Un petit pas pour l’homme, un grand bond vers l’altérité.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Miles Davis – All blues)

La distance parcourue ne fait pas le nomade, c’est son élan vers au-delà qui lui confère l’étoffe de voyageur. Et l’élan parfois, se réduit à la largeur d’une table d’un café. Deux êtres se font face, se fuient et se cherchent pourtant du regard ; deux êtres à l’incarnation multiple, dont j’ai vu défiler tant de variantes à force. Au point que seules les plus récentes me reviennent, condamnant bien d’autres, plus romanesques ou poignantes, à l’oubli. Il me faudrait une mémoire holographique de comptoir ; même épongé dix fois par jour, désinfecté au forceps après le service, le souteneur de coudes reste un pilier de souvenirs aussi fidèle que muet, hélas.

La dernière confrontation sentimentale à laquelle j’avais assisté de près, remontait à la semaine précédente. Un rencard aux allures de simple verre entre étudiants, tout juste sortis des cours. Je les imaginais inscrits aux beaux-arts, ou en architecture ; sans doute faisaient-ils du droit en réalité, cherchant seulement à fuir leurs congénères de promo pendant l’happy hour. Le plus juvénile des deux portait un bonnet ultra-fin, trop bien découpé pour se soucier du moindre courant d’air ; l’autre, à peine moins fluet, arborait d’étranges lunettes, tout aussi « tendance », bien qu’elle fissent surtout fureur en milieu expert-comptable au siècle dernier, me disais-je. Le reste m’avait peu marqué à vrai dire, et pendant un quart d’heure je ne leur prêtai guère d’attention, tant leur dialogue me semblait infantile, entre chamailleries et potins du jour… Au détour d’une plaisanterie salace pourtant, l’un des deux roméos enchaîna soudainement avec le plus grand sérieux en parlant conquête spatiale. Il insistait, démonstration à l’appui, sur ce propre de l’homme à viser au-delà, même dans l’inatteignable. Son vis-à-vis plaidait au contraire pour une acceptation de l’isolement terrestre dans l’infinité du cosmos. Il faudrait donc s’en faire une raison : nous n’irons jamais bien loin, même à coups de sondes chercheuses ; non seulement le rêve coûte cher, mais il ne fait que générer une plus grande frustration à ne pouvoir traverser les années-lumières, comme l’avion a pu franchir les océans.

Le premier discoureur reprît alors la main avec un argument redoutable, au point de me faire dresser l’oreille, jusque là peu réceptive à leurs gamineries. « Imagine quand l’homme pourra faire un vol Paris-Sidney en une demi-heure, il ne sera plus du tout nomade, il faudra bien qu’il se tourne vers l’espace… ». Et je comprenais son raisonnement, alors que ce débat factice m’aurait plutôt donné à pencher vers l’autre bord. S’il y a bien un enseignement que j’avais tiré de mes années X-files _ neuf saisons tout de même, c’est combien cette fameuse vérité « ailleurs », cette quête du petit homme vert, n’est jamais qu’une parabole de notre propre voyage intérieur. Qu’on se cherche soi-même ou qu’on brûle pour autrui, il s’agit d’abord de percevoir l’humanité. En rendant l’horizon du paranormal plus humain qu’extraordinaire, la série encourageait davantage à trouver sa Scully, son Mulder, son père, son origine, voire le fruit de ses ovaires, qu’à lorgner vers l’infini étoilé.

Mais ce jeune « minet » avait raison : le nomadisme, ou ce besoin ancestral de tendre vers autre chose, reste un des propres de l’homme. Sydney à une demi-heure, c’est la mondialisation perpétuée à l’extrême, la fin de l’exode terrestre. Le village planétaire s’est déjà tellement rétréci, au moins dans son quartier occidental : partout les mêmes enseignes vous attendent, de New-York à Rome, avec les mêmes citadins pressés, ultra-avisés… L’uniformisation des capitales vient réduire la marge d’exotisme à une simple nuance de pollution ambiante. Alors, ceux qui pourront s’offrir le billet du voyage spatial, seront du même rang que les premiers passagers du Concorde, ou les premiers businessmen empruntant l’Orient-Express… Les middle-class eux, devront se contenter d’un week-end low cost à l’autre bout du globe. Et les pauvres bien sûr, ne voyageront toujours pas. Quant aux miséreux, ils continueront de repeindre le Radeau de la Méduse pour gagner un meilleur rivage ; et cette terre d’asile présumée, toisera leur taux de mortalité par noyade ou anémies diverses avec la plus diplomatique indifférence. Ce seront pourtant les derniers vrais nomades, au titre d’exilés certes, à défaut d’avoir jamais pu devenir pionniers.

Mes élucubrations futuristes m’avaient cependant détourné de l’essentiel. Deux jeunes terriens immobiles, saisis à la retombée d’une futile divergence, laissant au non-dit l’honneur de conclure cette joute verbale. Il leur manquait toujours l’envol, mais ils connaissaient déjà le cap. Et de leur exode sentimental dépendait l’acceptation de leur propre nature sexuée. Rien de si déviant pour un lieu habitué à dépasser son hétéro-norme. Le regard extérieur pesait moins que leur propre résistance intime.

L’un murmura une courte phrase à l’autre, dont je ne pouvais distinguer les termes, mais d’une intonation limpide de sens. Ce ton de l’imprudence, ce signal d’un franchissement du Rubicon… Fini la prise d’élan, il faut bien se lancer un jour, sans navette, ni Concorde. Rien qu’un bout des lèvres hésitant, aromatisé à la Jupiler. Cinquante centimètres à parcourir, et voilà, ils avaient marché sur la Lune. Baiser atteint. Houston, nous n’avons aucun problème.

Danse-moi jusqu’à la fin du monde…

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(Suggestion pour une lecture en musique : Gareth Dickson – Snag with the language)

Je vais encore rater la première partie. Ce n’est même pas une question de snobisme, juste une latence coutumière en démarrage de soirée. Pour un noctambule, sortir avant 20h le samedi, ça fait vraiment tôt. Comme en plus le concert était annoncé à 18h30, on peut même dire que j’arrive en avance sur mon retard présumé. Et heureusement, sinon je manquerais également la tête d’affiche. Un musicien écossais, lequel arpège une guitare folk très réverbérée dans une ambiance quasi religieuse, à l’intérieur d’une salle de théâtre aménagée pour l’occasion. On croirait soudainement une chapelle laïque, conçue pour les derniers résistants au cours de l’époque et à ses invectives d’hyper-connection, de gesticulations festives imposées. C’est tout l’apaisement que cette ville daignera m’octroyer pour la semaine, je le sens, alors j’attends que mes yeux d’eux-mêmes se referment, évacuent les stimuli visuels encore présents, même en un lieu si tamisé. Comme ce filet de lumière détachant le visage d’une femme que je viens juste de reconnaître et saluer, assise à l’autre versant, opposé au mien. Avec ce type de concert intimiste, le public offre un décor souvent plus captivant que la vue scénique elle-même, très dépouillée. Soudain les figures s’anoblissent, par ce qu’elles gagnent d’humilité en se figeant dans cette posture captive, qui les renvoient à leur fatigue hebdomadaire, à une mélancolie qu’elles ne cherchent enfin plus à contourner. Alors je retiens un temps mes paupières, pour dévorer encore un peu de cette beauté. Je sens que je n’en aurais jamais assez de toute façon. Au fond mon esprit n’a aucune envie d’être bercé : lui sait bien que je serai toujours debout dans une douzaine d’heures.

