L’hibernation est notre dernier salut.

Man survives two months in snow covered car
(suggestion pour une lecture en musique : The Durutti Column – LC (full album)

Lorsqu’on voyage en train, c’est le déplacement qui compte finalement, pas la destination. Même un TER me paraît un luxe de mobilité, en cette époque où sans voiture ni billet d’avion low-cost, on reste assigné à métropole. Malgré un changement et plusieurs haltes intermédiaires, je parviens même à somnoler si tôt mon wagon en marche. Bénéficier du train gratuit par quelque passe-droit héréditaire, j’en ai souvent rêvé d’ailleurs. La vie serait tellement différente, de savoir qu’il y a toujours une porte de sortie accessible, que l’appartenance à une ville ne se mesure pas à la difficulté d’en sortir, mais au contraire à sa permissivité, puis au soulagement d’y retourner ensuite. Je pourrais me contenter d’un café en gare d’arrivée, patienter une heure ou deux, avant de reprendre le trajet retour. Sans plus d’intention oisive, juste pour la pulsion du voyage.

Car une fois descendu à quai, moins d’une heure et demie après mon départ, je ne suis déjà plus qu’un touriste. Le mouvement cesse, l’image se fige à nouveau. Dès les premières minutes, mon orientation hésitante me désigne comme tel : un étranger de plus venu s’abandonner le temps d’une escapade. A peine avalé, bientôt recraché. Pareil à des milliers d’autres en chaque saison. Les grandes cités d’Europe du Nord ne concentrent pas seulement l’activité humaine, économique, estudiantine, elles restreignent aussi le champ du nomade à une nuance de ciel bleu-gris en arrière-fond d’un selfie… J’ai beau me défaire des stéréotypes du vacancier, rien qu’en cherchant mon arrêt de tram l’air anxieux, guettant la moindre indication en anglais, je perds toute chance d’assimilation locale. À la rigueur en forçant un peu mon accent, arriverai-je à semer le doute. Je présume qu’on n’aime pas beaucoup les visiteurs français par ici…

Le type de documentation proposé dans un logement Airbnb, conforte un peu plus le voyageur dans son rôle de novice égaré. Plan de la ville, du réseau tramway, liste des sites incontournables à découvrir. Quelques suggestions de bars et restaurants. On imagine mal retrouver un prospectus de maison close, ou le numéro du dealer le plus proche, en cas de besoin récréatif urgent. Dommage, ça m’aurait amusé tout de même. Et puisqu’il faut bien occuper l’après-midi en attendant une première virée nocturne libératrice, je ne déroge pas à la visite obligée du centre historique, vaquant d’églises en monuments moyenâgeux, m’arrêtant sur un pont le temps d’une photo panoramique absolument banale, bien qu’esthétiquement flatteuse. Surtout je réalise que le même cliché pourrait avoir été pris à moins de cinq cent mètres de ma résidence. La vue n’est pas très éloignée au fond : même architecture, même héritage d’un catholicisme bâtisseur omniprésent, même façades prestigieuses cédant peu à peu leur vocation administrative à quelques enseignes marchandes expansionnistes.

Je n’ai pas mesuré la moitié du patrimoine accessible dans ma propre ville, c’est un peu absurde de vouloir en faire le tour ailleurs en si peu de temps… Le tourisme culturel ne devrait pas échoir à d’autres citadins blasés, déjà privilégiés de par leur environnement. Surtout quand il s’agit de cathédrales ou autres basiliques, le Français à l’étranger s’avère aussi difficile qu’en matière de vin. J’expédie d’ailleurs en moins de cinq minutes la première qui s’offre à ma curiosité. Vitraux quelconques, pierre délavée, luminosité criarde, nef en plein chantier… Attardons-nous plutôt au sein de la deuxième, toute proche. Celle-ci majestueusement sombre, imposante, et silencieuse. J’ignore si Dieu vit là-dedans, mais ce sont bien les derniers havres de paix librement accessibles en milieu urbain.

L’autre bémol est financier de toute façon. Au moindre site, au moindre musée, le prix d’entrée grimpe à huit ou dix euros. Mon intéressement n’en devient que plus sélectif. J’attends surtout que la nuit tombe, promesse d’un éclairage public somptueux, paraît-il. C’est tout de même fascinant comme l’électricité a changé notre rapport intime à l’hiver, ici en Europe. Un siècle et demi plus tard, la lumière est passée de strictement fonctionnelle à représentative, de sécurisante à productive. Désormais on éclaire pour se faire voir, plus tant pour distinguer. Non seulement les grandes métropoles ont perdu le sommeil, mais elles ont également occulté la saison hivernale, en atténuant le passage de l’après-midi au crépuscule, si brutal, si contraignant. Parfois le ciel se charge tellement en fin de journée, qu’on accueille les feux nocturnes avec soulagement presque, voire l’illusion d’une seconde chance en cas de trop grande insatisfaction diurne.

