaux « profils » à consommer autour de soi. Résister au nomadisme relationnel vous condamne au surplace identitaire, à régresser par faute de mouvement. Une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de partir, tient au fait que je n’arrive pratiquement plus à tenir une conversation entière, approfondie, avec qui que ce soit dans l’espace public. Peu importe le lieu, mes sens se retrouvent automatiquement happés vers un autre angle de perception, je ne sais plus regarder ni écouter droit devant moi. Chaque figure ou échange verbal deux mètres plus loin devient un distrayeur potentiel. Et j’en capture tellement des visages, des bribes de conversations, de l’altérité à ne plus savoir en quoi elle diffère au juste.

Mener cette vie urbaine par temps de monogamie, je n’imaginais pas que c’était possible honnêtement. Ni le souhaitais-je d’ailleurs. Il faut croire qu’elle m’a eu par surprise, dans un moment de flou. J’aurais aussi bien pu enchaîner les coups d’un soir, ou basculer à nouveau dans la solitude. Ce genre de carrefour de l’Étoile _ comme le formulait un ami, j’en ai traversé d’autres auparavant, souvent persuadé d’avoir manqué la bonne sortie. Mais pas cette fois. A croire que mon propre instinct se féminise en cours de route : je sens mieux les histoires, les vraies rencontres. Plus humblement, c’est surtout à elle qu’en revient le mérite. Celui de comprendre que son homme reste un animal indompté, et qu’une relation n’est jamais perpétuable par simple dépendance affective l’un envers l’autre. Il faut vouloir construire à chaque rendez-vous, découvrir sans relâche. Savoir doser le froid pour mieux retrouver le chaud. Accepter l’au-revoir pour revenir à bientôt. Ne rien attendre surtout, ne rien promettre. S’aimer au temps présent.

Je ne pensais pas qu’on tiendrait au-delà de six mois, et voilà trois ans et demi que ça dure. Le secret, c’est de ne pas compter les années paraît-il ; s’affranchir au mieux des normes sociétales, tromper son déterminisme familial. Clairement, je ne me voyais pas franchir autant d’obstacles en duo. Seul oui, mais à deux, quelle étrange compromission existentielle… Elle sait que je n’ai même pas envie d’être en couple. Je veux bien prendre le sentiment et le désir, pas les projets de maison, de compte commun, ou le surpeuplement de la planète… Enfin ne te sens pas visée bien sûr, je crois savoir que tu t’es pacsée récemment, et que vous habitez la même demeure… Je me sens juste exempt pour ma part, de vouloir une tournure ou l’autre aux évènements. En l’occurrence je ne veux rien, j’agis comme je ressens, c’est tout. Je n’ai pas peur que ça casse, je n’ai pas peur que ça dure. Peu importe, tant que ça reste vrai.

Alors pourquoi souhaiter partir justement ? Je me suis toujours plus ou moins projeté ailleurs en fait, d’un point de vue géographique j’entends. Mais j’étais chaque fois retenu par un job ou une fille, par la crainte de me perdre, ou par manque d’argent. La différence aujourd’hui, c’est que ma liberté de mouvement implique de voler sur deux ailes, non une seule. Elle a compris que je finirais par m’expatrier tôt ou tard, et elle y pensait également. Avant c’était purement du fantasme, une illusion d’échappatoire, tant que j’étais encore barman en tout cas. Il y a un courtermisme inhérent à ce type de métier qui empêche de remettre sa vie en question. Sa ville en question. Or depuis peu, mon statut de traducteur anglophone me donne enfin la marge de manœuvre nécessaire. L’éditeur qui m’emploie actuellement, dont le siège est basé à Paris, se fiche pas mal que je travaille depuis Lyon, Toulouse, Rennes, ou depuis l’étranger. Donc l’idée a germé doucement depuis un an, en solitaire puis en tandem. Je ne vais pas devenir nomade numérique non, le but n’est pas tant le voyage que l’ailleurs. Et on a fini par trouver notre futur point de chute, toujours en union européenne cela dit, par commodité.

Quant à savoir « quelle destination ? » _ une interrogation légitime, puisqu’aucun de nos proches respectifs n’a encore été mis au courant, la réponse vous parviendra sous forme de carte postale je pense… D’où un cercle de confidents restreints, et surtout afin que personne ne nous dissuade ou nous encourage entretemps, ne nous pose un tas de questions normatives, alarmistes, dont notre idylle n’a que faire pour subsister. Rien que la décision d’un exode commun et d’une future cohabitation domestique, soulève assez d’appréhension en elle-même. Alors épargnons-nous la vox populi, forcément intrusive. Je sens déjà courir assez de rumeurs depuis quelques mois, du fait que je ne sors pratiquement plus, que j’ai désactivé mon compte facebook, et ne réponds pas toujours aux sms envoyés certes. Nous informons les gens les plus susceptibles de comprendre et de s’en préoccuper vraiment ; parce qu’en un temps, même peut-être révolu, nos relations ont dépassé la bonne camaraderie citadine, l’évidence du nombre d’ « amis en commun ». Parce que nous avons su pouvoir compter avec l’autre.

