Terry et les messieurs « mort ».

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(Suggestion pour une lecture en musique : Dirty Beaches – Displaced)

Un vrai festin pour sans-abris. Cette nuit-là je découvre Terry en pleine ripaille, étalé au sol contre un dossier de cartons usagés, à mi chemin entre la Grand-place et le secteur pavé de la vieille ville. Il m’avait bien semblé reconnaître son poil rougeoyant, cet air de gavroche burlesque… Lui ou un autre de toute façon, je n’allais pas changer de trottoir. Que la silhouette titube, soit assise ou couchée devant une vitrine, on trouve du marginal en tout genre à cette heure, et rarement juché au sommet de la hiérarchie sociale. Mais pour lui c’est un vrai pique-nique princier, un coin de bitume lui servant de nappe… D’un côté sa main plonge dans ce qui semble une grande portion de beignets industriels assez peu ragoûtants, de l’autre il tient à sa disposition un pot grassement rempli de biscuits apéritifs étonnamment larges et difformes. Et de chaque bord, à la commissure de ses lèvres, s’échappe une pleine volée de miettes dès qu’il redesserre l’étreinte de sa mastication jubilatoire, pour rouvrir le bec entre deux bouchées. A ce stade de la bombance il est sûrement parvenu à satiété depuis quelques nuggets ; maintenant il s’agit surtout d’emmagasiner pour la nuit et le réveil suivant. Ce serait dommage de gâcher, on ne stocke pas quand on dort dans la rue.

Je m’arrête un court instant à sa hauteur, frappé par l’expression gargantuesque de sa posture. Abondance et précarité trouvant là une concorde insolite. Lui, affalé comme un adolescent boulimique sur le canapé du salon, est sans doute la personne la plus épanouie entrevue ce soir. Ce qui ne me surprend guère à vrai dire ; l’idée même du contentement pour un SDF au long cours _ déficient mental de surcroît, diffère grandement de la nôtre, pauvres non-exclus citadins, pétris de frustrations existentielles ou sociétales. On approche du solstice d’été, la nuit est douce et son estomac plein ; aussi Terry présente une mine souveraine, incroyablement détachée. Alors qu’on n’aille pas lui reprocher de mettre ses pieds sur la table, ou de manquer à son devoir de tri sélectif, il est chez lui après tout.

Je veux juste m’assurer de son état global de survie. Habituellement on ne le croise pas dans cette rue, aussi exposé, d’ailleurs je l’imaginais plutôt en foyer ces derniers temps. Peut-être seulement l’hiver. « Ça va Terry ? », lui adressé-je prudemment, m’efforçant de ne pas le surprendre, afin d’éviter toute association avec un agresseur potentiel. « Ah ouais hah… aahh ‘tite pièce ? », réagit-il, sans ralentir son effort d’ingestion compulsive. Je sors alors de ma besace un filet plastique contenant deux bananes encore bien portantes, mûres à point. Me sachant bientôt arrivé chez moi, l’apport de sucres rapides devient superflu. « Tiens, comme ça tu auras un dessert », lui dis-je en brandissant les deux fruits oblongs accouplés. « Ah ouais hah... », obtiens-je en retour approbatif. Quelques mètres plus loin, poursuivant ma route sans grande agitation compassionnelle, m’effleure cette morale sûrement inconvenante : on ne peut pas secourir toute la misère humaine, mais on peut lui tendre une banane, ou deux.