Une heure après c’est tout l’inverse, je regrette déjà ses quelques minutes de micro-sieste, tant l’atmosphère autour est surchauffée, oppressante. Cette manie qu’ont les gens de vouloir systématiquement célébrer le jour de leur naissance un samedi soir… Et à plusieurs anniversaires dans le même café, sans doute par crainte du manque de convives. Ou par réalisme lucratif des patrons de bar. Enfin, le résultat revient au même : on croise tout le monde, mais on n’échange avec pratiquement personne. Et on tue toute chance d’une nouvelle rencontre par simple effet de masse. Par cet agglutinement qui nous force à sécuriser notre cercle relationnel, en le limitant aux visages les plus familiers, et nous enjoint à boire pour supporter le manque d’espace vital intime. Ce que nous aurions fait de toute façon, mais un peu moins stressés peut-être. Je ne m’en sors pas si mal cela dit, on m’a même gardé un verre de punch et une part de gâteau. Il faut savoir rester prêt à tout en soirée ; y compris à ingurgiter un bout de charlotte fondante sur une frêle assiette de carton, tout en préservant son flegme et l’intégrité du moindre textile environnant. Ce malgré la récurrence des coups de coude au passage, vu qu’on se tient pile dans le couloir menant aux toilettes…

Et puis un ami suggère de bouger ailleurs, dans un bar moins routinier d’une virée de samedi soir, pour ce cercle du moins. Tiens oui, ça fait longtemps, allons-y. Non loin se trouve la rue de la soif locale, notoirement chaotique et fier de l’être. Il est vivement déconseillé de réviser sa considération du genre humain en s’y aventurant seul, et non alcoolisé. Pire : en étant seul, sobre, et d’apparence féminine. A cette heure heureusement, j’échappe encore à ces trois critères. De toute façon, l’établissement nocturne que nous avons ciblé serait plutôt du genre « irréductible », qui résiste encore à l’envahisseur et au jet 27… Et pour cause, c’est un bar d’obédience métal, à l’entrée duquel se poste le genre de videur imposant que n’aurait pas renier Bodycount dans les 90’s, avec quelques tatouages de plus sans doute. Je ne sais pas si je me sens plus en sécurité, mais la simple idée de commander un verre de blanc devient alors aussi absurde que de réclamer du Sting ou du Coldplay. Déjà qu’avec ma veste de velours je frise l’outrage aux bonnes moeurs, évitons de les provoquer davantage.

En fait l’endroit est inversement plus pacifiste que ne le fait ressentir sa playlist de thrash-metal du meilleur cru, apocalyptique à souhait. Il y a même des toilettes hommes-femmes séparées ; c’est dire à quel point la notion d’endroit civilisé est devenue perfide, à force d’attirer le noceur vers les vitrines les plus clinquantes, vers des sourires de vendeurs de smartphone déguisés en barmans. On finirait par trouver l’austérité rassurante, et les riffs mitraillette des héritiers de Black Sabbath comme du miel pour les oreilles… Là j’exagère sans doute, mais ma deuxième pinte de blonde à 8° commence à produire son effet ; mon sens critique baisse légèrement sa garde, et sournoisement un petit flash nostalgique m’envahit. Je me revois entrer dans le même bar, dix ans plus tôt, sans trop comprendre ce que je fais là ; mais j’ai suivi une piste, une aimable suggestion à passer boire un verre… Et puis tout se réchauffe peu à peu. On me présente timidement, quelques conversations s’engagent, la soirée se prolonge… Je repars ensuite conquis, avec le sentiment que tout pourrait être simple au fond. Une bière reste une bière, pas besoin de chercher plus exotique ; cette fille me plaît, alors pourquoi rêvasser à une dizaine d’autres au même moment ? A celles que j’ai croisées deux ou trois heures plus tôt, à celles que je pourrais retrouver dans d’autres pubs, d’autres rues ; à celles que j’espère toujours secrètement revoir, mais qui ne risquent pas d’entrer ici comme par miracle.

Tout pourrait être simple, alors maintenons l’illusion. Justement, le patron de bar vient de lancer son quart d’heure « sérieux s’abstenir » de pré-fermeture, et un tube des Jackson Five retentit à plein volume. Mes jambes n’attendaient que ça : je ne tiens vraiment pas à me faire remarquer du videur, mais ne pas danser là-dessus, j’en suis vraiment incapable. Sauf qu’après trois autres morceaux, une facétie d’un camarade me fait bêtement projeter mon verre quasi vide à terre, lequel explose en toute largeur. Pour unique sanction, l’autre tenancier arrive tranquillement afin de balayer l’éparpillement, ajoutant sans aucune malice : « c’est pas grave… ».
Oui, tout devrait être aussi simple et gratuit, comme de poursuivre en after chez l’un des membres de cette fine équipée, à l’appartement le plus proche d’ici, et le plus permissif en terme de voisinage. Nous ne sommes même pas nombreux, juste une poignée. Et nous avons très peu d’alcool ; aucune autre substance d’ailleurs pour pallier au dégrisement fatal qui menace de nous tomber dessus, rien qu’à traverser ce tableau de bassesse comportementale dont le quartier nous abreuve. Vomi contre un mur à gauche, urine contre une voiture à droite, tensions et agressivité à 360°… Dans une mêlée humaine trop avilie certainement, pour assumer de se revoir en selfie le lendemain… Ne pas se laisser dégriser, non : Iggy Pop, LCD soundsystem, Gorillaz, Joy division… et un appareil à fumée pour submerger le salon. Comme les gosses d’une première boum de collège, mais sans le repas de famille du lendemain. Et surtout sans envie du lendemain, puisqu’il tombe un dimanche, le fourbe. Autant ne pas rentrer du tout à vrai dire. Allez, « dance, dance, dance to the radio !« . Mon invisible cavalière, danse-moi jusqu’à l’aube. Danse-moi jusqu’à la fin de ce monde.

Tout devrait être aussi simple.

Chasser le moustique de novembre.

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(Unknown credit – Suggestion pour une lecture en musique : Steve Reich – Variations for winds, strings, keyboards)

Le moustique est l’avenir de l’homme. Pardon femme, pardon Aragon, mais c’est juste l’évidence. Et elle m’a frappé la nuit dernière, au moment où j’écrasais le dit insecte d’une autre évidence : celle des mes mains rageuses, proprement coordonnées pour une fois. Simple répit illusoire, même si le satané parasite avait opté pour une opération suicide, sans renfort d’escadrille. Toujours une nuit de sommeil préservée, mais à terme il finira par régner au sommet de l’écosystème, fanfaronnant aux quatre coins d’un globe sur-réchauffé. Humidité, chaleur, quelques milliards d’humains supplémentaires à vampiriser ou contaminer… Vraiment, lui aurait tort de se sentir menacé d’extinction.

Un moustique en plein centre-ville passé mi-novembre, cela peut sembler anecdotique. L’année suivante néanmoins, ils reviennent plus nombreux. Et ainsi de suite, jusqu’à découvrir décembre, janvier, février, dans nos contrées européennes pourtant habituées à une trêve hivernale de l’agression moustiquaire. Notre complexe du dominant nous donne l’illusion de vivre en terrain conquis, mais nous avons toujours été en guerre. La survie d’une espèce tient à si peu de choses, quelques degrés de plus, de moins, une certaine acceptation du prédateur aussi, de la proie. Puis soudainement les règles changent, en une décennie ou un siècle, peu importe. Et l’animal hier si conquérant, sûr de son trône, de sa perpétuité, découvre alors un crépuscule sans dieu, ni absolu. Un crépuscule dépourvu d’utopie. Ailleurs, la conscience du moustique est presque inné, sa menace, ancestrale. Ici, nous ne voulons entendre ni bruit d’insecte, ni bruit de bottes, surtout plus jamais.