Tu m’excuseras cette tonalité d’adieu, c’est juste que pour nous ce ne sera pas seulement une expatriation, mais bien une forme de dissipation, d’évasion numérique. Or je suis parfaitement conscient qu’un des plus grands freins à l’exil véritable, reste l’hyper-connectivité. A quoi bon traverser le continent, si vos contacts vous voient toujours liker, twitter à n’importe quelle heure. Au final vous paraissez plus présents, plus proches encore que cette vieille grande-tante oubliée, qui habite la même métropole mais n’a pas d’Internet. Je ne veux pas seulement changer d’air et de pays, je veux recouvrer mon droit ancestral à la discrétion, à la non-émission de données collectées, à la non-manifestation d’humeur ou d’opinion, à la non-réaction au cours de l’actualité, aux temps qui passent. Nous n’utiliserons Internet que pour le strict nécessaire : travail, administratif, santé. Plus de réseaux sociaux, plus d’applications invasives. Nous ne consommerons que l’essentiel, sans même avoir à nous priver. Je ne te parle pas de cultiver nos propre légumes en petite communauté, entourés d’activistes décroissants. Disons que là-bas, tout se fera à une plus petite échelle, autant pour le commerce que dans les rapports humains. Au lieu d’encourager la compétition du plus grand nombre sur le même territoire restreint, c’est une terre qui privilégie l’auto-suffisance par la complémentarité, non la compétitivité.

J’ignore encore si nous pourrons tenir financièrement au delà d’une année. Il faudra certainement trouver d’autres solutions une fois sur place. Tant de choses peuvent se retourner contre nous évidemment, l’amour en premier lieu… Je me sens presque détaché pourtant, tout ce que durera cette aventure me paraît déjà un bonus inestimable. Ce n’est pas comme si on allait se marier, fonder une colonie de marginaux utopistes. Je veux juste mon laps de paradis sur terre, avant qu’il ne soit définitivement trop tard. Et avec elle, oui. Mais nous ne sommes pas uniques : ce pourrait être une autre, je pourrais en être un autre. Ce cher Cohen l’avait bien compris je crois : l’amour est opportuniste. Dès lors qu’il se prétend idéaliste, c’est souvent par espoir ou regret. Moi je ne veux ni l’un ni l’autre. « So long Marianne », mas je ne suis pas pressé d’en rire ou d’en pleurer… J’entends par là qu’au bout du chemin, il n’y aura ni réussite ni échec. L’amour et l’exil ne se résument pas à ça. Je sais que je ne reviendrai pas dans le coin en tout cas. Alors c’est un demi-adieu sans doute. Dans cette vie-là au moins. Mais un adieu joyeux j’espère.
Porte-toi bien, je t’embrasse.

L’absence au demeurant

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Encore une fois je sors dernier.
Déjà nous n’étions pas nombreux,
Sept occupants disséminés,
Trois couples et une moitié de deux.

Bientôt la fin du générique,
Sur fond de Jean-Sébastien Bach.
Rien ne me presse vers le portique,
J’attends qu’arrive le noir opaque.

Le hall affiche un plan désert,
Sans doute est-ce la durée du film,
Bien long pour un documentaire,
Nul autre sortant à la file.

Alors je remonte le couloir,
Afin d’accéder aux toilettes.
Sur l’écran cintré du miroir,
M’amuse à trouver un squelette.

L’idée me vient donc à l’esprit,
Qu’à tarder dix minutes encore,
Jusqu’à en dépasser minuit,
Ici je pourrais faire le mort.

Pour le seul employé restant,
De spectateurs la salle est vide.
Je suis l’absence au demeurant,
Par l’occasion rendu avide.

Puisqu’on me laisse errer, fantôme,
Je prends le temps d’être oublié.
Comme un clochard fait son royaume
D’une paire de cartons empilés…

Ceux qui m’attendent encore dehors,
Mendiants d’un soir, ou proches inquiets,
M’accorderont la métaphore,
L’illusion, belle, d’une échappée.

C.H.R.

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Rendez-vous m’est fixé, deuxième étage – aile gauche.
Métro, puis marche pressée ; pour un peu l’on me fauche
En ma fleur passée d’âge, d’un seul coup balayée,
Sans savoir quel dommage, le scanner eût livré.

