Avant je tournais le dos à la vitrine…

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(Dessin : Vianney Lefevre / Suggestion pour une lecture en musique : DJ Shadow – Blood on the motorway)

Il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine. Et maintenant je sais pourquoi. Rien à voir avec une quelconque superstition ; je préfère nettement passer sous une échelle, que sous les roues d’un bus en voulant éviter l’échelle… C’était pourtant ma place de prédilection autrefois : de trois-quart opposé à la devanture, assis à l’une des deux tables disposées. Profondeur de champ idéale pour qui souhaite jouir d’une vue complète, car toute la vie du bar s’expose, on ne manque ni les arrivants, ni les sortants. Mais derrière foisonne une des rues les plus animées du vieux centre, et il faut un esprit particulièrement serein, pour tendre ainsi l’échine à mille comploteurs indélicats. Ou la candide insouciance d’un touriste en goguette que je n’ai jamais été.

Non, ne jamais tourner le dos à la vitrine. La nuit traîne son lot de passants ricaneurs, plus ou moins éthylisés, qui ne vous laissent aucune répartie gestuelle possible, comme vous ne les apercevez pas vous moquer. De même, ceux qui pourraient vous reconnaître _ encore faut-il qu’ils le veuillent certes, n’ont aucune chance que vous leur rendiez un salut, un sourire, un simple clin d’œil, voire de rentrer bavarder cinq minutes. Bien sûr j’en ai usé, comme d’un stratagème plutôt sage quand on veut rester tranquille, ou qu’on redoute l’irruption d’un vieux fantôme au-dehors.

Et puis la cible, d’elle-même, s’est décrochée de ma façade arrière. Peu à peu j’ai migré vers d’autres banquettes, lorsque je ne changeais pas résolument de café. C’est beau d’être obstiné, à défier l’effervescence urbaine de tout son détachement corporel ; mais on finit par s’éloigner de la vitre, à mesure que s’estompe le besoin de s’afficher, de dos ou de face. La posture publique, jamais innocente, devient aussi pragmatique alors que de choisir une place du fait qu’elle soit libre. Simplement libre, elle.

Même inoccupée pourtant, je ne choisirais pas cette chaise dos à la vitrine, si j’étais vous. Oui, surtout vous, oiseaux de malheur en tout genre… Mes chers aimants à tragédies, moutons noir, ou simples victimes du mauvais sort, qui ne m’êtes pas toujours étrangers ; imaginez une voiture folle un soir de Saint-Sylvestre, venant emboutir la devanture, après avoir fauché dix passants. Vous ne voudriez pas en assumer le poids, sur votre conscience déjà appesantie d’un damné fraîchement paraplégique. Car bien sûr vous en réchappez. Contrairement à celle qui le même soir vous offrait ce charmant vis-à-vis galant, et aura vu jaillir, elle, le funeste bolide. Qui sait, en ayant choisi la table du fond, moins aguichante, peut-être cette jeune femme aurait-elle su vous convaincre d’une meilleure fortune…

Mais surtout, il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine au mauvais endroit, au mauvais moment. D’abord un pressentiment, comme un bruit inhabituel, une clameur étrangère au train-train citadin. Alors une voiture freine brusquement, pas folle celle-là, juste meurtrière. Les portières claquent, deux hommes surgissent, se précipitent vers les terrasses de cafés voisines. Quelques fumeurs dehors, à peine surpris, déjà mitraillés. Vous tournez la tête, beaucoup trop tard. La belle façade vole en éclat, vingt-cinq ans d’histoire ne peuvent rien devant trois petites secondes de kalach.

L’instant d’après, vous échouez à terre, soufflé par l’impact, tétanisé d’effroi. Une balle a transpercé l’épaule, plusieurs bouts de verres émaillent votre visage, sans qu’un œil soit atteint, presque par magie. Les deux tueurs balaient d’un bref regard l’avant-salle, avant de filer vers la terrasse suivante. Alors vous demeurez blotti, face contre sol, par ce réflexe de survie poussant à faire le mort, curieusement. La pensée reste figée, le temps paraît suspendu, comme un glas interminable. Votre coup de grâce hésite encore… Et c’est l’amnésie traumatique finalement qui vous abat. D’autres n’auront pas la même chance ; ni les victimes, ni les témoins oculaires survivants. D’autres eux aussi, avaient tourné le dos à la vitrine, et n’ont mesuré l’infamie du sort qu’à leur dernière fraction d’existence.

Car évidemment il faut un miraculé, une exception à la règle. Maintenant que la police vous interroge, les mots soudain manquent. Vous n’avez rien vu, juste tout ressenti. Rien à raconter, tout à exprimer. L’inspecteur en charge n’insiste pas, une dizaine d’autres témoins patientent derrière, plus distants des faits, mais moins avares en détails descriptifs. On vous confie d’urgence à l’attention d’un psychologue, officiant parmi une équipe de spécialistes dépêchés en renfort. Il cherche à cerner vos repères émotionnels immédiats, et dans quelle mesure les fonctions cognitives ont pu être affectées sous l’état de choc. Plusieurs questions automatiques défilent, auxquelles vous répondez sans égarement perceptible, juste avec une pointe d’agacement croissant.

_ Donc, vous avez été projeté à terre, et ensuite, vous rappelez-vous autre chose avant l’arrivée des secours, avant la civière ?
_ Je crois qu’il ne s’est rien passé, non.
_ Vous avez été victime d’une attaque terr..
_ (lui coupant la parole) Je veux dire, pour « moi », il ne s’est rien passé. J’ai tout manqué, vous comprenez ? C’était là, juste dans mon dos, et je n’ai simplement rien vu…
_ Mais vous êtes vivant, c’est le principal.
_ Non, le principal c’était de la voir arriver en face, de saisir le moment de vérité.
_ Voir la mort arriver en face… ? Mais vous avez encore toute votre vie pour ça, et je vous souhaite que ça n’arrive pas trop tôt.
_ Non, trop tard justement, je n’aurai jamais deux fois la même chance…
_ Quelle chance ? Vous réalisez que plusieurs personnes ont péri autour de vous ?
_ Je ne vous dis pas que je voulais mourir… encore moins en faisant la une des journaux. Mais qui s’intéressera à un survivant qui n’a rien vu, qui tournait le dos à la vitrine ?
(Une agent entre discrètement dans la pièce, avec un carton remplis d’objets personnels encore sous scellé)
_ Vous avez mentionné la possession d’une sacoche et d’un ordinateur portable au moment des faits, c’est bien cela ?
_ Oui… L’ordinateur est intact ?
_ Nous avons juste relevé des traces balistiques éventuelles, je ne peux pas vous dire, mais on dirait qu’il n’a pas été endommagé.
(Le psychologue reprend le fil de l’échange, tandis que s’éloigne la policière, après restitution des biens)
_ Vous étiez en train de travailler avec cet ordinateur ?
_ (…) en quelque sorte.
_ Vous écrivez ?
_ Peu importe.
_ Qu’écriviez-vous ?
(un silence s’installe…)
_ Qu’il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine dans un bar…

_ Maintenant vous savez pourquoi.

Au fond c’était moi (la vieille dame au long parapluie kaki)

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(Photo: Alfred Eisenstaedt / Suggestion pour une lecture en musique : Philip Glass : Islands – Glassworks)

Elle ne s’attarde pas d’habitude. Un simple expresso, vite commandé, vite consommé. Bien qu’elle en grignote le spéculos adjoint, sans d’ailleurs gâcher la moindre miette. Insensible au tumulte environnant, elle ne cherche même pas toujours à s’asseoir. Ce qui peut surprendre pour une femme aussi âgée, en complet décalage avec le foisonnement humain d’un vendredi ou samedi soir.

