Terry et les messieurs « mort ».

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(Suggestion pour une lecture en musique : Dirty Beaches – Displaced)

Un vrai festin pour sans-abris. Cette nuit-là je découvre Terry en pleine ripaille, étalé au sol contre un dossier de cartons usagés, à mi chemin entre la Grand-place et le secteur pavé de la vieille ville. Il m’avait bien semblé reconnaître son poil rougeoyant, cet air de gavroche burlesque… Lui ou un autre de toute façon, je n’allais pas changer de trottoir. Que la silhouette titube, soit assise ou couchée devant une vitrine, on trouve du marginal en tout genre à cette heure, et rarement juché au sommet de la hiérarchie sociale. Mais pour lui c’est un vrai pique-nique princier, un coin de bitume lui servant de nappe… D’un côté sa main plonge dans ce qui semble une grande portion de beignets industriels assez peu ragoûtants, de l’autre il tient à sa disposition un pot grassement rempli de biscuits apéritifs étonnamment larges et difformes. Et de chaque bord, à la commissure de ses lèvres, s’échappe une pleine volée de miettes dès qu’il redesserre l’étreinte de sa mastication jubilatoire, pour rouvrir le bec entre deux bouchées. A ce stade de la bombance il est sûrement parvenu à satiété depuis quelques nuggets ; maintenant il s’agit surtout d’emmagasiner pour la nuit et le réveil suivant. Ce serait dommage de gâcher, on ne stocke pas quand on dort dans la rue.

Je m’arrête un court instant à sa hauteur, frappé par l’expression gargantuesque de sa posture. Abondance et précarité trouvant là une concorde insolite. Lui, affalé comme un adolescent boulimique sur le canapé du salon, est sans doute la personne la plus épanouie entrevue ce soir. Ce qui ne me surprend guère à vrai dire ; l’idée même du contentement pour un SDF au long cours _ déficient mental de surcroît, diffère grandement de la nôtre, pauvres non-exclus citadins, pétris de frustrations existentielles ou sociétales. On approche du solstice d’été, la nuit est douce et son estomac plein ; aussi Terry présente une mine souveraine, incroyablement détachée. Alors qu’on n’aille pas lui reprocher de mettre ses pieds sur la table, ou de manquer à son devoir de tri sélectif, il est chez lui après tout.

Je veux juste m’assurer de son état global de survie. Habituellement on ne le croise pas dans cette rue, aussi exposé, d’ailleurs je l’imaginais plutôt en foyer ces derniers temps. Peut-être seulement l’hiver. « Ça va Terry ? », lui adressé-je prudemment, m’efforçant de ne pas le surprendre, afin d’éviter toute association avec un agresseur potentiel. « Ah ouais hah… aahh ‘tite pièce ? », réagit-il, sans ralentir son effort d’ingestion compulsive. Je sors alors de ma besace un filet plastique contenant deux bananes encore bien portantes, mûres à point. Me sachant bientôt arrivé chez moi, l’apport de sucres rapides devient superflu. « Tiens, comme ça tu auras un dessert », lui dis-je en brandissant les deux fruits oblongs accouplés. « Ah ouais hah... », obtiens-je en retour approbatif. Quelques mètres plus loin, poursuivant ma route sans grande agitation compassionnelle, m’effleure cette morale sûrement inconvenante : on ne peut pas secourir toute la misère humaine, mais on peut lui tendre une banane, ou deux.

Il y a quelques années cependant, j’avais connu un Terry bien moins paisible et abordable. Je me souvenais notamment d’un soir autour de la même période, quand il était passé du joyeux trublion lunaire à l’importun agressif, envers les clients d’une terrasse très fréquentée où je le croisais régulièrement. Quelque chose ou quelqu’un avait déclenché en lui une colère brusque, et son agitation malsaine promettait d’autres débordements, à moins de le chasser manu militari. Moi qui monopolisait une table entière, perdu dans un quelconque graffiti poétique, je l’avais donc assis à mes côtés, offrant une tentative d’apaisement provisoire. C’est au passage d’une voiture qu’il avait disjoncté, une de ces berlines clinquantes pour virée festive, je crois. Était-ce un visage à l’intérieur ou le frôlement du véhicule, j’ignore ce qui l’avait ainsi troublé. Mais cinq minutes plus tard il rugissait à nouveau, ciblant des noceurs du bar d’à côté cette fois. Son obscure diatribe ponctuée par un « Non ! » véhément, immédiatement suivi d’un épais crachat. Sentant comme un jet d’urine franchir son territoire, l’un des mâles dominants du groupe y avait vu offense envers sa dame, et le jeune coq s’échauffait au point de menacer physiquement Terry. Là encore j’avais dû m’interposer : « Tu ne vas quand même pas mettre une droite à un clodo, si ? ». Et deux fois moins costaud, avais-je rajouté intérieurement. Incident clos, mais la scène avait bien l’allure d’un conflit de territorialité entre deux extrêmes sociologiques, deux dépositaires d’une même légitimité urbaine : le clochard et le petit-bourgeois.

La rue en était pleine de cette petite-bourgeoisie en goguette, bohème ou prédatrice. Alors pourquoi tant de rage venant d’un personnage si coutumier du secteur ? Non, il devait y avoir autre chose. Peut-être un souvenir traumatique revenu à la surface, une parole ou un geste à ne jamais reproduire en sa présence. Par chance j’avais conservé un bout de feuille vierge sur mon billet en cours, de quoi griffonner encore quelques lignes, ainsi focaliser l’attention du forcené, après l’avoir non sans peine fait rassoir. Il ne savait peut-être ni lire ni écrire, mais comprenait instinctivement la portée mémorielle d’un stylo qu’on actionne auprès de lui. Et comment par l’écrit, l’oral devient postérité. Je faisais figure d’un psychiatre ou d’un éducateur, ce bien malgré moi.

Aussi l’avais-je écouté ânonner une forme de récit, dont seule l’intonation de sa voix m’indiquait la structure et la teneur émotionnelle, tant je peinais à distinguer un mot sur trois. Le terme « cercueil » notamment, revenait comme un leitmotiv. Un hochement de tête me suffisait à lui confirmer la bonne réception du message, et sa retranscription _ très partielle évidemment, sur papier. Je n’y voyais pas tant le délire d’un SDF lunatique perdu dans sa propre réalité, au fond peu importe la différence de langage, anthropologiquement j’arrivais à le suivre, c’était limpide même. Chaque fois qu’il voulait souligner l’importance du témoignage, son doigt pointait à nouveau la feuille d’un geste emporté, comme pour rappeler mon crayon à son devoir. « Hé note ! », distinguais-je malgré son élocution grossière. « Oui, oui, je note« , le rassurais-je. Au moins pendant ce temps il n’embêtait personne d’autre. Cela n’avait pas duré toute la nuit heureusement. Puis une fois rentré, j’avais juste classé la feuille en haut d’une pile, parcourue d’une série étrange de mots-clefs, scellant graphiquement l’énigme de cet homme de rue. Lequel n’allait plus donner signe de vie pendant une longue période…

On l’avait supposé mort, ou proche de l’être en tout cas. Et puis non, soudainement il était réapparu. Certes un peu vieilli, mais l’air encore assez autonome. Ses habitudes inchangées : un vagabondage incessant d’une terrasse à l’autre, en vue d’aborder les gens et faire son « idiot du village », récolter quelques cigarettes, de l’eau ou du café, parfois un peu de nourriture… mais sans réelle intention de mendier. D’autres n’auraient pas bénéficié du même facteur sympathie. Il faut croire que Terry séduisait par sa bouille d’éternel enfant perdu, que ni son teint buriné, ni la crasse, ne suffisaient à obscurcir entièrement. On aurait dit le rejeton caché d’un Tom Waits ayant fricoté avec une prostituée bruxelloise au détour d’un concert. Avec sa dégaine clope au bec et cette tignasse rockabilly _ manifestement entretenue par un coiffeur bénévole en foyer d’hébergement, il dégageait plus de style que la plupart des jeunes minets du coin. Lesquels en avaient sans doute conscience d’ailleurs, certains braquant même leur smartphone devant sa trogne éberluée, comme des touristes en manque de pittoresque… Ça ne m’étonnerait pas qu’on lui ait ouvert un compte Facebook à son insu, photo de profil à l’appui. Car l’air de pas grand-chose mais quand même, Terry suscite une vraie popularité locale. Et il en joue, pareil à tout animal de foire percevant la fascination qu’il exerce autour de lui. Il en joue à l’usure aussi, chaque soir un peu plus abruti par l’effervescence de clientèle passante, galvanisé par l’agitation frénétique d’une rue dite « de la soif ».