Il y a quelques années cependant, j’avais connu un Terry bien moins paisible et abordable. Je me souvenais notamment d’un soir autour de la même période, quand il était passé du joyeux trublion lunaire à l’importun agressif, envers les clients d’une terrasse très fréquentée où je le croisais régulièrement. Quelque chose ou quelqu’un avait déclenché en lui une colère brusque, et son agitation malsaine promettait d’autres débordements, à moins de le chasser manu militari. Moi qui monopolisait une table entière, perdu dans un quelconque graffiti poétique, je l’avais donc assis à mes côtés, offrant une tentative d’apaisement provisoire. C’est au passage d’une voiture qu’il avait disjoncté, une de ces berlines clinquantes pour virée festive, je crois. Était-ce un visage à l’intérieur ou le frôlement du véhicule, j’ignore ce qui l’avait ainsi troublé. Mais cinq minutes plus tard il rugissait à nouveau, ciblant des noceurs du bar d’à côté cette fois. Son obscure diatribe ponctuée par un « Non ! » véhément, immédiatement suivi d’un épais crachat. Sentant comme un jet d’urine franchir son territoire, l’un des mâles dominants du groupe y avait vu offense envers sa dame, et le jeune coq s’échauffait au point de menacer physiquement Terry. Là encore j’avais dû m’interposer : « Tu ne vas quand même pas mettre une droite à un clodo, si ? ». Et deux fois moins costaud, avais-je rajouté intérieurement. Incident clos, mais la scène avait bien l’allure d’un conflit de territorialité entre deux extrêmes sociologiques, deux dépositaires d’une même légitimité urbaine : le clochard et le petit-bourgeois.

La rue en était pleine de cette petite-bourgeoisie en goguette, bohème ou prédatrice. Alors pourquoi tant de rage venant d’un personnage si coutumier du secteur ? Non, il devait y avoir autre chose. Peut-être un souvenir traumatique revenu à la surface, une parole ou un geste à ne jamais reproduire en sa présence. Par chance j’avais conservé un bout de feuille vierge sur mon billet en cours, de quoi griffonner encore quelques lignes, ainsi focaliser l’attention du forcené, après l’avoir non sans peine fait rassoir. Il ne savait peut-être ni lire ni écrire, mais comprenait instinctivement la portée mémorielle d’un stylo qu’on actionne auprès de lui. Et comment par l’écrit, l’oral devient postérité. Je faisais figure d’un psychiatre ou d’un éducateur, ce bien malgré moi.

Aussi l’avais-je écouté ânonner une forme de récit, dont seule l’intonation de sa voix m’indiquait la structure et la teneur émotionnelle, tant je peinais à distinguer un mot sur trois. Le terme « cercueil » notamment, revenait comme un leitmotiv. Un hochement de tête me suffisait à lui confirmer la bonne réception du message, et sa retranscription _ très partielle évidemment, sur papier. Je n’y voyais pas tant le délire d’un SDF lunatique perdu dans sa propre réalité, au fond peu importe la différence de langage, anthropologiquement j’arrivais à le suivre, c’était limpide même. Chaque fois qu’il voulait souligner l’importance du témoignage, son doigt pointait à nouveau la feuille d’un geste emporté, comme pour rappeler mon crayon à son devoir. « Hé note ! », distinguais-je malgré son élocution grossière. « Oui, oui, je note« , le rassurais-je. Au moins pendant ce temps il n’embêtait personne d’autre. Cela n’avait pas duré toute la nuit heureusement. Puis une fois rentré, j’avais juste classé la feuille en haut d’une pile, parcourue d’une série étrange de mots-clefs, scellant graphiquement l’énigme de cet homme de rue. Lequel n’allait plus donner signe de vie pendant une longue période…