S’offrent à moi plusieurs portes, aux verrous incertains,
Mais le plan me conforte, l’arrivée n’est plus loin.
Pour autant je dérive, impuissant à frayer
Le chemin d’une esquive, à cet acte manqué.

Hôpitaux et cliniques font succession d’accueils.
J’en contiens ma supplique, avoisinant leur seuil.
On m’aiguille de travers, moi qui perd souvent nord…
De virages en revers, qui peut m’attendre encore ?

Près d’une heure a passé, je cavale pour l’honneur.
Un semblant d’inachevé, a pitié de mon cœur.
Au fond du labyrinthe, j’entrevois les urgences,
Reconnais mon empreinte, tout n’est que résurgence…

Viendrais-je sceller mon sort au ciment d’Hippocrate,
Comme en dernier ressors, le peuple à l’autocrate… ?
Que cette allée au moins me dise enfin son nom
S’il faut craquer soudain, où dois-je toucher le fond ?

L’alentour devient ville, j’en éprouve le tracé.
Les soignants y défilent, ordonnant soignés.
Ne lui manque qu’une église, des commerces, un café.
Au fronton sa devise, « nul n’est jamais parfait ».

Persévérant, j’accède au point d’entrée voulu.
Mais comme on brandit, tiède, le flambeau du vaincu…
Rendez-vous ajourné, deuxième étage – aile gauche.
Par déni ou délai, se soustraire à la fauche.

Six jours

the-last-man-on-earth
On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le congé n’a payé, ni rémission, ni fronde.
Il faudrait reposer, en paix de toute conscience,
Ces conflits au long cours, font vœu de ton silence.

On t’a fait naître ancien, d’une illusion féconde,
Que ton siècle irait loin, porté de bras en ondes.
Demain s’éveille trop tard, il te bannit d’avance
Du courant de l’histoire, sans même une deuxième chance.

On t’annonce en présage, toi qui navigue à vue :
A tirer sur la corde, elle décroche un pendu.
Vois comment tu sabordes l’élan d’une rédemption,
Par un fâcheux dosage en basse médication.

On t’accorde une semaine, tu veux perpétuité.
Pour solde de tout compte, moins quelques annuités…
Quand point le jour septième, te pressant d’accomplir
Bien plus qu’un homme escompte, soudain voudrais-tu fuir ?

On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le courage est attendre qu’en ton sens il abonde.
La folie en retour, c’est d’y croire une seconde.

Homo-désuetus

Modern-Times
(suggestion pour une lecture en musique : Colin Stetson / Sarah Neufeld – The sun roars into view)

Un robot s’en sortirait mieux. Quand vient le moment de compter les pièces jaunes dans son tiroir-caisse, Yvan se dit que le 20ème siècle n’en finit plus de s’achever, et qu’il perd sa vie à remplir les mêmes tâches abrutissantes que des millions d’autres avant lui. A ceci près qu’un travailleur sous la seconde révolution industrielle les acceptait avec une plus grande résignation, ne pouvant concevoir autant de progrès à venir. Aujourd’hui, malgré l’automatisation en cours, lui le commerçant, n’est toujours pas exempté du comptage des centimes en fin de journée ; les bus ont toujours besoin de chauffeurs, comme les pizzas d’un livreur, et ainsi de suite… Sévère désillusion, quand on a grandi en fin de millénaire, abreuvé de chimères futuristes autrement plus enthousiasmantes que la tenue d’un smartphone tête baissée en pleine rue. Le « futur » a surtout changé les citadins, pas tellement la ville elle-même.

Pourtant il aime son métier au fond. Même au rythme trépidant d’une supérette de centre-ville, l’humain occupe encore une place importante au quotidien. Ici on privilégie la convivialité d’équipe, et une certaine familiarité envers la clientèle. Cela reste une épicerie de quartier, loin des grandes surfaces aliénantes. Il ne s’imagine pas vraiment ailleurs de toute façon. Après une quinzaine d’années en bar et restauration, à des cadences souvent infernales, on a beau vouloir autre chose, le démon du tiroir-caisse l’emporte. En plus d’un sentiment d’utilité économique et sociale, ce secteur favorise un mode de vie dont il est difficile de décrocher à terme. Alors pourquoi cette récurrence d’un profond mal-être en fin de journée ? Compter de l’argent, ça ne devrait jamais déprimer l’employé de commerce, surtout après une bonne recette. Sans doute pressent-il que la machine arrivera trop tard pour le supplanter, ou retarder l’imminence d’un effondrement nerveux. Tout ça pour une poignée de centimes. Pour une tâche mécanique de trop, qu’accomplit un homme ayant atteint le plafond de sa condition humaine.