En faire partie malgré tout. Plus qu’un simple figurant festif dans cette entreprise collective de divertissement, le marginal endosse un rôle essentiel : celui de conforter la norme. La culpabiliser, la rudoyer certes, mais finalement surtout l’asseoir, la consolider. Comment se sentir de classe moyenne ou petite-bourgeoisie, si l’on vide nos centre-villes de toute clochardise, de toute mendicité ? Au fond c’est une comédie humaine bien rodée : alors ne plaignons pas l’exclu, plaignons celui qui ne trouve pas sa place au générique… Même lorsqu’il se pose, déchu, sur le perron du seul commerce désaffecté de la rue, les joues coincées entre ses mains lasses, la mine pathétiquement triste ; Terry apparaît encore plus iconographique que jamais. Même solitaire en son monde, il interprète une scène d’ensemble. Je ne l’ai surpris qu’une fois vraiment dans sa bulle d’intimité, libre de toute attribution sociologique extérieure. Et pourtant l’image en elle-même, celle d’un sans-abris allongé dans son sac de couchage contre un recoin d’une église, confère sans doute au cliché. Pendant un court instant néanmoins, au beau milieu d’une journée estivale, j’ai réussi à capter son regard, si étranger, émergeant d’une somnolence douloureuse, accusant un épuisement manifeste. Je ne me suis attardé qu’une poignée de secondes, à distance raisonnable, il aura perçu l’intrusion malgré tout. On ne devrait jamais observer quelqu’un dormir, c’est beaucoup trop personnel… Voilà ce que j’ai pensé en m’éloignant ce jour-là.

Mais en matière de légende urbaine, nous façonnons d’abord les mythes qui nous éclairent le mieux. Dussent-ils arpenter les ruelles obscures… Jusqu’à les voir se briser contre un écueil de réalité imprévu, trahis par d’autres faits et gestes. Quelques semaines donc après avoir croisé Terry sur mon chemin du retour, et agrémenté en fruits sa restauration, cette fois il pénètre à l’intérieur du même bar où je viens justement de m’installer, peu après l’ouverture. L’endroit affiche encore désert, et il n’est pas rare que lui ou un autre SDF rentre y demander un verre d’eau. À ma grande sidération pourtant, Terry se présente au barman non pour venir s’hydrater, mais afin que celui-ci compose le 115 et lui obtienne une couverture, justifiée par un début d’automne hivernal… Le tout formulé d’une voix calme et assurée, délestée de cette gouaille absconse habituelle, sans erreur de syntaxe, sans même devoir lui faire répéter. Tout aussi surpris, le barman s’exécute néanmoins, et répond au clochard d’un même ton rationnel. « Je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche tu sais, on est dimanche, en plein après-midi… Je ne sais pas s’ils pourront faire quelque chose… ». L’attente se prolonge, la messagerie d’accueil du Samu social tourne en boucle manifestement. Le serveur prend alors un air doublement décontenancé, maintenant le combiné contre son oreille, tout en réajustant quelques bouteilles derrière le comptoir. « Personne ne répond, désolé… ». Terry continue d’exhiber une mine insolemment candide ; à mille lieux de toute esplièglerie, il reprend d’un ton angélique : « Une couverture pour Terry Martin, ils me connaissent, oui… Vous voulez que je fasse le numéro ? ».

L’idiot du village sait donc parler. Il connaît même son identité civile, quel numéro appeler pour obtenir de l’aide, et pour un peu il s’en occuperait lui-même s’il avait un portable… Le mythe s’écorne, les à priori tombent. Mais qui est ce type en réalité : un schizophrène, un bipolaire, juste un pochetron, ou un brillant comédien malgré lui ? Tellement possédé par sa propre incarnation sociale, tellement défini jour après jour par notre prisme sociétal, qu’il en est devenu ce personnage de composition, capable de tenir son rôle avec un abandon saisissant, une régularité admirable. Mais capable aussi de gérer sa propre condition humaine. Il y a un temps pour le spectacle, et un temps pour les coulisses. Il y a une heure pour le show, et une heure pour le business. Le business de survivre, demeurer.
Lassé d’attendre, le barman finit par raccrocher. Il suggère alors à Terry de repasser un peu plus tard, lui proposant néanmoins une tasse de café, avec le droit provisoire de siéger à l’intérieur. Le marginal n’esquisse aucun désarroi particulier devant l’insuccès porté à sa requête, et accepte volontiers la boisson chaude, réclamant un sucre au passage. À ce moment précis, je le dévisage enfin pour ce qu’il est véritablement : un bienheureux. Au sens païen du terme. Statut qui lui confère, malgré son expression soudainement civilisée, une forme d’animalité domestique. Comme si une telle pureté instinctive, naturelle, ne saurait de nos jours correspondre au champ d’une quelconque humanité. Au moins dans notre entendement commun.

La scène ne dure qu’une poignée de minutes, puis l’homme _ s’il en est un _ se lève, et retourne braver le froid, ou chercher asile un peu plus loin. De retour à mon appartement, je regrette de ne pouvoir ressortir le fameux papier-confidence, ramené de soirée quelques années plus tôt _ cela prendrait des heures de recherche. Un fin psychiatre en aurait sûrement tiré quelque chose. « Cercueil », « Mort », « Non ! ». Voilà tout ce dont je me rappelle… Tiens oui, ça me revient à présent : l’autre jour il m’a appelé « monsieur mort » juste après m’avoir reconnu, dans un petit gloussement farceur. L’expression m’a paru familière, ce n’est pas la première fois qu’elle sortait de sa bouche, j’en suis certain. Sur le coup j’ai attribué ça à mon port de vêtements sombres, plutôt récurrent. Mais en réalité c’est ma posture qu’il visait, beaucoup moins méditative qu’à l’époque où j’essayais de le calmer par la plume, m’autorisant encore ce type d’échange nocturne improbable… « Monsieur mort », c’est celui qui tient les rênes, c’est la stature d’autorité. Ce sont tous les hommes de pouvoir qui l’entourent, quel que soit leur grade, leur responsabilité. Patrons de bar, serveurs, restaurateurs, veilleurs, videurs, flics, éducs spé, infirmiers psy… Pourvoyeurs de tabac, de briquet, de quelques centimes, ou d’un billet de cinq pour se payer une bière.. Toute sorte de dominants investis d’une fonction, bardés par l’étoffe du sérieux, raides comme une faucheuse. Condescendants ou protecteurs, méprisants ou bienfaiteurs, peu importe : ce sont tous des messieurs « mort » au yeux d’un Terry SDF. Même les femmes. Car pour lui, tout ceci n’est qu’une longue plaisanterie ; seule la folie peut vous rendre une vie supportable, ne leur en déplaise. Reste à choisir son degré d’aliénation.