On l’avait supposé mort, ou proche de l’être en tout cas. Et puis non, soudainement il était réapparu. Certes un peu vieilli, mais l’air encore assez autonome. Ses habitudes inchangées : un vagabondage incessant d’une terrasse à l’autre, en vue d’aborder les gens et faire son « idiot du village », récolter quelques cigarettes, de l’eau ou du café, parfois un peu de nourriture… mais sans réelle intention de mendier. D’autres n’auraient pas bénéficié du même facteur sympathie. Il faut croire que Terry séduisait par sa bouille d’éternel enfant perdu, que ni son teint buriné, ni la crasse, ne suffisaient à obscurcir entièrement. On aurait dit le rejeton caché d’un Tom Waits ayant fricoté avec une prostituée bruxelloise au détour d’un concert. Avec sa dégaine clope au bec et cette tignasse rockabilly _ manifestement entretenue par un coiffeur bénévole en foyer d’hébergement, il dégageait plus de style que la plupart des jeunes minets du coin. Lesquels en avaient sans doute conscience d’ailleurs, certains braquant même leur smartphone devant sa trogne éberluée, comme des touristes en manque de pittoresque… Ça ne m’étonnerait pas qu’on lui ait ouvert un compte Facebook à son insu, photo de profil à l’appui. Car l’air de pas grand-chose mais quand même, Terry suscite une vraie popularité locale. Et il en joue, pareil à tout animal de foire percevant la fascination qu’il exerce autour de lui. Il en joue à l’usure aussi, chaque soir un peu plus abruti par l’effervescence de clientèle passante, galvanisé par l’agitation frénétique d’une rue dite « de la soif ».

En faire partie malgré tout. Plus qu’un simple figurant festif dans cette entreprise collective de divertissement, le marginal endosse un rôle essentiel : celui de conforter la norme. La culpabiliser, la rudoyer certes, mais finalement surtout l’asseoir, la consolider. Comment se sentir de classe moyenne ou petite-bourgeoisie, si l’on vide nos centre-villes de toute clochardise, de toute mendicité ? Au fond c’est une comédie humaine bien rodée : alors ne plaignons pas l’exclu, plaignons celui qui ne trouve pas sa place au générique… Même lorsqu’il se pose, déchu, sur le perron du seul commerce désaffecté de la rue, les joues coincées entre ses mains lasses, la mine pathétiquement triste ; Terry apparaît encore plus iconographique que jamais. Même solitaire en son monde, il interprète une scène d’ensemble. Je ne l’ai surpris qu’une fois vraiment dans sa bulle d’intimité, libre de toute attribution sociologique extérieure. Et pourtant l’image en elle-même, celle d’un sans-abris allongé dans son sac de couchage contre un recoin d’une église, confère sans doute au cliché. Pendant un court instant néanmoins, au beau milieu d’une journée estivale, j’ai réussi à capter son regard, si étranger, émergeant d’une somnolence douloureuse, accusant un épuisement manifeste. Je ne me suis attardé qu’une poignée de secondes, à distance raisonnable, il aura perçu l’intrusion malgré tout. On ne devrait jamais observer quelqu’un dormir, c’est beaucoup trop personnel… Voilà ce que j’ai pensé en m’éloignant ce jour-là.

Mais en matière de légende urbaine, nous façonnons d’abord les mythes qui nous éclairent le mieux. Dussent-ils arpenter les ruelles obscures… Jusqu’à les voir se briser contre un écueil de réalité imprévu, trahis par d’autres faits et gestes. Quelques semaines donc après avoir croisé Terry sur mon chemin du retour, et agrémenté en fruits sa restauration, cette fois il pénètre à l’intérieur du même bar où je viens justement de m’installer, peu après l’ouverture. L’endroit affiche encore désert, et il n’est pas rare que lui ou un autre SDF rentre y demander un verre d’eau. À ma grande sidération pourtant, Terry se présente au barman non pour venir s’hydrater, mais afin que celui-ci compose le 115 et lui obtienne une couverture, justifiée par un début d’automne hivernal… Le tout formulé d’une voix calme et assurée, délestée de cette gouaille absconse habituelle, sans erreur de syntaxe, sans même devoir lui faire répéter. Tout aussi surpris, le barman s’exécute néanmoins, et répond au clochard d’un même ton rationnel. « Je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche tu sais, on est dimanche, en plein après-midi… Je ne sais pas s’ils pourront faire quelque chose… ». L’attente se prolonge, la messagerie d’accueil du Samu social tourne en boucle manifestement. Le serveur prend alors un air doublement décontenancé, maintenant le combiné contre son oreille, tout en réajustant quelques bouteilles derrière le comptoir. « Personne ne répond, désolé… ». Terry continue d’exhiber une mine insolemment candide ; à mille lieux de toute esplièglerie, il reprend d’un ton angélique : « Une couverture pour Terry Martin, ils me connaissent, oui… Vous voulez que je fasse le numéro ? ».