Alors un autre bruit nous rattrape, un soir de novembre. Comme un buzz désagréable dans l’oreille externe, parti d’un simple bruissement d’ailes des années plus tôt, il nous parvient sur-amplifié à présent. Pour certains, la déflagration paraît encore étouffée, trop lointaine : ai-je entendu voler un diptère, ou perçu le glas d’une société vieillissante, recroquevillée sur un âge révolu, quand les saisons étaient encore distinctes, les moustiques condamnés à sucer du bétail en été, pendant que les maîtres se partageaient le globe en quelques empires coloniaux… Pour d’autres au contraire, elle signe déjà la fin de l’Histoire : rendez-vous en enfer, et empochez 72 vierges au passage ; ou contentez-vous d’un rencard par site de rencontres, mais c’est tellement moins épique. D’autant que vous risquez de prolonger d’une génération encore, un mammifère déjà bien mal parti.

C’est vrai que ce fichu mois intermédiaire, coincé entre deux cycles d’une nature autrefois mieux réglée, avec son lot de dégueulasserie ambiante _ du ciel au bitume enfeuillé, en passant par l’info du jour, tout ne semble que pourriture ; ce novembre de malheur donc, encourage plus au transhumanisme, qu’à une reproduction du modèle humain en cours, selfiant avec frénésie son désarroi spirituel, en attendant le retour du printemps…
Je l’aimais pourtant bien cet homme-là. Au moins jusqu’au début du 20ème siècle, c’était quand même remarquable d’évolution. Quelle lutte acharnée envers une nature hostile, à dompter ses vieux démons, époque après époque… On ne rend jamais assez hommage à ceux qui nous ont précédés, pour des merveilles de civilisation telles que l’eau courante, l’électricité, le chauffage, la CMU complémentaire, et le kilo de spaghettis prêt en 8 minutes… Histoire de s’en souvenir, il faut une bonne soirée galère d’automne à traverser toute la ville en plein déluge, sous quelques mauvais prétextes galants, et rentrer seul comme jamais, avec un trou béant dans la semelle gauche… Alors pendant que les pâtes emmarmitées se rappellent du sort réservé aux premiers Chrétiens, un fond d’émission de radio me tend enfin une perche utopique, en gage de réconfort. Ou comment chasser le moustique de novembre peut-être. Transhumanisme, donc, m’explique-t-on. Au fond oui, pourquoi freiner le mouvement ? A ce niveau de pessimisme et de recroquevillement sociétal, il faudra bien trouver meilleur dopage que des sucres lents pour tenir le coup. Alors je suis preneur.

Au bout de vingt minutes d’écoute assez distraite, mon regain d’optimisme en prend déjà un coup cependant. Car le problème du moustique demeure, aussi sûr que toute satiété n’est que provisoire : la contrainte ou la menace reviendra, cyclique, rien n’est jamais réglé pour de bon. Et on aura beau changer nos membres un à un, optimiser chaque fonctionnalité d’un corps humain précaire ; s’il faut recommencer tous les 20 ans, il arrivera bien un stade où l’on préfèrera tourner définitivement la page de l’Homo sapiens, plutôt que de l’augmenter ou le customiser sans fin. Dès lors évidemment, pour un esprit de la première moitié du 21ème siècle, voilà un tout autre sacrifice à fournir. Difficile d’admettre qu’il nous faut déjà préparer le terrain d’une prochaine mutation, sachant qu’elle ne gardera aucun de nos gênes en héritage, et n’aura pas même la courtoisie de nous dire « merci l’homme ».

C’est tout de même rageant de venir au monde pile au bout d’un cycle d’évolution dans sa propre espèce. Oeuvrer à sa métamorphose, voilà un challenge bien plus attirant. Pas sûr qu’on nous laisse plus de choix qu’aux derniers dinosaures cela dit. Pas certain non plus que ce « trans », comme « transition », ne devienne simplement un « post », comme : « faisons table rase de l’humanité ». Car c’est précisément devant cette philosophie post-humaniste _ qui tend déjà à considérer l’homme tel une machine en chair, que ma soif d’avancée du genre humain connait soudain sa limite. Il y a de fait, un réel conflit métaphysique entre ces deux aspirations qui m’animent au quotidien, et souvent s’opposent : progressisme utopique, ou humanisme conservateur. Il faudrait pouvoir choisir à force.
Et le tiraillement perdure depuis quelques six millions d’années, à l’échelle terrienne. Avec pour constante malgré tout, l’acceptation d’une mortalité immuable, d’une vulnérabilité intrinsèque _ essayez de combattre un ours à mains nues pour voir, et d’un seuil d’imperfection irréductible. Aimer l’humain en somme, c’est en accepter le meilleur comme le pire. C’est tendre vers le parfait tout en s’avouant vaincu d’avance. C’est viser les étoiles, pour au moins décrocher la Lune _ si on ne vise que le bout de son nez, on n’est même pas sûr d’arriver à se moucher tout seul… C’est convenir qu’une détermination lucide vaut toujours mieux qu’un découragement nihiliste.

Autrement dit, ça ne vend pas beaucoup de rêve. Et on ne peut y prendre qu’une part infime, avant de la transmettre à son éventuelle descendance. Alors on comprend d’autant mieux qu’à défaut d’une croyance religieuse pour béquille, le statu quo évolutif ou même la régression pure, s’imposent au commun des mortels. Surtout ces temps-ci. Voie de facilité peut-être, mais l’avantage est qu’on se désillusionne d’un peu moins haut, à force de tirer déjà les choses vers le bas… La chute s’en trouve amortie. Ainsi, qu’on referme les frontières, son horizon de pensée, ou la porte de l’igloo avant une hibernation jusque fin mars, finalement ça revient au même mécanisme auto-protecteur. Comme s’il fallait plus que jamais préserver l’espèce, y compris dans ses absurdités les plus criantes. Les replis identitaires, protectionnistes, technophobes, religieux ou traditionalistes, donnent l’impression d’un mammifère anticipant une période de glaciation imminente, alors qu’il est justement confronté à un réchauffement climatique… Sacré Homo sapiens : on lui dit que ça brûle, mais lui remet trois pulls et deux armures pour se tenir chaud.

Et pourtant, il y a une vraie forme de sagesse à vouloir se replier lorsque la bataille devient trop hasardeuse. Car si l’heure du baroud d’honneur a déjà sonné pour l’homme, j’avoue que mon tempérament progressiste se posent quand même beaucoup de questions. Considérer le cerveau humain comme une simple carte mère, dont les plus infimes composants et données finiront par être percés à jour, c’est peut-être valable pour un scientifique purement cartésien _ j’en doute à vrai dire ; mais pour l’agnostique que je suis, on n’est pas prêt de me faire avaler le concept d’âme humaine sous forme de connexions neuronales, en suite de 0 et de 1. Ayant consacré une vie entière à en sonder la nature, ça m’embêterait qu’un jour, les réponses aux plus épineux sujets existentiels s’affichent d’un clic sur Google (Oui, Google évidemment…). Chercheur en âme humaine, c’est un vrai métier quoiqu’on en dise, alors je ne voudrais pas perdre mon job d’un seul coup. Et je ne voudrais pas non plus qu’il se perde d’ici une centaine d’années. Pur instinct de préservation animal ? Peut-être. Mais je repense à ce moustique, écrasé la nuit précédente après une série de ratés : aurais-je vraiment envie de perfectionner mes sens et ma coordination des membres, jusqu’à pouvoir localiser et tuer l’insecte en un clin d’œil ? Au risque d’y perdre un excellent motif de méditation d’ailleurs. Serais-je vraiment prêt à envisager un monde où la quête infinie de perfectionnement, a totalement évacué le besoin de transcendance ?