C’est la vieille dame au long parapluie kaki. Tout le monde l’a vue au moins une fois, mais personne ne la connaît, personne ne lui parle. A peine aperçue qu’on l’oublie déjà. Comme on oublie ce mendiant en terrasse, ou le troisième Paki à roses de la soirée. Son dénuement social ne m’inspire aucun regard misérabiliste pour autant. En dépit du soin pictural qu’elle porte, malgré elle, à personnifier la vieillesse urbaine, gravée au burin, traversée en chaque sillon facial par une insondable mélancolie. Surtout, au delà du masque d’authenticité, j’admire un être dont la force de détachement en espace bar confine au suprême. Piliers et habitués de comptoir, remballez votre assurance au long cours ; vous ne lui arrivez sans doute même pas à la pointe du parapluie. Elle qui n’affiche justement aucune prétention en matière de stature citadine.

Ce soir donc, elle reste. Et réclame un deuxième café, à peine le premier avalé. Elle se tient assise à côté d’une bande festive d’étudiants, qui ne semblent même pas remarquer sa présence. Depuis la banquette opposée, je guette à contrario le moindre élément insolite dont elle pourrait m’éclairer, un motif à son attardement, si inhabituel. Il est tellement rare de croiser un individu que le temps ne parvient à démystifier : on ne sait ni son nom, ni son histoire, pas même le son de sa voix. Et je ne découvre rien d’autre pour l’heure, car elle se contente de vider sa tasse en quelques gorgées, puis s’en va, escorté de son fidèle pépin.

Trois jours passent, avant qu’un autre lever de mystère ne s’offre à mon attention. A nouveau elle entre, un peu plus tôt aujourd’hui, commande son petit noir, puis occupe la même extrémité de banquette, pourtant libérée cette fois. Elle n’est toujours que de passage, alors à quoi bon s’approprier une table, semble-t-elle indiquer. Je remarque également ce petit sachet poubelle étendu à ces pieds, qu’elle traînait déjà précédemment. Ce doit être un sac à main en quelque sorte. Autre bizarrerie jusque là inédite : elle émet une sorte de chuchotement irrégulier, comme une liste de remontrances, ou de lamentations, visiblement adressées à elle-même… Faute de pouvoir lire sur ses lèvres, je l’entends à son expression. Mais bientôt l’oiseau discret reprend ses affaires, et s’envole à nouveau.

Je la retrouve le lendemain, vers 22h30. Elle l’ignore, mais nous avons rendez-vous. Il me faut à tout prix décoder son message maintenant, même accidentel. En saisir le subliminal, faute d’action avérée. Car les faits et gestes sont toujours aussi restreints et ritualisés. Prendre un café simple, qu’elle requiert à la serveuse depuis l’angle du comptoir, poser préalablement sa monnaie, au centime exact le plus souvent… Puis elle vide sa tasse directement sur le zinc, signe hélas d’une présence à nouveau fugitive. Mais à mon étonnement, la voilà qui repointe une demi-heure plus tard, et choisit en l’occasion une table vacante. La posture a changé entretemps. Pour d’autres ce serait imperceptible _ juste une vieille assise dans un troquet, pensera-t-on ; moi au contraire, j’y ressens une détresse plus récente, que son blues du quotidien vient seulement rehausser. Ainsi depuis vingt minutes, elle n’a même pas bougé un sourcil. Sa main droite reste collée au soutien d’une tête bien trop lourde, trop fatiguée sans doute pour même songer à rentrer. Où d’ailleurs ? Elle doit bien habiter quelque part dans le quartier, mais dussé-je croiser un membre de son voisinage, je préférerais autant ne rien savoir finalement. Ne cherchons pas à la démasquer, juste à percevoir le signe. Même un échange bref ou un regard, cela suffira.

Il faut attendre la semaine suivante pour la voir réapparaître. Elle s’attribue une table entière, à nouveau. Moins portée à se fondre dans le décor décidément, mais toujours aussi abstraite et sauvage. J’ai la bonne inspiration de m’être assis juste en face, tel que huit jours auparavant. Et je scrute, j’attends un indice, une révélation. Comme un spectateur épie une cascade, dans un film d’auteur projeté au ralenti. En voilà une justement : car brusquement elle sort de sa poche un calepin, doublé d’un fin stylo bleu, l’ouvre, puis le referme presque aussitôt, et le range machinalement. Tant pis, guettons le prochain rebondissement. Seulement trois minutes plus tard, nouvelle apparition du petit carnet : elle le feuillette vaguement, mais n’écrit toujours rien. Son air pourtant, a quelque chose soudain d’une poétesse maudite, qui chercherait l’ultime élan d’inspiration, à travers une courte note testamentaire…
Bien que située un mètre à gauche du comptoir, elle se relève à chaque besoin de commander. Sa voix de fait, reste un murmure inaudible, sauf pour le serveur. Aura-t-il mal interprété sa demande peut-être, car il lui présente _ quelle surprise, un grand verre de jus d’abricot… Diable, c’est aussi ma potion refuge, lorsque j’ai fermement décidé de ne pas trop boire, ou juste pour retarder ma consommation d’alcool. Certes, il faut pouvoir assumer un choix aussi peu baudelairien, au vu de tous, mais ce soir au moins je ne suis pas le seul…

Mon observation est alors émaillée d’un échange avec une connaissance, venue me saluer. Détourné quelques instants de la vieille dame, je me recentre vers elle, et constate, médusé, sa disparition soudaine. L’étrangeté de son départ me laisse troublé. Siégeait-elle vraiment à cet endroit d’ailleurs, ou me suis-je accoutumé à sa figure spectrale, au point de l’imaginer présente en dépit du réel ? Comme sa table est désormais libre, et qu’elle occupait ma place de prédilection, je décide de m’y installer. Mais quelques minutes seulement après mon transfert, le fantôme revient, se tenant debout à moins de deux mètres. Elle avait dû filer à l’étage, jusqu’aux toilettes, me dis-je. Une déduction plutôt absurde en y repensant, car pour une femme d’un certain âge, cet escalier constitue une véritable épreuve physique. Et sans même réaliser l’inconséquence dramatique d’une telle intention, je lui adresse donc la parole, par un maudit réflexe de savoir-vivre : « Pardon, vous étiez assis là ? ».
Elle me jette un oeil sévère, quasi dédaigneux, comme s’il devait appuyer toute l’incongruité de la question qui vient de lui être posée. Aucune parole pour se substituer au langage des yeux, aucune réponse. Mais si je devais traduire en mots ce masque de fermeté, il me dirait quelque chose comme : « Tu crois vraiment que je me soucie de ça ? Que ton comportement a la moindre incidence sur mes allées et venues ? »

J’existais à peine dans ce regard. Et je ne saurais y distinguer la part d’autisme social, de l’expression d’une vieillesse ultra-aguerrie, qui ne demande rien à personne pour le coup. Alors qu’on ne vienne pas lui en poser des questions. Je lui ai pris sa place ? Qu’importe, celle que j’accaparais demeure vacante, elle y échoit donc à son tour, sans autre concertation. Et nous voilà de nouveau face à face, par banquettes interposées. Nous avons juste échangé les rôles. Maintenant c’est elle, l’écrivain-espion. Elle, qui ressort prestement son petit calepin usé, en détache le stylo-bic, et se mets, ô révélation, enfin à écrire quelques mots. La scène ne dure qu’une poignée de secondes, puis la femme se lève encore en direction du comptoir, et revient, à ma plus grande stupéfaction, munie d’un verre de muscadet _ mon alcool habituel en ce lieu, et dont j’avale une gorgée à ce moment même… Comment par deux fois le même soir, la vieille dame a-t-elle pu renier sa fidélité au simple expresso, juste sous mes yeux, faisant coïncider chacune de ses commandes avec les miennes… ? Serait-ce là ma révélation : un piètre clin d’oeil surréaliste, ou comment la nature _ pas encore morte, non contente d’imiter l’art, va jusqu’à singer l’artiste ? Et d’abord, qui d’autre ici lui prête une quelconque attention ? Qui d’autre que moi valide sa présence ?

Je commence seulement à comprendre, et à l’admettre… Toute cette fascination d’enquêteur, n’est qu’une projection angoissée de ma propre trajectoire citadine. Je me vois en elle. Vieilli, transfiguré, à un tel point d’indépendance affective et d’endurance au mystère, que la désinence mâle-femelle s’en trouve même accessoire. Une légende urbaine n’a pas de sexe… Que cette femme existe vraiment ou non, peu importe. Son esprit demeure, immuable. Et il m’ébauche une destinée, dont je peux encore réfuter l’occurrence, lointaine, mais qui ne doit nourrir aucun effroi, ni convier au moindre regret. On n’est toujours que de passage, semblait-elle indiquer… Et au fond oui, c’était moi, la vieille dame au long parapluie kaki.

