Le bon, le clochard, et les pompiers…

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(Unknow credit – Suggestion pour une lecture musicale : John ColtraneMy favorite things)

Un clochard qui débloque en terrasse, cela n’a rien d’étonnant par ici. On peut même s’en distraire, tant que le type reste inoffensif, juste assez lunaire et pochetronné pour nous délivrer une petite tranche d’absurde. Celui-ci remue un peu trop quand même, il ne faudrait pas non plus qu’il atterrisse sur une table, à force de virevolter comme un chaman SDF… Je garde vaguement un oeil sur lui, mais depuis l’entrée du bar, à quelques mètres. Et au moment de l’incident, mon regard se porte ailleurs. C’est le bruit qui m’interpelle : sa tête vient de claquer brutalement contre terre, directement sur un pavé. Il se relève aussitôt, sans l’aide de personne. Mais une imposante plaque de sang rougit l’arrière de son crâne. Cet homme va avoir besoin de secours ; vu le choc, il pourrait bien souffrir d’un traumatisme sévère. Le problème étant qu’il ne réclame aucune aide extérieure, et que tout le monde s’en méfie autour. Certes, comment appréhender une bête sauvage, dont le langage corporel évince l’usage du verbe ? Un timide attroupement se forme néanmoins, et lui signifie la gravité de sa situation. Je m’approche alors pour tenter d’en savoir plus. Mais lui a déjà fendu le cercle, en dépit des injonctions. L’instinct de préservation l’emporte : un animal blessé n’attend pas qu’on l’achève ou qu’on lui demande son numéro de sécurité sociale, il se protège par la fuite.

A ce moment j’interviens, et me mets à suivre le clochard dérouté jusque dans une ruelle adjacente, quarante mètres plus loin. Je distingue mieux son visage à présent, qui délivre à lui seul une fresque de vie urbaine comme sortie d’un autre siècle. L’aspect frustre de ses traits doit sûrement autant à l’alcool et la rudesse de caractère, qu’au fruit d’un errement génétique, dont la rue seule porte le crédit : inutile de blâmer un quelconque Frankenstein… Sa corpulence, sans être massive, m’enjoint également à la précaution, car je risque un mauvais coup à la moindre approche inconsidérée. Essayons quand même le dialogue peut-être. Reste à savoir en quelle langue. Je crois percevoir des intonations de russe, entremêlées d’un anglais approximatif… Oublions le français en tout cas.

_ « Go’way man, go’way ! », me jette-t-il, chaque fois que je fais mine de le retenir. Qu’on pourrait ainsi traduire en « dégage, mec ! ».
_ « You’re bleeding man, you need help ! », rétorqué-je. (« Tu saignes mec, il te faut de l’aide ! »).

Trois autres personnes m’accompagnent dans cet élan interventionniste. Une bande de jeunes gens sincèrement préoccupés, dont cette fille qui vient d’alerter le samu, et me confirme qu’une équipe s’est mise en route. Espérons qu’ils arrivent rapidement sur place. Notre challenge en attendant, revient à contenir le cabossé fugitif autour du même secteur, en plein samedi soir, dans l’une des artères les plus fréquentées de la ville… Le rodéo s’annonce périlleux, et la rue entière, spectatrice, tient les paris. Heureusement qu’un autre saint-bernard suit le mouvement, pour m’aider à canaliser l’animal ; chacun de son côté, ou l’un par-devant et l’autre derrière, nous parvenons à infléchir ainsi la trajectoire de notre homme.

Mais l’illusion d’une quelconque maîtrise est de courte durée : se voyant escorté, empêché de fuir, l’énergumène devient aussi un fauteur de troubles ambulant. D’abord il essaie de pénétrer à l’intérieur d’une brasserie _ je le rattrape in extremis, puis dans pratiquement chacun des bars alignés sur moins de deux cents mètres. Je comprends alors, bien trop tard, dans quelle perversité d’altruisme je viens de me fourrer à pieds joints. Le bon samaritain en fait, c’est juste un type au mauvais endroit, au mauvais moment, qui se dit à contrecoeur : « là, je dois faire quelque chose ».