122. Hier 115. Son record monte à 133 pièces de 20 centimes et 150 de 10. Rien que la vue des pièces rouges restantes lui fait perdre ses nerfs ce soir là. Non qu’il pourrait se faire virer pour un écart d’un euro cinquante dans le fond de caisse, c’est juste qu’il n’y a pas d’autre manière de procéder : il faut tout compter, en partant des pièces de deux euros jusqu’à celles d’un centime, puis au tour des billets. Même avec une balance de pesée externe, encore faudrait-il sortir chaque pack de monnaie, avant de les remettre ensuite. La fatalité d’une journée de commerce veut qu’on garde le plus rébarbatif pour la fin. Passer les articles en caisse l’un après l’autre, ne l’éprouve jamais à ce point bizarrement, comme on ne le fait que par tranche horaire limitée, avant de retourner en approvisionnement, ou à ranger les rayons. Et puis au moins il y a une personne physique en face. Bien que limité, l’échange verbal reste dynamisant. Non, le plus pénible est la clôture de la caisse. Age et ancienneté oblige, elle lui incombe trois soirs par semaine. Après quoi il ferme boutique, seul, et file boire un verre ou deux, quand il ne rentre pas directement chez lui, trop épuisé, préférant décompresser devant une série. 122, note-t-il. Cela arrive lorsqu’on accumule trop de centimes jour après jour, et que le passage à la banque tarde à s’effectuer. En attendant il faut bien qu’un humain s’en charge et maintienne le compte juste. Un humain pourvu de lombaires, d’une épine dorsale, d’une ligne d’épaules, de cervicales… Autant de volcans en sommeil qu’une position debout statique va raviver peu à peu, jusqu’aux cinq minutes de trop, à se raidir au-dessus du tiroir-caisse. Putain, 122.

En service de bar il avait au moins compris une chose, plutôt réconfortante d’ailleurs : c’est que les gens ne veulent pas être servis par des robots. Quoique pressé ou désobligeant, le client s’imagine mal devant une tireuse à bière automatisée. Pour des courses d’alimentation en revanche, supérette inclus, l’avenir de l’homme paraît singulièrement compromis. Même avec un don inné pour l’empaquetage et son plus joli sourire, le meilleur des caissiers ploiera face au prochain rouage d’une mécanisation annoncée. Et Yvan connaît ses limites. Passé un stade, l’expérience ne suffit plus à compenser le physique dans ce type de métier. Pour l’heure il sait encore manier l’adrénaline et le stress positif, jusqu’à atténuer un mal de dos, une douleur à l’épaule, ou un début de torticolis _ c’est ça ou carburer aux anti-douleurs de toute façon. Mais à terme le mieux serait d’envisager une reconversion pure et simple, vers une autre source de pathologies professionnelles en somme. Une autre promesse de burn-out.

Car à bien y réfléchir, maintenant qu’il referme sa caisse empreint d’un soulagement mitigé, quel autre métier un tant soit peu utile, à niveau de qualification semblable, n’occasionne pas un risque de dépression nerveuse ou de pénibilité occasionnelle ? Aucun. Travailler c’est sacrifier, d’une manière ou d’une autre : sa jeunesse, sa bonne espérance de vie, ses nerfs, ses muscles, ses vertèbres… Au fond l’oisiveté l’inquiète encore plus, comme de nombreux salariés, lui qui n’a pas dû rester plus de trois mois consécutifs au chômage jusqu’à présent. D’abord par obligation de subsistance, en début de vie active, maintenant surtout par crainte du désœuvrement, peur du vide. Au moins l’emploi façonne votre corps, votre identité, un certain état d’esprit. Un réflexe de mise en activité quasi instinctif. Même malade ou fatigué, vous pouvez encore « fonctionner ». Et vous désirez être fonctionnel par-dessus tout. Car les jours de repos n’en sont plus vraiment, car le risque d’une violente décompensation prévaut sur l’imminence d’un énième surmenage. Aussi afin ne pas écorner cette image de vous-même construite au fil des ans, tant à travers le regard extérieur que la considération implicite de votre environnement citadin. C’est la ville que vous n’osez pas décevoir, plus que votre employeur.