Le bon, le clochard, et les pompiers…

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(Unknow credit – Suggestion pour une lecture musicale : John ColtraneMy favorite things)

Un clochard qui débloque en terrasse, cela n’a rien d’étonnant par ici. On peut même s’en distraire, tant que le type reste inoffensif, juste assez lunaire et pochetronné pour nous délivrer une petite tranche d’absurde. Celui-ci remue un peu trop quand même, il ne faudrait pas non plus qu’il atterrisse sur une table, à force de virevolter comme un chaman SDF… Je garde vaguement un oeil sur lui, mais depuis l’entrée du bar, à quelques mètres. Et au moment de l’incident, mon regard se porte ailleurs. C’est le bruit qui m’interpelle : sa tête vient de claquer brutalement contre terre, directement sur un pavé. Il se relève aussitôt, sans l’aide de personne. Mais une imposante plaque de sang rougit l’arrière de son crâne. Cet homme va avoir besoin de secours ; vu le choc, il pourrait bien souffrir d’un traumatisme sévère. Le problème étant qu’il ne réclame aucune aide extérieure, et que tout le monde s’en méfie autour. Certes, comment appréhender une bête sauvage, dont le langage corporel évince l’usage du verbe ? Un timide attroupement se forme néanmoins, et lui signifie la gravité de sa situation. Je m’approche alors pour tenter d’en savoir plus. Mais lui a déjà fendu le cercle, en dépit des injonctions. L’instinct de préservation l’emporte : un animal blessé n’attend pas qu’on l’achève ou qu’on lui demande son numéro de sécurité sociale, il se protège par la fuite.

A ce moment j’interviens, et me mets à suivre le clochard dérouté jusque dans une ruelle adjacente, quarante mètres plus loin. Je distingue mieux son visage à présent, qui délivre à lui seul une fresque de vie urbaine comme sortie d’un autre siècle. L’aspect frustre de ses traits doit sûrement autant à l’alcool et la rudesse de caractère, qu’au fruit d’un errement génétique, dont la rue seule porte le crédit : inutile de blâmer un quelconque Frankenstein… Sa corpulence, sans être massive, m’enjoint également à la précaution, car je risque un mauvais coup à la moindre approche inconsidérée. Essayons quand même le dialogue peut-être. Reste à savoir en quelle langue. Je crois percevoir des intonations de russe, entremêlées d’un anglais approximatif… Oublions le français en tout cas.

_ « Go’way man, go’way ! », me jette-t-il, chaque fois que je fais mine de le retenir. Qu’on pourrait ainsi traduire en « dégage, mec ! ».
_ « You’re bleeding man, you need help ! », rétorqué-je. (« Tu saignes mec, il te faut de l’aide ! »).

Trois autres personnes m’accompagnent dans cet élan interventionniste. Une bande de jeunes gens sincèrement préoccupés, dont cette fille qui vient d’alerter le samu, et me confirme qu’une équipe s’est mise en route. Espérons qu’ils arrivent rapidement sur place. Notre challenge en attendant, revient à contenir le cabossé fugitif autour du même secteur, en plein samedi soir, dans l’une des artères les plus fréquentées de la ville… Le rodéo s’annonce périlleux, et la rue entière, spectatrice, tient les paris. Heureusement qu’un autre saint-bernard suit le mouvement, pour m’aider à canaliser l’animal ; chacun de son côté, ou l’un par-devant et l’autre derrière, nous parvenons à infléchir ainsi la trajectoire de notre homme.

Mais l’illusion d’une quelconque maîtrise est de courte durée : se voyant escorté, empêché de fuir, l’énergumène devient aussi un fauteur de troubles ambulant. D’abord il essaie de pénétrer à l’intérieur d’une brasserie _ je le rattrape in extremis, puis dans pratiquement chacun des bars alignés sur moins de deux cents mètres. Je comprends alors, bien trop tard, dans quelle perversité d’altruisme je viens de me fourrer à pieds joints. Le bon samaritain en fait, c’est juste un type au mauvais endroit, au mauvais moment, qui se dit à contrecoeur : « là, je dois faire quelque chose ».

J’ai l’impression de vivre un court-métrage burlesque, filmé entièrement à l’épaule. Et nous couvrons le bonhomme en plan serré, mais sans jamais porter la main sur lui, pour éviter qu’il se débatte. Attention maintenant : il bifurque à gauche. Continuons à le suivre. Halte là, une voiture. Ouf, elle l’a vu. Essayons de l’orienter vers son point d’origine. Là comme ça oui, contourne-le, et ensuite je prends le relais, puis tu le bloques dans l’autre sens. Bientôt l’arrivée du samu, il faut tenir, juste limiter ses débordements.
Bon sang, mais ça grouille de partout ce soir. Et il ne se prive pas de bousculer des gens au passage. Désolé mademoiselle : non, ne prenez pas cet air de Cendrillon outragée, on s’en occupe, enfin on essaie… Oui monsieur, il a le crâne en sang, on a vu, les pompiers arrivent. Attends, c’était juste un coup de coude mon gars, tu ne vas pas chercher à lui mettre une droite quand même ? Il a déjà bien morflé là, ça reste un être humain tu sais. Pas besoin de lui faire ton regard de « meurs et fous-nous la paix, sale clodo psychopathe ».
Ah tiens, une drag-queen à dix heures… Décidément, aucun choc de civilisation ne nous sera épargné. Une deuxième, une troisième… ? Ca y est, je me rappelle maintenant, c’est la Gay Pride ce soir. Non seulement la population augmente à l’abord des deux établissements gay-friendly du quartier, mais une bonne partie est juchée sur des escarpins à talons de quinze centimètres, le tout sur un trottoir pavé… C’est comme si nous venions de jeter une boule de détresse sociale au milieu d’un jeu de quilles déjà vacillantes. Un chien fou à travers une meute de « folles » sciemment revendiquées. Et pour couronner l’absurde, tout du long de ce gardiennage forcé, je croise plusieurs de mes connaissances. Au fond, presque un samedi soir ordinaire, en ce petit village mondain…
Salut, oui. Comment je vais ? Euh, un peu pressé là, mais on se recroise plus tard, d’accord ? Est-ce que je le connais ce weirdo ? Comme un vieux copain à force, vu la tournure de notre scénographie. Ah zut, il retraverse. Damned, il est vraiment intenable… Hé, attention là : « stop ! ». Cette fois, j’ai vraiment cru qu’il allait se faire renverser. La voiture a pilé sèchement, juste devant nous. Non seulement je n’aurais jamais dû m’embarquer là-dedans, mais il va finir par se prendre une bagnole, et ce sera de ma faute. Car il n’obéit pas uniquement à son repli instinctif, il a aussi le comportement d’un désespéré suicidaire, qui utilisera le moindre prétexte pour aggraver encore son cas.

Pendant ce temps, la fille en contact avec le samu nous avertit de leur arrivée enfin imminente. Le tout est qu’ils parviennent à nous localiser sans peine, et que l’intervention se déroule dignement. On aperçoit la fourgonnette une première fois, mais elle pointe du mauvais côté, en sens interdit. Patience, essayons de le maintenir dans un dégagement moins surpeuplé, le temps que les pompiers contournent le périmètre jusqu’à nous. Voilà, ils reviennent par l’autre petite rue. Je leur fais signe, ils s’approchent et bloquent le véhicule à une vingtaine de mètres. Cette fois, nous décidons de l’arrêter manu militari, un bras chacun, comme servi sur un plateau. Il ne leur reste plus qu’à intervenir, et l’indocilité du personnage ne leur a pas échappé. Pourtant, marchant vers nous d’un pas serein, voilà qu’ils nous demandent de relâcher notre proie. « C’est bon, laissez-le, on s’en occupe ». J’échange un regard dubitatif avec mon jeune acolyte lui ceinturant l’autre bras. « Euh, vous êtes sûr ? ». « Oui, on s’en occupe ».