L’idiot du village sait donc parler. Il connaît même son identité civile, quel numéro appeler pour obtenir de l’aide, et pour un peu il s’en occuperait lui-même s’il avait un portable… Le mythe s’écorne, les à priori tombent. Mais qui est ce type en réalité : un schizophrène, un bipolaire, juste un pochetron, ou un brillant comédien malgré lui ? Tellement possédé par sa propre incarnation sociale, tellement défini jour après jour par notre prisme sociétal, qu’il en est devenu ce personnage de composition, capable de tenir son rôle avec un abandon saisissant, une régularité admirable. Mais capable aussi de gérer sa propre condition humaine. Il y a un temps pour le spectacle, et un temps pour les coulisses. Il y a une heure pour le show, et une heure pour le business. Le business de survivre, demeurer.
Lassé d’attendre, le barman finit par raccrocher. Il suggère alors à Terry de repasser un peu plus tard, lui proposant néanmoins une tasse de café, avec le droit provisoire de siéger à l’intérieur. Le marginal n’esquisse aucun désarroi particulier devant l’insuccès porté à sa requête, et accepte volontiers la boisson chaude, réclamant un sucre au passage. À ce moment précis, je le dévisage enfin pour ce qu’il est véritablement : un bienheureux. Au sens païen du terme. Statut qui lui confère, malgré son expression soudainement civilisée, une forme d’animalité domestique. Comme si une telle pureté instinctive, naturelle, ne saurait de nos jours correspondre au champ d’une quelconque humanité. Au moins dans notre entendement commun.

La scène ne dure qu’une poignée de minutes, puis l’homme _ s’il en est un _ se lève, et retourne braver le froid, ou chercher asile un peu plus loin. De retour à mon appartement, je regrette de ne pouvoir ressortir le fameux papier-confidence, ramené de soirée quelques années plus tôt _ cela prendrait des heures de recherche. Un fin psychiatre en aurait sûrement tiré quelque chose. « Cercueil », « Mort », « Non ! ». Voilà tout ce dont je me rappelle… Tiens oui, ça me revient à présent : l’autre jour il m’a appelé « monsieur mort » juste après m’avoir reconnu, dans un petit gloussement farceur. L’expression m’a paru familière, ce n’est pas la première fois qu’elle sortait de sa bouche, j’en suis certain. Sur le coup j’ai attribué ça à mon port de vêtements sombres, plutôt récurrent. Mais en réalité c’est ma posture qu’il visait, beaucoup moins méditative qu’à l’époque où j’essayais de le calmer par la plume, m’autorisant encore ce type d’échange nocturne improbable… « Monsieur mort », c’est celui qui tient les rênes, c’est la stature d’autorité. Ce sont tous les hommes de pouvoir qui l’entourent, quel que soit leur grade, leur responsabilité. Patrons de bar, serveurs, restaurateurs, veilleurs, videurs, flics, éducs spé, infirmiers psy… Pourvoyeurs de tabac, de briquet, de quelques centimes, ou d’un billet de cinq pour se payer une bière.. Toute sorte de dominants investis d’une fonction, bardés par l’étoffe du sérieux, raides comme une faucheuse. Condescendants ou protecteurs, méprisants ou bienfaiteurs, peu importe : ce sont tous des messieurs « mort » au yeux d’un Terry SDF. Même les femmes. Car pour lui, tout ceci n’est qu’une longue plaisanterie ; seule la folie peut vous rendre une vie supportable, ne leur en déplaise. Reste à choisir son degré d’aliénation.