Evidemment non. Ça m’exalte autant qu’un pique-nique en amoureux sur Mars. Mais qu’on n’aille pas m’imposer le port d’armure préventif, sous prétexte qu’une majorité de terriens nourrit une trouille bleue d’évoluer. Alors vas-y, le digital native : transhumanise-moi, mais de mort lente si possible.

L’élite, l’homme du peuple, Baudelaire, et une femme… (sont sur un bateau)

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(Unknown credit / suggestion pour une lecture en musique : Beak – Wulfstan II)

Il est des voix sentencieuses et bien trop sûres d’elles qu’on préfère n’entendre qu’à la table d’à côté… Ou s’il leur faut vraiment une tribune, à la rigueur perchée dans un amphi universitaire. Ce doit être la mienne parfois : on est toujours l’élitiste de quelqu’un sans doute, nul n’échappe à la règle. Mais ce soir au contraire, je me sens le plouc, le sous-diplômé de service, l’exclu des hautes sphères. En seulement dix petites minutes, ce type m’a assommé comme une armée d’enseignants psycho-rigides durant un plein trimestre. Ses deux compagnons de bar, visiblement trop inhibés intellectuellement pour oser l’interrompre ou le contredire, lui prêtent une oreille si obéissante que j’en viens même à soupçonner une emprise sectaire. Il faut dire qu’avec une verve pareille, à moins de lui couper le temps de parole au sablier, autant espérer qu’il poursuive enfin son monologue devant l’urinoir.

La fatigue d’un rhume persistant ajoute à mon humeur agacée. Bizarrement, je commence à m’imaginer alors dans la peau d’un actif quadragénaire lambda, affligé d’un job alimentaire peu gratifiant, venant tromper son célibat dans un bar à jeunes citadins plutôt branchés, hors de son troquet celtique habituel. Comme une envie soudaine d’aller voir ailleurs, « where there’s music and there’s people, who are young and alive », dirait Morrissey. Ça lui ferait un peu plus loin pour retourner à la voiture ensuite, et rentrer chez lui après ses quelques bières du soir, en petite banlieue résidentielle. Mais au moins il changerait de rue et de quartier.
Le voilà donc avec sa pinte de bavik, s’asseyant prudemment à l’étage, seul dans un coin. Et juste à côté de lui, retentit l’insolente musique du jeune esprit savant. Tellement propret, avec son carré bouclé de petit-bourgeois romantique, sa diction irréprochable, aux intonations ténor comme naturellement amplifiées… Il se crispe rien qu’à l’entendre étaler toutes ses références, multiplier les postulats philosophiques, et proclamer ses dix commandements culturels avec une inconvenante facilité, sans jamais une nuance de « peut-être »… Sans le moindre trait d’humour notable, comble de prétention.

Du point de vue d’un autre citadin culturellement éveillé, je ne peux lui nier une certaine éloquence. Bien sûr il y a du fumeux dans ce qu’il affirme, mais sauf à viser un discours de prix Nobel, ça reste tout à fait pardonnable. Maintenant, du point de vue de cet « homme du peuple » fictif qui s’insinue en moi, j’ai juste envie soudain de lui claquer sa grande bouche, pleine de suffisance, contre la chope à peine entamée qui lui sert de bavoir à faconde… Ça ne me ressemble guère pourtant , cette envie de violence gratuite. Mais après tout, quand on aborde un personnage de composition, il faut savoir déformer un peu l’enveloppe.

Alors oui, disons que je ne sais pas qui est Cioran, par exemple. Que j’ignore tout du pianiste Glenn Gould…. Et à quel point il était rejeté lui aussi par le « système », par l’élite musicale… Et ce Don Quichotte là, ouais ça me dit quelque chose, les moulins et tout ça ; mais ce que tu leur racontes à tes petits copains, trop sages pour te rabattre le claquet, ça ne me parle pas. Tu vois, j’en ai juste marre qu’on me fasse sentir de près ou de loin, que je suis trop bas de plafond pour saisir de quoi il retourne. Que c’est une faute d’inculture, et non une faute à des gens comme toi ou tes parents, qui ne savent pas m’attirer vers leur modèle de société, leurs goûts et couleurs ; qui ne savent pas m’injecter leur putain d’exaltation savante, comme mon premier shot d’héroïne à 18 ans quand je faisais les trois-huit au tri postal… Mais tu sais quoi, ça ne m’empêchait pas de lire « Les Fleurs du mal » aux toilettes, ou pendant ma pause clope, dès que j’avais cinq minutes. Juste parce que ma copine de l’époque m’avait offert ce bouquin. Elle bouquinait pas mal, et voilà, moi tu vois, je voulais lui prouver que j’étais curieux, que je la méprisais pas sa « culture »… C’était plutôt elle qui me méprisait, je crois.

Alors tu comprends, ce qui me donne envie de te secouer un peu, c’est de t’entendre glorifier tous les « plus grands artistes », qui se fichaient bien de ce qu’attendait l’autre : le public, la maison de disques, les critiques, ou la cour du roi… Et en même temps, je t’écoute déballer ton plan de carrière de petit privilégié issu d’une d’élite super-éduquée, celle qui a déjà tout compris, tout lu, tout vu, tout écouté, à même pas 25 ans d’âge… Tes grandes questions existentielles, c’est de savoir si tu vas poursuivre ton DEA en Suisse ou en Angleterre, si tu vas faire ton prochain ciné-concert sur du Chaplin ou du Bunuel, et quand tu pourras t’occuper de sortir ton projet de bouquin pompeux que personne ne lira de toute façon. Mais tu seras tellement fier de ne pas te préoccuper de l’autre, de ce qu’il peut bien en penser, surtout un arriéré comme moi. Tu seras tellement fier, que tu pourras encore faire le coq avec tes copains pendant un paquet d’années avant qu’on vienne dégonfler ta baudruche d’arrogance, monsieur Péremptoire. Ouais, j’ai peut-être pas écouté les sonates de Bach, mais je connais deux, trois mots quand même… Et devine quoi, cet aprem dans la bagnole du boulot, je suis même tombé sur France Culture en zappant au hasard, et justement c’était une émission sur Baudelaire… Et ce mec en fait, il m’avait touché à l’époque. J’avais lu et relu presque tous ses poèmes dans le recueil, surtout après qu’on ait rompu avec Camille, je me souviens… C’était devenu comme une sorte de fétiche pour moi. Et bien le gars en réalité, c’était un fils de bourgeois qui dilapidait l’héritage de son père du haut de ses 20 ans, à trop faire le beau, l’original, à trop parader en société… Et plus tard à force de mal fricoter, il s’est même choppé la syphilis, comme quoi les bactéries s’en foutent bien de ta classe sociale…
Alors sur le coup, en entendant ça, j’ai pensé : ok, on n’était pas du même monde, mais le type a été cherché au-delà, il a pris des risques, il était mal vu à son époque… Je l’imagine mal posé comme un petit bobo du vieux quartier en train de s’écouter parler pendant une heure, et finir par sortir son putain d’ I-phone juste pour montrer la photo de sa première copine, histoire de prouver qu’elle était mieux gaulée avant… Toi au final, tu es juste un couillon de plus qui attend qu’on l’expédie en traversée au bout du monde, comme Baudelaire à l’époque, pour lui remettre les idées en place… Et là ouais, je crois que tu commencerais à penser aux autres. Alors vas-y : crée, pense, écris, joue, dessine, mais pas juste pour ta petite personne, et ta petite caste. Sinon tu sais quoi ? Le navire de Baudelaire, bientôt ce ne sera plus qu’un radeau de la méduse pour les gens comme toi…

