Le rêve du veilleur.

Le rêve du veilleur.
Regarder les hommes tomber, faut-il en rire Hen-ri _
(suggestion pour une lecture en musique : Philip Glass – Glassworks (complete album)

Quelques détails lui reviennent, plus précis. La mémoire d’un rêve hélas recouvert après un nouveau rendormissement. Il lui arrivait autrefois de se lever entre deux cycles, juste pour noter le fruit de sa divagation nocturne. Entretenir un carnet de songes remontait à l’époque de ses premières gardes en tant que veilleur de nuit. L’abus de caféine associé à d’inévitables micro-siestes faisait poindre un imaginaire si évocateur, qu’il voulait surtout n’en perdre aucun souvenir. Puis comme l’envie d’être écrivain, sa lubie lui était passée. On n’en tirait pas grand-chose au fond, même auprès d’un psychanalyste, l’homme avait pourtant essayé… Idem au plan littéraire, le fil d’un compte-rendu onirique empêchait presque toute adaptation. Trop irréel pour intriguer un sujet lucide.

Celui-ci n’échappe pas à la règle. Mais peu importe la vraisemblance, s’il interpelle encore Samuel une heure après son lever, c’est d’abord en écho avec la situation d’urgence sanitaire le retenant chez lui depuis dix jours. Il vient d’éprouver son premier rêve de « confinement ». Voilà que son propre subconscient intériorise le principe de « distanciation », lui fait percevoir toute proximité humaine comme un signe anormal. Ce ne sont que des bribes certes, il se revoit néanmoins, engourdi à son bureau, au centre où il travaillait une décennie auparavant. D’abord seul, puis chaque fois qu’une somnolence le gagne, d’autres personnages apparaissent à ses côtés lorsqu’il rouvre enfin les yeux. Bientôt le hall foisonne, comme si tous les pensionnaires s’étaient levés en pleine nuit. On ne lui soumet aucune doléance pourtant, l’interaction est plutôt conviviale d’ailleurs, suggérant des retrouvailles. Mais plongé au cœur de sa rêverie, le réceptionniste s’émeut d’un tel brassage des figurants. « Ce n’est pas raisonnable, on ne devrait pas être aussi proches », s’entend murmurer Samuel. Cette pensée le hante encore à son troisième café successif. « Ça y est », réalise-t-il, « je rêve aussi en confiné ». Il n’aura pas fallu deux semaines avant que son esprit bascule vers une nouvelle norme sociale : l’isolement.

Évidemment pour un couche-tard endurci, l’adaptation est plutôt naturelle. On ne devient pas gardien de sommeil sans quelques prédispositions. Passé la trentaine dans son cas, ce job lui était apparu comme une évidence. D’abord en désespoir de cause, après quelques années à vivoter du RSA, ou de petits contrats en bar et restauration. Puis l’homme s’était habitué à « vivre à l’envers », appréciant l’espace de liberté que ce rythme entretient. Même sous contrainte salariale, lui préférait encore exercer la nuit, solitaire et autonome, au devoir de pointer à 8h du lundi au vendredi.
Son propre entourage avait cessé de vouloir l’en dissuader. De fait il lui restait peu de relations, excepté d’autres employés nocturnes. Et l’opinion extérieure lui était bien égal à force, elle collait parfaitement aux stéréotypes du genre : Il fallait nécessairement être sociopathe, sous-diplômé, sans grande ambition, pour accepter de garder un hall d’immeuble, l’entrée d’un parking, ou l’accueil d’un pensionnat.
Ce n’était que partiellement vrai. Samuel avait toujours rempli sa fonction avec rigueur, quelque soit le poste offert _ souvent à durée déterminée, ce qui régulièrement lui ouvrait une période d’indemnité chômage, dont certes il ne se privait pas. Disons qu’il s’autorisait parfois quelques extras, comme de peindre ou écrire en service, cela ne gênant personne à vrai dire. On ne tiendrait pas une nuit de veille autrement, sans distraction ni moteur créatif.

Son dernier contrat a pris fin un mois et demi plus tôt. Dans un foyer d’étudiants Erasmus, loin d’être la meilleure planque qu’on puisse imaginer. D’ailleurs il n’a quasiment rien produit picturalement durant toute cette période. Et puis il s’est remis à fumer, pour la énième fois. Une tendance que son nouveau statut de chômeur en cage ne risque pas d’inverser. Au moins cette recherche d’emploi le préoccupe peu, on ne devrait pas l’inquiéter de si tôt. Quoique la situation change tellement vite, certains demandeurs seront peut-être contraints à un minimum de travail d’intérêt général. « Ils n’oseront pas, c’est absurde », réagit le concerné. Dans un tel climat de sidération mortifère, les plus sensés pourtant ne savent désormais que croire, ni à quel média se fier. Ainsi depuis deux jours qu’il fuit toute information, Samuel ressent un niveau de stress bien moindre. Au fond il le savait déjà avant d’être assigné à résidence : le meilleur des anxiolytiques, c’est le déni.

La réalité ressurgit là où elle peut. Au moins ce rêve n’avait rien de si tragique, dedans personne ne mourrait. Il se souvient avoir vu défiler quelques civières durant un bref passage en EHPAD, en tant qu’intérimaire à l’accueil ; et mieux vaut un sommeil perturbé comme le sien, au réveil d’une aide-soignante en maison de retraite ces temps-ci… Samuel acte une journée de plus sans histoires : cinq cafés, un demi paquet de tabac, et deux films de Jarmush pour entamer la soirée _ malgré le désordre régnant dans son appartement, il vient de remettre la main sur une intégrale du réalisateur new-yorkais en DVD. Down by law puis Night on earth, l’un comme l’autre scénarise une forme de confinement d’ailleurs, en prison et à bord d’un taxi. Comme échappatoire cinéphilique à la petitesse de son logement, il aurait sans doute pu trouver mieux.

La nuit d’après advient sans rêve notoire. Et deux autres jours suivent, assez oisifs pour le moins. Son grand retour à la peinture se laisse encore différer. Bientôt s’achève une première quinzaine de cantonnement, vécue en relative indifférence par un homme sans attente particulière. Bien sûr il préfèrerait occuper ses soirées autrement, rejoindre son bar de prédilection, d’autant plus en période de chômage. Aller au cinéma, prendre un train, quitter un peu cette métropole… Mais la situation change-t-elle vraiment sa propre existence ? Lui, un célibataire sans enfants, entre deux contrats à temps partiel, locataire d’un 30m2, ni jardin, ni balcon, plus de voiture : ce profil a tout pour le rendre invisible et inconséquent, à l’heure où justement on lui demande d’être au minimum… Alors fierté mise à part, ce bouleversement sociétal lui ouvrirait plutôt une parenthèse inespérée, l’esquive au cheminement d’un siècle ayant d’ores et déjà réglé son sort. Celui d’un perdant. Socialement, culturellement, bientôt sanitairement peut-être.

La vérité du temps libre hélas, veut qu’on s’échine en vain à l’optimiser. Se remettre à lire, rappeler ses vieux amis, ranger l’appartement de fond en comble, trier un stock d’anciens vêtements… Toutes ces bonnes intentions régulièrement ajournées, le sont moins par manque de temps que par indisponibilité d’esprit. Or comment regagner l’espace mental quotidien nécessaire, déjà soumis à forte saturation digitale ; cet enjeu des temps modernes trouverait soudain réponse, en pleine crise pandémique ? Évidemment non. L’humain préfère creuser une empreinte fraîche avant d’opter pour un nouveau sillon. Quand l’avenir se dérobe autour de son pas, d’autant plus. Ainsi face au désarmement collectif, les comportements individuels se figent, le trait de caractère s’épaissit.