Le bon, le clochard, et les pompiers…

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(Unknow credit – Suggestion pour une lecture musicale : John ColtraneMy favorite things)

Un clochard qui débloque en terrasse, cela n’a rien d’étonnant par ici. On peut même s’en distraire, tant que le type reste inoffensif, juste assez lunaire et pochetronné pour nous délivrer une petite tranche d’absurde. Celui-ci remue un peu trop quand même, il ne faudrait pas non plus qu’il atterrisse sur une table, à force de virevolter comme un chaman SDF… Je garde vaguement un oeil sur lui, mais depuis l’entrée du bar, à quelques mètres. Et au moment de l’incident, mon regard se porte ailleurs. C’est le bruit qui m’interpelle : sa tête vient de claquer brutalement contre terre, directement sur un pavé. Il se relève aussitôt, sans l’aide de personne. Mais une imposante plaque de sang rougit l’arrière de son crâne. Cet homme va avoir besoin de secours ; vu le choc, il pourrait bien souffrir d’un traumatisme sévère. Le problème étant qu’il ne réclame aucune aide extérieure, et que tout le monde s’en méfie autour. Certes, comment appréhender une bête sauvage, dont le langage corporel évince l’usage du verbe ? Un timide attroupement se forme néanmoins, et lui signifie la gravité de sa situation. Je m’approche alors pour tenter d’en savoir plus. Mais lui a déjà fendu le cercle, en dépit des injonctions. L’instinct de préservation l’emporte : un animal blessé n’attend pas qu’on l’achève ou qu’on lui demande son numéro de sécurité sociale, il se protège par la fuite.

A ce moment j’interviens, et me mets à suivre le clochard dérouté jusque dans une ruelle adjacente, quarante mètres plus loin. Je distingue mieux son visage à présent, qui délivre à lui seul une fresque de vie urbaine comme sortie d’un autre siècle. L’aspect frustre de ses traits doit sûrement autant à l’alcool et la rudesse de caractère, qu’au fruit d’un errement génétique, dont la rue seule porte le crédit : inutile de blâmer un quelconque Frankenstein… Sa corpulence, sans être massive, m’enjoint également à la précaution, car je risque un mauvais coup à la moindre approche inconsidérée. Essayons quand même le dialogue peut-être. Reste à savoir en quelle langue. Je crois percevoir des intonations de russe, entremêlées d’un anglais approximatif… Oublions le français en tout cas.

_ « Go’way man, go’way ! », me jette-t-il, chaque fois que je fais mine de le retenir. Qu’on pourrait ainsi traduire en « dégage, mec ! ».
_ « You’re bleeding man, you need help ! », rétorqué-je. (« Tu saignes mec, il te faut de l’aide ! »).

Trois autres personnes m’accompagnent dans cet élan interventionniste. Une bande de jeunes gens sincèrement préoccupés, dont cette fille qui vient d’alerter le samu, et me confirme qu’une équipe s’est mise en route. Espérons qu’ils arrivent rapidement sur place. Notre challenge en attendant, revient à contenir le cabossé fugitif autour du même secteur, en plein samedi soir, dans l’une des artères les plus fréquentées de la ville… Le rodéo s’annonce périlleux, et la rue entière, spectatrice, tient les paris. Heureusement qu’un autre saint-bernard suit le mouvement, pour m’aider à canaliser l’animal ; chacun de son côté, ou l’un par-devant et l’autre derrière, nous parvenons à infléchir ainsi la trajectoire de notre homme.

Mais l’illusion d’une quelconque maîtrise est de courte durée : se voyant escorté, empêché de fuir, l’énergumène devient aussi un fauteur de troubles ambulant. D’abord il essaie de pénétrer à l’intérieur d’une brasserie _ je le rattrape in extremis, puis dans pratiquement chacun des bars alignés sur moins de deux cents mètres. Je comprends alors, bien trop tard, dans quelle perversité d’altruisme je viens de me fourrer à pieds joints. Le bon samaritain en fait, c’est juste un type au mauvais endroit, au mauvais moment, qui se dit à contrecoeur : « là, je dois faire quelque chose ».