Ma bulle de songe éclate enfin, une silhouette féminine pointant par-dessus ma table. Oui, je me rappelle, on s’était croisés dans un autre bar il y a quelques semaines… C’est gentil de venir à moi, j’étais bien loin de faire le moindre pas vers l’humanité. Comme tout s’éclaire brusquement ; juste parce qu’une jeune femme a la curiosité de savoir ce qu’un vagabond d’âge mûr peut bien écrire, coincé à côté des toilettes, tandis qu’elle réprime une envie pressante d’y aller. Ainsi le désir d’altérité reprend ses droits. Et les microcosmes, on les emmerde autant qu’un poète du 19ème sur une barricade… Je ne crois ni en l’homme du peuple, ni en cette future intelligentsia. Je crois en elles. Mais au dernier pointage, ça reste encore une opinion minoritaire. Et même deux siècles après, la « passante » de Baudelaire continue à nous fuir, comme pour mieux échapper à ce monde d’hommes. Rien n’a tellement changé.

Avant je tournais le dos à la vitrine…

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(Dessin : Vianney Lefevre / Suggestion pour une lecture en musique : DJ Shadow – Blood on the motorway)

Il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine. Et maintenant je sais pourquoi. Rien à voir avec une quelconque superstition ; je préfère nettement passer sous une échelle, que sous les roues d’un bus en voulant éviter l’échelle… C’était pourtant ma place de prédilection autrefois : de trois-quart opposé à la devanture, assis à l’une des deux tables disposées. Profondeur de champ idéale pour qui souhaite jouir d’une vue complète, car toute la vie du bar s’expose, on ne manque ni les arrivants, ni les sortants. Mais derrière foisonne une des rues les plus animées du vieux centre, et il faut un esprit particulièrement serein, pour tendre ainsi l’échine à mille comploteurs indélicats. Ou la candide insouciance d’un touriste en goguette que je n’ai jamais été.

Non, ne jamais tourner le dos à la vitrine. La nuit traîne son lot de passants ricaneurs, plus ou moins éthylisés, qui ne vous laissent aucune répartie gestuelle possible, comme vous ne les apercevez pas vous moquer. De même, ceux qui pourraient vous reconnaître _ encore faut-il qu’ils le veuillent certes, n’ont aucune chance que vous leur rendiez un salut, un sourire, un simple clin d’œil, voire de rentrer bavarder cinq minutes. Bien sûr j’en ai usé, comme d’un stratagème plutôt sage quand on veut rester tranquille, ou qu’on redoute l’irruption d’un vieux fantôme au-dehors.

Et puis la cible, d’elle-même, s’est décrochée de ma façade arrière. Peu à peu j’ai migré vers d’autres banquettes, lorsque je ne changeais pas résolument de café. C’est beau d’être obstiné, à défier l’effervescence urbaine de tout son détachement corporel ; mais on finit par s’éloigner de la vitre, à mesure que s’estompe le besoin de s’afficher, de dos ou de face. La posture publique, jamais innocente, devient aussi pragmatique alors que de choisir une place du fait qu’elle soit libre. Simplement libre, elle.

Même inoccupée pourtant, je ne choisirais pas cette chaise dos à la vitrine, si j’étais vous. Oui, surtout vous, oiseaux de malheur en tout genre… Mes chers aimants à tragédies, moutons noir, ou simples victimes du mauvais sort, qui ne m’êtes pas toujours étrangers ; imaginez une voiture folle un soir de Saint-Sylvestre, venant emboutir la devanture, après avoir fauché dix passants. Vous ne voudriez pas en assumer le poids, sur votre conscience déjà appesantie d’un damné fraîchement paraplégique. Car bien sûr vous en réchappez. Contrairement à celle qui le même soir vous offrait ce charmant vis-à-vis galant, et aura vu jaillir, elle, le funeste bolide. Qui sait, en ayant choisi la table du fond, moins aguichante, peut-être cette jeune femme aurait-elle su vous convaincre d’une meilleure fortune…

Mais surtout, il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine au mauvais endroit, au mauvais moment. D’abord un pressentiment, comme un bruit inhabituel, une clameur étrangère au train-train citadin. Alors une voiture freine brusquement, pas folle celle-là, juste meurtrière. Les portières claquent, deux hommes surgissent, se précipitent vers les terrasses de cafés voisines. Quelques fumeurs dehors, à peine surpris, déjà mitraillés. Vous tournez la tête, beaucoup trop tard. La belle façade vole en éclat, vingt-cinq ans d’histoire ne peuvent rien devant trois petites secondes de kalach.

L’instant d’après, vous échouez à terre, soufflé par l’impact, tétanisé d’effroi. Une balle a transpercé l’épaule, plusieurs bouts de verres émaillent votre visage, sans qu’un œil soit atteint, presque par magie. Les deux tueurs balaient d’un bref regard l’avant-salle, avant de filer vers la terrasse suivante. Alors vous demeurez blotti, face contre sol, par ce réflexe de survie poussant à faire le mort, curieusement. La pensée reste figée, le temps paraît suspendu, comme un glas interminable. Votre coup de grâce hésite encore… Et c’est l’amnésie traumatique finalement qui vous abat. D’autres n’auront pas la même chance ; ni les victimes, ni les témoins oculaires survivants. D’autres eux aussi, avaient tourné le dos à la vitrine, et n’ont mesuré l’infamie du sort qu’à leur dernière fraction d’existence.

Car évidemment il faut un miraculé, une exception à la règle. Maintenant que la police vous interroge, les mots soudain manquent. Vous n’avez rien vu, juste tout ressenti. Rien à raconter, tout à exprimer. L’inspecteur en charge n’insiste pas, une dizaine d’autres témoins patientent derrière, plus distants des faits, mais moins avares en détails descriptifs. On vous confie d’urgence à l’attention d’un psychologue, officiant parmi une équipe de spécialistes dépêchés en renfort. Il cherche à cerner vos repères émotionnels immédiats, et dans quelle mesure les fonctions cognitives ont pu être affectées sous l’état de choc. Plusieurs questions automatiques défilent, auxquelles vous répondez sans égarement perceptible, juste avec une pointe d’agacement croissant.