Mais qu’y avait-t-il d’autre à faire en décembre-janvier-février, quatre ou cinq siècles auparavant ? A la simple lueur d’une bougie, au creux de l’âtre, comment faisait-on passer l’hiver alors ? Manger, dormir, ou forniquer, ce devait être encore plus essentiel. Occupé à bien cadrer l’image sur mon viseur _ en vue d’immortaliser le même panoramique cette fois de nuit, ainsi devrais-je honorer ma chance d’appartenir aux temps modernes, ce luxe de pouvoir me divertir et consommer, non juste survivre et procréer. Je devrais m’y conformer sans même une touche de cynisme, par respect envers la mémoire de tous ces Nord-Européens nés avant la première ampoule, le premier vaccin, pour qui l’hiver restait une épreuve existentielle, chaque année reconduite ; eux sur lesquels pesaient encore le poids de l’Église et du Carême, avant qu’on érige à leur place des totems sociétaux moins doloristes : marché de Noël, Fêtes, soldes, et vacances au ski.

Mais nos instincts ont la vie dure. Voilà un moment que je déambule dans ce froid encore sec heureusement, n’ayant jusque là ingéré qu’une viennoiserie et un café. Mon hypoglycémie peut être violente à cette période : perte d’orientation, vertiges, mal de crâne… Être en terrain méconnu ajoute à ce brusque sentiment de faiblesse physique. Je me sens moins enhardi, moins souverain. Puisque j’envisageais un repas en brasserie, le moment est venu de choisir où dîner. Un établissement en bordure de fleuve par exemple, pour l’attrait visuel des alentours. Ce n’est qu’un nouveau réflexe touristique, décidément je peine à les déjouer. D’abord installé en devanture du restaurant, il m’apparaît vite que l’absence de chauffage sera peu propice à une sustentation épanouie. Voyant une table se libérer juste à côté d’un poêle massif trônant au milieu de la salle, j’en profite alors pour demander au serveur si je peux m’y assoir de préférence. La différence de température se fait immédiatement sentir. Certains préfèrent le romantisme, je choisis la chaleur.

Leur carte est plutôt onéreuse, mais privilégie ceux qui ont bon appétit, puisque la viande et les frites sont à volonté sur certains plats. Autrefois j’avais un fameux coup de fourchette, oui. Puis la névrose urbaine et les particules fines m’ont rétréci l’estomac, inexorablement. Aujourd’hui je peine à ingurgiter un repas complet, viande, légumes, et fromage. Pourtant ce soir à ma propre surprise, l’étau gastrique se desserre. J’ai commandé un demi-poulet cuit au grill, garni de « french fries », et plus j’y enfonce mes couverts avant l’attaque une nouvelle bouchée, plus je voudrais que ce repas continue indéfiniment. Que les os à peine dévoilés régénèrent automatiquement la chair extraite, que la bombance perdure au-delà du supportable, et que ma faim surtout ne s’assouvisse jamais. Il faudrait ne jamais atteindre la satiété, demeurer au seuil de cette petite mort digestive le plus longtemps possible. Alors j’en redemande au serveur, presque férocement. Avec encore des frites, oui. Rien ne me presse, nul ne m’observe de toute façon. Le service, plutôt calme, arrive bientôt à son terme. Je serai leur dernier client.

Une telle crise de boulimie, je ne souviens pas l’avoir connue auparavant. Mon ventre acceptait davantage de nourriture, mais ce n’était pas aussi pulsionnel. Là on dirait qu’un besoin compensatoire muselé depuis années vient de se libérer brusquement, dans cette brasserie en ville étrangère, sans calendrier gastronomique particulier. Il ne s’agit pas d’un réveillon, il s’agit d’un réveil simplement. Celui du moi ancestral, carnivore à défaut d’être encore chasseur. Celui du moi hivernal, avant que le terme ne devienne obsolète, que les saisons n’en finissent plus de se confondre… Toujours en déchiquetant le flanc caramélisé du volatile, mon attention se détourne vers une série de cadres fixés au mur, juste au-dessus de ma table ; des portraits-photos sépia sans aucune annotation explicative, dont les sujets doivent être morts depuis belle lurette. L’ensemble offre un décor mural pastel et mystérieux, assez macabre en réalité. Comme si chacun de ces défunts immortalisés autrefois _ les membres d’une même famille peut-être, venait rappeler au touriste affamé sa propre condition d’os et de chair, et lui souffler Carpe Diem par dessus un plat de ribs au miel. Dévore tant que tu peux, le vivant.