Et Samuel ne fait pas exception. Émerger de bonne heure, cesser de vivre la nuit ? Mais pourquoi changer son rythme lorsqu’il n’y a plus de tempo… Arrêter de fumer, retrouver une vie plus saine ? On a l’hygiène qu’on peut entre quatre murs… Passer moins de temps sur les réseaux sociaux ? En famille peut-être, sinon autant vouloir parler aux plantes. Ces belles volontés, pleines d’auto-conviction béate que « plus rien ne sera comme avant » _ nos modes de vie, de consommation ; résonnent avec l’écho d’une injonction massive dont chacun se fait le Big Brother. Car nous tenons le porte-voix désormais. La sur-activité numérique d’une partie recluse de la population, l’amène spontanément à combler son défaut de pouvoir par un excès du mode impératif. Soutenez, cliquez, partagez, signez, lisez, réfléchissez, mais surtout « restez chez vous »

Ajouté aux recommandations sanitaires officielles, matraquées du matin au soir, Samuel est pris d’une soudaine envie de déconnexion. Encore faut-il pouvoir s’animer l’esprit en marge des écrans. Juste avant la fermeture des commerces, il était sorti acheter une pile entière de bouquins, comme s’il s’agissait d’une prévention existentielle. Depuis toujours aucun d’ouvert. À quoi bon lutter ? Décréter pour aujourd’hui ce qu’on pointait seulement avant-hier, revient à s’auto-flageller en guise de pansement. « Au contraire, laissons les tendances s’accentuer », intériorise Samuel, sa cafetière et son briquet à la main. Le toxico dépendra toujours plus, l’hyperactif s’apaisera encore moins… Le contemplatif appréciera son balcon, l’inquiet son double-vitrage… L’hystérique se répandra, et l’empathique fera éponge, puis le cynique lui l’essorera. Les créatifs surproduiront, les journalistes sur-enquêteront, et les sceptiques sous-estimeront. Quant au veilleur, il veille, d’autant plus tard. Privé de son relaxant et anti-douleur favori, comme il n’a pu racheter un seul gramme d’herbe faute d’approvisionnement : la ville est pratiquement à sec.

Ce soir il opte pour Dead man. Un des Jarmusch les plus iconiques sans doute. Même vu trois ou quatre fois, le ravissement onirique du film opère encore. À mesure que Neil Young, signant la bande-son, maltraite son Epiphone d’un unique accord lancinant tout au long du final, Samuel dans son canapé, dérive au même stade de semi-conscience que William Blake, le personnage principal couché sur une embarcation funéraire _ symbole indien du passage rituel vers l’au-delà. Un bruit de sonnerie l’éveille alors en sursaut, après cinq minutes d’une bienheureuse somnolence. La lecture du DVD s’en retourne au menu principal, mais l’alarme provient d’ailleurs. Toujours son smartphone, il le croyait pourtant désactivé du moindre « bip ». Ça lui arrivait souvent au boulot, pas moyen de neutraliser le perturbateur sans l’éteindre complètement. Le on/off a du bon parfois ; au cran intermédiaire vous n’êtes jamais tranquille. Comme sous cette quarantaine à moitié en vigueur, où chacune de ses rares sorties lui donne l’impression d’enfreindre un deuil post-apocalyptique, au point de se sentir mieux confiné. Au fond lui ne demanderait qu’à s’éteindre parfois. Si seulement il trouvait un bouton de commande réversible.

Simple message automatique de son opérateur, fausse alerte donc. Il n’attendait aucun sms nocturne de toute façon. Enfin l’heure n’a rien à voir, admet Samuel, c’est plutôt qu’il échange rarement par texto. Le dernier émanait de son dealer, ou de sa kiné déprogrammant une séance, il n’est plus très sûr… Non d’un proche en tout cas. Mais ce qui le préoccupe n’est pas le désert de sa vie relationnelle au cas où il tomberait malade. Cette inquiétude l’effleure à peine. Il réalise que lui, n’est encore venu aux nouvelles de personne. Soit par manque de proximité affective, soit par découragement téléphonique pur et simple. La perspective d’une longue conversation en forme de bilan respectif avec un ami éloigné, tend pour exemple à lui faire repousser l’échéance. Il y a dix ans l’épreuve restait surmontable, mais passée la quarantaine, d’autres facteurs sociologiques antagonisent le parcours de chacun. Situation matérielle, locative, conjugale, familiale : la comparaison devient trop sensible. Or tant qu’on lui épargne cet inconfort, Samuel endosse plutôt bien sa propre condition humaine. Il n’a aucune envie de s’entendre résumer la pauvreté de son destin au creux d’un smartphone. D’autant moins en cette période.

Reste ses parents. Son dernier appel remonte aux Fêtes, sa précédente visite à l’année encore antérieure. Que c’était long, ce coup de fil après Noël. Il ne trouvait rien à raconter, posait des questions maladroites, et sentait un reproche à peine voilé pour son absence du 25 décembre. Comme s’ils ne s’étaient pas encore résignés à force. Toujours le même alibi, son boulot. Il se portait chaque fois volontaire pour travailler les nuits de réveillon, quel que fût le poste à occuper. Et s’il pensait à eux parfois, l’occurrence ne tombait jamais un dimanche ou un jour férié ; ce métier lui en pervertit la notion même. Leur évocation tient d’abord à un sursaut tardif de prévenance. Samuel a beau savoir qu’ils vivent à l’écart de toute densité urbaine, et que sa mère leur fait livrer les courses à domicile, l’âge demeure un facteur aggravant de vulnérabilité. D’un autre côté, son appel de mauvaise conscience ne changerait rien à l’éloignement géographique, ni à l’impossibilité de leur porter secours en cas de besoin. Sa sœur aînée s’en chargerait prioritairement de toute façon. Beaucoup plus proche de kilomètres, et d’attachement familial.

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Au cours de la huitaine suivante, Samuel tente une nouvelle fois de remanier le pinceau. Omniprésent, le thème de la distanciation lui inspire une mise en abîme abstraite, par le dédoublement d’un personnage soumis à sa propre étrangeté. Cette première ébauche s’avère prometteuse, elle le tient même éloigné de son canapé deux nuits consécutives. Mais la troisième ravive un blocage récurrent chez lui : ainsi aux premières touches de couleur préfère-t-il renoncer, présumant un gâchis inéluctable. La stimulation du monde extérieure lui fait trop cruellement défaut. Travailler dans sa bulle artistique n’est porteur que si l’air est chargé autour, or la ville n’a jamais paru aussi désemplie. Cela fonctionnait parfois en astreinte, quand livré à lui-même et sans surveillance hiérarchique, Samuel recouvrait un esprit totalement dévolu. Cette fois il peine à résister au flottement général, sa perception même du réel s’embrume au fil des jours, tant ce quotidien lui semble répétitif, atemporel.

Ou cherche-t-il seulement un bon prétexte au renoncement, s’interroge le peintre en dilettante. Mais pourquoi faudrait-il œuvrer à tout prix ? Personne ne lui demande de créer. Il n’a exposé qu’une seule fois, et encore, à l’étage d’un salon de thé librairie investi par un ancien collègue veilleur. Une bonne expérience au demeurant, seulement depuis sa production piétine, faute de thème directeur. Aucune raison d’en faire un drame pour autant. Le voilà juste pris à son tour dans cette illusion collective du besoin de surpassement individuel. Comme si l’épreuve d’une pandémie conviait chaque citoyen à livrer son bilan de compétences. D’aucuns y voient un défi intime, l’occasion de prouver encore et toujours davantage. Voilà qui témoignerait d’une résistance morale hors-du-commun, si elle n’affirmait surtout l’esprit d’un combat anthropologique sans merci. Le darwinisme pandémique va bien au-delà d’une compétition immunitaire globale ; il s’agit pour demain d’en sortir plus fort et plus adaptable que son voisin.