J’ai l’impression de vivre un court-métrage burlesque, filmé entièrement à l’épaule. Et nous couvrons le bonhomme en plan serré, mais sans jamais porter la main sur lui, pour éviter qu’il se débatte. Attention maintenant : il bifurque à gauche. Continuons à le suivre. Halte là, une voiture. Ouf, elle l’a vu. Essayons de l’orienter vers son point d’origine. Là comme ça oui, contourne-le, et ensuite je prends le relais, puis tu le bloques dans l’autre sens. Bientôt l’arrivée du samu, il faut tenir, juste limiter ses débordements.
Bon sang, mais ça grouille de partout ce soir. Et il ne se prive pas de bousculer des gens au passage. Désolé mademoiselle : non, ne prenez pas cet air de Cendrillon outragée, on s’en occupe, enfin on essaie… Oui monsieur, il a le crâne en sang, on a vu, les pompiers arrivent. Attends, c’était juste un coup de coude mon gars, tu ne vas pas chercher à lui mettre une droite quand même ? Il a déjà bien morflé là, ça reste un être humain tu sais. Pas besoin de lui faire ton regard de « meurs et fous-nous la paix, sale clodo psychopathe ».
Ah tiens, une drag-queen à dix heures… Décidément, aucun choc de civilisation ne nous sera épargné. Une deuxième, une troisième… ? Ca y est, je me rappelle maintenant, c’est la Gay Pride ce soir. Non seulement la population augmente à l’abord des deux établissements gay-friendly du quartier, mais une bonne partie est juchée sur des escarpins à talons de quinze centimètres, le tout sur un trottoir pavé… C’est comme si nous venions de jeter une boule de détresse sociale au milieu d’un jeu de quilles déjà vacillantes. Un chien fou à travers une meute de « folles » sciemment revendiquées. Et pour couronner l’absurde, tout du long de ce gardiennage forcé, je croise plusieurs de mes connaissances. Au fond, presque un samedi soir ordinaire, en ce petit village mondain…
Salut, oui. Comment je vais ? Euh, un peu pressé là, mais on se recroise plus tard, d’accord ? Est-ce que je le connais ce weirdo ? Comme un vieux copain à force, vu la tournure de notre scénographie. Ah zut, il retraverse. Damned, il est vraiment intenable… Hé, attention là : « stop ! ». Cette fois, j’ai vraiment cru qu’il allait se faire renverser. La voiture a pilé sèchement, juste devant nous. Non seulement je n’aurais jamais dû m’embarquer là-dedans, mais il va finir par se prendre une bagnole, et ce sera de ma faute. Car il n’obéit pas uniquement à son repli instinctif, il a aussi le comportement d’un désespéré suicidaire, qui utilisera le moindre prétexte pour aggraver encore son cas.

Pendant ce temps, la fille en contact avec le samu nous avertit de leur arrivée enfin imminente. Le tout est qu’ils parviennent à nous localiser sans peine, et que l’intervention se déroule dignement. On aperçoit la fourgonnette une première fois, mais elle pointe du mauvais côté, en sens interdit. Patience, essayons de le maintenir dans un dégagement moins surpeuplé, le temps que les pompiers contournent le périmètre jusqu’à nous. Voilà, ils reviennent par l’autre petite rue. Je leur fais signe, ils s’approchent et bloquent le véhicule à une vingtaine de mètres. Cette fois, nous décidons de l’arrêter manu militari, un bras chacun, comme servi sur un plateau. Il ne leur reste plus qu’à intervenir, et l’indocilité du personnage ne leur a pas échappé. Pourtant, marchant vers nous d’un pas serein, voilà qu’ils nous demandent de relâcher notre proie. « C’est bon, laissez-le, on s’en occupe ». J’échange un regard dubitatif avec mon jeune acolyte lui ceinturant l’autre bras. « Euh, vous êtes sûr ? ». « Oui, on s’en occupe ».