_ Donc, vous avez été projeté à terre, et ensuite, vous rappelez-vous autre chose avant l’arrivée des secours, avant la civière ?
_ Je crois qu’il ne s’est rien passé, non.
_ Vous avez été victime d’une attaque terr..
_ (lui coupant la parole) Je veux dire, pour « moi », il ne s’est rien passé. J’ai tout manqué, vous comprenez ? C’était là, juste dans mon dos, et je n’ai simplement rien vu…
_ Mais vous êtes vivant, c’est le principal.
_ Non, le principal c’était de la voir arriver en face, de saisir le moment de vérité.
_ Voir la mort arriver en face… ? Mais vous avez encore toute votre vie pour ça, et je vous souhaite que ça n’arrive pas trop tôt.
_ Non, trop tard justement, je n’aurai jamais deux fois la même chance…
_ Quelle chance ? Vous réalisez que plusieurs personnes ont péri autour de vous ?
_ Je ne vous dis pas que je voulais mourir… encore moins en faisant la une des journaux. Mais qui s’intéressera à un survivant qui n’a rien vu, qui tournait le dos à la vitrine ?
(Une agent entre discrètement dans la pièce, avec un carton remplis d’objets personnels encore sous scellé)
_ Vous avez mentionné la possession d’une sacoche et d’un ordinateur portable au moment des faits, c’est bien cela ?
_ Oui… L’ordinateur est intact ?
_ Nous avons juste relevé des traces balistiques éventuelles, je ne peux pas vous dire, mais on dirait qu’il n’a pas été endommagé.
(Le psychologue reprend le fil de l’échange, tandis que s’éloigne la policière, après restitution des biens)
_ Vous étiez en train de travailler avec cet ordinateur ?
_ (…) en quelque sorte.
_ Vous écrivez ?
_ Peu importe.
_ Qu’écriviez-vous ?
(un silence s’installe…)
_ Qu’il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine dans un bar…

_ Maintenant vous savez pourquoi.

Au fond c’était moi (la vieille dame au long parapluie kaki)

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(Photo: Alfred Eisenstaedt / Suggestion pour une lecture en musique : Philip Glass : Islands – Glassworks)

Elle ne s’attarde pas d’habitude. Un simple expresso, vite commandé, vite consommé. Bien qu’elle en grignote le spéculos adjoint, sans d’ailleurs gâcher la moindre miette. Insensible au tumulte environnant, elle ne cherche même pas toujours à s’asseoir. Ce qui peut surprendre pour une femme aussi âgée, en complet décalage avec le foisonnement humain d’un vendredi ou samedi soir.

C’est la vieille dame au long parapluie kaki. Tout le monde l’a vue au moins une fois, mais personne ne la connaît, personne ne lui parle. A peine aperçue qu’on l’oublie déjà. Comme on oublie ce mendiant en terrasse, ou le troisième Paki à roses de la soirée. Son dénuement social ne m’inspire aucun regard misérabiliste pour autant. En dépit du soin pictural qu’elle porte, malgré elle, à personnifier la vieillesse urbaine, gravée au burin, traversée en chaque sillon facial par une insondable mélancolie. Surtout, au delà du masque d’authenticité, j’admire un être dont la force de détachement en espace bar confine au suprême. Piliers et habitués de comptoir, remballez votre assurance au long cours ; vous ne lui arrivez sans doute même pas à la pointe du parapluie. Elle qui n’affiche justement aucune prétention en matière de stature citadine.

Ce soir donc, elle reste. Et réclame un deuxième café, à peine le premier avalé. Elle se tient assise à côté d’une bande festive d’étudiants, qui ne semblent même pas remarquer sa présence. Depuis la banquette opposée, je guette à contrario le moindre élément insolite dont elle pourrait m’éclairer, un motif à son attardement, si inhabituel. Il est tellement rare de croiser un individu que le temps ne parvient à démystifier : on ne sait ni son nom, ni son histoire, pas même le son de sa voix. Et je ne découvre rien d’autre pour l’heure, car elle se contente de vider sa tasse en quelques gorgées, puis s’en va, escorté de son fidèle pépin.

Trois jours passent, avant qu’un autre lever de mystère ne s’offre à mon attention. A nouveau elle entre, un peu plus tôt aujourd’hui, commande son petit noir, puis occupe la même extrémité de banquette, pourtant libérée cette fois. Elle n’est toujours que de passage, alors à quoi bon s’approprier une table, semble-t-elle indiquer. Je remarque également ce petit sachet poubelle étendu à ces pieds, qu’elle traînait déjà précédemment. Ce doit être un sac à main en quelque sorte. Autre bizarrerie jusque là inédite : elle émet une sorte de chuchotement irrégulier, comme une liste de remontrances, ou de lamentations, visiblement adressées à elle-même… Faute de pouvoir lire sur ses lèvres, je l’entends à son expression. Mais bientôt l’oiseau discret reprend ses affaires, et s’envole à nouveau.

Je la retrouve le lendemain, vers 22h30. Elle l’ignore, mais nous avons rendez-vous. Il me faut à tout prix décoder son message maintenant, même accidentel. En saisir le subliminal, faute d’action avérée. Car les faits et gestes sont toujours aussi restreints et ritualisés. Prendre un café simple, qu’elle requiert à la serveuse depuis l’angle du comptoir, poser préalablement sa monnaie, au centime exact le plus souvent… Puis elle vide sa tasse directement sur le zinc, signe hélas d’une présence à nouveau fugitive. Mais à mon étonnement, la voilà qui repointe une demi-heure plus tard, et choisit en l’occasion une table vacante. La posture a changé entretemps. Pour d’autres ce serait imperceptible _ juste une vieille assise dans un troquet, pensera-t-on ; moi au contraire, j’y ressens une détresse plus récente, que son blues du quotidien vient seulement rehausser. Ainsi depuis vingt minutes, elle n’a même pas bougé un sourcil. Sa main droite reste collée au soutien d’une tête bien trop lourde, trop fatiguée sans doute pour même songer à rentrer. Où d’ailleurs ? Elle doit bien habiter quelque part dans le quartier, mais dussé-je croiser un membre de son voisinage, je préférerais autant ne rien savoir finalement. Ne cherchons pas à la démasquer, juste à percevoir le signe. Même un échange bref ou un regard, cela suffira.

Il faut attendre la semaine suivante pour la voir réapparaître. Elle s’attribue une table entière, à nouveau. Moins portée à se fondre dans le décor décidément, mais toujours aussi abstraite et sauvage. J’ai la bonne inspiration de m’être assis juste en face, tel que huit jours auparavant. Et je scrute, j’attends un indice, une révélation. Comme un spectateur épie une cascade, dans un film d’auteur projeté au ralenti. En voilà une justement : car brusquement elle sort de sa poche un calepin, doublé d’un fin stylo bleu, l’ouvre, puis le referme presque aussitôt, et le range machinalement. Tant pis, guettons le prochain rebondissement. Seulement trois minutes plus tard, nouvelle apparition du petit carnet : elle le feuillette vaguement, mais n’écrit toujours rien. Son air pourtant, a quelque chose soudain d’une poétesse maudite, qui chercherait l’ultime élan d’inspiration, à travers une courte note testamentaire…
Bien que située un mètre à gauche du comptoir, elle se relève à chaque besoin de commander. Sa voix de fait, reste un murmure inaudible, sauf pour le serveur. Aura-t-il mal interprété sa demande peut-être, car il lui présente _ quelle surprise, un grand verre de jus d’abricot… Diable, c’est aussi ma potion refuge, lorsque j’ai fermement décidé de ne pas trop boire, ou juste pour retarder ma consommation d’alcool. Certes, il faut pouvoir assumer un choix aussi peu baudelairien, au vu de tous, mais ce soir au moins je ne suis pas le seul…