Cette nuit-là un nouveau cauchemar le tire du lit, tel un contrecoup à son échec pictural. Encore ces gens qui vagabondent autour… Que des pensionnaires âgés cette fois, arborant pyjamas et robes de chambres. Leur proximité hagarde s’étend, un peu plus menaçante, mais Samuel demeure à son bureau, incapable de bouger. Puis l’obscurité s’abat dans le hall, déclenchant les hurlements de terreur du groupe de vieillards, qui le pressent d’autant plus. Il s’entend alors grogner, comme une bête sauvage sur le qui-vive, si fort que la réalité du bruit achève de le réveiller. « Quelle saloperie de rêve ». Ça ne lui donne même pas envie d’exhumer son carnet, seulement d’atteindre le canapé cinq minutes, boire un verre d’eau puis se rendormir. Échec, déni, torpeur, scrupules : mérite-t-il vraiment la sanction onirique infligée par son inconscient ? Une troisième semaine défile ainsi, marquant l’alliance du refoulé aux retours de karma.

Bien sûr la frustration sexuelle l’envahit également. N’ayant plus étreint le corps d’une femme autrement que par substitut pornographique depuis près d’un an et demi, sa libido redouble en conséquence. Et l’irruption d’une météo printanière ajoute encore au vide sensuel. Le voilà au moins délivré d’une part de sa concupiscence ; comme il ne croise plus aucun être féminin ou presque, l’objet du désir redevient hypothétique, moins douloureux à supporter. De là à souffrir l’épreuve d’un homme d’église tenu par son vœu de chasteté, l’idée reste inconcevable. L’accès au moindre contenu érotique est devenu tellement banal pourtant. Il s’en trouverait presque nostalgique d’un Internet où l’attente fébrile de son chargement complet, rendait l’image une fois apparue d’autant plus excitante à découvrir… Ou la déception tout aussi grande. Mais puisque l’âge rend un homme plus difficile à contenter en matière d’onanisme, au moins Samuel apprécie sa vitesse de connexion, qui lui autorise un balayage de contenu optimisé. Sur les goûts et tendances lubriques de l’époque, il n’a aucune prise en revanche. À nouveau son profil apparaît minoritaire. Force est d’admettre que nulle actrice dans ces vidéos, ne correspond à un fantasme ou un idéal de beauté se rapprochant des siens. Il se résout donc à tempérer sa libido par simple mesure d’hygiène, à défaut d’exaltation.

Bientôt un mois entier de cette quarantaine sociale. Les Jarmush se succèdent nuit après nuit, maintenant c’est au tour du coffret de David Lynch qu’il gardait encore cellophané en prévision d’une longue période de chômage. Ensuite il lui restera toujours son intégrale de Kubrick si vraiment la situation perdure. Autant de matière visuelle devrait lui inspirer au moins un tableau exposable avant la fin du confinement. Samuel reprend donc son croquis délaissé, en retravaille le contour, puis toujours incertain, choisit de le transposer au gabarit supérieur, plus onéreux, comme pour solenniser l’enjeu créatif. S’il ne trouve pas le bouton off d’une période aussi démobilisante, alors au moins qu’il se réveille, et pleinement.
Car jamais le sentiment d’être inutile ne l’avait autant possédé. Perdant, marginal, il voulait bien admettre. Mais inutile, non, sa vie gardait une finalité sociale. Qu’importe de justifier sa valeur productive : il n’est coupable de rien, sinon d’une extrême passivité au cours des choses. Cet enfermement de vingt-huit jours demeure profondément anormal, ça ne doit résigner personne. Chaque individu conserve ses droits émotionnels, même assigné à résidence . Or ceux-ci lui intiment de rager, protester, craindre, espérer, jouir et gémir, haïr ou aimer… Le flegme n’est pas un fatalisme. On peut tenir bon sans vouloir encaisser.

Samuel ressasse le même mantra, depuis deux heures qu’il s’évertue à reproduire cette première esquisse au format large. « Sois utile à toi-même ». La scène représente un homme-tronc, comme une sorte de buste maintenu en apesanteur, son visage plaqué_ presque déformé_ contre un haut miroir suspendu, lui projetant une silhouette normale. Deux versions opposées se détaillent ainsi d’un regard cru, quelque peu effaré, en tout cas voudrait-il obtenir cette expression finale. Leur distanciation est réduite à la tranche du miroir. Comme l’épaisseur d’un masque sur la figure. Samuel en est persuadé, cette fois il tient le bon canevas, la bonne perspective. Les proportions du corps demeurent suffisamment floues sans virer grossières. Avec autant de caféine dans le sang, le plasticien s’étonne lui-même d’une pareille justesse de trait. Mais l’effort l’a rendu exsangue, et déjà son engouement retombe. L’aube approchant, il décide alors de s’allonger dix minutes, après s’être administré deux cachets d’un léger relaxant. Sa vision du plafond s’engourdit peu à peu, bientôt il laisse ses yeux mi-clos divaguer, jusqu’au seuil libérateur de l’endormissement.

Le comptoir d’accueil est à nouveau désert. Ni résidents, ni somnambules, il n’y a que lui en train de peindre, de manière étonnamment relâchée. Puis l’homme sent une main furtive sur son épaule, se retourne, et aperçoit le buste flottant échappé de son tableau réel en cours. La toile qu’il se rêve alors prêt d’achever au beau milieu d’un service, inexplicablement disparaît, avant qu’il ait pu entrevoir le résultat. Une seconde fois le veilleur change d’axe, retrouvant sa posture de principe au bureau. Deux visiteurs âgés lui font face à présent.

Quelle heure peut-il être ? Son assoupissement a tourné au sommeil profond. Il se relève d’un trait, comme s’il venait de prolonger une sieste en pleine garde. 10h ? C’est trop peu de récupération pour une nuit entière, mais assez quant à briser son élan créatif. « Non, autant ne pas se rendormir », soupire Samuel. Il se met alors à fouiller le tiroir mal rangé de son secrétaire, finit par en extirper un vieux calepin. Le numéro fixe de ses parents n’est même pas dans son smartphone… L’appel dure une petite demi-heure, qu’il passe à trépigner debout, surprenant la vive lumière matinale dont l’enrobe sa fenêtre nord. Puis il se rassoit, d’un abandon égal au soulagement ressenti après une telle chute de pression.

« Voilà, c’est fait », répète-t-il. Sa mère était si surprise, pendant un moment elle n’a pas su articuler une phrase, le timbre saisi d’un émoi presque alarmant. Au point que Samuel a d’abord craint d’apprendre une mauvaise nouvelle de santé. Mais non, tous les deux vont bien _ il a également parlé à son père ensuite. Ce sont plutôt eux qui s’inquiétaient. Elle a même cherché à le joindre, n’osant pas laisser de message. Lui ne décroche jamais lorsqu’un numéro s’affiche en inconnu… « Voilà, c’est fait ». Il n’était pas vraiment dans un état normal, mais peut-être valait-ce mieux, au moins ses parents l’ont cru sincère et prévenant. Le ton de sa voix trahissait l’ampleur d’un vide empathique sans fond. C’était son premier échange depuis quatre semaines. L’objet de sa peinture éclaire son quotidien : pour une âme seule le confinement est un miroir, il n’y a personne d’autre à regarder.

La prégnance du soleil le convainc d’entrouvrir enfin les rideaux. Puis Samuel regagne son tabouret de travail, et scrute avec une froide insistance les deux tiers encore inachevés du tableau. Bientôt 11h. Il n’a plus du tout sommeil.

Chacun sa lumière.

Earrings From Camelot
(unknown credit – suggestion pour une lecture en musique : Minami Deutsch – album « With dim light »)

 

Ce sera encore une traversée nocturne. Il faudrait que je sorte courir en milieu d’après-midi pour un retour avant la nuit tombée. Mais ce n’est pas mon heure décidément. La ville impose alors une agitation oppressante, et l’engorgement des trottoirs empêche un joggeur d’avancer. Dix-neuf heures donc. Je revois le coucher de soleil accompagnant mes premières foulées un mois plus tôt… La transition aura été brutale. Passer à l’heure d’hiver reste une épreuve, pour qui s’habitue à trotter chaque semaine. L’enjeu étant d’arriver à maintenir son niveau de forme, en dépit du refroidissement et de l’obscurité. Il conviendrait au moins d’acheter une lampe ou un brassard lumineux par précaution, mais la fin d’année passera avant que je ne m’en occupe probablement. Au fond, le statut d’invisibilité offre une libération physique supplémentaire. Ne pas être vu ou presque, dégage l’acte sportif de toute considération extérieure. On court alors vraiment pour, et avec soi. Ni écouteurs, ni smartphone, le reste du monde peut bien attendre une heure.