Et bien entendu l’homme s’enfuit, aussitôt relâché. Trente secondes plus tard, il les devance déjà de plusieurs longueurs, tandis que deux pompiers font mine de rester au contact, pas plus concernés que ça. Tout ce cirque pour rien. Ils n’avaient aucune intention de le prendre en charge, encore moins en poursuite. On a passé appel, le samu envoie une équipe d’intervention, mais juste par principe ; ils en ont vu d’autres, et la nuit commence à peine : un clochard qui se tape le pavé, c’est terriblement banal au fond. Si le type demeure incontrôlable, on ne va pas y passer la soirée. Trois minutes s’écoulent, puis ils rejoignent finalement leur camion, soi-disant pour rebalayer le secteur, comme notre ami les a semés. Mes collègues en bons sentiments accusent le coup, écoeurés par la désinvolture des secouristes ; eux expriment une forme d’indignation que l’âge n’a pas encore relativisé. « Au moins on aura essayé, merci en tout cas pour votre aide ». Et ils partent retrouver bières et amis en terrasse, au point originel de l’accident.

Pour moi la partie n’est pas finie, je refuse de classer l’affaire. Quitte à avoir failli cogner une voiture, risquer de froisser quelques noceurs embourgeoisés, ou de renverser une drag-queen un soir de Gay Pride, autant en faire une croisade personnelle, et convertir mon civisme en orgueil mal placé. Je vais donc le retrouver, il ne doit pas être bien loin… Coupons à travers le carrefour d’abord, essayons la rue opposée _ toujours confluente de l’artère principale dont le fugitif sous pression a fini par nous éloigner. Là, c’est lui. Je distingue à nouveau sa toison arrière entremêlée de sang. Et il continue à dériver, complètement hagard. Comme je ne compte plus sur l’aide des pompiers, dont je doute maintenant qu’ils réapparaissent, le deuxième round de notre course-poursuite va vite se résumer à un acharnement solitaire, vain et dénué d’empathie urgentiste. A part lui tendre un mouchoir en effet, je me demande bien ce que je peux faire. D’ailleurs il ne présente aucune hémorragie perceptible heureusement. Je parviens néanmoins à le rediriger vers une petite ruelle enclavée, où l’effervescence du quartier s’estompe radicalement. Jamais je n’ai été si proche de lui faire entendre raison. Il n’y a plus que nous deux par ici. A défaut de lui porter assistance, essayons de le calmer.

_ « Leave’me ‘lone, man ! », insiste-t-il. (« Fiche moi la paix, mec ! »)
_ Come on, let’s sit down a minute, and we can talk if you want. (« Allez, on s’assoit une minute, et on cause si tu veux »).

Aucun moyen de l’apaiser, il ne cédera pas un yard de bon sens. Nous tournons ensuite à l’angle d’une autre ruelle perpendiculaire ; j’appose alors une dernière fois ma main sur son épaule, ce qui lui provoque un nouveau pas de côté intempestif, droit vers la porte d’entrée du seul petit bar au coin, qu’il franchit sans crier gare, en s’étalant sur la première table venue. Verres et chaises se renversent, une clameur d’émoi retentit ; puis en moins de deux secondes on me réexpédie l’intrus, comme un vulgaire boomerang sur pattes, et la porte se referme aussitôt. Vraiment ce gars mérite un Oscar. Plus qu’un authentique fardeau, c’est Buster Keaton, réincarné en SDF géorgien…

Moi j’ai atteint ma limite, je le sens. Il lui reste trente mètres à parcourir avant de retrouver son boulevard de perdition, et la foule des mieux lotis qui masquent ses congénères d’infortune : mendiants, migrants, ou sans-logis, pourtant disséminés autour. Je le laisse rejoindre son point de départ, déboucher pile où sa tête avait heurté un pavé bicentenaire, une demi-heure plus tôt. Peut-être moins amoché lui, que toutes mes frêles certitudes et mes bonnes intentions. La boucle est bouclée, j’ai perdu cette bataille.

Pourquoi ne jamais parler politique en after (mais pourquoi c’est aussi une fausse excuse)

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(Suggestion pour une lecture en musique : Sun Ra – « Lady with the golden stockings »)

Minuit moins le quart. J’ai le choix entre raccompagner un ami trop alcoolisé en prenant la place du mort, ou prolonger la soirée ailleurs, chez une vague connaissance, dont je suis moi-même une vague fréquentation. La première option tient à mon piètre statut de non-conducteur, une manière symbolique de dire « je désapprouve, mais au moins tu ne rentres pas seul… ». La deuxième offre un bon compromis général : le seul bar ouvert de ce quartier ferme à minuit, et personne n’a franchement envie de rentrer si tôt. Du même coup, personne ne reprend le volant non plus, et donc exit ma première option. Pour l’heure du moins.

C’est un rez-de chaussée trois pièces, avec un long bout de jardin en prolongement, comme une parcelle rurale exempt de tout urbanisme. Dire que j’ai vécu à moins de 300 mètres, côté rue, sans présumer un instant qu’une enclave pareille existe. Jouir d’un potager à la belle étoile, ça vous rendrait presque tolérable la sur-population étudiante du quartier. Ici on pourrait boire et discuter botanique, simplement. Se questionner sur la présence opportune d’un gramme d’herbe au fond d’une poche peut-être…

Hélas, après un quart d’heure, il faut bien se rendre à l’évidence : la politique prend le dessus, adieu plantes vertes et calumet de la paix. Notre dominante masculine n’y est sûrement pas étrangère ; entre mâles cultivés, on se jauge à coup d’empoignades sociétales ou de références musicales, les concours de vodka frappées sont loin derrière nous… Je me vois d’ailleurs confié la sélection Youtube, ce qui nous évite de justesse un opus de Nick Drake en fond sonore ; plaisir solitaire certainement, d’accouplement parfois, mais pour une after au-delà de cinq personnes, je vais à l’efficace et choisit LCD Soundsystem, album Sound of Silver.

Mister Drake n’y aurait rien changé d’ailleurs. La désinhibition politique ne se calcule pas. Certains, comme notre hôte, sont plus à l’aise à une heure du matin après quatre Duvel, pour moi c’est exactement l’inverse : plus je bois, moins j’ai envie de causer débat parlementaire. Surtout pour autopsier le cadavre de la vie politique française… Ce que je gagne en verve poético-philosophique, souvent je le perds en intellect rationnel et pragmatique. Or ces questions-là exigent clarté, honnêteté, précision argumentaire, sous peine d’entendre résonner l’écho d’un bar PMU.
A force, j’en ai développé une sorte d’aquoibonisme auto-protecteur, qui m’évitent bien des polémiques stériles. Surtout quand il est déjà trop tard pour changer quoique ce soit du monde actuel, puisque tout est fermé dehors… Mais cette soirée épuise mon droit de réserve, car j’ai en face de moi un interlocuteur en pleine montée d’indignation, aussi véhément qu’alarmiste, et il ne se contentera pas d’un morne approbateur de salon. Lui veut du répondant au contraire, un type qui sait renvoyer la balle, sans juste faire mine de comprendre « ce que tu veux dire ».

Bien sûr, pour ne pas s’attirer la condescendance intellectuelle d’autrui, on peut toujours faire diversion humoristique, ou partir chercher une bière dans le frigo… Quand on n’a rien d’intelligent à raconter, c’est même une posture adéquate. Tout dépend du niveau de confiance et d’amicalité dans l’échange : disons que pour contredire un complotiste, un « identitaire », ou un climato-sceptique, rencontrés une demi-heure plus tôt, mieux vaut retrouver un poil de sa contenance, et boire discrètement un verre d’eau afin d’atténuer les huit shooters précédents… Idem en face d’un négationniste retors, ou d’un phallocrate en roue libre ; situation fâcheuse certes, mais le rappel d’une conscience morale peut vous frapper à n’importe quelle heure, n’importe où, même dans la plus dispensable des afters. On aura beau penser « quel abruti celui-là ! », reste à en faire la démonstration.

