Une simple question de flegme éthylique…

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« Toi, on te voit jamais vraiment bourré, en fait ». J’avoue, mon manque d’ébriété peut parfois surprendre en soirée. J’entends par là une ivresse flagrante, assumée, qui rassure l’entourage dans son propre abus d’alcool, ou l’inquiète, si vous aviez prévu de reconduire six personnes en twingo décapotable, juste pendant votre suspension de permis… Mais qu’on n’y voit aucune prudence salutaire, ni voeu de sobriété obtenu sous la menace d’un malibu-orange, à ingérer cul-sec. Non, simple question de flegme éthylique, comme je l’explique souvent. Mon taux d’alcool dans le sang n’est pas forcément inférieur à celui du voisin ; lui va pourtant renverser trois verres d’affilée et se mettre torse-nu en chantant sur Common people, moi je me contente de parler un peu plus haut et fort, le sourire à peine décoincé.

Certes, il aura fallu bien des années de pratique avant d’atteindre ce niveau de contenance nocturne. Tout d’abord, apprendre à maîtriser son propre scénario alcoolémique en sortie. Quelques règles élémentaires s’instaurent naturellement, comme partir l’estomac plein, boire un verre d’eau à chaque muscadet, ménager une pause « soft » à mi-parcours, et surtout, savoir compter ses verres… L’avantage avec un faible budget en poche, c’est que votre fin de mois en dépend, alors on apprend vite à énumérer ses « consos ».

Mais malgré toutes ces précautions de noceur aguerri, ce qui souvent conditionne votre comportement éthylique, tient d’abord à votre degré d’hystérie sociale _ plus ou moins élevé. Prenez un taiseux de catégorie poids léger, il saura toujours mieux masquer sa griserie, comparé à un camionneur hypersensible. Toute la différence d’actorat entre un Clint Eatswood et un Bud Spencer par exemple, à stetson égal. Si vous êtes plutôt Eatswood, après un long périple initiatique menant des premières cuites adolescentes au statut d’un pilier de bar reconnu, vous parvenez maître zen dans l’art d’intérioriser le sentiment d’ivresse, et de compenser chaque symptôme physique par une vigilance naturelle, progressive. Repères spatio-temporels, élocution, exigence syntaxique : un vrai self-control de la désinhibition…
Car de cette drogue dure et pourtant liquide, autant ne garder que l’effet dopant, sans fatalement s’y laisser engloutir. Evidemment, il s’en trouvera toujours pour vous accuser de bluff, de brouiller ce code de (mauvaise) conduite dont ils se sentent les fidèles garants, voire d’écouler discrètement vos verres dans les toilettes du lieu. Un type qui traîne si tard, et fait toutes les fermetures sans proclamer son ébriété à la face (pas très fraîche) du monde, quelle injure aux normes anthropologiques urbaines ; quel blasphème à la convivialité ambiante, même lorsque celle-ci se résume en un échec collectif à oser rentrer dormir.

C’est vrai qu’il faut parfois surjouer sa propre image extérieure, comme pour toute réputation dont on finit par accepter l’étoffe. Mais qui vous en tiendra vraiment rigueur le lendemain, quand tant d’autres accumulent les frasques au même comptoir ? Un bloody mary fracassé en mille éclaboussures, une rixe avec le serveur, ou la visite des pompiers venus ramasser une fille ivre morte… Voilà ce qu’on retiendra. Puisque d’emblée, ce fichu flegme-control vous prive des gros titres de la gazette citadine. Aucune gloire en effet, à savoir marcher droit au retour sans insulter personne. Il freine aussi régulièrement votre lâcher prise, vos initiatives, si stupides soient-elles. Enfin pas toutes, on peut encore afficher une bonne part de ridicule en totale conscience.

Mais surtout, il existe quelques failles à cette compensation cérébrale automatique, déclenchée au quatrième verre. Ma principale restant la mémoire des noms. Retrouver celui d’un groupe ou d’une personnalité ultra-connue, par exemple. Passé vingt-deux heures, le blocage cognitif devient parfois tenace. Et plus gênant, retrouver un prénom, comme celui d’un interlocuteur nocturne justement. Comme le tien oui, toi à qui je viens de résumer le concept du flegme éthylique, tout en cherchant à retrouver ces deux ou trois syllabes qui te baptisent depuis presque 25 printemps, et que j’ai dû oublier en 25 secondes, passé le temps des présentations… Ne m’en veux pas si demain, à l’heure du débriefing de la veille, je reverrai parfaitement ton visage, et me rappellerai clairement le fil de notre conversation ; mais n’aurai même pas l’élémentaire respect dû à ton doux patronyme : m’en souvenir.

Je sais que nous avions déjà brisé la glace auparavant, dans un autre café, avec les mêmes amis qui t’accompagnent également ce soir. Lesquels insistent pour me payer un dernier verre en bar de nuit, à dix minutes à pied. Et je me laisse guider, presque passivement. Leur insistance m’amuse à vrai dire, mais je n’ai rien de spécial en tête, sinon obéir à ma propre curiosité. Une fois donc arrivés au club, je saisis la bière offerte par le « petit gars » de la bande, qui me parle musique un bon moment ; toi et ton autre camarade féminine préférant investir la cave, dédiée au dance-floor. Le jeune homme affirme un goût déjà très sûr pour ses vingt-deux ans, j’étais encore loin d’écouter Nick Cave et Johnny Cash à la vingtaine… J’en profite pour lui glisser d’autres références musicales, en évitant d’imposer la moindre condescendance culturelle.