Je conclue cette première soirée dans un pub, autrement plus animé que la plupart dans le quartier. Début de semaine et mois de février obligent, le centre paraît bien morne pour une ville de cette envergure. Une fois revenu à l’appartement, sa vétusté m’alarme davantage qu’au premier abord. Son manque d’isolation thermique surtout. La nuit s’annonce encore plus froide, or le vieux chauffage au gaz planté dans le coin salon a défailli entretemps, et je peine à le rallumer. Ce qui n’est pas forcément moins sécurisant en phase de sommeil, vu l’ancienneté du radiateur ainsi que l’absence d’un détecteur de fumée dans la pièce. J’essaie au moins de me faire chauffer une tasse de thé avant de dormir, directement au micro-ondes, lequel interrompt son décompte au beau milieu du cycle, puis brutalement s’éteint. Retrouvant un peu de lucidité pratique, je réalise que mon envie de boisson chaude vient de faire sauter les plombs d’une partie du logement. Et que pour ne rien arranger, le panneau électrique se trouve quelque part à l’extérieur dans les parties communes, mais impossible de savoir où exactement. Je n’ai donc plus de chauffage du tout, celui de la chambre se trouve également hors-service. Plusieurs lumières étant désactivées, je dois me glisser sous les draps à l’aide de ma propre lampe à huile du 21ème siècle : le smartphone.

La nuit s’avère assez perturbée, davantage par la crainte d’avoir froid, que la sensation de froid elle-même. Tout comme les assiettes pleines rassurent, une électricité ajustée aux normes favorise un meilleur endormissement. Ma sonnerie retentit en plein dans l’achèvement d’un rêve érotique entremêlé de bruits de fourchettes ; et j’essaie de me convaincre tout en accédant à la salle de bain, que cette appétissante carcasse rôtie fixée à une broche gigantesque, dont l’image me revient au cortex cérébral, était bien animale, uniquement animale… Le problème du disjoncteur résolu, et malgré une douche à peine tiède, je sais au moins que je ne resterai pas assez longtemps dans cette tanière de marchand de sommeil pour connaître la prochaine glaciation. De fait le temps s’est radouci, mais il faut désormais composer avec un vent fort et une pluie quasi incessante. Cette deuxième journée paraît bientôt celle de trop, celle des choix hasardeux, d’un argent de poche trop vite gaspillé. Que faire d’autre à part sur-dépenser ? Le ciel, trop peu clément, empêche toute flânerie citadine. Je finis donc par brûler mon budget culturel dans la visite d’un beffroi, dont le guichetier me vante l’impressionnant point de vue d’ensemble. Perpicace, il s’adresse à moi en français. Et moi envers lui en euros. Tout de même, quelle belle langue d’unité fraternelle entre nos peuples et nos CB’s…

À chaque étage conduisant au sommet, j’espère non pas tant un éclair de fascination historique, mais une justification au montant à peine déboursé. Et voilà pourquoi tout est biaisé au départ : c’est lorsque qu’on en veut d’abord pour son argent, sa fonction de consommateur, avant d’en vouloir pour ses cinq sens, ou l’éveil de son esprit. C’est l’idée qu’on pourrait consentir à une activité si elle ne coûtait rien, même sans lui vouer d’autre intérêt que sa gratuité. Non seulement ça ne les vaut pas, mes huit euros dilapidés, mais ça ne vaut pas d’y perdre une heure de temps et l’essence de vivre, juste pour un loisir auto-prescrit. Il vaut encore mieux hésiter ou s’ennuyer. Céder une après-midi, une journée, plutôt que la gaspiller de travers.
Enfin j’accède au dernier échelon de la tour, par un escalier authentiquement casse-gueule et moyenâgeux. Las, le fameux point de vue panoramique n’est qu’un rebord de mâchicoulis trop exigu, rendu impraticable par la forte averse en cours. Y accéder promet glissades et bain de pluie. Pour atténuer mon sentiment d’arnaque touristique, je décide de me venger en mobilisant pendant près d’un quart d’heure l’ascenseur qui dessert une partie des six niveaux, dont l’habitacle laisse entrevoir l’intérieur du beffroi. Montée, redescente, ainsi de suite. Cela n’en fait pas un manège à forte sensation, mais la meilleure attraction de cette piteuse visite, de loin.