« Embrasse un con, il te rendra peut-être meilleur », disait sans doute un vieux philosophe chinois, sous couvert d’une fausse citation attribuée à Churchill… Et justement, à force de l’ignorer, ce « trop con » protéiforme, bientôt on ne se retrouve plus qu’entre personnes « culturées », dans un salon comme celui-ci par exemple, à deviser autour d’un sujet très peu clivant au fond… Car nous fréquentons les mêmes cercles, présumés bien-pensants, à quelques divergences d’opinions près, sur lesquelles nous passons plus de temps à débattre _ même à une heure impropre, qu’à éblouir le reste du monde de notre progressisme éclairé. Nous préférons désigner par la fuite, cette prétendue médiocrité civilisationnelle, quitte à sanctuariser davantage nos modes d’existence, plutôt qu’étudier pourquoi tant de gens résonnent différemment. Or lorsqu’une élite, culturelle ou autre, cesse de prévaloir en tant que force motrice et précurseuse, elle se communautarise alors au même titre que certaines franges de population ouvertement isolationnistes. Elle s’extrémise, au lieu d’irriguer la société vers elle.

Ce paradoxe allait me tarauder tout au long de mon trajet retour _ à pied et sans vaine tentative de jouer les copilotes finalement. Au fond c’est la présomption même de se trouver du « bon côté de l’histoire » qu’il faut urgemment reconsidérer. Car l’histoire au 21ème siècle, ferait plutôt basculer l’humaniste républicain, areligieux et multi-culturel, vers une pente descendante justement. La faute à une trop grande bêtise obscurantiste ? Pas seulement. La faute aux porteurs de l’esprit des Lumières également, qui ne savent plus transmettre ses valeurs, ni en tirer les leçons, ou qui refusent d’en mesurer les limites. Dont la principale est un défaut majeur de sublimation. L’absence d’une part de folie inhérente au genre humain _ qu’on la nomme guerre, fanatisme, dérégulation financière, sur-consommation, ou juste mariage et famille nombreuse… Comment exalter plusieurs milliards de gens, avec le seul horizon d’être des bons petits sociaux-démocrates écoresponsables, dont la durée de vie s’allonge autant que les illusions métaphysiques reculent ? Tout cela manque cruellement d’âme, de chair, de déraison.

J’aurais pu lâcher ma tirade une heure plus tôt bien sûr, quitte à froisser l’ambiance. Mais discuter choix de civilisation sous LCD Soundsytem, est à peine moins saugrenu que parler politique en savourant Nick Drake… Autant garder une approche hédoniste, surréaliste, ou trivialement anthropologique, une fois minuit passé. Non seulement par lucidité intellectuelle, mais histoire de ne pas limiter le nombre de personnes présumées d’opinions fréquentables, à un cheptel déjà restreint. Entre parler politique ou bavasser météo, il reste une bonne marge d’expression heureusement.

 

On n’en serait pas là si Ian Curtis avait étudié le Droit…

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(Unknown credit / suggestion pour une lecture en musique : MogwaïMusic for a forgotten future)

Après deux tentatives avortées, je m’imagine enfin garder mon laptop ouvert plus de cinq minutes sans le moindre dérangement. L’étage du bar est plutôt calme et propice au travail solitaire d’habitude, mais à moins de sortir grimé de la tête au pieds, on risque toujours d’établir une reconnaissance faciale avec d’autres clients. Autant changer de crémerie à licence IV, me dis-je à contre-coeur, l’anonymat n’est plus très frais ici.
Faire mine ou acte de travailler le soir dans un café, attire également une quantité de curieux. Ainsi deux nouvelles personnes m’interrompent, d’abord pour demander si les chaises qui jouxtent la mienne sont encore libres. Afin de les joindre à une autre table je suppose, donc je leur signifie mon acquiescement, d’un ton presque routinier. Mais au contraire, les voilà qui s’assoient juste aux abords, signant une intrusion caractérisée en plein dans ma bulle de concentration. Une pointe de malaise s’installe, et après un silence, le jeune homme de ce que je présume être un couple, ajoute à mon endroit : « si cela ne vous dérange pas bien sûr… ». Je marmonne une réplique évasive, à peine cordiale. Passe une trentaine de secondes, puis la jeune femme m’interroge, assez enjouée : « Vous écrivez ? Vous travaillez ? ». Cette fois je réponds plus sèchement : « si vous me posez autant de questions, ça risque effectivement de me déranger ». Un autre emplacement non loin se libère entretemps, aussi j’amorce un début d’exode, ma sacoche dans une main, l’ordinateur encore entrouvert dans l’autre.

_ « Non, non, mais ne bougez pas, c’est nous qui nous sommes imposés… Vous êtes universitaire ? Prof d’université ? », demande le garçon.
_ « Je ne suis pas sûr de bien le prendre… », dis-je avec un demi-sourire.
_ Ah ? Pour moi ce n’est pas péjoratif… Etudiant alors ?
Un rictus de désolement suffit à contredire sa supposition. En attendant je reste en équilibre instable, avec mes affaires à bout de bras, toujours sur le départ.
_ Il reste une troisième option, réfléchissez : si je ne suis ni prof de lettres, ni étudiant, que puis-je bien être ?
_ Quoi donc ?
Mon visage se décrispe enfin, amusé. Comme s’il s’agissait d’une pure évidence, je réponds alors :
_ Ecrivain maudit…

Ce genre de pirouette complaisante ne mériterait pas plus qu’un fond de Chardonnay, mais puisqu’on entame la conversation, le type insiste pour me payer un verre, et il redescends au comptoir afin de passer commande. Cinq minutes en aparté avec son amie me confirment qu’elle est bien plus réceptive et curieuse ; puis une deuxième évidence en lien direct apparaît : ces deux-là ne sortent pas ensemble. Lui aimerait beaucoup visiblement, elle, pas du tout. Sauf qu’il ne se laisse pas facilement décourager, m’explique-t-elle sans réserve.
Le voilà qui revient d’ailleurs, bredouille, la fin de service me privant d’un dernier verre offert ; ce qui est plutôt contrariant, alors que notre petit ménage à trois commence à prendre forme. Après rapide concertation, on me propose donc deux afters possibles, comme le résume « monsieur » :
_ Tu préfères vin blanc chez moi, ou vin rouge chez elle ?
_ Je préfère vin blanc chez elle…

Va pour du vin rouge donc. Evidemment, c’est un choix éthylique souvent désastreux passé une certaine heure et l’absence d’une meilleure option. Il est rarissime qu’on vous propose une bouteille à plus de trois euros cinquante, agrémentée d’un quelconque aliment solide. Mais à trancher entre deux appartements d’étudiants, le choix du féminin s’impose. Question de propreté et d’accueil sans doute. De finesse dans la conversation également. Et parfois aussi, question d’hétérosexualité, bien sûr. En l’occurrence, je n’émets aucune arrière-pensée volage. Non tant par respect du prétendant officiel, qui ruine déjà bien ses propres chances ; mais devant cette femme-enfant légèrement grisée, d’1m58 et 40 kilos, à moins de chercher sa « lolita », je me vois mal envisager autre chose qu’un dernier verre…

Aussi, la proximité géographique ne gâche rien, d’autant que son immeuble côtoie une magnifique place, située dans le vieux centre historique. Nous arrivons donc au bas, et tout en remontant les deux étages, l’hypothèse d’une mauvaise inspiration noctambule m’effleure quand même l’esprit : de fait, a-t-on seulement quelque chose à se dire en dehors d’un bar ? J’apprends qu’ils sont étudiants en droit, 3ème année, tous deux issus de bonne famille ; il se peut qu’un léger gouffre socio-culturel se fasse sentir…
Trop tard ; le vin est débouché, dans un salon plutôt impersonnel, faiblement tamisé, pauvre en indicateurs culturels. L’autre bonhomme, lui, se voit confier la responsabilité du fond musical. Une sorte de muzak digne d’un mauvais clip promotionnel jaillit bientôt du laptop, et passé trente secondes d’effarement, je décide d’intervenir : « Euh, je vais m’occuper moi-même de la play-list, si ça ne vous embête pas… ». In Youtubo veritas : à mon grand soulagement, il semble que mon hôte féminine n’aurait rien contre écouter un peu de Dylan, parmi plusieurs références « boulevard » que je viens de mentionner. Une entente cordiale est donc possible. Mon choix se porte sur Blood on the tracks, un album maintes fois écouté ; seulement je ne trouve que des versions alternatives, ou live. Enfin peu importe, c’est juste un moyen de faire connaissance. D’autant mieux que l’autre convive s’est éclipsé entretemps. Je l’imagine aux toilettes, ou en train de passer un appel dans le couloir ; en fait il a renoncé de lui-même, sans fâcherie, ni l’ombre d’une épitaphe spirituelle. Et je m’en veux un court instant, mais j’avoue qu’un tel rabaissement de soi en plein enjeu sentimental, ça ne court pas les rues.