Parmi les articles retirés pour cause de péremption imminente, Yvan embarque un paquet de jambon et du pain en tranches, mais là tout de suite, il ne rêve que d’une bonne portion de frites pour accompagner sa première bière d’après-service. En chemin vers la rue des bars et kebabs, il évite une première collision frontale avec un livreur à vélo, roulant à pleine vitesse sur les trottoirs. Le centre-ville est devenu un tel far-west en soirée, en plus des mobylettes porte-pizza déboulant à 80 km/h, maintenant tous ces kamikazes avec leur cube-conteneur dans le dos, pédalant comme s’il transportait le vaccin contre le réchauffement climatique… Encore un job idiot. A réclamer toujours des nouveaux services, on devance leur faisabilité technologique. En attendant qu’une escouade de drones-livreurs se chargent de leur apporter le dîner chaque soir à domicile, tous ces riverains ultra-pressés feraient mieux d’apprendre à cuire des pâtes, au lieu d’encourager des milliers de jeunes pédaleurs imprudents à l’esclavagisme moderne et au mépris du piéton, autant que des feux rouges. Et encore un autre accident évité de justesse, une mob’ à kebab cette fois ; ils livrent tellement « express » que leur frites n’ont plus même le temps de décongeler. Cela n’entame pas son envie d’en picorer présentement. D’habitude il préfère se rendre au premier Turc en début de rue, plus convivial et ancien dans le quartier. Mais la file de clients aux abords du comptoir présage d’une trop longue attente. Tant pis, sans rancune envers ce même pourvoyeur de danger public à deux roues contre lequel il vient justement de pester, Yvan comble les quarante mètres qui le sépare du restaurant kebab le plus en vue de la métropole.

La commande est déjà passée : grande frite, deux euros quatre-vingt. Pour un peu il sortirait sa carte bancaire, toute manipulation de monnaie à titre gracieux lui fait encore violence. Le temps qu’on lui délivre la portion encartonnée, il détourne son regard vers un article de journal épinglé au mur : « U..K élu meilleur Kebab de France ». Voilà qui force le respect, sourit-il intérieurement. Tous les métiers prêtent à concours, alors pourquoi pas celui d’homme-kebab. Il doit bien exister un challenge annuel du comptage des pièces jaunes, après tout.
Yvan détaille les employés du restaurant un à un, guettant la moindre expression de fierté salariale qui perleraient sur leurs visages suintants. Curieux de sentir si la conscience d’être premiers dans leur domaine en atténue la contrainte physique. Ils n’ont pas vraiment l’air de s’amuser en tout cas. Mais leur attitude laisse poindre un soupçon d’hyperpuissance, remarque-t-il en effet. Que seul un sentiment durable de réussite commerciale procure. Rien qui ne lui soit étranger d’ailleurs. Aussi l’espace d’un instant il se figure à leur place, en train de limer une broche de viande pour assembler galettes et sandwiches, d’un même geste indéfiniment reconduit. Comme toute activité répétitive mais couronnée d’un aboutissement régulier, elle doit néanmoins entraîner une forme de contentement. Simple et fluide, de même qu’un sachet de courses bien empilées pour un futur client satisfait. Ou un filet de bière contre la paroi d’un verre à pinte, celui qu’il se voit servir à présent, juste un peu plus loin dans la rue, au comptoir de son bar attitré. Il s’agit bien d’un flux mécanique, souvent terriblement routinier, oui. Mais la bonne exécution du moindre geste pourvu d’intérêt, confère à l’homme un pouvoir indéniable. Même à l’ouvrier d’une usine d’assemblage, même au vendeur de kebab…

Nous sommes nés pour être des hommes-robots, se murmure Yvan à lui-même. La plupart des gens en tout cas. Les chercheurs sont rares, ceux qui osent vraiment soumettre leurs faits quotidiens au risque d’échec. Ceux qui tentent sans la moindre garantie. Il repense à ce musicien croisé la semaine précédente, une connaissance d’une autre connaissance. Par échange de courtoisie, tous deux en étaient venus à évoquer leur métiers respectifs ; et sans détour le jeune homme avait confié dépendre essentiellement du RSA, ne caressant ni l’espoir d’obtenir à terme le statut d’intermittent du spectacle, ni vraiment celui de vivre un jour de son art. Mais il portait cette force de conviction propre aux gens dévoués à une carrière artistique ou hors-normes. Alors bien sûr, du point de vue d’un travailleur imposable dans la force de l’âge, l’idée qu’on puisse vivoter aux minima sociaux sans même vouloir en sortir, déplaît fortement. Encore un assisté pour lequel d’autres cotisent, avait pensé Yvan. D’autres comme lui. Puis il s’était ravisé, comprenant que son interlocuteur n’avait rien d’un contemplatif bohème, mais plutôt d’un acharné qui ne compte ni ses heures, ni leur productivité, encore moins la création éventuelle de richesse. Le pur désintéressement économique. L’acceptation d’une existence rompue à l’indécision et aux périodes d’insuccès, soumise au bon vouloir extérieur. Pour un commerçant habitué à réagir à une situation plutôt qu’à l’engendrer, l’idée qu’on puisse tenir avec si peu de réussite quotidienne l’avait troublé.