J’ai l’impression de vivre un court-métrage burlesque, filmé entièrement à l’épaule. Et nous couvrons le bonhomme en plan serré, mais sans jamais porter la main sur lui, pour éviter qu’il se débatte. Attention maintenant : il bifurque à gauche. Continuons à le suivre. Halte là, une voiture. Ouf, elle l’a vu. Essayons de l’orienter vers son point d’origine. Là comme ça oui, contourne-le, et ensuite je prends le relais, puis tu le bloques dans l’autre sens. Bientôt l’arrivée du samu, il faut tenir, juste limiter ses débordements.
Bon sang, mais ça grouille de partout ce soir. Et il ne se prive pas de bousculer des gens au passage. Désolé mademoiselle : non, ne prenez pas cet air de Cendrillon outragée, on s’en occupe, enfin on essaie… Oui monsieur, il a le crâne en sang, on a vu, les pompiers arrivent. Attends, c’était juste un coup de coude mon gars, tu ne vas pas chercher à lui mettre une droite quand même ? Il a déjà bien morflé là, ça reste un être humain tu sais. Pas besoin de lui faire ton regard de « meurs et fous-nous la paix, sale clodo psychopathe ».
Ah tiens, une drag-queen à dix heures… Décidément, aucun choc de civilisation ne nous sera épargné. Une deuxième, une troisième… ? Ca y est, je me rappelle maintenant, c’est la Gay Pride ce soir. Non seulement la population augmente à l’abord des deux établissements gay-friendly du quartier, mais une bonne partie est juchée sur des escarpins à talons de quinze centimètres, le tout sur un trottoir pavé… C’est comme si nous venions de jeter une boule de détresse sociale au milieu d’un jeu de quilles déjà vacillantes. Un chien fou à travers une meute de « folles » sciemment revendiquées. Et pour couronner l’absurde, tout du long de ce gardiennage forcé, je croise plusieurs de mes connaissances. Au fond, presque un samedi soir ordinaire, en ce petit village mondain…
Salut, oui. Comment je vais ? Euh, un peu pressé là, mais on se recroise plus tard, d’accord ? Est-ce que je le connais ce weirdo ? Comme un vieux copain à force, vu la tournure de notre scénographie. Ah zut, il retraverse. Damned, il est vraiment intenable… Hé, attention là : « stop ! ». Cette fois, j’ai vraiment cru qu’il allait se faire renverser. La voiture a pilé sèchement, juste devant nous. Non seulement je n’aurais jamais dû m’embarquer là-dedans, mais il va finir par se prendre une bagnole, et ce sera de ma faute. Car il n’obéit pas uniquement à son repli instinctif, il a aussi le comportement d’un désespéré suicidaire, qui utilisera le moindre prétexte pour aggraver encore son cas.

Pendant ce temps, la fille en contact avec le samu nous avertit de leur arrivée enfin imminente. Le tout est qu’ils parviennent à nous localiser sans peine, et que l’intervention se déroule dignement. On aperçoit la fourgonnette une première fois, mais elle pointe du mauvais côté, en sens interdit. Patience, essayons de le maintenir dans un dégagement moins surpeuplé, le temps que les pompiers contournent le périmètre jusqu’à nous. Voilà, ils reviennent par l’autre petite rue. Je leur fais signe, ils s’approchent et bloquent le véhicule à une vingtaine de mètres. Cette fois, nous décidons de l’arrêter manu militari, un bras chacun, comme servi sur un plateau. Il ne leur reste plus qu’à intervenir, et l’indocilité du personnage ne leur a pas échappé. Pourtant, marchant vers nous d’un pas serein, voilà qu’ils nous demandent de relâcher notre proie. « C’est bon, laissez-le, on s’en occupe ». J’échange un regard dubitatif avec mon jeune acolyte lui ceinturant l’autre bras. « Euh, vous êtes sûr ? ». « Oui, on s’en occupe ».