Mon observation est alors émaillée d’un échange avec une connaissance, venue me saluer. Détourné quelques instants de la vieille dame, je me recentre vers elle, et constate, médusé, sa disparition soudaine. L’étrangeté de son départ me laisse troublé. Siégeait-elle vraiment à cet endroit d’ailleurs, ou me suis-je accoutumé à sa figure spectrale, au point de l’imaginer présente en dépit du réel ? Comme sa table est désormais libre, et qu’elle occupait ma place de prédilection, je décide de m’y installer. Mais quelques minutes seulement après mon transfert, le fantôme revient, se tenant debout à moins de deux mètres. Elle avait dû filer à l’étage, jusqu’aux toilettes, me dis-je. Une déduction plutôt absurde en y repensant, car pour une femme d’un certain âge, cet escalier constitue une véritable épreuve physique. Et sans même réaliser l’inconséquence dramatique d’une telle intention, je lui adresse donc la parole, par un maudit réflexe de savoir-vivre : « Pardon, vous étiez assis là ? ».
Elle me jette un oeil sévère, quasi dédaigneux, comme s’il devait appuyer toute l’incongruité de la question qui vient de lui être posée. Aucune parole pour se substituer au langage des yeux, aucune réponse. Mais si je devais traduire en mots ce masque de fermeté, il me dirait quelque chose comme : « Tu crois vraiment que je me soucie de ça ? Que ton comportement a la moindre incidence sur mes allées et venues ? »

J’existais à peine dans ce regard. Et je ne saurais y distinguer la part d’autisme social, de l’expression d’une vieillesse ultra-aguerrie, qui ne demande rien à personne pour le coup. Alors qu’on ne vienne pas lui en poser des questions. Je lui ai pris sa place ? Qu’importe, celle que j’accaparais demeure vacante, elle y échoit donc à son tour, sans autre concertation. Et nous voilà de nouveau face à face, par banquettes interposées. Nous avons juste échangé les rôles. Maintenant c’est elle, l’écrivain-espion. Elle, qui ressort prestement son petit calepin usé, en détache le stylo-bic, et se mets, ô révélation, enfin à écrire quelques mots. La scène ne dure qu’une poignée de secondes, puis la femme se lève encore en direction du comptoir, et revient, à ma plus grande stupéfaction, munie d’un verre de muscadet _ mon alcool habituel en ce lieu, et dont j’avale une gorgée à ce moment même… Comment par deux fois le même soir, la vieille dame a-t-elle pu renier sa fidélité au simple expresso, juste sous mes yeux, faisant coïncider chacune de ses commandes avec les miennes… ? Serait-ce là ma révélation : un piètre clin d’oeil surréaliste, ou comment la nature _ pas encore morte, non contente d’imiter l’art, va jusqu’à singer l’artiste ? Et d’abord, qui d’autre ici lui prête une quelconque attention ? Qui d’autre que moi valide sa présence ?

Je commence seulement à comprendre, et à l’admettre… Toute cette fascination d’enquêteur, n’est qu’une projection angoissée de ma propre trajectoire citadine. Je me vois en elle. Vieilli, transfiguré, à un tel point d’indépendance affective et d’endurance au mystère, que la désinence mâle-femelle s’en trouve même accessoire. Une légende urbaine n’a pas de sexe… Que cette femme existe vraiment ou non, peu importe. Son esprit demeure, immuable. Et il m’ébauche une destinée, dont je peux encore réfuter l’occurrence, lointaine, mais qui ne doit nourrir aucun effroi, ni convier au moindre regret. On n’est toujours que de passage, semblait-elle indiquer… Et au fond oui, c’était moi, la vieille dame au long parapluie kaki.

Le bon, le clochard, et les pompiers…

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(Unknow credit – Suggestion pour une lecture musicale : John ColtraneMy favorite things)

Un clochard qui débloque en terrasse, cela n’a rien d’étonnant par ici. On peut même s’en distraire, tant que le type reste inoffensif, juste assez lunaire et pochetronné pour nous délivrer une petite tranche d’absurde. Celui-ci remue un peu trop quand même, il ne faudrait pas non plus qu’il atterrisse sur une table, à force de virevolter comme un chaman SDF… Je garde vaguement un oeil sur lui, mais depuis l’entrée du bar, à quelques mètres. Et au moment de l’incident, mon regard se porte ailleurs. C’est le bruit qui m’interpelle : sa tête vient de claquer brutalement contre terre, directement sur un pavé. Il se relève aussitôt, sans l’aide de personne. Mais une imposante plaque de sang rougit l’arrière de son crâne. Cet homme va avoir besoin de secours ; vu le choc, il pourrait bien souffrir d’un traumatisme sévère. Le problème étant qu’il ne réclame aucune aide extérieure, et que tout le monde s’en méfie autour. Certes, comment appréhender une bête sauvage, dont le langage corporel évince l’usage du verbe ? Un timide attroupement se forme néanmoins, et lui signifie la gravité de sa situation. Je m’approche alors pour tenter d’en savoir plus. Mais lui a déjà fendu le cercle, en dépit des injonctions. L’instinct de préservation l’emporte : un animal blessé n’attend pas qu’on l’achève ou qu’on lui demande son numéro de sécurité sociale, il se protège par la fuite.

A ce moment j’interviens, et me mets à suivre le clochard dérouté jusque dans une ruelle adjacente, quarante mètres plus loin. Je distingue mieux son visage à présent, qui délivre à lui seul une fresque de vie urbaine comme sortie d’un autre siècle. L’aspect frustre de ses traits doit sûrement autant à l’alcool et la rudesse de caractère, qu’au fruit d’un errement génétique, dont la rue seule porte le crédit : inutile de blâmer un quelconque Frankenstein… Sa corpulence, sans être massive, m’enjoint également à la précaution, car je risque un mauvais coup à la moindre approche inconsidérée. Essayons quand même le dialogue peut-être. Reste à savoir en quelle langue. Je crois percevoir des intonations de russe, entremêlées d’un anglais approximatif… Oublions le français en tout cas.

_ « Go’way man, go’way ! », me jette-t-il, chaque fois que je fais mine de le retenir. Qu’on pourrait ainsi traduire en « dégage, mec ! ».
_ « You’re bleeding man, you need help ! », rétorqué-je. (« Tu saignes mec, il te faut de l’aide ! »).

Trois autres personnes m’accompagnent dans cet élan interventionniste. Une bande de jeunes gens sincèrement préoccupés, dont cette fille qui vient d’alerter le samu, et me confirme qu’une équipe s’est mise en route. Espérons qu’ils arrivent rapidement sur place. Notre challenge en attendant, revient à contenir le cabossé fugitif autour du même secteur, en plein samedi soir, dans l’une des artères les plus fréquentées de la ville… Le rodéo s’annonce périlleux, et la rue entière, spectatrice, tient les paris. Heureusement qu’un autre saint-bernard suit le mouvement, pour m’aider à canaliser l’animal ; chacun de son côté, ou l’un par-devant et l’autre derrière, nous parvenons à infléchir ainsi la trajectoire de notre homme.

Mais l’illusion d’une quelconque maîtrise est de courte durée : se voyant escorté, empêché de fuir, l’énergumène devient aussi un fauteur de troubles ambulant. D’abord il essaie de pénétrer à l’intérieur d’une brasserie _ je le rattrape in extremis, puis dans pratiquement chacun des bars alignés sur moins de deux cents mètres. Je comprends alors, bien trop tard, dans quelle perversité d’altruisme je viens de me fourrer à pieds joints. Le bon samaritain en fait, c’est juste un type au mauvais endroit, au mauvais moment, qui se dit à contrecoeur : « là, je dois faire quelque chose ».