Avant je tournais le dos à la vitrine…

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(Dessin : Vianney Lefevre / Suggestion pour une lecture en musique : DJ Shadow – Blood on the motorway)

Il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine. Et maintenant je sais pourquoi. Rien à voir avec une quelconque superstition ; je préfère nettement passer sous une échelle, que sous les roues d’un bus en voulant éviter l’échelle… C’était pourtant ma place de prédilection autrefois : de trois-quart opposé à la devanture, assis à l’une des deux tables disposées. Profondeur de champ idéale pour qui souhaite jouir d’une vue complète, car toute la vie du bar s’expose, on ne manque ni les arrivants, ni les sortants. Mais derrière foisonne une des rues les plus animées du vieux centre, et il faut un esprit particulièrement serein, pour tendre ainsi l’échine à mille comploteurs indélicats. Ou la candide insouciance d’un touriste en goguette que je n’ai jamais été.

Non, ne jamais tourner le dos à la vitrine. La nuit traîne son lot de passants ricaneurs, plus ou moins éthylisés, qui ne vous laissent aucune répartie gestuelle possible, comme vous ne les apercevez pas vous moquer. De même, ceux qui pourraient vous reconnaître _ encore faut-il qu’ils le veuillent certes, n’ont aucune chance que vous leur rendiez un salut, un sourire, un simple clin d’œil, voire de rentrer bavarder cinq minutes. Bien sûr j’en ai usé, comme d’un stratagème plutôt sage quand on veut rester tranquille, ou qu’on redoute l’irruption d’un vieux fantôme au-dehors.

Et puis la cible, d’elle-même, s’est décrochée de ma façade arrière. Peu à peu j’ai migré vers d’autres banquettes, lorsque je ne changeais pas résolument de café. C’est beau d’être obstiné, à défier l’effervescence urbaine de tout son détachement corporel ; mais on finit par s’éloigner de la vitre, à mesure que s’estompe le besoin de s’afficher, de dos ou de face. La posture publique, jamais innocente, devient aussi pragmatique alors que de choisir une place du fait qu’elle soit libre. Simplement libre, elle.

Même inoccupée pourtant, je ne choisirais pas cette chaise dos à la vitrine, si j’étais vous. Oui, surtout vous, oiseaux de malheur en tout genre… Mes chers aimants à tragédies, moutons noir, ou simples victimes du mauvais sort, qui ne m’êtes pas toujours étrangers ; imaginez une voiture folle un soir de Saint-Sylvestre, venant emboutir la devanture, après avoir fauché dix passants. Vous ne voudriez pas en assumer le poids, sur votre conscience déjà appesantie d’un damné fraîchement paraplégique. Car bien sûr vous en réchappez. Contrairement à celle qui le même soir vous offrait ce charmant vis-à-vis galant, et aura vu jaillir, elle, le funeste bolide. Qui sait, en ayant choisi la table du fond, moins aguichante, peut-être cette jeune femme aurait-elle su vous convaincre d’une meilleure fortune…

Mais surtout, il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine au mauvais endroit, au mauvais moment. D’abord un pressentiment, comme un bruit inhabituel, une clameur étrangère au train-train citadin. Alors une voiture freine brusquement, pas folle celle-là, juste meurtrière. Les portières claquent, deux hommes surgissent, se précipitent vers les terrasses de cafés voisines. Quelques fumeurs dehors, à peine surpris, déjà mitraillés. Vous tournez la tête, beaucoup trop tard. La belle façade vole en éclat, vingt-cinq ans d’histoire ne peuvent rien devant trois petites secondes de kalach.

L’instant d’après, vous échouez à terre, soufflé par l’impact, tétanisé d’effroi. Une balle a transpercé l’épaule, plusieurs bouts de verres émaillent votre visage, sans qu’un œil soit atteint, presque par magie. Les deux tueurs balaient d’un bref regard l’avant-salle, avant de filer vers la terrasse suivante. Alors vous demeurez blotti, face contre sol, par ce réflexe de survie poussant à faire le mort, curieusement. La pensée reste figée, le temps paraît suspendu, comme un glas interminable. Votre coup de grâce hésite encore… Et c’est l’amnésie traumatique finalement qui vous abat. D’autres n’auront pas la même chance ; ni les victimes, ni les témoins oculaires survivants. D’autres eux aussi, avaient tourné le dos à la vitrine, et n’ont mesuré l’infamie du sort qu’à leur dernière fraction d’existence.

Car évidemment il faut un miraculé, une exception à la règle. Maintenant que la police vous interroge, les mots soudain manquent. Vous n’avez rien vu, juste tout ressenti. Rien à raconter, tout à exprimer. L’inspecteur en charge n’insiste pas, une dizaine d’autres témoins patientent derrière, plus distants des faits, mais moins avares en détails descriptifs. On vous confie d’urgence à l’attention d’un psychologue, officiant parmi une équipe de spécialistes dépêchés en renfort. Il cherche à cerner vos repères émotionnels immédiats, et dans quelle mesure les fonctions cognitives ont pu être affectées sous l’état de choc. Plusieurs questions automatiques défilent, auxquelles vous répondez sans égarement perceptible, juste avec une pointe d’agacement croissant.

_ Donc, vous avez été projeté à terre, et ensuite, vous rappelez-vous autre chose avant l’arrivée des secours, avant la civière ?
_ Je crois qu’il ne s’est rien passé, non.
_ Vous avez été victime d’une attaque terr..
_ (lui coupant la parole) Je veux dire, pour « moi », il ne s’est rien passé. J’ai tout manqué, vous comprenez ? C’était là, juste dans mon dos, et je n’ai simplement rien vu…
_ Mais vous êtes vivant, c’est le principal.
_ Non, le principal c’était de la voir arriver en face, de saisir le moment de vérité.
_ Voir la mort arriver en face… ? Mais vous avez encore toute votre vie pour ça, et je vous souhaite que ça n’arrive pas trop tôt.
_ Non, trop tard justement, je n’aurai jamais deux fois la même chance…
_ Quelle chance ? Vous réalisez que plusieurs personnes ont péri autour de vous ?
_ Je ne vous dis pas que je voulais mourir… encore moins en faisant la une des journaux. Mais qui s’intéressera à un survivant qui n’a rien vu, qui tournait le dos à la vitrine ?
(Une agent entre discrètement dans la pièce, avec un carton remplis d’objets personnels encore sous scellé)
_ Vous avez mentionné la possession d’une sacoche et d’un ordinateur portable au moment des faits, c’est bien cela ?
_ Oui… L’ordinateur est intact ?
_ Nous avons juste relevé des traces balistiques éventuelles, je ne peux pas vous dire, mais on dirait qu’il n’a pas été endommagé.
(Le psychologue reprend le fil de l’échange, tandis que s’éloigne la policière, après restitution des biens)
_ Vous étiez en train de travailler avec cet ordinateur ?
_ (…) en quelque sorte.
_ Vous écrivez ?
_ Peu importe.
_ Qu’écriviez-vous ?
(un silence s’installe…)
_ Qu’il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine dans un bar…

_ Maintenant vous savez pourquoi.