De Dylan, nous passons ensuite à Joy division. Comme beaucoup d’autres ados parmi sa génération, elle a découvert la musique et le personnage de Ian Curtis à travers Control, le film d’Anton Corbijn. L’histoire du chanteur suicidé en 1980 aux prémisses de sa gloire laisse rarement indemne. Dès lors notre conversation vire à l’intime, et toute platitude verbale paraît désormais exclue. La faute à ces maudits archanges du rock, les Cobain, Curtis, Buckley…, véritables aimants à jeune chair sensible, tiraillée par la perspective d’une vie adulte. Au royaume des vilains petits canards, à n’en pas douter, la demoiselle était rentrée sans même frapper…
Quitte à rouvrir les placards de l’adolescence, elle plonge alors dans le sien pour y dénicher une de ses reliques « joy divisionesques » les plus chères. Une sorte de pyjama, floqué du célèbre visuel créé par Peter Saville pour la pochette d’Unknown pleasures, le premier Lp du groupe. La voilà brandissant le vêtement sous mon nez, toute guillerette, et je consens malgré-moi au rictus approbateur espéré. Puis elle range le vêtement, et d’un tiroir sort une pile de dessins cette fois, qu’elle me montre, toute aussi exaltée. Je l’interroge : « C’est toi qui les a faits ? ». Ce sont plusieurs déclinaisons autour du même thème, la sempiternelle image de cette forme d’onde désormais cultissimme, ayant inspiré jusqu’aux designers H&M… Peu original certes, mais je complimente le trait du crayonnage, assez admirable, et visiblement obsessionnel. « Tu es douée… ». « Si tu veux en emporter avec toi, n’hésite pas, moi je n’en ferai rien… », réagit-elle.

Je devine la faille à présent, et la laisse s’y engouffrer. On ne propose pas ses dessins de chevet à un parfait inconnu. Et on ne devrait pas livrer son « j’aurais voulu être artiste » à n’importe qui. Mais vu l’heure et le faible restant de vin rouge, autant creuser le sillon, sur la même longueur d’ondes sensitives. Je découvre sans étonnement, à quel point ses études de droit la découragent, et combien elle supporte mal le milieu étudiant qui l’entoure. Vu le rare spécimen de promo à lui courir après _ ce garçon, qui depuis son départ la harcèle d’un texto toutes les cinq minutes _ il y a de quoi revoir son choix universitaire en effet. « Mais ça rassure mes parents, tu comprends… ». L’atavisme familial ne laissait guère d’autre option. Et puis rassurer les proches tout en suffocant de l’intérieur, au fond c’est une tendance petite-bourgeoise des plus communes.
Souvent le parcours scolaire est identique d’ailleurs : le collège met fin aux premières illusions, puis à contrario, le lycée exacerbe les dernières _ comme une lubie artistique par exemple, qu’il faudra sans doute planquer pour le restant d’une vie menée « à défaut ». Ajoutez une santé précaire, un mal-être persistant, et voilà ce bout de jeune femme désormais blotti à mes côtés, m’agrippant la main gauche avec les siennes, comme pour mieux solenniser chaque confidence. « S’il n’y avait pas mes parents, ça fait longtemps que je me serais suicidée… ». Dans la bouche d’une gamine de 16 ans, on pourrait soupçonner une pointe d’hystérie morbide, heureusement passagère ; mais venant d’une adulte de 21-22 ans, la faille semble plus profonde.

Je choisis donc une autre approche, nettement plus frontale, puisque tous mes arguments se heurtent à son fatalisme :

_ Alors laisse-moi te poser cette question : suppose que toute ta famille meure dans un accident d’avion… serais-tu prête à vivre enfin pour toi-même ?
_ Attends, et mes grand-parents, mes oncles et tantes, mes cousins… ils meurent aussi ?
_ Tous. Désolé chérie, mais ils sont tous morts… Alors, serais-tu prête à vivre seulement pour toi ? Même pour décider de mourir justement, de refuser cette existence… Dans tous les cas, ce sera ton choix. Pas celui d’une famille, d’un milieu, d’une époque…

Je ne me souviens pas avoir entendu, ni escompté une réponse, et je n’ai pas insisté. Il est temps de m’extraire du confessionnal en forme de sofa, dans lequel je me suis trop alangui. Miss joy division se lève dans moins de cinq heures de toute façon. Et le miroir des toilettes me conforte dans l’urgence du départ : j’ai la figure envinassée d’un type louche, qui aurait épongé trop de noirceur humaine encore. Cela n’empêche pas la fille de m’ouvrir grand ses bras en guise d’adieu ; elle quitte la ville dans moins de dix jours, son semestre est fini, nous ne nous reverrons pas. Comme j’ai l’impression d’être immense soudain, et terriblement plus âgé, on dirait un grand patriarche décrépit…
Finalement je n’emporte aucun dessin, soulagé qu’elle ne m’ait pas réitéré la proposition d’ailleurs. Quelques gouttes de pluie m’escortent au retour ; je cogite peu et presse le pas, sans croiser personne. Une seule idée absurde me vient à l’esprit ; je me dis que mes nuits seraient moins blanches tout de même, si Kurt Cobain avait fait médecine par exemple, et si on avait mis Ian Curtis en école de droit, peut-être… « Law » will tear us apart, ça sonnerait moins bien évidemment.

Tiens c’est vrai, je n’ai jamais essayé de déprimer à Bali…

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(© Vianney Lefebvre – 2016 / Suggestion pour une lecture en musique : Mulatu Astakte – Chifara)

On me prête une certaine aisance à déprimer en toute saison. J’ai beau réfuter la moindre évidence neurasthénique, rien n’y fait, ce « on » accusateur ne distingue aucune nuance d’insatisfaction : déprime saisonnière ou mélancolie existentielle, voilà deux exemples à ne pas tremper dans le même encrier pourtant. Un homme peut maudire la terre entière au 15 août et frôler la béatitude un 1er novembre ; sourire à toute une rame de métro, mais songer à se foutre en l’air dès la prochaine station… Au rayon du mal-être ne figurent que des mal classés, mal orientés, trop vite catalogués en peine-à-jouir incurables, toutefois indispensables au bienheureux patenté, quand celui-ci connaît enfin un soir de grisaille. Car on a toujours besoin d’un plus chronico-dépressif que soi, apte à vous tenir le mouchoir pendant une soirée entière, sans espérer la même oreille compatissante en retour. Et pour cause, « tu comprends : les gens tristes, c’est tellement déprimant ! »

Alors un autre « ça va » interrogatif à négocier, un de trop peut-être. Ma pirouette habituelle _ « ça va quelque part, merci »_ ne convainc pas, l’interlocuteur exige une réponse franche. Et comme j’ai le malheur de placer un adjectif dépréciateur dans la phrase, visant de surcroît mon environnement citadin, immédiatement la brigade du positivisme s’interpose. « Toi de toute façon, tu déprimerais partout, peu importe la ville ». Je venais de passer l’été à contempler les selfies touristiques émis par la plupart de mes contacts facebook, tandis que je n’avais pas quitté mon port d’attache depuis une éternité. D’où cette répartie légèrement acerbe : « C’est vrai que je n’ai jamais essayé de déprimer à Bali… ». La référence géographique n’avait rien d’innocent ; je savais de source internet que cette amie en revenait tout juste, fraîchement nappée d’indolence zen et du rayonnement hâlé de circonstance.