Mon problème est d’accéder au parcours de santé depuis le centre-gare. À moins d’en être proche, un long détour s’impose. Quelques footings de rodage m’ont permis d’établir un circuit praticable, empruntant les contours de la ville jusqu’à son poumon vert. J’évite ainsi plusieurs sections pavées, mais le tracé n’en demeure pas moins tortueux, dressant comme une ligne de frontière entre la périphérie et le cœur de cette cité. Vers l’une ou l’autre on penche, d’un carrefour au suivant. Si tôt franchi l’immense boulevard jugulant le trafic en direction des communes limitrophes, ma foulée atteint peu à peu son rythme intrinsèque. L’air est vif, d’une froideur prématurée pour un milieu d’automne, mais vouloir accélérer déjà serait une erreur. En dix kilomètres de jogging, on a bien le temps de se réchauffer.

Symboliquement, c’est la porte nord-ouest qui marque un changement de territoire, tout au bout du vieux quartier. Le bâtiment historique, haut d’une quinzaine de mètres, précède un pont moyenâgeux dont les contrebas servent en partie de campement aux Roms. On arrive alors en secteur militaire. Une imposante caserne jouxte le bord de route, prédestinant la fréquentation humaine en son voisinage. Notamment celle des prostituées. Déjà postées devant un hôtel Ibis situé en amont, leur alignement coïncide avec mon propre itinéraire. Je note que chacune semble avoir un emplacement attitré, ainsi qu’une plage horaire spécifique. De fait, le meilleur spot se trouve sans doute à l’entrée du rond point suivant, permettant l’accès vers l’autoroute ou via un faubourg résidentiel. Les voitures y ralentissent forcément, et certaines plus que d’autres… La vitre s’ouvre : on observe, on parlemente, on négocie. Rien qui ne puisse vraiment distraire un coureur habitué du coin. Sauf quand parfois c’est à mon niveau qu’un conducteur ralentit soudainement. Juste une poignée de secondes, avant de repartir ensuite. Méprise, intimidation, ou symptôme d’un esprit déviant ; je doute que ce soit par intérêt sportif en tout cas.

Passé le rond point, j’accède à l’intérieur d’un parc et bascule une première fois dans l’obscurité. Aucun éclairage public n’est encore en service, sans doute faut-il attendre vingt heures. Quiconque cherche la pénombre en cette période visera plutôt le crépuscule, avant l’activation des lampadaires. Je ne suis donc guère surpris d’interrompre malgré moi une scène de fornication particulièrement crue, au premier bosquet sur ma droite. Par cette température quand même, ça tient d’une libido bestiale… Cent mètres plus loin, j’enfreins le sillage d’une autre animalité : un jeune Husky, tenu en laisse à plus de cinq mètres de distance. J’aurais pu m’entraver sèchement, mais surtout le chien ne m’a pas senti arriver à sa hauteur et marque un sursaut d’attaque en m’apercevant, plus par crainte que par agressivité. « Tout doux ! », tempéré-je en m’étranglant à moitié. « Il n’est pas méchant », réagit sa maîtresse, une encâblure derrière. Aucun animal n’est foncièrement méchant. Excepté l’homme, précise-t-on en général. De même, aucun chien n’est présumé dangereux, jusqu’à ce qu’il prenne peur brusquement. Et l’ombre qui avance au loin n’est qu’une tâche dans le décor, tant qu’on ne l’a pas évitée de justesse. Coureur, marcheur, ou vagabond ?

Cette intrusion furtive d’un visage aussi proche, attise en moi comme une fascination superstitieuse. À mesure que mon organisme se réchauffe et ma respiration s’épaissit, je laisse alors divaguer mon subconscient, prêt à voir surgir d’autres figures, familières celles-là. Des fantômes, j’en effleure tous les jours en milieu urbain. Mais croiser un souvenir affublé d’une capuche de survêtement au détour d’un sentier de cross, émaillerait la course d’une touche de fantastique. En réalité, même les esprits ont renoncé à nous hanter, pauvres citadins que nous sommes. Et la mémoire nous échappe aussi sûrement qu’une ville se transforme sous les pinceaux virilistes des grues et pelleteuses du B.T.P., omniprésentes. Je viens de franchir le dernier passage piéton avant l’embranchement desservant l’autoroute, et m’aventure solitairement en terrain boisé. Plus aucun véhicule n’ira freiner ma progression, la cité s’éloigne enfin.

Les environs sont réputés pour un risque élevé d’agression sur joggeurs et promeneurs. En raison d’une série d’attaques perpétrées il y a trois ans, imputées aux gitans d’un autre camp voisin. Aussi l’affaire avait rapidement pris une tournure politique évidemment. Un cross de soutien aux victimes, ainsi que pour dénoncer tout amalgame racisant, s’était d’ailleurs tenu peu après. À vrai dire, en cet instant précis je crains surtout pour mes chevilles : non seulement on ne distingue plus le sentier, mais le parterre est jonché de feuilles mortes en décomposition, recouvrant parfois d’immenses flaques restées boueuses sous l’accumulation des intempéries. J’ai plus de chances de glisser sur ma propre vanité, que de trébucher contre une embuscade de Roms.

Le passage le plus délicat approche maintenant. Il consiste à descendre un léger raidillon échelonné sur plusieurs dalles, menant vers une petite écluse complètement rouillée. Puis une fois dépassée l’écluse, à remonter deux autres lacets du même layon jusqu’au sortir de cette clairière. Une seule foulée par marche, sans accélérer, ni alourdir le pied, au contraire : plus le revêtement paraît humide moins il convient de reposer la semelle. Au fond il n’y a pas grand-chose à redouter, mes jambes connaissent le relief, détaillent chaque segment du parcours ; d’ici quelques semaines j’avancerai presque les yeux fermés. Nous sommes tellement peu à courir, de nuit et par ce froid, mais je n’en tire aucun sentiment d’exception ni d’incongruité. La désaliénation est ma seule médaille. Mon chronomètre ne tourne même pas… Inutile, je pressens déjà ma vitesse. Faible est sa variation d’ailleurs : le corps un peu plus engagé lorsque je respire mieux, une foulée moins sèche en cas d’élévation du rythme cardiaque. Comme un batteur gère sa frappe tout au long d’un concert. S’il donne le bon tempo mais sonne toujours sur le point de lâcher, cela risque d’user l’auditeur. Alors qu’un très léger retard en souplesse vous apporte le groove.