Il avait pour lui la liberté d’être pauvre. Dans d’autres pays ce serait inconcevable, mais en France pour qui arrive à se débrouiller avec le RSA plus un complément d’aide au logement, il existe une 3ème voix au « marche ou crève » du modèle libéral. A condition de ne pas tout boire en une semaine au bar, et que pôle emploi vous exonère de surveillance. Au fond peu importe l’assistanat, tempère Yvan, toujours introspectif, entre deux gorgées de Hommel ; la vraie question est de savoir si l’humain est fait pour autre chose que produire et se reproduire. Suivant notre affranchissement par le progrès numérique, la réduction naturelle du temps de travail aura déjà dû s’imposer telle une évidence. Or la plupart des pays développés voient encore leur population courir au burn-out, avec enthousiasme ou résignation _ selon la récence de leur essor économique, mais sans chercher à réduire la cadence en tout cas. Par « servitude volontaire », comme il le répète souvent. Encore un concept marxiste devenu réalité, s’imagine l’épicier à tort. Peu importe, Inutile d’invoquer un philosophe pour mesurer son propre asservissement de corps et esprit. Esclave peut-être, mais dupe, jamais. Chaque fois qu’il se hasarde à envisager sa propre oisiveté, Yvan se heurte aux mêmes impasses. Comment rester utile, garder une bonne estime de soi, sans finir reclus ou dépressif. Il se voit diminué, au lieu d’être seulement exténué. S’imagine endurant les mêmes douleurs osseuses et musculaires, la même fatigue généralisée, privé cette fois d’une cause professionnelle. Sans raison valable de souffrir autrement dit. Encore moins de se plaindre donc.

Ou alors il faudra encore quelques générations, le temps que l’homme s’habitue à sa nouvelle longévité, à son infériorité fonctionnelle envers la machine, l’algorithme, le logiciel. Le temps pour lui d’admettre qu’il y a autre chose à faire que toujours « effectuer » précisément. Mais pour un simple commerçant pris dans une trajectoire de vie modeste au début du 21ème siècle, l’évolution s’arrête là. Il ne se voit ni au chômage, ni à la retraite, ni même en vacances. Au mieux, comment occuperait-il un congé sabbatique, si on lui en offrait soudain la possibilité ? En période de célibat, la solitude lui pèserait encore plus, et s’il était en couple, ça ne tiendrait pas trois semaines avant que son boulot lui manque, par nécessité d’indépendance. Voyager bien sûr, mais c’est vite épuisant, même en ayant l’argent nécessaire. Quant à se rendre créatif, il n’y croyait pas une seconde. A part remplir un ou deux carnets d’anecdotes de comptoir pendant ses services à l’époque, son appétence artistique ne dépassait pas celle d’un plombier ou d’un expert-comptable. Et pour ce qui est de fonder une famille, la chance s’était envolée dix ans plus tôt ; non qu’il soit trop tard, mais ça ne le travaillait plus vraiment. Alors autant continuer à bosser, jusqu’au licenciement, jusqu’à robotisation. Autant gagner sa vie, faute de sa liberté, et laisser la ville nous distraire, les bars nous dépouiller le porte-feuille autant que de nos dernières illusions.

Vraiment ce n’était pas pour lui. Carrière artistique ou non, il lui faut un rythme journalier, des horaires précis, un début au labeur et une fin. Se lever un beau matin, grand ouvert sur une page blanche, avec pour seule contrainte de décider pleinement chacun de ses faits et gestes pour la journée à venir… Parlez donc d’une utopie, un véritable enfer plutôt. A vous donner une population de névrosés, psychotiques, ou d’abrutis dégénérés… Le libre-arbitre n’est qu’une autre forme d’oppression, mais qu’on s’impose à soi-même. Évidemment que des milliards d’individus veulent encore goûter aux dernières miettes d’une civilisation du travail _ ou plus pertinemment, de l’emploi, comme ils s’étourdissent encore de croyances religieuses archaïques pour quelques temps. C’est parfaitement humain. Ce qui pointe au-delà en revanche, ne l’est peut-être plus. Cet être capable de renoncer au vieillissement, au sacrifice de soi, voire à sa propre mortalité ; libre de maîtriser le temps et son occupation, de consentir à l’oisiveté, à l’improductivité : cet être n’en est plus vraiment un. Mais son embryon porte de doux nom d’ « intelligence artificielle »…

Yvan interrompt sa lecture et repose le journal, entrouvert à la page sciences et découvertes ; puis finissant sa bière, il se lève, et fouille à nouveau son porte-monnaie afin de laisser un pourboire. Au moins un geste que ni une caisse-enregistreuse, ni un robot n’intégrera jamais. Inutile, désuet, mais symbolique. Comme un humain du troisième millénaire. Et en pièces d’un euro de préférence, pas de vingt centimes, merci.