Tiens non, je n’ai jamais expérimenté la maniaco-dépression sous les tropiques, jamais exporté mon spleen à Marrakech, ou pris une chambre en clinique psy à Copacabana, ni tâté d’une lame de rasoir en plein fjord islandais… Et quand bien même aurais-je la vie d’un magnat du pétrole sur une petite île paradisiaque, voudrais-je réellement qu’on touche à mon droit fondamental de « badder », fusse sur la condition humaine ou sur le cours du baril ? Une des pires oppressions, rarement créditée à la juste mesure de sa tyrannie, est ce flingue sociétal pointé vers la tempe de l’occidental adulte, sommé d’être heureux quoiqu’il en coûte. Et que l’infamie submerge le réfractaire bad-trippant, ou juste peu enclin à consulter quotidiennement son baromètre de satisfaction personnelle. Car le savais-tu, chère globe-trotteuse au doigt affectueusement pointé ; l’âme humaine contient plus d’une teinte en son prisme : tout ne se résume pas au noir, blanc, ou gris. Il y a aussi l’existence, le fait qu’un individu se sente vivant et mouvant, en écho avec son époque, sans besoin de se définir à l’aulne d’une question aussi brutale que factice : « Alors, heureux ? ».

Evidemment sa remarque n’était ni mesquine, ni fortuite. Un homme se définit souvent par l’énergie manifestée à contredire ses réputations ; et certaines piques amicales à ce titre, comptent parmi les plus stimulantes, même rageantes ou vexatoires. Car vos connaissances proches sont celles qui imaginent le moins vous voir changer. Or j’en avais déjà trop raconté à cette « camarade » féminine. Une partie de mes casseroles traumatiques déjà soumise au feu de ses titillages indiscrets, sans qu’une pointe d’impudeur narcissique ou d’excès alcoolifère n’entre en cause.
S’il s’agissait d’une tentative de séduction par étalage en tragédies intimes, la mienne était bien trop radicale pour avoir la moindre chance d’opérer. Comme de rentrer tout juste du Vietnam, et de vouloir montrer ses cicatrices à une nonne antimilitariste en pleine rue… J’avais surtout envie de brusquer la bienséance citadine, je crois. Nous avions un échange amusé, plein de fine dérision intellectuelle, mais si quelqu’un m’effleure la boite de Pandore, je peux aussi dégainer du « lourd », et sans même un coup de semonce.

Tout dépend du type de question posée. Quand on lui demanda en 67 s’il avait déjà pris du LSD, Paul Mac Cartney répondît à l’intervieweur que c’était son entière responsabilité de diffuser ses propos, car il n’avait aucune intention de mentir à ce sujet. Me concernant, je n’ai jamais pris de LSD, néanmoins j’ai assez d’histoires poignantes en ma cornue pour dramatiser n’importe quelle mondanité, si l’occasion l’exige. Même juste après un bon éclat de rire et d’auto-dérision partagée. Et toi, belle renifleuse de scoop, tu l’auras cherché plus d’une fois ce nerf sensible. Avec cette fausse candeur enjouée, telle une enfant interrogeant son père plongé dans le journal, mais l’esplièglerie d’une surdouée anticipant déjà la réponse… Le petit jeu est plaisant, certes. Comme de se raconter une histoire d’épouvante entre gamins avant de dormir ; puis on cauchemarde en pleine nuit, et seulement adulte on réalise : pire qu’un fantôme dans le placard, la malice au féminin…

Parmi ces joutes spirituelles de haute voltige, une autre m’était resté coincée dans la mémoire _ sans doute parce que j’avais dominé l’échange cette fois-ci. Ma tirade s’était refermée sur le défi qu’un jour, oui, je lui prouverais mon aptitude au rayonnement ; de celui qu’on projette fièrement vers autrui, quand s’estompe la vocation au bien-être intérieur. Alors je ne serai plus seulement cet albatros de malheur, briguant le courage des oiseaux, eux « qui chantent dans le vent glacé » d’une ritournelle de Dominique A… Je n’avais pas rajouté « comme tout le monde », ni « comme personne », non. Plutôt comme un homme sent la résilience opérer en lui, cette évidence qui porte à devenir qui l’on est vraiment, envers et contre toutes apparences.

Et toute apparence, toute fausse réputation, reste à portée d’un lever de mystère ou de malentendu. J’ai sûrement l’air trop ombrageux parfois _ plus qu’un Barack Obama disons, mais certainement moins que Charles Baudelaire un lendemain de biture… Quant à revenir d’un « Vietnam » figuratif, si par pure hypothèse j’avais perdu un oeil au combat, je préférerais toujours en faire une marque de dignité, voire de séduction, plutôt qu’un atout compassionnel.
Alors offre-moi donc ce verre complice, ou bien accepte le mien. Offrons-nous un verre qui n’interroge pas l’humeur, qui sait l’outrepasser sans la montrer du doigt. Un verre aux belles promesses, à ces versions de nous-mêmes qu’il nous faut encore atteindre… « Et toi d’ailleurs, que deviens-tu ? »

Un soir, quand ressurgiront les muses.

 

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(suggestion pour une lecture en musique : Brian EnoCanon in D major)

J’ai eu un bref pressentiment, comme un flash subliminal au moment de franchir la porte. Trop tard pour faire demi-tour, ce serait d’autant plus voyant que le café est totalement vide, hormis la barmaid, et cette autre silhouette familière au comptoir. Alors je m’assois, ni trop près, ni trop loin. Un détournement du regard, furtif, me confirme son identité. Me rappelle sa nature surtout. La femme-muse. De celles qui engendrèrent un flirt, une idylle, ou une romance inaboutie… Du simple béguin au parfait traumatisme sentimental. Même brièvement croisée, la femme-muse arpente son piédestal avec d’autant moins de pudeur qu’elle n’a pas choisi sa couronne. Un homme lui a tressé autrefois, d’un fil que lui seul peut entrevoir.

Vraiment, je ne m’attendais pas à la retrouver ici. Souvent j’arrive à dompter mon émoi par la stratégie du nombre : plus l’endroit est fréquenté, mieux j’esquive l’objet du trouble. Alors sans même le savoir, d’autres connaissances féminines font diversion, puis la soirée passe tant bien que mal. Mais cette fois, je suis pris à découvert. Déjà les quatre coins du bar se tapissent de souvenirs, et la vitrine extérieure me renvoie l’image d’un damné fantomatique. Le fond musical n’arrange rien, « Comme un légo » de Bashung. Un slow existentiel de neuf minutes sans cavalière, ça paraît long comme un siècle d’errance à ne jamais atteindre la terre promise.

Elle a raccourci ses cheveux, les a légèrement teints aussi, je crois. Ainsi manigancent nos égéries, qui tentent de briser leur condition par une fantaisie capillaire, ou la présence inopportune d’un nouveau boyfriend. Elle doit sûrement attendre quelqu’un d’ailleurs. Pas d’autre raison à l’arrivée d’une jeune dame au comptoir, sans antécédents d’alcoolisme solitaire. Mais « Bleu pétrole » continue à défiler, et aucun autre homme ne se présente. Je fais alors mine d’aller aux toilettes ; il me faut une courte pause, le temps de me ressaisir, de trouver la bonne parade comportementale. A mon retour dans la salle, j’aperçois d’emblée une nouvelle cliente, assise à l’autre extrémité du zinc. Une simple fraction de seconde me préserve de l’identifier, que j’intériorise comme un enquêteur promis à une découverte macabre, s’apprêtant à enfoncer la porte. On nourrit toujours l’espoir de faire mentir son intuition, et puis l’image fatale arrive au cerveau : encore un autre fantôme, oui. Encore une figure du passé. Au charme bien plus effrayant que la vue d’un cadavre, hélas.