Mon appétit est moins féroce que la veille, j’ai surtout soif de sauver cette soirée d’un mal du pays imminent. On doit bien trouver plus de vie ailleurs, dans une rue encore inexplorée, même à quelques arrêts de tram s’il le faut. Je ne peux pas rester sur un point de comparaison aussi défavorable à ce « là où je suis » en rapport au « là d’où je viens », ce serait outrageusement fataliste. Il me revient en tête l’enseigne d’un jazz-club devant laquelle j’étais passée la nuit dernière sur mon chemin du retour. Et on m’avait également conseillé d’y passer boire un verre, lorsque j’avais évoqué entre amis la perspective de mon séjour. Effectivement, rien que pour le cachet hors du temps et confidentiel d’un tel lieu, il eût été dommage de ne pas s’y aventurer. Le visiteur accède au club par une sorte de mini-impasse, moins large qu’un couloir, et copieusement arrosée par le débordement d’une gouttière surplombante _ la pluie a redémarré de plus belle. Ensuite une fois traversée la terrasse couverte, principalement occupée d’étudiants qu’on imagine plutôt en arts et sciences humaines qu’en droit et commerce, enfin l’on pénètre dans ce havre historique de la musique improvisée. Sur le mur du fond derrière l’espace scène, une mention claire s’adresse au spectateur : merci de garder le silence pendant les performances. Le bar se trouve néanmoins tout du long à droite, quasiment à portée de verres des musiciens, et je m’y dirige pour commander un gin, par voie gestuelle plus que verbale. « With Tonic ?« , demande la serveuse. Il fallait répondre non, maintenant c’est quatre euros de plus, et un fond de Gordon’s en deçà des quatre centilitres réglementaires impulsivement noyé d’une main nerveuse, tandis que je cherche à me faufiler pour trouver une chaise et un coin de table.

Un parfait souvenir de voyage tient à peu de choses : la bonne soirée au bon endroit, le choix d’alcool judicieux. Hier soir avec un whisky par exemple, c’eût été la promesse d’une meilleure remémoration sans doute. Car ce mercredi accueille une scène ouverte hélas, et je comprends rapidement qu’aucune fulguration musicale ou mystique ne viendra magnifier ce lieu, comme un night-club san franciscain pouvait l’être aux yeux d’un Kerouac baroudeur vers la fin des années 40’s. Peut-être viens-je juste de manquer le thème central d’une trop longue jam, alimentée par une huitaine d’instrumentistes. Ou peut-être ai-je simplement échappé à deux heures de cet onanisme atonal et bruitiste, souvent désigné free-jazz malgré lui. Un alibi assez courant, lorsque les musiciens souhaitent d’abord jouer entre eux, mais sans prendre la peine d’écouter leur voisin… Le défouloir touche à sa fin heureusement. Je décide d’attendre au moins les protagonistes suivants, maintenant que j’ai réussi à m’installer à bonne place.
Très vite un jeune harmoniciste s’avance, place son micro sous l’instrument, et se met à jouer comme il respire, en flot continu. D’abord sans réelle direction, puis bientôt rejoint par un trompettiste face à lui, encore plus libre de mouvement, puisque sans amplification. Ainsi les deux interfèrent par montées de gammes successives avec une spontanéité réjouissante, leur dialogue gagnant rapidement en intensité. Il leur manque toutefois le soutien d’une base rythmique ou harmonique, deux solistes ne peuvent échanger inlassablement dans le vide. Juste derrière eux s’installe précisément un guitariste, visiblement à la peine, ne serait-ce que pour sortir son Epiphone de l’étui. L’homme paraît singulièrement âgé, affichant un masque sévère, une vraie trogne de légende urbaine. Il doit fréquenter ce club depuis des décennies, le monsieur doit être quelqu’un, comme on dit… Je me prends soudain à rêver qu’un frisson de grâce m’envahisse enfin, que quelque chose se produise là, maintenant.

Sauf qu’après dix longues minutes d’installation technique laborieuse _ allant même jusqu’à s’accorder au moyen d’un casque hi-fi, sous l’incrédulité moqueuse des deux jeunes comparses déjà en pleine action, le vieux bluesman présumé s’avère incapable de faire illusion, même après maints réglages. Plusieurs fois il tente une ébauche de rythmique, entame un riff à peu près exploitable, et plusieurs fois il trébuche, balbutie, reprend, semblant autant dans l’inconfort corporel que musical… Qu’allais-je imaginer après tout, croiser le fantôme flamand de John Lee Hooker pendant une scène ouverte ? Il est temps de finir ce verre de shweppes aux arômes de Gin, sortir et redéployer le parapluie des mauvais jours. Ceux qu’on ne parvient pas à sauver.