Aller vite sans avoir l’air de se presser. Tandis qu’une semaine entière vous enjoint à subir la mainmise de l’horloge, de ses impératifs, plutôt qu’à rechercher l’étouffement du tic-tac. Aller vite sans chercher à devancer qui que ce soit. Juste parce que c’est grisant, libérateur. Aller « bien », peut-être. Comme un organisme fonctionne à peu près, sans qu’il hurle incessamment au repos. Rien qu’une heure d’illusion apporte déjà tellement. Mais une petite voix sournoise est toujours là pour vous rappeler de tendre au bonheur, cette obligation contemporaine. Quid de l’extase, la joie, l’orgasme, des endorphines, ou du battement de son propre cœur : ça ne peut donc pas suffire ? Non, on se doit d’être heureux. Par un sentiment pérenne et souverain, au moins d’essayer. L’injonction m’est encore tombée dessus l’autre jour _ et c’était tout sauf malveillant. « Alors t’es heureux ? Hein, t’es heureux ??? ». Mais comme on braque le projecteur sur un suspect en plein interrogatoire de police. Avoue donc, t’es heureux ? Le ton résonne accusateur, au lieu d’être enthousiaste. J’entends plutôt : « Alors, tu es content de toi maintenant ? »

Pourquoi faut-il absolument que le terme « heureux » vienne couronner une addition de circonstances présumées favorables ? Quel besoin même d’attribuer au cours des choses une finalité aussi binaire, de type bonheur ou malheur ? A+b+c = la vie, simplement. Et toutes nos équations intimes égalent « la vie » au bout du compte. Insinuer à quelqu’un la normalité d’être heureux, achève de l’assigner à la banalité d’être insatisfait. Que certains aient besoin de proclamer leur béatitude à la face du monde _ au moins celle de leurs proches, pour mieux la sanctuariser en eux-mêmes, cela les regarde. Et en l’occurrence ils se regardent, conséquemment. Parmi les rares joggeurs croisés en nocturne à cette période, il y a ceux qui ne portent aucun vêtement lumineux distinctif, ceux qui présentent une lampe à la taille ou tenue dans la main, ceux qui arborent un simple brassard fluorescent, et enfin ceux qui déploient une lampe-torche au-dessus du front, comme on l’attachait autrefois dans les mines… Eux, on ne risque pas de les frôler, ni de leur rentrer dedans. Mais ils éclairent d’abord pour leur propre confort de visibilité, au détriment de celle des autres coureurs, soudainement éblouis. Non seulement c’est dangereux pour qui arrive de face, mais l’éclat dans vos yeux perdure ensuite. Or il en va de même une fois revenu en société : d’aucuns préfèrent se fondre dans la nuit, quand d’autres aiment irradier autour.

Je pense acheter un brassard. Quelque chose de visible mais discret. Briller sans aveugler c’est difficile, certes. Grandir sans faire de l’ombre l’est tout autant. Esquisser le moindre mouvement sans gêner quelqu’un devient utopique, par une telle densité de population. Il nous reste le maquis ou la nuit noire. Ailleurs, les injonctions au bonheur, qu’elles soient consuméristes, politiques ou sociétales, nous égarent un peu plus à chaque coin de rue.
La dernière partie du périple s’ouvre à moi. Péniblement je retraverse les routes, contourne à nouveau les piétons, et maudis ce règne automobile dont l’emprise urbaine n’est toujours pas révolue. Ou la pré-installation des décorations de Noël, qui marquent une ligne d’arrivée factice au bout de mon trajet. Il doit bien exister un autre chemin pourtant. Une autre forme de rayonnement, vertueux celui-là. Qui vous laisse éclairé, plutôt qu’ébloui ou détourné de soi. Qui vous désigne émetteur autant que récepteur. Et n’oblige personne à vivre sous les mêmes néons qu’une majorité informe, sous le même égide du bonheur. À chacun sa lumière, soit. Mais de notre part d’ombre elle surgit.

Dieu ne saurait permettre…

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Dieu ne saurait permettre à l’homme en son royaume,
L’impensé de commettre une fission de l’atome.
Qu’un malheur en puissance échappe aux lois physiques,
Irait à contre-sens du principe anthropique.

Dieu ne saurait permettre un semblant de chaos,
Savants, autant que prêtres, en appellent au crédo.
Je nous sais désireux d’empreindre au champ d’honneur
Des bosses, plus que des creux, un neutron en plein cœur.

Dieu ne saurait prétendre à jouer cartes ou dés.
L’esprit, à s’y méprendre, entends élucider
L’abscons de l’univers, en son immensité.
Du hasard, il espère tirer nécessité.

Dieu ne saurait vouloir qu’on déroge à son œuvre.
Jusqu’où peut-on savoir, sans fausser la manœuvre ?
Nous n’aurons qu’à choisir l’altération du gêne,
Le champ du devenir s’étend à perte humaine.

« Dieu ne saurait permettre », intervient le chercheur,
Par-dessus l’éprouvette, en marge, afflue l’erreur.
Mais tenant tête aux cieux, je nous vois pactiser
Avec des temps radieux, offrant table rasée.

Dieu ne saurait permettre, à l’humain autonome,
L’enfer au point de naître en l’éclat d’un atome,
Qu’un mal exponentiel échappe à son verdict…
On peut douter du ciel, pas des lois qu’il édicte.

Thirteen years of controversial luck…

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(a very short essay about lasting in a nothern city)

It was written down somewhere that I’d moved in on the 13th of October.
As it turned out, it was the 14th. Which didn’t make any difference to me.
Still, that would’ve been a catchy announcement :
Thirteen years ago the 13th,
I dropped in this town.

But here we are,
Another year, another round,
Another « how did I get here ? » meditation.
The doors of my own remembrance open in a random way,
They cannot be forced on any special day.

I think I have to go to the agency.
I think I have to take a walk, eventually.
Good fortune,
It always seems like a rainless afternoon.

Maybe grab a cup of coffee, write a few lines,
Shake yesterday off from my instant mind.

The barkeep’s put on a few Birthday party tracks,
Which is pretty bold, perhaps a bit vicious too.
After all, it’s not even tea time.

And he tells me something about a following sport event,
Looking very upset.
There will be tension in the evening,
Trouble on the queue list..
Or maybe none of that,
You never know what to expect.

Like I ever had a quiet night in here…

It’s monday’s twilight approaching,
Filled with the smell of the week-end’s muck.
And I really don’t feel like taking out the trash,
Don’t feel like the story can be summing up.

Thirteen years of controversial luck, I’d say.
Thirteen years of being stuck this way.
Well, It’s not like I really give a f*** today.

Couvrir le feu (apprête à combustion).

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Vois-tu, j’ai noté la recrudescence,
Du son des va-et-vient de l’ambulance.
Le cours du siècle affleure à mes oreilles,
Au cri d’un brûlé vif à son réveil.

Qui prend l’instant d’un appel aux urgences,
À témoigner de notre déchéance ?
Ce n’est pas tant que plus nombreux l’on souffre,
Plus seul on penche au bord du même gouffre.

Bloquant l’impasse, un fourgon sanitaire
Cligne en ses phares un champ parasitaire.
D’abord inquiets, nos yeux s’entrouvrent à peine
Au néon froid de la détresse humaine.

On transporte un malaise occidental,
Sous les traits d’un sénior à l’hôpital.
Quatre infirmiers, deux restés en faction,
Souscrivent à l’ère de la sur-réaction.

Et la sirène accède au vœu de l’incendie,
Le gyrophare éclaire à perte de chienlit.

On ne saurait taxer de négligence
L’intervenant casqué pourvu de lance,
Que l’objectif en vienne à s’effondrer,
Relève d’un moindre tort à dénombrer.

S’il est certes un défaut de surveillance,
Que certifier du sceau de malveillance ;
À tout moment l’accident peut brusquer
Le cœur des choses, doit-on s’en offusquer ?

Et le signal opère au gré du détecteur,
Plus bas de seuil, à terme il entretient la peur.

Les rues se vident, affaire de précaution…
Couvrir le feu apprête à combustion ;
Celui qui toujours se défend du pire,
Produit les faits au cadre de sa mire.

As-tu observé la recrudescence,
Du son des va-et-vient de l’ambulance ?
Ce n’est pas tant que plus nombreux l’on cède,
Mais chacun voit sa pente un peu plus raide.

Combien je ne t’attends même plus.

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Si tu savais combien je ne t’attends même plus,
Comme un espoir de rien, dont j’apprends la vertu.
L’illusion m’a bercé, d’écueils en précipices.
Aujourd’hui j’aime assez que l’horizon se lisse.

Si tu savais combien je ne t’attends même plus…
Mais qui demeure empreint d’un pareil absolu,
L’écorché solitaire, l’adolescent meurtri ?
Pour ne voir qu’un sur terre, il faut naître ébloui.

Quel que soit ton visage, de blond ou brun cerclé,
L’abîme entre nos âges, impropre à se combler ;
J’ai perdu l’idéal, retrouvé l’éphémère,
L’amour n’est plus fatal, doit-il en être amer ?