 

Essaie une autre ville, mais les bleus restent les mêmes.

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(Jackson C. Franck – suggestion de bande-son pour une lecture en musique DJ Shadow – « What does your soul look like (part 2) » )

L’instinct enfoui du chasseur-cueilleur sans doute. Quelle autre raison de sacrifier une fin de sommeil dominical juste pour ramener une paire de croissants ; d’autant qu’ils devront quitter le logement pour 10h30, petit-déjeuner n’est donc pas la priorité absolue. Il dévale pourtant les quatre étages d’escalier, puis débloque la porte d’entrée d’immeuble, avec l’air peu vaillant de celui qui redoute par avance une météo capricieuse. Elle l’est. Aube à peine levée, grisaille et crachin. Le même hyper-centre arpenté la veille par grande affluence du samedi après-midi évoque à présent un film de zombies ; avec ses rues complètement désertes, son bitume sale et humide en attente de karcher-propreté. Pas le moindre commerce ouvert, et aucune boulangerie dans un horizon proche. La grande métropole se serait-elle muée en moyenne ville de province, rien qu’en l’espace d’une nuit ? Il poursuit malgré tout, quitte à errer comme un noceur en peine et perdre encore quelques précieuses minutes, autant ne pas revenir bredouille. Là, après l’église, sur cette place où ils s’étaient arrêtés pour un café le premier jour, on doit forcément trouver une boulangerie ouverte… Toujours pas, hélas. Et il faudra un pâtissier-chocolatier de luxe 400 mètres plus loin pour enfin dénicher la viennoiserie souhaitée. Un euro le croissant, autant de ne pas en gâcher une miette.

En repassant le long des Galeries Lafayette, il remarque cette fois l’alignement des sacs de couchage, encore inanimés. Sauf un plus à droite, qui s’ébroue puis se redresse peu à peu, et duquel le tronc d’un jeune SDF ressort à présent, hébété mais l’air presque désinvolte, sans masque de détresse chevillé aux cernes. Il le regarde s’approcher d’un pas maladroit, les jambes toujours arnachées dans sa litière bleue marine, qu’il piétine allègrement contre la dalle poisseuse tout en venant à sa rencontre. S’il s’agit d’une attaque de zombies visant à dénoncer l’opulence des mieux-lotis à 1 euro le croissant, elle reste d’une férocité largement contenue. Le sans-abris réclame juste une cigarette en réalité, et en essuie le refus avec aussi peu de surprise que la retombée du crachin matinal sur sa terne figure. Puis l’homme-sac reprend sa déambulation jusqu’au prochain passant, quarante mètres au-delà. Avoir l’instinct du chasseur-cueilleur n’empêche pas de traîner au lit un dimanche matin, du moment que les draps vous collent aux basques.

Il y repense un peu plus tard, sur le trajet qui les mène du centre-ville au point de rendez-vous d’un covoiturage retour, après ce week-end échappatoire à deux. Une chanson de Jackson C. Frank lui reste en tête depuis le réveil, et pendant un court instant il a d’abord cru voir le fantôme du songwriter maudit émerger de ce sac de couchage. Mais pas en jeune new-yorkais débarquant à Londres pour intégrer la scène folk du milieu des sixties, et y rencontrer Paul Simon, Art Garfunkel, entre autres. Non, plutôt le chanteur déchu en fin de vie, quasi clochard, retrouvé par un jeune fan désireux de l’aider, lequel décrira une sorte de semi elephant-man rongé par un grave dérèglement thyroïdien, tentant pathétiquement de lui ré-interpréter son morceau phare : « Blues run the game« .

« Catch a boat to England, baby
Maybe to Spain
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues are all the same »

Attraper un train ou un covoiturage, peut-être même un easy-jet. Fuir l’hiver d’une grande métropole française pour les particules fines d’une autre, se donner l’illusion d’un bref dépaysement, quand pour autant « les bleus restent les mêmes », où que l’on aille. Il ne s’imaginait pas vraiment en touriste aux aguets de toute façon, prêt à s’émerveiller du moindre attrait local susceptible de marquer une différence. Ailleurs, on vient surtout chercher une autre vision de soi-même, ou de la personne qui nous accompagne, une extériorité nouvelle projeté sur chacun. Et maintenant que tous deux longent la ligne de tramway vers les quartiers sud, dans un urbanisme des plus monotones, leur sentiment est d’autant plus clair : le meilleur point de vue du week-end c’était l’autre, pas la ville. Ni le paysage autoroutier qui se livrera ensuite à leur regard entre deux somnolences, entre deux aires de repos. Que ce pays semble moche et austère, un dimanche de janvier à l’arrière d’une Opel, battue d’un air pestilentiel tout au long des sept-huit heures de route. Comment peut-on vouloir le visiter à ce point des quatre coins du monde ? Cela reste parfois difficile à admettre pour un simple natif hexagonal.