Devant pareil acharnement du sort, l’homme apprend vite à choisir son camp : statisticien ou mystique. Or les chances de croiser plus d’une ex-galante dans le même bar, le même soir, sont assez élevées finalement. Dieu ne maudit pas toujours les romantiques, il les renvoie juste à un cours de probabilité citadine. Je n’avais pourtant jamais assisté à un tel rapprochement : deux époques différentes associées au même idéal féminin, deux cicatrices bordées de pointillés. Deux nuances de brunes aussi… La plus claire prend ombrage de l’autre, mais sa chevelure sauvage l’emporte en majesté. Quelle importance d’ailleurs, je fondrai sur un regard comme toujours. Et pour l’heure, il m’importe de n’en croiser surtout aucun.

Bientôt mon verre approche la dernière gorgée, néanmoins l’envie de savoir reste plus forte qu’une triste dérobade. Je me redirige alors vers le comptoir, sans saluer, puis commande un nouveau blanc à la serveuse. Laquelle ne cherche aucunement à jauger mon humeur, mais sa perception du malaise est évidente. Elle doit espérer autant que moi l’entrée d’un groupe d’étudiants en pleine tribulation festive, histoire d’emplir et détendre l’atmosphère…
Posé à ma table refuge, je vois pourtant la mauvaise coïncidence redoubler, et se transformer en malédiction pure. Car une troisième cliente apparaît ensuite, que même un gallon de muscadet ne suffirait à me rendre méconnaissable. Avec ses miroirs de l’âme, qui vous dévisagent grands ouverts, ce mélange d’émerveillement teinté d’inquiétude et de candeur mal-dissimulée. Cette blancheur intrigante aussi, à laquelle une minceur longiligne vient servir d’écrin. Mais surtout ce « rien », béant, autour d’une histoire finalement avortée. La mémoire d’une vraie liaison amoureuse devrait éclipser le souvenir d’une simple romance, présume-t-on. A tort. Car si les « peut-être » vous marquent d’un fer encore tiède, le vécu a au moins la courtoisie d’apposer son empreinte, vous épargnant ainsi une douleur fantôme inatteignable, incurable.

Soudain, je me sens curieusement plus fasciné que persécuté. A deux spectres féminins en vue, l’ambiance est un calvaire ; avec trois, me voilà embarqué dans un conte surréaliste, faisant retomber toute défense rationnelle. Alors autant fendre l’armure et saisir l’étrange, quand il se livre si manifestement. Il me revient d’ailleurs un écho du céleste « Pyramid song » de Radiohead, dont le personnage dérive sur une embarcation filant vers l’au-delà, remplie d’amantes « passées et futures »… Mon propre radeau des muses flotte à même le comptoir, et aucun Dieu égyptien ne semble en tirer les ficelles. Au fond je ne crains pas le retour de karma, non, j’ai plutôt peur d’un revers de l’absurde. De ne pas occuper le centre du tableau, justement. Or je deviens cet unique figurant masculin relégué en arrière-plan, lui qu’on distingue à peine. Ma peinture aura séché trop lentement, la chaleur ambiante m’a rendu flou.

Et la fresque se remplit, davantage encore. Une à une apparaissent d’autres femmes-muses, identifiables au premier coup d’oeil, jamais vraiment oubliées. Elle, toute en blondeur enjôleuse, tempérée d’un verbe piquant, avec sa manière subtile de me conduire la barque jusqu’au tourbillon, malgré mon canotage désespéré. Elle, jeunette ensorceleuse, tellement experte en désinvolture, qu’elle vous fait guetter le moindre affect comme une preuve ultime d’humanité. Elle, aussi ; grisée le temps d’une danse, conquise au verre suivant, mais à condition d’envahir sur un coup d’état. Aucune chance d’établir un siège romantique, il faut vouloir planter ses crocs de velours sans attendre _ la victime exige une preuve ; il faut se croire vampire, pour mieux s’ignorer en Dom Juan.
Trop tard ou trop tôt, peu importe ensuite : à quoi bon interroger le sablier d’une époque, dans l’espoir qu’il nous délivre quelque bon tuyau pour la prochaine fois… Et combien d’élans freinés par excès de scrupules, par refus du moindre machisme, finalement perçu comme un désintérêt passionnel ? Bien sûr, parmi toutes celles qui défilent sous mes yeux, plusieurs m’auraient banni de Rome, si j’avais osé franchir ce Rubicon infime, préservant l’amour courtois d’une bouche trop aventureuse. Plus d’une fois je me suis épargné le couperet. Ou le silence et la gêne pour seule réponse. Un homme doit savoir renoncer à quelques batailles, s’il veut rester maître de choisir son combat.

Enfin la porte se fige. Il n’en manque plus aucune je crois, toutes mes muses se sont portées au rendez-vous. Quant à moi, j’étais juste un imprévu de passage. D’ailleurs nulle ne me regarde, ni ne cherche à m’éviter. Certaines bavardent juste en face, mais je n’entends pas un mot, plus un son même. J’avise les solitaires, restées au bar, les fumeuses, qui vont et viennent entre l’arrière-salle et l’extérieur. Espion, j’assiste à des confrontations improbables ; de celles qui émailleraient une veillée funéraire à la mémoire d’un gourou infidèle, qu’on avait longtemps cru monogame… Pourtant, que de diamétrales féminines opposées, dont je présumais être le seul chainon indirect jusque là. Comme on se donne toujours trop d’importance, à s’imaginer projetant une ombre telle qu’elle empêcherait tout dialogue et amitié autour. Ne jamais viser le centre du tableau, on voit bien mieux les choses depuis la marge.

Et la soirée s’étire inlassablement, toute temporalité suspendue. Mes comparses enchainent les verres, aucune n’a l’air pressée de partir. Le mien ne semble jamais pouvoir se vider : chaque minute je l’attrape, presque mécaniquement, puis en avale une courte gorgée, mais résolument le niveau stagne, entre grand vide ou trop plein, toujours à mi-distance. Alors je finis par comprendre que cette emprise du sort n’est qu’un fruit de ma propre passivité. Et que cette torpeur doit cesser au plus vite. Je saisis donc un bout de papier coincé dans ma poche de veste _ laissé au cas où, puis commence à griffonner quelques termes. Sans jonctions apparentes, juste une série de mots-clefs, flottant sur un espace vierge, dans l’attente nerveuse d’être reliés. Mais rien ne vient qui fasse sens, et mon verre ne s’assèche toujours pas. Et les muses papillonnent autour pendant ce temps, s’alanguissent en toute légèreté, ou s’abandonnent à quelques danses frivoles… Vraiment l’épreuve devient insoutenable. Je devine qu’il me faut tourner la page, essayer autre chose. A nouveau mon regard se fixe pour mieux les détailler. Successivement cette fois. Et je réalise combien chaque visage porte encore une histoire, une véritable flamme d’existence. Chaque figure surtout, m’apparaît tellement plus vivante que la mienne. Même celles dont je me souviens avoir déploré la perte.

Au verso, mon crayon s’ordonne enfin, et la liste donc peut commencer. Soigneusement j’écris leur prénom, l’un derrière l’autre. Qui parfois tarde à me revenir, mais la série peu à peu se complète, et passé quelques minutes encore à me relire, je note qu’elle ne souffre plus d’aucune omission. Alors, ligne par ligne, muse après muse, j’actionne de ma main le barré consciencieux d’un passé aliénant. Et je les vois toutes disparaître sous mes yeux, à mesure que le trait s’abat. Je les sens m’échapper pour de bon, comme je leur échappe en retour. Ainsi chacun retrouve sa liberté, d’être, de devenir, ou d’avoir été. Ainsi meurent les restants d’espoir, mais survivent tous les possibles.
Il ne me reste plus qu’à régler maintenant, avant de partir à mon tour. Au comptoir, la serveuse ne trahit aucune expression particulière venant conforter mes visions à postériori. Tout paraît absolument normal soudain, presque routinier. Nul n’irait soupçonner qu’une telle forfaiture a eu lieu, en cette nuit où j’ai tué tant de muses, d’un seul tracé définitif. Mais le crime bien sûr, demeure imparfait. On ne pourra jamais supprimer un fantôme, ou éradiquer une ombre. Encore moins une cicatrice. Et un océan de ratures ne rendra jamais une page blanche ; il se contente de faire émerger l’espace restant. Là où écrire la suite.