Quel que soit ton prénom, il revient par milliers.
De tes lèvres, le son, m’est toujours familier.
Je t’ai déjà connue, oui, regrettée peut-être.
Au commun du vécu, ne veux plus me soumettre.

Alors sachant combien ta renommée s’épuise,
Vexée d’être déchue, voudrais-tu par surprise
Planter à mon insu l’ironie du destin,
De te voir survenir quand je n’attendais rien… ?

Si tu savais combien je n’ai plus ce désir,
Le sort voudrait qu’enfin tu cherches à l’assouvir.

We will never stand it.

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We will never stand it,
The passing of time over grace and goodness,
Over everything truly worth living for.
We will never understand it,
How what was then, can’t be just now,
What once we pledged, we fail to vow.
So we appeal for reason,
When that’s only a treason.

We will never accept it,
But that’s a secret deal we sign,
For the sake of getting by.
It says if you lose memory,
Then you can repel mortality.
At least for a while.
So we lose our memory,
But never gain eternity.

How dare we stand it,
How dare we accept the deal ?
We should mourn every minute,
Every hour, every day,
Every past age,
Every century,
Every dead person,
From the dawn of humankind
To the post-modern society.

Life should be an endless mourning.
We love because of regret,
We expect because of loss,
And because of death, we live.

There must be some kind of justice in nostalgia.
Whereas melancholy, or any bad mood,
Cannot be trusted from an hour to the next.
Nostalgia is cruel, though rewarding in its way.
It’s just that we can’t get over it,
Unless we forget,
Unless we heal,
Unless we behave like this is the first time.

We shoud never stand it,
But we do, or die.

L’hibernation est notre dernier salut.

Man survives two months in snow covered car
(suggestion pour une lecture en musique : The Durutti Column – LC (full album)

Lorsqu’on voyage en train, c’est le déplacement qui compte finalement, pas la destination. Même un TER me paraît un luxe de mobilité, en cette époque où sans voiture ni billet d’avion low-cost, on reste assigné à métropole. Malgré un changement et plusieurs haltes intermédiaires, je parviens même à somnoler si tôt mon wagon en marche. Bénéficier du train gratuit par quelque passe-droit héréditaire, j’en ai souvent rêvé d’ailleurs. La vie serait tellement différente, de savoir qu’il y a toujours une porte de sortie accessible, que l’appartenance à une ville ne se mesure pas à la difficulté d’en sortir, mais au contraire à sa permissivité, puis au soulagement d’y retourner ensuite. Je pourrais me contenter d’un café en gare d’arrivée, patienter une heure ou deux, avant de reprendre le trajet retour. Sans plus d’intention oisive, juste pour la pulsion du voyage.

Car une fois descendu à quai, moins d’une heure et demie après mon départ, je ne suis déjà plus qu’un touriste. Le mouvement cesse, l’image se fige à nouveau. Dès les premières minutes, mon orientation hésitante me désigne comme tel : un étranger de plus venu s’abandonner le temps d’une escapade. A peine avalé, bientôt recraché. Pareil à des milliers d’autres en chaque saison. Les grandes cités d’Europe du Nord ne concentrent pas seulement l’activité humaine, économique, estudiantine, elles restreignent aussi le champ du nomade à une nuance de ciel bleu-gris en arrière-fond d’un selfie… J’ai beau me défaire des stéréotypes du vacancier, rien qu’en cherchant mon arrêt de tram l’air anxieux, guettant la moindre indication en anglais, je perds toute chance d’assimilation locale. À la rigueur en forçant un peu mon accent, arriverai-je à semer le doute. Je présume qu’on n’aime pas beaucoup les visiteurs français par ici…

Le type de documentation proposé dans un logement Airbnb, conforte un peu plus le voyageur dans son rôle de novice égaré. Plan de la ville, du réseau tramway, liste des sites incontournables à découvrir. Quelques suggestions de bars et restaurants. On imagine mal retrouver un prospectus de maison close, ou le numéro du dealer le plus proche, en cas de besoin récréatif urgent. Dommage, ça m’aurait amusé tout de même. Et puisqu’il faut bien occuper l’après-midi en attendant une première virée nocturne libératrice, je ne déroge pas à la visite obligée du centre historique, vaquant d’églises en monuments moyenâgeux, m’arrêtant sur un pont le temps d’une photo panoramique absolument banale, bien qu’esthétiquement flatteuse. Surtout je réalise que le même cliché pourrait avoir été pris à moins de cinq cent mètres de ma résidence. La vue n’est pas très éloignée au fond : même architecture, même héritage d’un catholicisme bâtisseur omniprésent, même façades prestigieuses cédant peu à peu leur vocation administrative à quelques enseignes marchandes expansionnistes.

Je n’ai pas mesuré la moitié du patrimoine accessible dans ma propre ville, c’est un peu absurde de vouloir en faire le tour ailleurs en si peu de temps… Le tourisme culturel ne devrait pas échoir à d’autres citadins blasés, déjà privilégiés de par leur environnement. Surtout quand il s’agit de cathédrales ou autres basiliques, le Français à l’étranger s’avère aussi difficile qu’en matière de vin. J’expédie d’ailleurs en moins de cinq minutes la première qui s’offre à ma curiosité. Vitraux quelconques, pierre délavée, luminosité criarde, nef en plein chantier… Attardons-nous plutôt au sein de la deuxième, toute proche. Celle-ci majestueusement sombre, imposante, et silencieuse. J’ignore si Dieu vit là-dedans, mais ce sont bien les derniers havres de paix librement accessibles en milieu urbain.

L’autre bémol est financier de toute façon. Au moindre site, au moindre musée, le prix d’entrée grimpe à huit ou dix euros. Mon intéressement n’en devient que plus sélectif. J’attends surtout que la nuit tombe, promesse d’un éclairage public somptueux, paraît-il. C’est tout de même fascinant comme l’électricité a changé notre rapport intime à l’hiver, ici en Europe. Un siècle et demi plus tard, la lumière est passée de strictement fonctionnelle à représentative, de sécurisante à productive. Désormais on éclaire pour se faire voir, plus tant pour distinguer. Non seulement les grandes métropoles ont perdu le sommeil, mais elles ont également occulté la saison hivernale, en atténuant le passage de l’après-midi au crépuscule, si brutal, si contraignant. Parfois le ciel se charge tellement en fin de journée, qu’on accueille les feux nocturnes avec soulagement presque, voire l’illusion d’une seconde chance en cas de trop grande insatisfaction diurne.

Mais qu’y avait-t-il d’autre à faire en décembre-janvier-février, quatre ou cinq siècles auparavant ? A la simple lueur d’une bougie, au creux de l’âtre, comment faisait-on passer l’hiver alors ? Manger, dormir, ou forniquer, ce devait être encore plus essentiel. Occupé à bien cadrer l’image sur mon viseur _ en vue d’immortaliser le même panoramique cette fois de nuit, ainsi devrais-je honorer ma chance d’appartenir aux temps modernes, ce luxe de pouvoir me divertir et consommer, non juste survivre et procréer. Je devrais m’y conformer sans même une touche de cynisme, par respect envers la mémoire de tous ces Nord-Européens nés avant la première ampoule, le premier vaccin, pour qui l’hiver restait une épreuve existentielle, chaque année reconduite ; eux sur lesquels pesaient encore le poids de l’Église et du Carême, avant qu’on érige à leur place des totems sociétaux moins doloristes : marché de Noël, Fêtes, soldes, et vacances au ski.