Ensuite, j’ai vaguement perdu la trame de vos différents va-et-vient, d’une sortie cigarette à une nouvelle aparté complice. Je comprends seulement qu’un gentil traquenard cupidonesque vient de se refermer sur moi, ainsi à mesure que notre badinage nous rapproche, tes malicieux compagnons eux, s’éloignent en douce. Et la situation me réjouirait, si elle gardait autant d’innocence ou d’indécision qu’un flirt en hall de gare, entre deux étrangers promis à une destination contraire. Lorsque le scénario devient trop évident, il me prend souvent d’en modifier quelques chapitres. Une fâcheuse habitude certes, peu fructueuse sentimentalement. Mais de sentiment, il n’est même pas question. Seulement savoir de quoi ai-je réellement envie à cette heure là : d’une bouche à saisir, d’une peau à ressentir, d’un coït à laisser advenir ? Ou de m’abstraire au conformisme présent, par un violent sursaut de lucidité mélancolique…

Je suggère alors qu’on redescende au caveau, voir s’il y passe un titre à peu près dansable. C’est surtout moins exposé qu’à l’entrée même du night-club, où la lumière paraît aussi blafarde que tous ces regards usés autour. Peut-être sentirai-je le déclic, saurai-je quelle humeur l’emporte sur mon envie. Une fois en bas hélas, l’ambiance ne m’incite toujours pas au brassage corporel, mais je m’efforce de maintenir un seuil de cordialité gestuelle rassurant. Et puis non d’ailleurs, c’est une telle bande-son pour viande saoul en bout de course que j’y renonce. Je fais donc mine de vouloir rentrer enfin dormir. « Seul ? » m’interroges-tu. Mon regard suivant tente d’offrir une réponse, vaine. Aucune parole ne sonnera juste de toute façon, d’autant moins avec ce tapage ambiant. Encore un trait de suspension qui m’accable, puisqu’il t’encourage maintenant à préciser ta situation géographique depuis cette discothèque… Oui, de toute évidence, ton appartement est plus proche. A peine à cinq minutes.

J’ai voulu savoir jusqu’où je pourrais maintenir cette imposture. Tester ma limite, saisir ce qui peut bloquer un élan hétérosexuel lambda, sous quelques scrupules métaphysiques. Sans doute voulu jouer au salaud également. Histoire d’expérimenter une autre gamme du genre masculin, rien que pour voir tiens : qu’est-ce que ça fait au juste ?
Nous parcourons ensemble deux ou trois rues successives, vers la partie la plus résidentielle et huppée de ce quartier. Là je m’imagine encore te laisser au bas de chez toi en parfait gentleman, prétextant avoir seulement fait le chemin par bienveillance sécuritaire… Il est tout de même 5h30, bon nombre de types louches pourrait suivre une jeune et jolie proie telle que tu la dessines. Mais ça ne se déroule pas comme prévu, tout file beaucoup trop vite, et la grille d’entrée s’est déjà refermée après moi. Nous voilà remontant la courée d’une imposante résidence, jusqu’à l’accès au rez-de-chaussée qui mène à ton presque dérisoire studio, dix mètres plus loin. Oui, vu le prix du locatif par ici, 16m2, ce doit déjà être un luxe je présume…

La petitesse de l’appartement ne porte aucune incidence sur mon choix de rebrousser chemin. Cela m’embêterait que tu puisses le penser d’ailleurs, mais j’en doute. J’étais juste fasciné de me voir tribuler comme une sorte de pantin qui joue avec ses propres ficelles. Toujours plus intrigué que décidé à « conclure » enfin, et résolument coucher avec toi.
Pendant que tu t’éclipses promptement dans la salle de bains, je tente de combler cette froideur silencieuse en marmonnant quelques vers, tirés de mon subconscient musical. « People are Strange« , des Doors. Je sais que je ne passerai pas la nuit ici, mais j’attends que tu réapparaisses pour bredouiller ma ligne d’excuse, sur le ton d’une « prochaine fois peut-être…« . Tu ne sembles pas surprise, peut-être même soulagée au fond. L’alcool et la fatigue en moins, sans doute admettrais-tu ne pas avoir flairé le bon numéro ; qu’il te faut un vrai bonhomme, un gars juste assez entier pour gigoter sur « Enter Sandman » de Metallica sans pinailler, puis te resservir une pils, après une accolade entreprenante. Et j’en connais des très fréquentables d’ailleurs. Mais s’il te vient une quelconque rancoeur du lendemain, tu peux toujours me traiter de « pédale » ou « d’impuissant » par voie télépathique, ça ne devrait pas froisser ma blanche colombe, je t’assure.

Mon chemin du retour longe brièvement la façade du club, mais je détourne à peine le regard, et déjà remonte cette longue avenue de perdition nocturne qui me rapproche du quartier où je réside. A l’heure des sorties de boîte et des rapports charnels tarifés, je remarque ces quasi-gamins qui avise à distance l’une des belle-de-nuits postées juste en face, s’apprêtant eux à payer, pour obtenir cette gratification sexuelle dont j’ai refusé l’occurrence non lucrative dix minutes plus tôt. Mais je me moque d’en tirer la moindre morale présentement. Mon humeur est d’une rare neutralité, qui n’accuse ni lassitude excessive, ni hébètement du petit matin. Je réalise seulement _ et si tardivement, ce qui m’aura animé les ficelles jusqu’à l’aube… C’était donc ça : vivre un nouveau lever du jour à l’air libre, sur ma fière métropole endormie, tout en rentrant de soirée. Encore un bel acte manqué décidément, mais j’en perdrai presque mon flegme, éthylique ou non, tant ces vingt minutes de marche en clair-obscur, au calme si rare, me suffisent à renouer avec son pouvoir d’attraction originel, à ne plus la détester soudainement. Elle, oui. Car tu l’auras compris, chère anonyme d’un soir : la ville aura toujours le dernier mot.

– suggestion pour une lecture en musique : Max Richter : « Mnemographies »

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