Tiens c’est vrai, je n’ai jamais essayé de déprimer à Bali…

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(© Vianney Lefebvre – 2016 / Suggestion pour une lecture en musique : Mulatu Astakte – Chifara)

On me prête une certaine aisance à déprimer en toute saison. J’ai beau réfuter la moindre évidence neurasthénique, rien n’y fait, ce « on » accusateur ne distingue aucune nuance d’insatisfaction : déprime saisonnière ou mélancolie existentielle, voilà deux exemples à ne pas tremper dans le même encrier pourtant. Un homme peut maudire la terre entière au 15 août et frôler la béatitude un 1er novembre ; sourire à toute une rame de métro, mais songer à se foutre en l’air dès la prochaine station… Au rayon du mal-être ne figurent que des mal classés, mal orientés, trop vite catalogués en peine-à-jouir incurables, toutefois indispensables au bienheureux patenté, quand celui-ci connaît enfin un soir de grisaille. Car on a toujours besoin d’un plus chronico-dépressif que soi, apte à vous tenir le mouchoir pendant une soirée entière, sans espérer la même oreille compatissante en retour. Et pour cause, « tu comprends : les gens tristes, c’est tellement déprimant ! »

Alors un autre « ça va » interrogatif à négocier, un de trop peut-être. Ma pirouette habituelle _ « ça va quelque part, merci »_ ne convainc pas, l’interlocuteur exige une réponse franche. Et comme j’ai le malheur de placer un adjectif dépréciateur dans la phrase, visant de surcroît mon environnement citadin, immédiatement la brigade du positivisme s’interpose. « Toi de toute façon, tu déprimerais partout, peu importe la ville ». Je venais de passer l’été à contempler les selfies touristiques émis par la plupart de mes contacts facebook, tandis que je n’avais pas quitté mon port d’attache depuis une éternité. D’où cette répartie légèrement acerbe : « C’est vrai que je n’ai jamais essayé de déprimer à Bali… ». La référence géographique n’avait rien d’innocent ; je savais de source internet que cette amie en revenait tout juste, fraîchement nappée d’indolence zen et du rayonnement hâlé de circonstance.

Tiens non, je n’ai jamais expérimenté la maniaco-dépression sous les tropiques, jamais exporté mon spleen à Marrakech, ou pris une chambre en clinique psy à Copacabana, ni tâté d’une lame de rasoir en plein fjord islandais… Et quand bien même aurais-je la vie d’un magnat du pétrole sur une petite île paradisiaque, voudrais-je réellement qu’on touche à mon droit fondamental de « badder », fusse sur la condition humaine ou sur le cours du baril ? Une des pires oppressions, rarement créditée à la juste mesure de sa tyrannie, est ce flingue sociétal pointé vers la tempe de l’occidental adulte, sommé d’être heureux quoiqu’il en coûte. Et que l’infamie submerge le réfractaire bad-trippant, ou juste peu enclin à consulter quotidiennement son baromètre de satisfaction personnelle. Car le savais-tu, chère globe-trotteuse au doigt affectueusement pointé ; l’âme humaine contient plus d’une teinte en son prisme : tout ne se résume pas au noir, blanc, ou gris. Il y a aussi l’existence, le fait qu’un individu se sente vivant et mouvant, en écho avec son époque, sans besoin de se définir à l’aulne d’une question aussi brutale que factice : « Alors, heureux ? ».

Evidemment sa remarque n’était ni mesquine, ni fortuite. Un homme se définit souvent par l’énergie manifestée à contredire ses réputations ; et certaines piques amicales à ce titre, comptent parmi les plus stimulantes, même rageantes ou vexatoires. Car vos connaissances proches sont celles qui imaginent le moins vous voir changer. Or j’en avais déjà trop raconté à cette « camarade » féminine. Une partie de mes casseroles traumatiques déjà soumise au feu de ses titillages indiscrets, sans qu’une pointe d’impudeur narcissique ou d’excès alcoolifère n’entre en cause.
S’il s’agissait d’une tentative de séduction par étalage en tragédies intimes, la mienne était bien trop radicale pour avoir la moindre chance d’opérer. Comme de rentrer tout juste du Vietnam, et de vouloir montrer ses cicatrices à une nonne antimilitariste en pleine rue… J’avais surtout envie de brusquer la bienséance citadine, je crois. Nous avions un échange amusé, plein de fine dérision intellectuelle, mais si quelqu’un m’effleure la boite de Pandore, je peux aussi dégainer du « lourd », et sans même un coup de semonce.

Tout dépend du type de question posée. Quand on lui demanda en 67 s’il avait déjà pris du LSD, Paul Mac Cartney répondît à l’intervieweur que c’était son entière responsabilité de diffuser ses propos, car il n’avait aucune intention de mentir à ce sujet. Me concernant, je n’ai jamais pris de LSD, néanmoins j’ai assez d’histoires poignantes en ma cornue pour dramatiser n’importe quelle mondanité, si l’occasion l’exige. Même juste après un bon éclat de rire et d’auto-dérision partagée. Et toi, belle renifleuse de scoop, tu l’auras cherché plus d’une fois ce nerf sensible. Avec cette fausse candeur enjouée, telle une enfant interrogeant son père plongé dans le journal, mais l’esplièglerie d’une surdouée anticipant déjà la réponse… Le petit jeu est plaisant, certes. Comme de se raconter une histoire d’épouvante entre gamins avant de dormir ; puis on cauchemarde en pleine nuit, et seulement adulte on réalise : pire qu’un fantôme dans le placard, la malice au féminin…

Parmi ces joutes spirituelles de haute voltige, une autre m’était resté coincée dans la mémoire _ sans doute parce que j’avais dominé l’échange cette fois-ci. Ma tirade s’était refermée sur le défi qu’un jour, oui, je lui prouverais mon aptitude au rayonnement ; de celui qu’on projette fièrement vers autrui, quand s’estompe la vocation au bien-être intérieur. Alors je ne serai plus seulement cet albatros de malheur, briguant le courage des oiseaux, eux « qui chantent dans le vent glacé » d’une ritournelle de Dominique A… Je n’avais pas rajouté « comme tout le monde », ni « comme personne », non. Plutôt comme un homme sent la résilience opérer en lui, cette évidence qui porte à devenir qui l’on est vraiment, envers et contre toutes apparences.

Et toute apparence, toute fausse réputation, reste à portée d’un lever de mystère ou de malentendu. J’ai sûrement l’air trop ombrageux parfois _ plus qu’un Barack Obama disons, mais certainement moins que Charles Baudelaire un lendemain de biture… Quant à revenir d’un « Vietnam » figuratif, si par pure hypothèse j’avais perdu un oeil au combat, je préférerais toujours en faire une marque de dignité, voire de séduction, plutôt qu’un atout compassionnel.
Alors offre-moi donc ce verre complice, ou bien accepte le mien. Offrons-nous un verre qui n’interroge pas l’humeur, qui sait l’outrepasser sans la montrer du doigt. Un verre aux belles promesses, à ces versions de nous-mêmes qu’il nous faut encore atteindre… « Et toi d’ailleurs, que deviens-tu ? »

Un soir, quand ressurgiront les muses.

 

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(suggestion pour une lecture en musique : Brian EnoCanon in D major)

J’ai eu un bref pressentiment, comme un flash subliminal au moment de franchir la porte. Trop tard pour faire demi-tour, ce serait d’autant plus voyant que le café est totalement vide, hormis la barmaid, et cette autre silhouette familière au comptoir. Alors je m’assois, ni trop près, ni trop loin. Un détournement du regard, furtif, me confirme son identité. Me rappelle sa nature surtout. La femme-muse. De celles qui engendrèrent un flirt, une idylle, ou une romance inaboutie… Du simple béguin au parfait traumatisme sentimental. Même brièvement croisée, la femme-muse arpente son piédestal avec d’autant moins de pudeur qu’elle n’a pas choisi sa couronne. Un homme lui a tressé autrefois, d’un fil que lui seul peut entrevoir.