Et bien entendu l’homme s’enfuit, aussitôt relâché. Trente secondes plus tard, il les devance déjà de plusieurs longueurs, tandis que deux pompiers font mine de rester au contact, pas plus concernés que ça. Tout ce cirque pour rien. Ils n’avaient aucune intention de le prendre en charge, encore moins en poursuite. On a passé appel, le samu envoie une équipe d’intervention, mais juste par principe ; ils en ont vu d’autres, et la nuit commence à peine : un clochard qui se tape le pavé, c’est terriblement banal au fond. Si le type demeure incontrôlable, on ne va pas y passer la soirée. Trois minutes s’écoulent, puis ils rejoignent finalement leur camion, soi-disant pour rebalayer le secteur, comme notre ami les a semés. Mes collègues en bons sentiments accusent le coup, écoeurés par la désinvolture des secouristes ; eux expriment une forme d’indignation que l’âge n’a pas encore relativisé. « Au moins on aura essayé, merci en tout cas pour votre aide ». Et ils partent retrouver bières et amis en terrasse, au point originel de l’accident.

Pour moi la partie n’est pas finie, je refuse de classer l’affaire. Quitte à avoir failli cogner une voiture, risquer de froisser quelques noceurs embourgeoisés, ou de renverser une drag-queen un soir de Gay Pride, autant en faire une croisade personnelle, et convertir mon civisme en orgueil mal placé. Je vais donc le retrouver, il ne doit pas être bien loin… Coupons à travers le carrefour d’abord, essayons la rue opposée _ toujours confluente de l’artère principale dont le fugitif sous pression a fini par nous éloigner. Là, c’est lui. Je distingue à nouveau sa toison arrière entremêlée de sang. Et il continue à dériver, complètement hagard. Comme je ne compte plus sur l’aide des pompiers, dont je doute maintenant qu’ils réapparaissent, le deuxième round de notre course-poursuite va vite se résumer à un acharnement solitaire, vain et dénué d’empathie urgentiste. A part lui tendre un mouchoir en effet, je me demande bien ce que je peux faire. D’ailleurs il ne présente aucune hémorragie perceptible heureusement. Je parviens néanmoins à le rediriger vers une petite ruelle enclavée, où l’effervescence du quartier s’estompe radicalement. Jamais je n’ai été si proche de lui faire entendre raison. Il n’y a plus que nous deux par ici. A défaut de lui porter assistance, essayons de le calmer.

_ « Leave’me ‘lone, man ! », insiste-t-il. (« Fiche moi la paix, mec ! »)
_ Come on, let’s sit down a minute, and we can talk if you want. (« Allez, on s’assoit une minute, et on cause si tu veux »).

Aucun moyen de l’apaiser, il ne cédera pas un yard de bon sens. Nous tournons ensuite à l’angle d’une autre ruelle perpendiculaire ; j’appose alors une dernière fois ma main sur son épaule, ce qui lui provoque un nouveau pas de côté intempestif, droit vers la porte d’entrée du seul petit bar au coin, qu’il franchit sans crier gare, en s’étalant sur la première table venue. Verres et chaises se renversent, une clameur d’émoi retentit ; puis en moins de deux secondes on me réexpédie l’intrus, comme un vulgaire boomerang sur pattes, et la porte se referme aussitôt. Vraiment ce gars mérite un Oscar. Plus qu’un authentique fardeau, c’est Buster Keaton, réincarné en SDF géorgien…

Moi j’ai atteint ma limite, je le sens. Il lui reste trente mètres à parcourir avant de retrouver son boulevard de perdition, et la foule des mieux lotis qui masquent ses congénères d’infortune : mendiants, migrants, ou sans-logis, pourtant disséminés autour. Je le laisse rejoindre son point de départ, déboucher pile où sa tête avait heurté un pavé bicentenaire, une demi-heure plus tôt. Peut-être moins amoché lui, que toutes mes frêles certitudes et mes bonnes intentions. La boucle est bouclée, j’ai perdu cette bataille.