Mais nos instincts ont la vie dure. Voilà un moment que je déambule dans ce froid encore sec heureusement, n’ayant jusque là ingéré qu’une viennoiserie et un café. Mon hypoglycémie peut être violente à cette période : perte d’orientation, vertiges, mal de crâne… Être en terrain méconnu ajoute à ce brusque sentiment de faiblesse physique. Je me sens moins enhardi, moins souverain. Puisque j’envisageais un repas en brasserie, le moment est venu de choisir où dîner. Un établissement en bordure de fleuve par exemple, pour l’attrait visuel des alentours. Ce n’est qu’un nouveau réflexe touristique, décidément je peine à les déjouer. D’abord installé en devanture du restaurant, il m’apparaît vite que l’absence de chauffage sera peu propice à une sustentation épanouie. Voyant une table se libérer juste à côté d’un poêle massif trônant au milieu de la salle, j’en profite alors pour demander au serveur si je peux m’y assoir de préférence. La différence de température se fait immédiatement sentir. Certains préfèrent le romantisme, je choisis la chaleur.

Leur carte est plutôt onéreuse, mais privilégie ceux qui ont bon appétit, puisque la viande et les frites sont à volonté sur certains plats. Autrefois j’avais un fameux coup de fourchette, oui. Puis la névrose urbaine et les particules fines m’ont rétréci l’estomac, inexorablement. Aujourd’hui je peine à ingurgiter un repas complet, viande, légumes, et fromage. Pourtant ce soir à ma propre surprise, l’étau gastrique se desserre. J’ai commandé un demi-poulet cuit au grill, garni de « french fries », et plus j’y enfonce mes couverts avant l’attaque une nouvelle bouchée, plus je voudrais que ce repas continue indéfiniment. Que les os à peine dévoilés régénèrent automatiquement la chair extraite, que la bombance perdure au-delà du supportable, et que ma faim surtout ne s’assouvisse jamais. Il faudrait ne jamais atteindre la satiété, demeurer au seuil de cette petite mort digestive le plus longtemps possible. Alors j’en redemande au serveur, presque férocement. Avec encore des frites, oui. Rien ne me presse, nul ne m’observe de toute façon. Le service, plutôt calme, arrive bientôt à son terme. Je serai leur dernier client.

Une telle crise de boulimie, je ne souviens pas l’avoir connue auparavant. Mon ventre acceptait davantage de nourriture, mais ce n’était pas aussi pulsionnel. Là on dirait qu’un besoin compensatoire muselé depuis années vient de se libérer brusquement, dans cette brasserie en ville étrangère, sans calendrier gastronomique particulier. Il ne s’agit pas d’un réveillon, il s’agit d’un réveil simplement. Celui du moi ancestral, carnivore à défaut d’être encore chasseur. Celui du moi hivernal, avant que le terme ne devienne obsolète, que les saisons n’en finissent plus de se confondre… Toujours en déchiquetant le flanc caramélisé du volatile, mon attention se détourne vers une série de cadres fixés au mur, juste au-dessus de ma table ; des portraits-photos sépia sans aucune annotation explicative, dont les sujets doivent être morts depuis belle lurette. L’ensemble offre un décor mural pastel et mystérieux, assez macabre en réalité. Comme si chacun de ces défunts immortalisés autrefois _ les membres d’une même famille peut-être, venait rappeler au touriste affamé sa propre condition d’os et de chair, et lui souffler Carpe Diem par dessus un plat de ribs au miel. Dévore tant que tu peux, le vivant.

Je conclue cette première soirée dans un pub, autrement plus animé que la plupart dans le quartier. Début de semaine et mois de février obligent, le centre paraît bien morne pour une ville de cette envergure. Une fois revenu à l’appartement, sa vétusté m’alarme davantage qu’au premier abord. Son manque d’isolation thermique surtout. La nuit s’annonce encore plus froide, or le vieux chauffage au gaz planté dans le coin salon a défailli entretemps, et je peine à le rallumer. Ce qui n’est pas forcément moins sécurisant en phase de sommeil, vu l’ancienneté du radiateur ainsi que l’absence d’un détecteur de fumée dans la pièce. J’essaie au moins de me faire chauffer une tasse de thé avant de dormir, directement au micro-ondes, lequel interrompt son décompte au beau milieu du cycle, puis brutalement s’éteint. Retrouvant un peu de lucidité pratique, je réalise que mon envie de boisson chaude vient de faire sauter les plombs d’une partie du logement. Et que pour ne rien arranger, le panneau électrique se trouve quelque part à l’extérieur dans les parties communes, mais impossible de savoir où exactement. Je n’ai donc plus de chauffage du tout, celui de la chambre se trouve également hors-service. Plusieurs lumières étant désactivées, je dois me glisser sous les draps à l’aide de ma propre lampe à huile du 21ème siècle : le smartphone.

La nuit s’avère assez perturbée, davantage par la crainte d’avoir froid, que la sensation de froid elle-même. Tout comme les assiettes pleines rassurent, une électricité ajustée aux normes favorise un meilleur endormissement. Ma sonnerie retentit en plein dans l’achèvement d’un rêve érotique entremêlé de bruits de fourchettes ; et j’essaie de me convaincre tout en accédant à la salle de bain, que cette appétissante carcasse rôtie fixée à une broche gigantesque, dont l’image me revient au cortex cérébral, était bien animale, uniquement animale… Le problème du disjoncteur résolu, et malgré une douche à peine tiède, je sais au moins que je ne resterai pas assez longtemps dans cette tanière de marchand de sommeil pour connaître la prochaine glaciation. De fait le temps s’est radouci, mais il faut désormais composer avec un vent fort et une pluie quasi incessante. Cette deuxième journée paraît bientôt celle de trop, celle des choix hasardeux, d’un argent de poche trop vite gaspillé. Que faire d’autre à part sur-dépenser ? Le ciel, trop peu clément, empêche toute flânerie citadine. Je finis donc par brûler mon budget culturel dans la visite d’un beffroi, dont le guichetier me vante l’impressionnant point de vue d’ensemble. Perpicace, il s’adresse à moi en français. Et moi envers lui en euros. Tout de même, quelle belle langue d’unité fraternelle entre nos peuples et nos CB’s…

À chaque étage conduisant au sommet, j’espère non pas tant un éclair de fascination historique, mais une justification au montant à peine déboursé. Et voilà pourquoi tout est biaisé au départ : c’est lorsque qu’on en veut d’abord pour son argent, sa fonction de consommateur, avant d’en vouloir pour ses cinq sens, ou l’éveil de son esprit. C’est l’idée qu’on pourrait consentir à une activité si elle ne coûtait rien, même sans lui vouer d’autre intérêt que sa gratuité. Non seulement ça ne les vaut pas, mes huit euros dilapidés, mais ça ne vaut pas d’y perdre une heure de temps et l’essence de vivre, juste pour un loisir auto-prescrit. Il vaut encore mieux hésiter ou s’ennuyer. Céder une après-midi, une journée, plutôt que la gaspiller de travers.
Enfin j’accède au dernier échelon de la tour, par un escalier authentiquement casse-gueule et moyenâgeux. Las, le fameux point de vue panoramique n’est qu’un rebord de mâchicoulis trop exigu, rendu impraticable par la forte averse en cours. Y accéder promet glissades et bain de pluie. Pour atténuer mon sentiment d’arnaque touristique, je décide de me venger en mobilisant pendant près d’un quart d’heure l’ascenseur qui dessert une partie des six niveaux, dont l’habitacle laisse entrevoir l’intérieur du beffroi. Montée, redescente, ainsi de suite. Cela n’en fait pas un manège à forte sensation, mais la meilleure attraction de cette piteuse visite, de loin.