Vraiment, je ne m’attendais pas à la retrouver ici. Souvent j’arrive à dompter mon émoi par la stratégie du nombre : plus l’endroit est fréquenté, mieux j’esquive l’objet du trouble. Alors sans même le savoir, d’autres connaissances féminines font diversion, puis la soirée passe tant bien que mal. Mais cette fois, je suis pris à découvert. Déjà les quatre coins du bar se tapissent de souvenirs, et la vitrine extérieure me renvoie l’image d’un damné fantomatique. Le fond musical n’arrange rien, « Comme un légo » de Bashung. Un slow existentiel de neuf minutes sans cavalière, ça paraît long comme un siècle d’errance à ne jamais atteindre la terre promise.

Elle a raccourci ses cheveux, les a légèrement teints aussi, je crois. Ainsi manigancent nos égéries, qui tentent de briser leur condition par une fantaisie capillaire, ou la présence inopportune d’un nouveau boyfriend. Elle doit sûrement attendre quelqu’un d’ailleurs. Pas d’autre raison à l’arrivée d’une jeune dame au comptoir, sans antécédents d’alcoolisme solitaire. Mais « Bleu pétrole » continue à défiler, et aucun autre homme ne se présente. Je fais alors mine d’aller aux toilettes ; il me faut une courte pause, le temps de me ressaisir, de trouver la bonne parade comportementale. A mon retour dans la salle, j’aperçois d’emblée une nouvelle cliente, assise à l’autre extrémité du zinc. Une simple fraction de seconde me préserve de l’identifier, que j’intériorise comme un enquêteur promis à une découverte macabre, s’apprêtant à enfoncer la porte. On nourrit toujours l’espoir de faire mentir son intuition, et puis l’image fatale arrive au cerveau : encore un autre fantôme, oui. Encore une figure du passé. Au charme bien plus effrayant que la vue d’un cadavre, hélas.

Devant pareil acharnement du sort, l’homme apprend vite à choisir son camp : statisticien ou mystique. Or les chances de croiser plus d’une ex-galante dans le même bar, le même soir, sont assez élevées finalement. Dieu ne maudit pas toujours les romantiques, il les renvoie juste à un cours de probabilité citadine. Je n’avais pourtant jamais assisté à un tel rapprochement : deux époques différentes associées au même idéal féminin, deux cicatrices bordées de pointillés. Deux nuances de brunes aussi… La plus claire prend ombrage de l’autre, mais sa chevelure sauvage l’emporte en majesté. Quelle importance d’ailleurs, je fondrai sur un regard comme toujours. Et pour l’heure, il m’importe de n’en croiser surtout aucun.

Bientôt mon verre approche la dernière gorgée, néanmoins l’envie de savoir reste plus forte qu’une triste dérobade. Je me redirige alors vers le comptoir, sans saluer, puis commande un nouveau blanc à la serveuse. Laquelle ne cherche aucunement à jauger mon humeur, mais sa perception du malaise est évidente. Elle doit espérer autant que moi l’entrée d’un groupe d’étudiants en pleine tribulation festive, histoire d’emplir et détendre l’atmosphère…
Posé à ma table refuge, je vois pourtant la mauvaise coïncidence redoubler, et se transformer en malédiction pure. Car une troisième cliente apparaît ensuite, que même un gallon de muscadet ne suffirait à me rendre méconnaissable. Avec ses miroirs de l’âme, qui vous dévisagent grands ouverts, ce mélange d’émerveillement teinté d’inquiétude et de candeur mal-dissimulée. Cette blancheur intrigante aussi, à laquelle une minceur longiligne vient servir d’écrin. Mais surtout ce « rien », béant, autour d’une histoire finalement avortée. La mémoire d’une vraie liaison amoureuse devrait éclipser le souvenir d’une simple romance, présume-t-on. A tort. Car si les « peut-être » vous marquent d’un fer encore tiède, le vécu a au moins la courtoisie d’apposer son empreinte, vous épargnant ainsi une douleur fantôme inatteignable, incurable.

Soudain, je me sens curieusement plus fasciné que persécuté. A deux spectres féminins en vue, l’ambiance est un calvaire ; avec trois, me voilà embarqué dans un conte surréaliste, faisant retomber toute défense rationnelle. Alors autant fendre l’armure et saisir l’étrange, quand il se livre si manifestement. Il me revient d’ailleurs un écho du céleste « Pyramid song » de Radiohead, dont le personnage dérive sur une embarcation filant vers l’au-delà, remplie d’amantes « passées et futures »… Mon propre radeau des muses flotte à même le comptoir, et aucun Dieu égyptien ne semble en tirer les ficelles. Au fond je ne crains pas le retour de karma, non, j’ai plutôt peur d’un revers de l’absurde. De ne pas occuper le centre du tableau, justement. Or je deviens cet unique figurant masculin relégué en arrière-plan, lui qu’on distingue à peine. Ma peinture aura séché trop lentement, la chaleur ambiante m’a rendu flou.

Et la fresque se remplit, davantage encore. Une à une apparaissent d’autres femmes-muses, identifiables au premier coup d’oeil, jamais vraiment oubliées. Elle, toute en blondeur enjôleuse, tempérée d’un verbe piquant, avec sa manière subtile de me conduire la barque jusqu’au tourbillon, malgré mon canotage désespéré. Elle, jeunette ensorceleuse, tellement experte en désinvolture, qu’elle vous fait guetter le moindre affect comme une preuve ultime d’humanité. Elle, aussi ; grisée le temps d’une danse, conquise au verre suivant, mais à condition d’envahir sur un coup d’état. Aucune chance d’établir un siège romantique, il faut vouloir planter ses crocs de velours sans attendre _ la victime exige une preuve ; il faut se croire vampire, pour mieux s’ignorer en Dom Juan.
Trop tard ou trop tôt, peu importe ensuite : à quoi bon interroger le sablier d’une époque, dans l’espoir qu’il nous délivre quelque bon tuyau pour la prochaine fois… Et combien d’élans freinés par excès de scrupules, par refus du moindre machisme, finalement perçu comme un désintérêt passionnel ? Bien sûr, parmi toutes celles qui défilent sous mes yeux, plusieurs m’auraient banni de Rome, si j’avais osé franchir ce Rubicon infime, préservant l’amour courtois d’une bouche trop aventureuse. Plus d’une fois je me suis épargné le couperet. Ou le silence et la gêne pour seule réponse. Un homme doit savoir renoncer à quelques batailles, s’il veut rester maître de choisir son combat.

Enfin la porte se fige. Il n’en manque plus aucune je crois, toutes mes muses se sont portées au rendez-vous. Quant à moi, j’étais juste un imprévu de passage. D’ailleurs nulle ne me regarde, ni ne cherche à m’éviter. Certaines bavardent juste en face, mais je n’entends pas un mot, plus un son même. J’avise les solitaires, restées au bar, les fumeuses, qui vont et viennent entre l’arrière-salle et l’extérieur. Espion, j’assiste à des confrontations improbables ; de celles qui émailleraient une veillée funéraire à la mémoire d’un gourou infidèle, qu’on avait longtemps cru monogame… Pourtant, que de diamétrales féminines opposées, dont je présumais être le seul chainon indirect jusque là. Comme on se donne toujours trop d’importance, à s’imaginer projetant une ombre telle qu’elle empêcherait tout dialogue et amitié autour. Ne jamais viser le centre du tableau, on voit bien mieux les choses depuis la marge.