Au moins cette nuit est un peu meilleure que la précédente, et j’ai encore deux-trois heures à passer quartier gare, avant de reprendre le TER désigné. Depuis ce matin, d’importantes rafales de vent donnent le tournis aux nuages d’un ciel indécis, couvrant puis découvrant le soleil à chaque minute. Platement et sagement posé à l’intérieur d’un troquet pour voyageurs en transit, je cède à l’envie d’une bière fraîche, supposée agrémenter un croque-monsieur tragiquement insipide. À chaque entrée ou sortie d’un client, la porte mal refermée subit l’action du courant d’air extérieur. Proche de la vitrine, je m’en agace un temps, puis renonce à lutter. Ce genre de contrariété est sans résolution possible, à moins d’être rémunéré soi-même en tant que portier. D’ailleurs je ne suis pas seul à adopter ce raisonnement : deux hommes autour de la soixantaine siègent à quelques mètres en face, dont celui côté bar s’est déjà levé trois fois pour reclaquer la maudite porte. Nos regards finissent par se croiser, avec une forme de complicité désabusée. Je les figure d’abord comme des vieux habitués de la maison, habitant à proximité, tant leur ancrage au sein du paysage semble naturel. Ils ont l’air d’être posés pour l’après-midi entière, détachés de toute injonction à re-consommer, sans qu’aucun ne force jamais un début de conversation. Dix minutes peuvent bien s’écouler avant que l’un ne se tourne vers l’autre, mais aucun malaise perceptible entre eux. Leur cycle d’interférence relationnelle semble harmonieusement régulier, tel un vieux couple rompu à l’épreuve du silence réciproque.

Soudain en les observant, je comprends mieux la raison de ma propre vacance, autant que sa futilité d’ailleurs. Ici je m’échappe uniquement d’une ville pour une autre, je n’échappe pas à l’hiver. La seule évasion possible serait d’hiberner, à défaut d’un changement d’hémisphère trop coûteux pour la planète et mon porte-feuille. L’idée m’apparaît séduisante tout d’un coup. Il faut développer une telle résistance à la médiocrité ambiante quand on réside en Nord-Europe à cette période, puiser tant d’énergie pour surnager psychologiquement, physiquement, sociologiquement, financièrement… Ne serait-il pas plus simple de nous plonger collectivement en état d’hibernation artificielle, de la mi-décembre à la mi-mars ; ce qui nous éviterait non seulement Noël, la grippe, et la déprime saisonnière, mais réduirait nettement notre empreinte carbone, freinant peut-être le changement climatique dans d’autres régions du monde moins tempérées, victimes de la sur-consommation des pays riches, douze mois sur douze… Il suffirait de tout arrêter 90 jours par an, et voilà, l’humanité aurait encore un avenir. Sans compter les bienfaits réparateurs sur le corps et l’esprit. Deux jours de pause intermittente ne font que repousser le burn-out du citadin nord-occidental d’un micro-sillon sur sa propre horloge de l’apocalypse, comme on flanque un tas de poussière sous un tapis honteux. Notre unique et dernière chance, c’est l’hibernation. Afin d’en ressortir régénéré, déstressé, déformaté. Reconditionné pour neuf mois d’une vie pleine et féconde.

Mon songe vient s’interrompre dans un nouveau claquement de porte. La précédente rafale était d’une violence supérieure. J’imaginais les deux jeunes séniors grimés en hibernatus, ayant conservé une forme de sagesse néandertalienne, celle qui porte à l’économie du geste et de la parole, tant que les beaux jours tardent à poindre… En réalité j’omets un détail visuel pourtant flagrant les concernant : la présence de bagages à leurs pieds. L’hypothèse d’une paire de retraités contemplatifs ne tient évidemment plus. Ce sont juste deux voyageurs posés en attendant l’heure du train, comme moi. Sûrement en déplacement professionnel d’ailleurs, des collègues en somme… Mais leur sérénité extérieure suffit à me remettre sur le chemin du retour délesté de ma frustration, étonnamment revigoré. Voyager n’est qu’un aveu d’échec sans doute, au moins je sais pourquoi maintenant.

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