J’ai l’impression de vivre un court-métrage burlesque, filmé entièrement à l’épaule. Et nous couvrons le bonhomme en plan serré, mais sans jamais porter la main sur lui, pour éviter qu’il se débatte. Attention maintenant : il bifurque à gauche. Continuons à le suivre. Halte là, une voiture. Ouf, elle l’a vu. Essayons de l’orienter vers son point d’origine. Là comme ça oui, contourne-le, et ensuite je prends le relais, puis tu le bloques dans l’autre sens. Bientôt l’arrivée du samu, il faut tenir, juste limiter ses débordements.
Bon sang, mais ça grouille de partout ce soir. Et il ne se prive pas de bousculer des gens au passage. Désolé mademoiselle : non, ne prenez pas cet air de Cendrillon outragée, on s’en occupe, enfin on essaie… Oui monsieur, il a le crâne en sang, on a vu, les pompiers arrivent. Attends, c’était juste un coup de coude mon gars, tu ne vas pas chercher à lui mettre une droite quand même ? Il a déjà bien morflé là, ça reste un être humain tu sais. Pas besoin de lui faire ton regard de « meurs et fous-nous la paix, sale clodo psychopathe ».
Ah tiens, une drag-queen à dix heures… Décidément, aucun choc de civilisation ne nous sera épargné. Une deuxième, une troisième… ? Ca y est, je me rappelle maintenant, c’est la Gay Pride ce soir. Non seulement la population augmente à l’abord des deux établissements gay-friendly du quartier, mais une bonne partie est juchée sur des escarpins à talons de quinze centimètres, le tout sur un trottoir pavé… C’est comme si nous venions de jeter une boule de détresse sociale au milieu d’un jeu de quilles déjà vacillantes. Un chien fou à travers une meute de « folles » sciemment revendiquées. Et pour couronner l’absurde, tout du long de ce gardiennage forcé, je croise plusieurs de mes connaissances. Au fond, presque un samedi soir ordinaire, en ce petit village mondain…
Salut, oui. Comment je vais ? Euh, un peu pressé là, mais on se recroise plus tard, d’accord ? Est-ce que je le connais ce weirdo ? Comme un vieux copain à force, vu la tournure de notre scénographie. Ah zut, il retraverse. Damned, il est vraiment intenable… Hé, attention là : « stop ! ». Cette fois, j’ai vraiment cru qu’il allait se faire renverser. La voiture a pilé sèchement, juste devant nous. Non seulement je n’aurais jamais dû m’embarquer là-dedans, mais il va finir par se prendre une bagnole, et ce sera de ma faute. Car il n’obéit pas uniquement à son repli instinctif, il a aussi le comportement d’un désespéré suicidaire, qui utilisera le moindre prétexte pour aggraver encore son cas.

Pendant ce temps, la fille en contact avec le samu nous avertit de leur arrivée enfin imminente. Le tout est qu’ils parviennent à nous localiser sans peine, et que l’intervention se déroule dignement. On aperçoit la fourgonnette une première fois, mais elle pointe du mauvais côté, en sens interdit. Patience, essayons de le maintenir dans un dégagement moins surpeuplé, le temps que les pompiers contournent le périmètre jusqu’à nous. Voilà, ils reviennent par l’autre petite rue. Je leur fais signe, ils s’approchent et bloquent le véhicule à une vingtaine de mètres. Cette fois, nous décidons de l’arrêter manu militari, un bras chacun, comme servi sur un plateau. Il ne leur reste plus qu’à intervenir, et l’indocilité du personnage ne leur a pas échappé. Pourtant, marchant vers nous d’un pas serein, voilà qu’ils nous demandent de relâcher notre proie. « C’est bon, laissez-le, on s’en occupe ». J’échange un regard dubitatif avec mon jeune acolyte lui ceinturant l’autre bras. « Euh, vous êtes sûr ? ». « Oui, on s’en occupe ».

Et bien entendu l’homme s’enfuit, aussitôt relâché. Trente secondes plus tard, il les devance déjà de plusieurs longueurs, tandis que deux pompiers font mine de rester au contact, pas plus concernés que ça. Tout ce cirque pour rien. Ils n’avaient aucune intention de le prendre en charge, encore moins en poursuite. On a passé appel, le samu envoie une équipe d’intervention, mais juste par principe ; ils en ont vu d’autres, et la nuit commence à peine : un clochard qui se tape le pavé, c’est terriblement banal au fond. Si le type demeure incontrôlable, on ne va pas y passer la soirée. Trois minutes s’écoulent, puis ils rejoignent finalement leur camion, soi-disant pour rebalayer le secteur, comme notre ami les a semés. Mes collègues en bons sentiments accusent le coup, écoeurés par la désinvolture des secouristes ; eux expriment une forme d’indignation que l’âge n’a pas encore relativisé. « Au moins on aura essayé, merci en tout cas pour votre aide ». Et ils partent retrouver bières et amis en terrasse, au point originel de l’accident.

Pour moi la partie n’est pas finie, je refuse de classer l’affaire. Quitte à avoir failli cogner une voiture, risquer de froisser quelques noceurs embourgeoisés, ou de renverser une drag-queen un soir de Gay Pride, autant en faire une croisade personnelle, et convertir mon civisme en orgueil mal placé. Je vais donc le retrouver, il ne doit pas être bien loin… Coupons à travers le carrefour d’abord, essayons la rue opposée _ toujours confluente de l’artère principale dont le fugitif sous pression a fini par nous éloigner. Là, c’est lui. Je distingue à nouveau sa toison arrière entremêlée de sang. Et il continue à dériver, complètement hagard. Comme je ne compte plus sur l’aide des pompiers, dont je doute maintenant qu’ils réapparaissent, le deuxième round de notre course-poursuite va vite se résumer à un acharnement solitaire, vain et dénué d’empathie urgentiste. A part lui tendre un mouchoir en effet, je me demande bien ce que je peux faire. D’ailleurs il ne présente aucune hémorragie perceptible heureusement. Je parviens néanmoins à le rediriger vers une petite ruelle enclavée, où l’effervescence du quartier s’estompe radicalement. Jamais je n’ai été si proche de lui faire entendre raison. Il n’y a plus que nous deux par ici. A défaut de lui porter assistance, essayons de le calmer.

_ « Leave’me ‘lone, man ! », insiste-t-il. (« Fiche moi la paix, mec ! »)
_ Come on, let’s sit down a minute, and we can talk if you want. (« Allez, on s’assoit une minute, et on cause si tu veux »).

Aucun moyen de l’apaiser, il ne cédera pas un yard de bon sens. Nous tournons ensuite à l’angle d’une autre ruelle perpendiculaire ; j’appose alors une dernière fois ma main sur son épaule, ce qui lui provoque un nouveau pas de côté intempestif, droit vers la porte d’entrée du seul petit bar au coin, qu’il franchit sans crier gare, en s’étalant sur la première table venue. Verres et chaises se renversent, une clameur d’émoi retentit ; puis en moins de deux secondes on me réexpédie l’intrus, comme un vulgaire boomerang sur pattes, et la porte se referme aussitôt. Vraiment ce gars mérite un Oscar. Plus qu’un authentique fardeau, c’est Buster Keaton, réincarné en SDF géorgien…

Moi j’ai atteint ma limite, je le sens. Il lui reste trente mètres à parcourir avant de retrouver son boulevard de perdition, et la foule des mieux lotis qui masquent ses congénères d’infortune : mendiants, migrants, ou sans-logis, pourtant disséminés autour. Je le laisse rejoindre son point de départ, déboucher pile où sa tête avait heurté un pavé bicentenaire, une demi-heure plus tôt. Peut-être moins amoché lui, que toutes mes frêles certitudes et mes bonnes intentions. La boucle est bouclée, j’ai perdu cette bataille.