Et la soirée s’étire inlassablement, toute temporalité suspendue. Mes comparses enchainent les verres, aucune n’a l’air pressée de partir. Le mien ne semble jamais pouvoir se vider : chaque minute je l’attrape, presque mécaniquement, puis en avale une courte gorgée, mais résolument le niveau stagne, entre grand vide ou trop plein, toujours à mi-distance. Alors je finis par comprendre que cette emprise du sort n’est qu’un fruit de ma propre passivité. Et que cette torpeur doit cesser au plus vite. Je saisis donc un bout de papier coincé dans ma poche de veste _ laissé au cas où, puis commence à griffonner quelques termes. Sans jonctions apparentes, juste une série de mots-clefs, flottant sur un espace vierge, dans l’attente nerveuse d’être reliés. Mais rien ne vient qui fasse sens, et mon verre ne s’assèche toujours pas. Et les muses papillonnent autour pendant ce temps, s’alanguissent en toute légèreté, ou s’abandonnent à quelques danses frivoles… Vraiment l’épreuve devient insoutenable. Je devine qu’il me faut tourner la page, essayer autre chose. A nouveau mon regard se fixe pour mieux les détailler. Successivement cette fois. Et je réalise combien chaque visage porte encore une histoire, une véritable flamme d’existence. Chaque figure surtout, m’apparaît tellement plus vivante que la mienne. Même celles dont je me souviens avoir déploré la perte.

Au verso, mon crayon s’ordonne enfin, et la liste donc peut commencer. Soigneusement j’écris leur prénom, l’un derrière l’autre. Qui parfois tarde à me revenir, mais la série peu à peu se complète, et passé quelques minutes encore à me relire, je note qu’elle ne souffre plus d’aucune omission. Alors, ligne par ligne, muse après muse, j’actionne de ma main le barré consciencieux d’un passé aliénant. Et je les vois toutes disparaître sous mes yeux, à mesure que le trait s’abat. Je les sens m’échapper pour de bon, comme je leur échappe en retour. Ainsi chacun retrouve sa liberté, d’être, de devenir, ou d’avoir été. Ainsi meurent les restants d’espoir, mais survivent tous les possibles.
Il ne me reste plus qu’à régler maintenant, avant de partir à mon tour. Au comptoir, la serveuse ne trahit aucune expression particulière venant conforter mes visions à postériori. Tout paraît absolument normal soudain, presque routinier. Nul n’irait soupçonner qu’une telle forfaiture a eu lieu, en cette nuit où j’ai tué tant de muses, d’un seul tracé définitif. Mais le crime bien sûr, demeure imparfait. On ne pourra jamais supprimer un fantôme, ou éradiquer une ombre. Encore moins une cicatrice. Et un océan de ratures ne rendra jamais une page blanche ; il se contente de faire émerger l’espace restant. Là où écrire la suite.

Dessine-moi une absence…

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(V. Lefebvre – 2015 / suggestion pour une lecture en musique : Terry Riley & Friends – « In C »)

Dimanche soir, 22h30. Un dessinateur se pose sur la banquette d’en face, ouvre son carnet de croquis, et suscite instantanément la curiosité d’une poignée de clients assis autour. Bien qu’empêché de travailler, il consent poliment à décrire son approche par quelques mots. Mais j’évite de l’écouter, l’exercice lui enlève déjà trop de mystère. Je me demande juste quel modèle va-t-il choisir, car je doute qu’il vienne rafraîchir son imaginaire en scrutant le marc de houblon. Pas dans un troquet aussi bohème.

Devant lui, son champ visuel offre seulement deux options : moi, l’écrivant énigmatique, et cette vieille dame figée, juste à ma gauche. On la croise souvent ici ; elle rentre puis ressort aussi vite, une fois son café commandé, ne salue personne, et « personne » le lui rend bien d’ailleurs. Ce soir pourtant, elle semble vouloir s’attarder. La voilà presque immobile depuis 45 minutes, hormis une pause cigarette entretemps. Son immense parapluie vert complète le tableau, tel un cinquième pied à sa table. Il doit bien lui arriver au ventre à vue de nez.

La simple image d’une femme si pittoresquement burinée de vieillesse et d’addictions, en fait déjà le portrait idéal. Passez-la en noir et blanc, elle devient Doisneau. L’expression, l’authenticité, l’absence brutale du moindre objet de distraction _ livre ou portable, tout concorde à merveille. Si j’étais toi pourtant, jeune crayonneur, je viserais un autre sujet, moins évident. « Moi de préférence », dirait Oscar Wilde s’il avait goûté au 21ème siècle, dans toute son hégémonie narcissique. Mais « boucle-la Oscar ! » lui répondrais-je. Pour l’envie d’être flatté, il existe déjà le selfie instagram, ou l’indulgence féminine après trois mojitos. Non merci, je préfère céder mon aura picturo-génique à un modèle insoupçonné, une figure si effacée qu’un scribouilleur de mots ne saurait la saisir. Autrement dit, bonhomme : surprends-moi.

The portrait not taken. Voilà ton objectif : composer un équivalent graphique au poème « The road not taken » écrit par Robert Frost. Brosse ce choix qui ne s’imposait pas _ d’un chemin ou d’un visage, mais risque de tourmenter une vie entière. Plutôt qu’une présence donc, dessine l’absence.
Ainsi ton geste prend vie. La magie opère peu à peu, à grands coups de griffes carbonés. Je commence à distinguer la forme, et comprends mieux où tu voulais en venir. On croirait presque un plan de coupe, une sorte de planche anatomique, tirée d’un livre des sciences naturelles. Ne le prends pas mal surtout, le résultat est bien plus esthétique, de ce que j’entraperçois. Tellement surréaliste également. Certains cherchent à scanner l’âme humaine, toi tu retraces la vue même du scanner, par un trait noueux, ramifié à un niveau de précision remarquable.

Le mouvement est d’autant plus singulier qu’il s’exécute au mépris du chaos ambiant, perpétré par une bande de joueurs d’échecs en deux tables distinctes, franchement trop exubérants pour être crédibles _ comme s’ils jouaient à la pétanque sur un échiquier… Au son des leitmotivs scandés par les deux plus vifs pratiquants, nos regards interloqués se croisent enfin d’un sourire complice. Nous voguons dans la même galère, en quête de concentration, amusés néanmoins. Nouveau clin d’oeil sidéré ensuite, lorsqu’un des joueurs atteint d’hystérie compulsive, nous gratifie d’un rire orgasmique sur-aigu, que je ne souhaite à aucun partenaire sexuel non-malentendant… Sauf à hurler soi-même plus fort bien sûr.

Allez, oublie ces quelques digressions. Ne te détourne pas. Laisse-les s’agiter, et reviens au canson. Tu n’es qu’à mi-chemin, c’est ce moment délicat où ton élan fait soudainement défaut, où tes petites douleurs prennent racine : aux cervicales, au dos, au poignet sûrement. Je te vois grimacer d’ailleurs, ce qui me rassure un peu à vrai dire. Je ne suis donc pas seul en ce café à attendre que l’inspiration vienne lui masser le cou et les épaules… Alors évite ce goût d’inachevé dont tu devras souper le lendemain. Ensuite il te faudra procrastiner des jours, semaines, ou mois, avant d’y retourner penaud et coupable, voyant mal depuis quel trait repartir. Comparé au mien, ton geste est bien plus précaire. Ainsi je peux toujours reprendre un paragraphe deux ans après, échouer dix fois jusqu’à raviver l’étincelle d’origine. Mes ratures ont l’avantage de s’effacer au traitement de texte.