Au moins le conducteur du covoiturage est particulièrement discret, uniquement concentré sur la route, sans recours à un balayage radio intempestif. Ce qui laisse tout loisir de ruminer Blues run the game sans fâcheuse interférence harmonique. Désormais coincé passivement sur une banquette arrière, notre chasseur-penseur continue de s’interroger : y-a t-il une prédisposition naturelle à une certaine mélancolie folk, lorsqu’on a connu pareil traumatisme d’enfance que celui de Jackson C. Frank ? Grièvement brûlé à onze ans lors d’une explosion survenue dans son école (qui tua quinze de ses camarades), on lui avait glissé sa première guitare dans les mains pour l’occuper pendant sa longue rééducation. Un déterminisme forcé en quelque sorte, ou largement encouragé. Et l’ironie veut que ce même accident lui permettra ensuite de voyager puis s’installer à Londres, après le versement tardif d’une pension de dédommagement très conséquente.
C’est simplement qu’aucun voyage ne s’entreprend par hasard, même un week-end de dernière minute, assez anecdotique à priori. Lui cherche à se retrouver, elle cherche plutôt à se découvrir. Ou l’inverse d’ailleurs, peu importe. Il s’agit bien d’une croisée des chemins, du vécu, d’une ligne d’existence propre à chacun, et dont la convergence temporaire ne doit rien au hasard cosmique. Changez ne serait-ce que deux ou trois détails d’une rencontre sentimentale, et la correspondance ne tient plus. La saison, le mois, le lieu, l’âge respectif, la dernière histoire en date ; tout compte dans une alchimie aussi subtile. Elle peut survivre à une météo précaire, une destination de week-end hasardeuse, un mauvais choix de restaurant, de bar, ou de play-list pré-coïtale. Elle ne survit pas à l’erreur de casting. Si les « bleus » dirigent la manœuvre, inutile de leur résister: eux seuls vous diront qui rencontrer, qui aimer, qui oublier, qui regretter… Jackson avait perdu sa petite amie de collège de l’époque dans l’incendie en question ; plus tard il perdra son fils atteint d’une mucoviscidose. Il perdra aussi toute sa notoriété naissante, sa voix, son art, le peu d’argent et de dignité qu’il lui restait. Mais tout le monde n’est pas aussi maudit que Jackson C. Frank. Il faut déjà se lever tôt pour rivaliser de pathos avec sa biographie. Plus tôt qu’un dimanche à l’aube, que l’on chasse le croissant ou mendie juste une cigarette…

Après la dernière pause sur une aire d’autoroute, ils reprennent place à l’arrière de la voiture, et sa main vient retrouver la sienne au milieu, avec plus d’insistance peut-être, comme si le flot de ses pensées autour d’un folk-singer culte l’avait rappelé à l’essentiel, juste à portée d’étreinte. Elle bloque et repose sa paume contre la sienne, esquisse de petits va-et-vient protecteurs, puis se fige à nouveau, avant de reprendre le fil de sa caresse, inlassablement. Il tient sa ligne d’épaules inclinée vers elle, comme pour mieux signifier son épanchement, et par intervalles réguliers pose le regard en sa direction, la surplombant de quelques centimètres. Elle sent bien quand il la regarde, et il le sait. Il n’a pas besoin qu’elle relève les yeux vers lui. Le point de vue lui suffit. Toute autre affirmation de tendresse serait redondante ou indiscrète, eu égard aux deux autres personnes à bord.
Dans une heure ils redeviendront les citadins qu’ils avaient laissés aux portes de la ville, deux jours plus tôt. Lui, barman noctambule, enchainant directement avec son service du dimanche soir, malgré la fatigue du voyage. Elle, psychologue auprès d’une association d’aide aux chômeurs. Pris tous deux dans cette temporalité incertaine qui caractérise le début d’une relation, quand il est encore trop tôt pour se projeter en « nous », et déjà trop tard pour se limiter au « je ». Un jour il faudra sans doute partir pour de bon. Raison professionnelle oblige, ou besoin d’un nouveau démarrage. Chacun y pense, sans oser l’évoquer ouvertement, cela pourrait jeter une ombre. Essayer une autre ville, un autre pays peut-être, mais se rappeler la sentence un rien sinistre de mister Frank : « partout où je me suis rendu, les bleus suivent la piste ». Reste à savoir si l’on préfère y marcher seul ou à deux.

« Try another city, baby
Another town
Wherever I have gone
Wherever I’ve been and gone
Wherever I have gone
The blues come following down »