Mon appétit est moins féroce que la veille, j’ai surtout soif de sauver cette soirée d’un mal du pays imminent. On doit bien trouver plus de vie ailleurs, dans une rue encore inexplorée, même à quelques arrêts de tram s’il le faut. Je ne peux pas rester sur un point de comparaison aussi défavorable à ce « là où je suis » en rapport au « là d’où je viens », ce serait outrageusement fataliste. Il me revient en tête l’enseigne d’un jazz-club devant laquelle j’étais passée la nuit dernière sur mon chemin du retour. Et on m’avait également conseillé d’y passer boire un verre, lorsque j’avais évoqué entre amis la perspective de mon séjour. Effectivement, rien que pour le cachet hors du temps et confidentiel d’un tel lieu, il eût été dommage de ne pas s’y aventurer. Le visiteur accède au club par une sorte de mini-impasse, moins large qu’un couloir, et copieusement arrosée par le débordement d’une gouttière surplombante _ la pluie a redémarré de plus belle. Ensuite une fois traversée la terrasse couverte, principalement occupée d’étudiants qu’on imagine plutôt en arts et sciences humaines qu’en droit et commerce, enfin l’on pénètre dans ce havre historique de la musique improvisée. Sur le mur du fond derrière l’espace scène, une mention claire s’adresse au spectateur : merci de garder le silence pendant les performances. Le bar se trouve néanmoins tout du long à droite, quasiment à portée de verres des musiciens, et je m’y dirige pour commander un gin, par voie gestuelle plus que verbale. « With Tonic ?« , demande la serveuse. Il fallait répondre non, maintenant c’est quatre euros de plus, et un fond de Gordon’s en deçà des quatre centilitres réglementaires impulsivement noyé d’une main nerveuse, tandis que je cherche à me faufiler pour trouver une chaise et un coin de table.

Un parfait souvenir de voyage tient à peu de choses : la bonne soirée au bon endroit, le choix d’alcool judicieux. Hier soir avec un whisky par exemple, c’eût été la promesse d’une meilleure remémoration sans doute. Car ce mercredi accueille une scène ouverte hélas, et je comprends rapidement qu’aucune fulguration musicale ou mystique ne viendra magnifier ce lieu, comme un night-club san franciscain pouvait l’être aux yeux d’un Kerouac baroudeur vers la fin des années 40’s. Peut-être viens-je juste de manquer le thème central d’une trop longue jam, alimentée par une huitaine d’instrumentistes. Ou peut-être ai-je simplement échappé à deux heures de cet onanisme atonal et bruitiste, souvent désigné free-jazz malgré lui. Un alibi assez courant, lorsque les musiciens souhaitent d’abord jouer entre eux, mais sans prendre la peine d’écouter leur voisin… Le défouloir touche à sa fin heureusement. Je décide d’attendre au moins les protagonistes suivants, maintenant que j’ai réussi à m’installer à bonne place.
Très vite un jeune harmoniciste s’avance, place son micro sous l’instrument, et se met à jouer comme il respire, en flot continu. D’abord sans réelle direction, puis bientôt rejoint par un trompettiste face à lui, encore plus libre de mouvement, puisque sans amplification. Ainsi les deux interfèrent par montées de gammes successives avec une spontanéité réjouissante, leur dialogue gagnant rapidement en intensité. Il leur manque toutefois le soutien d’une base rythmique ou harmonique, deux solistes ne peuvent échanger inlassablement dans le vide. Juste derrière eux s’installe précisément un guitariste, visiblement à la peine, ne serait-ce que pour sortir son Epiphone de l’étui. L’homme paraît singulièrement âgé, affichant un masque sévère, une vraie trogne de légende urbaine. Il doit fréquenter ce club depuis des décennies, le monsieur doit être quelqu’un, comme on dit… Je me prends soudain à rêver qu’un frisson de grâce m’envahisse enfin, que quelque chose se produise là, maintenant.

Sauf qu’après dix longues minutes d’installation technique laborieuse _ allant même jusqu’à s’accorder au moyen d’un casque hi-fi, sous l’incrédulité moqueuse des deux jeunes comparses déjà en pleine action, le vieux bluesman présumé s’avère incapable de faire illusion, même après maints réglages. Plusieurs fois il tente une ébauche de rythmique, entame un riff à peu près exploitable, et plusieurs fois il trébuche, balbutie, reprend, semblant autant dans l’inconfort corporel que musical… Qu’allais-je imaginer après tout, croiser le fantôme flamand de John Lee Hooker pendant une scène ouverte ? Il est temps de finir ce verre de shweppes aux arômes de Gin, sortir et redéployer le parapluie des mauvais jours. Ceux qu’on ne parvient pas à sauver.

Au moins cette nuit est un peu meilleure que la précédente, et j’ai encore deux-trois heures à passer quartier gare, avant de reprendre le TER désigné. Depuis ce matin, d’importantes rafales de vent donnent le tournis aux nuages d’un ciel indécis, couvrant puis découvrant le soleil à chaque minute. Platement et sagement posé à l’intérieur d’un troquet pour voyageurs en transit, je cède à l’envie d’une bière fraîche, supposée agrémenter un croque-monsieur tragiquement insipide. À chaque entrée ou sortie d’un client, la porte mal refermée subit l’action du courant d’air extérieur. Proche de la vitrine, je m’en agace un temps, puis renonce à lutter. Ce genre de contrariété est sans résolution possible, à moins d’être rémunéré soi-même en tant que portier. D’ailleurs je ne suis pas seul à adopter ce raisonnement : deux hommes autour de la soixantaine siègent à quelques mètres en face, dont celui côté bar s’est déjà levé trois fois pour reclaquer la maudite porte. Nos regards finissent par se croiser, avec une forme de complicité désabusée. Je les figure d’abord comme des vieux habitués de la maison, habitant à proximité, tant leur ancrage au sein du paysage semble naturel. Ils ont l’air d’être posés pour l’après-midi entière, détachés de toute injonction à re-consommer, sans qu’aucun ne force jamais un début de conversation. Dix minutes peuvent bien s’écouler avant que l’un ne se tourne vers l’autre, mais aucun malaise perceptible entre eux. Leur cycle d’interférence relationnelle semble harmonieusement régulier, tel un vieux couple rompu à l’épreuve du silence réciproque.

Soudain en les observant, je comprends mieux la raison de ma propre vacance, autant que sa futilité d’ailleurs. Ici je m’échappe uniquement d’une ville pour une autre, je n’échappe pas à l’hiver. La seule évasion possible serait d’hiberner, à défaut d’un changement d’hémisphère trop coûteux pour la planète et mon porte-feuille. L’idée m’apparaît séduisante tout d’un coup. Il faut développer une telle résistance à la médiocrité ambiante quand on réside en Nord-Europe à cette période, puiser tant d’énergie pour surnager psychologiquement, physiquement, sociologiquement, financièrement… Ne serait-il pas plus simple de nous plonger collectivement en état d’hibernation artificielle, de la mi-décembre à la mi-mars ; ce qui nous éviterait non seulement Noël, la grippe, et la déprime saisonnière, mais réduirait nettement notre empreinte carbone, freinant peut-être le changement climatique dans d’autres régions du monde moins tempérées, victimes de la sur-consommation des pays riches, douze mois sur douze… Il suffirait de tout arrêter 90 jours par an, et voilà, l’humanité aurait encore un avenir. Sans compter les bienfaits réparateurs sur le corps et l’esprit. Deux jours de pause intermittente ne font que repousser le burn-out du citadin nord-occidental d’un micro-sillon sur sa propre horloge de l’apocalypse, comme on flanque un tas de poussière sous un tapis honteux. Notre unique et dernière chance, c’est l’hibernation. Afin d’en ressortir régénéré, déstressé, déformaté. Reconditionné pour neuf mois d’une vie pleine et féconde.

Mon songe vient s’interrompre dans un nouveau claquement de porte. La précédente rafale était d’une violence supérieure. J’imaginais les deux jeunes séniors grimés en hibernatus, ayant conservé une forme de sagesse néandertalienne, celle qui porte à l’économie du geste et de la parole, tant que les beaux jours tardent à poindre… En réalité j’omets un détail visuel pourtant flagrant les concernant : la présence de bagages à leurs pieds. L’hypothèse d’une paire de retraités contemplatifs ne tient évidemment plus. Ce sont juste deux voyageurs posés en attendant l’heure du train, comme moi. Sûrement en déplacement professionnel d’ailleurs, des collègues en somme… Mais leur sérénité extérieure suffit à me remettre sur le chemin du retour délesté de ma frustration, étonnamment revigoré. Voyager n’est qu’un aveu d’échec sans doute, au moins je sais pourquoi maintenant.