Mais je ne dois pas penser assez fort, puisqu’à nouveau tu te laisses distraire. Un autre curieux t’aborde, faisant mine de questionner ton art et sa pratique. L’intention paraît flatteuse, certes. Ecoute son érudition cependant, bien trop surfaite pour rester désintéressée… Enfin, à mon humble avis, cher camarade télépathique. Regarde où ça te mène d’ailleurs : maintenant le beau-parleur s’assoit, te propose de reprendre un verre, sauf que lui a déjà embrayé sur Nietzche, Voltaire, Duchamp… Non seulement tu ne dessines plus, mais n’arrives pas même à placer un mot. Il te manque encore un peu d’expérience sans doute. Tu dois reconnaître au premier coup d’oeil ce genre d’envoûteur patenté, qui te refile son besoin viscéral de ne pas terminer la soirée seul, sans compagnon de beuverie intellectuelle. Alors tombe dans le piège, soit, mais ne compte pas sur ma solidarité. Les grands esprits se rencontrent seulement s’il n’y a pas d’interférence sur la ligne.

Tiens, observe comment il m’interpelle sans vergogne, au moment où je viens régler ma note : « Tu écris ? J’ai vu à ton regard que tu étais aussi en recherche de quelque chose, je sens qu’on partage le même feeling… On va boire une bouteille chez moi, tu veux te joindre à nous ? ».
Je décline, évidemment. Bonne soirée quand même l’artiste. Peu de chances qu’il s’intéresse à ta jolie frimousse d’un Sean Penn débutant, donc tu ne risques pas grand-chose… Promets-moi seulement de ne pas lui croquer le portrait, s’il te le demande. Je veux bien rester hors-cadre, ou m’effacer derrière un voile d’abstrait, mais il y a des limites à la tempérance de mon égo. Quant à portraitiser une absence, réjouis-toi : je t’offre la mienne.

Haute teneur en mixité sociale.

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(Vianney Lefebvre – 2016)

Le moment est idéal pour moi ; quand la pluie chasse les gens en terrasse vers l’intérieur, saturant le café d’un seul coup. Alors me voilà au sec et parfaitement installé, pris dans une véritable fresque de mixité sociale, ethnique, internationale même. Vu ma tendance naturelle au voyeurisme sociologique, cela revient à placer un braqueur récidiviste devant une bijouterie désalarmée… Mais pour une fois je décide d’effectuer mon tour d’horizon à travers le regard d’un barman, qui attribue son numéro à chaque poste de service, gardant ainsi une trace des différentes commandes passées. A défaut de venir présenter la note, je verrai bien mieux la partition.

Table une, donc. La première à gauche en rentrant : elle accueille un groupe de touristes anglais autour de la soixantaine, dont je présume qu’il sera vite reparti, le temps d’une série de cafés. Table deux. Celle-ci abrite une composante trans-gay-lesbienne, exactement dans cette proportion donnée. Trois personnes au parcours hors du « qu’en dira-t-on », absolument détachées de toute malveillance extérieure par ici. Et une somme de potins échangés à faire pâlir n’importe quelle revue de presse en cabinet dentaire…
Table trois. Là, j’observe deux jeunes américaines (me semble-t-il) vraiment intrigantes, car ayant revêtu exactement le même haut, blanc et ultra-moulant, sur une poitrine obusienne qu’un soutien-gorge probablement en titane rehausse encore davantage. Cela ne m’attire pas spécialement, je mesure juste à quel point l’uniformisation mammaire gagne du terrain parmi les digital natives… Mais ce qui me frappe présentement c’est leur dress-code visiblement concerté, et l’esprit fusionnel qui émane de leur duo. Sans qu’on puisse soupçonner une gémellité évidente, ou encore moins une relation de couple. Elles me font pourtant étrangement penser aux soeurs jumelles du film Shining, comme si les deux gamines ectoplasmes confrontées à Jack Nicholson avaient maintenant atteint la majorité. Beaucoup plus souriantes désormais, heureusement. D’ailleurs à choisir, je préfère nettement les croiser à l’intérieur d’un bistrot, qu’au bout d’un long corridor hanté.

Table quatre. Y siège un couple assez discret, sans doute en plein rendez-vous galant… Ne les dérangeons pas. Table cinq : juste un groupe d’amis réunis autour d’une bière. Rien d’étonnant, ni d’outrageusement exotique. Mais nous faisons banquette commune, et entretemps le cercle s’agrandit : une autre « copine » vient se glisser tant bien que mal, pratiquement collée à mon épaule. Elle me rappelle une ancienne figure romantisée, d’une idylle trop vite interrompue. Je ne peux décemment pas lui en vouloir certes, d’autant qu’elle me tourne le dos par discrétion. Ce qui dénude légèrement le bas de sa colonne vertébrale, seulement affleuré d’un haut à dentelles, sous ce mini-veston jeans noir. Et plutôt qu’un fantôme me dévisage, j’aime autant cette image frontale à vrai dire. Sur l’échelle Richter du sentimental, le dos occasionne une secousse visuelle moins tellurique, même avec une si belle descente de reins. Puisse-t-elle se retourner de temps à autres néanmoins, que j’avise furtivement si ce regard affiche le même vert fauve teinté de rousseur…

Table six. Autre scène de convivialité, mais qui rompt enfin avec cette litanie de visages typés « blanc caucasien ». Plusieurs clients d’origine kabyle _ je suppose_ trinquent une 50 centilitres, ou un simple expresso. J’en reconnais la plupart d’ailleurs, pour les croiser régulièrement ici. Comme cette bande assez animée de Franco-sénégalais au comptoir, que j’aperçois souvent de même, en réunion variable. L’air de rien, voici l’un des rares cafés de la ville qui pourrait se draper d’une bannière « black-blanc-beur » parfaitement naturelle, harmonieuse, réitérée. Si besoin était, ce constat rappelle à quel point le fameux « vivre ensemble » républicain prend un bien meilleur départ autour d’une valeur commune au noctambule : la pinte de bière belge.

Table sept. La plus petite, en faux marbre circulaire, coincée dans l’angle de l’entrée. J’en faisais souvent mon poste de travail à une époque, maintenant je trouve l’emplacement trop indiscret, la lumière y est très peu tamisée. Elle me donne l’impression d’être sur estrade, sans avoir le moindre spectacle à offrir. Ma page blanche y rejaillit d’autant plus cruellement.
Ce soir, un autre créatif solitaire m’y succède, son carnet d’esquisses étalé sur le revêtement usé. Je note que ce jeune beaux-artien travaille aussi au vin blanc. Mais lui commande une bouteille entière, pas de demi-mesure : on paye d’avance, on assume la dose de travail à ingérer… Présomptueux peut-être, n’empêche que je m’interroge soudainement sur l’économie réalisée. Le slogan est imparable d’ailleurs : pour un alcoolisme économe, penser un jour à lire la carte du bar.

Table huit. Entrave grossière à la mixité ambiante, six mâles autour de la vingtaine, au ton viril, gouailleur. Je leur pardonne et oublie vite ces quelques ébats vaguement politisés, entre deux digressions smartphonesques. Tout le monde peut se tromper de bar. D’ailleurs, une autre série d’arrivants leur succède peu après. Cinq jeunes demoiselles, en pleine soirée exclusivement féminine. Si manifestement égayée par la simple compagnie d’une bière à la cerise, que je ne trouve décidément rien à redire à la célèbre formule d’Aragon : la femme est bien l’avenir de la Kasteel rouge. Pour l’homme c’est fichu.