Et bien entendu l’homme s’enfuit, aussitôt relâché. Trente secondes plus tard, il les devance déjà de plusieurs longueurs, tandis que deux pompiers font mine de rester au contact, pas plus concernés que ça. Tout ce cirque pour rien. Ils n’avaient aucune intention de le prendre en charge, encore moins en poursuite. On a passé appel, le samu envoie une équipe d’intervention, mais juste par principe ; ils en ont vu d’autres, et la nuit commence à peine : un clochard qui se tape le pavé, c’est terriblement banal au fond. Si le type demeure incontrôlable, on ne va pas y passer la soirée. Trois minutes s’écoulent, puis ils rejoignent finalement leur camion, soi-disant pour rebalayer le secteur, comme notre ami les a semés. Mes collègues en bons sentiments accusent le coup, écoeurés par la désinvolture des secouristes ; eux expriment une forme d’indignation que l’âge n’a pas encore relativisé. « Au moins on aura essayé, merci en tout cas pour votre aide ». Et ils partent retrouver bières et amis en terrasse, au point originel de l’accident.

Pour moi la partie n’est pas finie, je refuse de classer l’affaire. Quitte à avoir failli cogner une voiture, risquer de froisser quelques noceurs embourgeoisés, ou de renverser une drag-queen un soir de Gay Pride, autant en faire une croisade personnelle, et convertir mon civisme en orgueil mal placé. Je vais donc le retrouver, il ne doit pas être bien loin… Coupons à travers le carrefour d’abord, essayons la rue opposée _ toujours confluente de l’artère principale dont le fugitif sous pression a fini par nous éloigner. Là, c’est lui. Je distingue à nouveau sa toison arrière entremêlée de sang. Et il continue à dériver, complètement hagard. Comme je ne compte plus sur l’aide des pompiers, dont je doute maintenant qu’ils réapparaissent, le deuxième round de notre course-poursuite va vite se résumer à un acharnement solitaire, vain et dénué d’empathie urgentiste. A part lui tendre un mouchoir en effet, je me demande bien ce que je peux faire. D’ailleurs il ne présente aucune hémorragie perceptible heureusement. Je parviens néanmoins à le rediriger vers une petite ruelle enclavée, où l’effervescence du quartier s’estompe radicalement. Jamais je n’ai été si proche de lui faire entendre raison. Il n’y a plus que nous deux par ici. A défaut de lui porter assistance, essayons de le calmer.

_ « Leave’me ‘lone, man ! », insiste-t-il. (« Fiche moi la paix, mec ! »)
_ Come on, let’s sit down a minute, and we can talk if you want. (« Allez, on s’assoit une minute, et on cause si tu veux »).

Aucun moyen de l’apaiser, il ne cédera pas un yard de bon sens. Nous tournons ensuite à l’angle d’une autre ruelle perpendiculaire ; j’appose alors une dernière fois ma main sur son épaule, ce qui lui provoque un nouveau pas de côté intempestif, droit vers la porte d’entrée du seul petit bar au coin, qu’il franchit sans crier gare, en s’étalant sur la première table venue. Verres et chaises se renversent, une clameur d’émoi retentit ; puis en moins de deux secondes on me réexpédie l’intrus, comme un vulgaire boomerang sur pattes, et la porte se referme aussitôt. Vraiment ce gars mérite un Oscar. Plus qu’un authentique fardeau, c’est Buster Keaton, réincarné en SDF géorgien…

Moi j’ai atteint ma limite, je le sens. Il lui reste trente mètres à parcourir avant de retrouver son boulevard de perdition, et la foule des mieux lotis qui masquent ses congénères d’infortune : mendiants, migrants, ou sans-logis, pourtant disséminés autour. Je le laisse rejoindre son point de départ, déboucher pile où sa tête avait heurté un pavé bicentenaire, une demi-heure plus tôt. Peut-être moins amoché lui, que toutes mes frêles certitudes et mes bonnes intentions. La boucle est bouclée, j’ai perdu cette bataille.

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