Table neuf. Tiens non en fait, il s’agit d’un leurre. Pas de table « 9 ». Je suis en train de recompter les mêmes tables, occupées par d’autres clients entretemps. Comme dit le clochard, quand il se moque de l’ivrogne : « vous n’avez peut-être pas cherché l’ivresse, mais vous avez quand même trouvé le flacon. »

– suggestion pour une lecture en musique : Do Make Say Think : album Yet & Yet

Débriefer la cuite, débriefer l’errance.

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Tel le sportif un lendemain de défaite, je m’applique à débriefer chaque cuite un brin retentissante que la vie citadine porte à mon discrédit. Le moindre instant critique refait surface, comme ce mauvais contrôle orienté qui m’a désaxé du chemin du retour, ou cette tête pas assez décroisée au moment de fixer un regard fatal à une ancienne flamme, réapparue soudainement. Autant de « petites erreurs payées cash », même en déduisant les verres offerts. Car une fois l’heure du réveil, il est déjà trop tard : j’ai le masque du perdant vissé jusqu’au fond des cernes, mes cheveux ressemblent à une toile de Picasso imitée par un charbonnier non-voyant, mon visage à celui du charbonnier _ auto-portrait oblige, avec une légère teinte « retour du Vietnam » pour couronner ce tue-glamour… Bref n’en doutons pas, le débriefing sera sévère.

Quel chemin d’infortune peut ainsi conduire à l’aube, sans aucun motif de célébration particulier ? Mes deux premiers verres présentent au moins l’excuse d’une séance d’écriture solitaire. J’ai même préalablement décliné un apéro à 19h dans un autre café, comme pour limiter d’avance les dégâts. Mais c’est une veille de jour férié, la population festive double, les demis se transforment en pinte, et il y a de grandes chances pour qu’on m’adresse la question fatidique : « tu écris quoi ? ».

Le curieux du jour est un bel angelot blond d’origine locale, ayant récemment quitté la région. Il revient passer quelques jours ici, et je devine à son regard perdu combien sa quête de familiarité révèle une profonde nostalgie. Les déracinés ont ce manque d’appartenance au visage qu’un parfait touriste ne saurait imiter. Il m’avouera d’ailleurs un peu plus tard son soulagement d’avoir tenu cette conversation, assez anecdotique pourtant, mais venant le tirer d’une humeur franchement misanthrope. Alors je l’encourage à se mettre également dans un coin pour écrire ou bouquiner, puisqu’il en avait l’intention. Non que je cherche à me débarrasser de l’importun, j’ai juste un franc respect envers la mélancolie d’autrui, et l’envie paradoxale de rester seul entouré de gens.

Si j’avais exaucé la mienne, cela m’aurait peut-être écourté la soirée de quelques verres. Car les suivants prennent une tournure conviviale et dangereusement addictive. Nouvel échange insolite au comptoir, avec un couple d’étudiants, autres clients réguliers depuis peu. Je discute avec « elle » à un tabouret d’écart, « lui » vient alors s’installer entre nous. Légèrement nerveux sans doute, au point qu’il renverse son fitou, en partie sur ma sacoche délaissée à terre. D’aucun y verrait une mesure de représailles, par un garçon bien trop possessif. Le ton reste courtois cependant, et il m’interroge à son tour sur mon choix d’écrire ici… Notre aparté ressemble vaguement à une interview, dont le journaliste induit chaque réponse en sa question. Enfin peu importe, la connivence d’esprit n’est pas désagréable, ça me repose à vrai dire. N’empêche l’ami, tu peux tout me demander, mais ne renverse jamais ton rouge sur mes « blue suede shoes« , ni sur ma besace.

D’accord, ce n’est même pas une besace en daim bleu, juste une sacoche d’ordinateur standard qui en a vu et en verra d’autres. La nuit est à peine fiancée ; je rejoins bientôt un ami posé au bar en face, lequel m’a déjà commandé la dose suivante de mon breuvage habituel. Nous sommes toujours pleins d’attentions entre personnes soucieuses de ne pas plonger seules… D’ailleurs c’est un texto de ma part qui l’a aiguillé ici. Et quand plusieurs membres d’un même établissement nocturne cherchent la plongée collective, ça se transforme en after. Comme on est veille de jour férié, voilà qui coule à pic.

Ensuite, je me rappelle une série d’errances festives plus ou moins cocasses, incluant une bouteille de rouge offerte par le patron, bien trop chambrée. Et deux ou trois bières différentes, quitte à mieux remuer l’eau trouble. Ce ne fût pas ma seule erreur d’apprenti-cuitard : il convenait aussi de ne surtout rien ingurgiter entretemps, manger aurait pu ralentir le cours de mon alcoolémie… Dommage, la suite allait m’offrir une bonne raison de vomir un kébab-frites mal négocié, et autre part que sur ma sacoche.

Car nous profitons de cette ébriété conquérante pour émettre une nouvelle idée absurde : nous rendre à un bal populaire, cinquante mètres plus loin, à l’air libre. Une sorte de tradition annuelle, paraît-il. Oui, un peu d’air fera du bien… Quant à supporter la foule, avec une telle humeur caustique, rien ne saurait nous ébranler. Mais lorsqu’on est mélomane, même saoul, on reste un mélomane sensible. Impossible de cautionner pareil déferlement de beaufitude sonore, suintant de cette putasserie infra-bassée dont la masse trépidante semble se repaître.

« Hang the DJ ! », hurlé-je, pressé contre la rambarde de sécurité. A défaut de vomir sur le disc-jokey, je cherche un objet à lui balancer dessus. Ce n’est pas tant le crime de mauvais goût que son air auto-suffisant qui me révulse : quelqu’un doit dire non. Et si j’en viens à passer une nuit au poste, voilà un motif tout à fait respectable. J’imagine l’entrefilet du lendemain : « Bal populaire en centre-ville : le DJ agressé à coups de pièces jaunes par un supporter des Smiths enivré ».

Bon d’accord, j’y renonce. Même pour arroser un ambianceur de kermesse, je reste beaucoup trop fauché. Au moins ce choc civilisationnel nous aura fourni un bon prétexte à retourner boire dans la même taverne. Où nous étions invités à gérer collectivement la play-list, ce qui autorise un libre-arbitre culturel moins propice à l’envie de meurtre.
Je me souviens qu’une bonne partie du Gainsbourg « Confidentiel«  a résonné de toute sa contrebasse, et combien j’ai été saisi par la radicalité de cet enregistrement, son éloquence séminale. Mais à cette heure hors-du-cadran où l’on guette une illumination esthétique foudroyante _par la voix d’une sirène ou d’une enceinte hi-fi, le susurrement gainsbardien, encore suave à l’époque, ne me livrait aucune direction subliminale en point d’horizon. Il n’était même pas fichu de me laisser rentrer dormir, le fourbe.

Alors quand s’épuisent tous les recours à prolonger l’exercice d’une folie, il ne reste plus qu’à la désigner telle. Avais-je appris le moindre enseignement irréfutable ; caressé l’attente de finir la nuit dans un autre salon, voire une autre paire de draps ? Avais-je poussé l’ivresse jusqu’à m’oublier au moins quelques heures ? Non. Juste payé mon modeste tribut en aliénation humaine. Avec style, peut-être. Insistance, sûrement. Avec la résignation du lendemain en tout cas. Qui ne s’autorise jamais la défaite, ne distingue plus le goût des victoires.

– suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Pursuance »