Au fond c’était moi (la vieille dame au long parapluie kaki)

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(Photo: Alfred Eisenstaedt / Suggestion pour une lecture en musique : Philip Glass : Islands – Glassworks)

Elle ne s’attarde pas d’habitude. Un simple expresso, vite commandé, vite consommé. Bien qu’elle en grignote le spéculos adjoint, sans d’ailleurs gâcher la moindre miette. Insensible au tumulte environnant, elle ne cherche même pas toujours à s’asseoir. Ce qui peut surprendre pour une femme aussi âgée, en complet décalage avec le foisonnement humain d’un vendredi ou samedi soir.

C’est la vieille dame au long parapluie kaki. Tout le monde l’a vue au moins une fois, mais personne ne la connaît, personne ne lui parle. A peine aperçue qu’on l’oublie déjà. Comme on oublie ce mendiant en terrasse, ou le troisième Paki à roses de la soirée. Son dénuement social ne m’inspire aucun regard misérabiliste pour autant. En dépit du soin pictural qu’elle porte, malgré elle, à personnifier la vieillesse urbaine, gravée au burin, traversée en chaque sillon facial par une insondable mélancolie. Surtout, au delà du masque d’authenticité, j’admire un être dont la force de détachement en espace bar confine au suprême. Piliers et habitués de comptoir, remballez votre assurance au long cours ; vous ne lui arrivez sans doute même pas à la pointe du parapluie. Elle qui n’affiche justement aucune prétention en matière de stature citadine.

Ce soir donc, elle reste. Et réclame un deuxième café, à peine le premier avalé. Elle se tient assise à côté d’une bande festive d’étudiants, qui ne semblent même pas remarquer sa présence. Depuis la banquette opposée, je guette à contrario le moindre élément insolite dont elle pourrait m’éclairer, un motif à son attardement, si inhabituel. Il est tellement rare de croiser un individu que le temps ne parvient à démystifier : on ne sait ni son nom, ni son histoire, pas même le son de sa voix. Et je ne découvre rien d’autre pour l’heure, car elle se contente de vider sa tasse en quelques gorgées, puis s’en va, escorté de son fidèle pépin.

Trois jours passent, avant qu’un autre lever de mystère ne s’offre à mon attention. A nouveau elle entre, un peu plus tôt aujourd’hui, commande son petit noir, puis occupe la même extrémité de banquette, pourtant libérée cette fois. Elle n’est toujours que de passage, alors à quoi bon s’approprier une table, semble-t-elle indiquer. Je remarque également ce petit sachet poubelle étendu à ces pieds, qu’elle traînait déjà précédemment. Ce doit être un sac à main en quelque sorte. Autre bizarrerie jusque là inédite : elle émet une sorte de chuchotement irrégulier, comme une liste de remontrances, ou de lamentations, visiblement adressées à elle-même… Faute de pouvoir lire sur ses lèvres, je l’entends à son expression. Mais bientôt l’oiseau discret reprend ses affaires, et s’envole à nouveau.

Je la retrouve le lendemain, vers 22h30. Elle l’ignore, mais nous avons rendez-vous. Il me faut à tout prix décoder son message maintenant, même accidentel. En saisir le subliminal, faute d’action avérée. Car les faits et gestes sont toujours aussi restreints et ritualisés. Prendre un café simple, qu’elle requiert à la serveuse depuis l’angle du comptoir, poser préalablement sa monnaie, au centime exact le plus souvent… Puis elle vide sa tasse directement sur le zinc, signe hélas d’une présence à nouveau fugitive. Mais à mon étonnement, la voilà qui repointe une demi-heure plus tard, et choisit en l’occasion une table vacante. La posture a changé entretemps. Pour d’autres ce serait imperceptible _ juste une vieille assise dans un troquet, pensera-t-on ; moi au contraire, j’y ressens une détresse plus récente, que son blues du quotidien vient seulement rehausser. Ainsi depuis vingt minutes, elle n’a même pas bougé un sourcil. Sa main droite reste collée au soutien d’une tête bien trop lourde, trop fatiguée sans doute pour même songer à rentrer. Où d’ailleurs ? Elle doit bien habiter quelque part dans le quartier, mais dussé-je croiser un membre de son voisinage, je préférerais autant ne rien savoir finalement. Ne cherchons pas à la démasquer, juste à percevoir le signe. Même un échange bref ou un regard, cela suffira.

Il faut attendre la semaine suivante pour la voir réapparaître. Elle s’attribue une table entière, à nouveau. Moins portée à se fondre dans le décor décidément, mais toujours aussi abstraite et sauvage. J’ai la bonne inspiration de m’être assis juste en face, tel que huit jours auparavant. Et je scrute, j’attends un indice, une révélation. Comme un spectateur épie une cascade, dans un film d’auteur projeté au ralenti. En voilà une justement : car brusquement elle sort de sa poche un calepin, doublé d’un fin stylo bleu, l’ouvre, puis le referme presque aussitôt, et le range machinalement. Tant pis, guettons le prochain rebondissement. Seulement trois minutes plus tard, nouvelle apparition du petit carnet : elle le feuillette vaguement, mais n’écrit toujours rien. Son air pourtant, a quelque chose soudain d’une poétesse maudite, qui chercherait l’ultime élan d’inspiration, à travers une courte note testamentaire…
Bien que située un mètre à gauche du comptoir, elle se relève à chaque besoin de commander. Sa voix de fait, reste un murmure inaudible, sauf pour le serveur. Aura-t-il mal interprété sa demande peut-être, car il lui présente _ quelle surprise, un grand verre de jus d’abricot… Diable, c’est aussi ma potion refuge, lorsque j’ai fermement décidé de ne pas trop boire, ou juste pour retarder ma consommation d’alcool. Certes, il faut pouvoir assumer un choix aussi peu baudelairien, au vu de tous, mais ce soir au moins je ne suis pas le seul…

Mon observation est alors émaillée d’un échange avec une connaissance, venue me saluer. Détourné quelques instants de la vieille dame, je me recentre vers elle, et constate, médusé, sa disparition soudaine. L’étrangeté de son départ me laisse troublé. Siégeait-elle vraiment à cet endroit d’ailleurs, ou me suis-je accoutumé à sa figure spectrale, au point de l’imaginer présente en dépit du réel ? Comme sa table est désormais libre, et qu’elle occupait ma place de prédilection, je décide de m’y installer. Mais quelques minutes seulement après mon transfert, le fantôme revient, se tenant debout à moins de deux mètres. Elle avait dû filer à l’étage, jusqu’aux toilettes, me dis-je. Une déduction plutôt absurde en y repensant, car pour une femme d’un certain âge, cet escalier constitue une véritable épreuve physique. Et sans même réaliser l’inconséquence dramatique d’une telle intention, je lui adresse donc la parole, par un maudit réflexe de savoir-vivre : « Pardon, vous étiez assis là ? ».
Elle me jette un oeil sévère, quasi dédaigneux, comme s’il devait appuyer toute l’incongruité de la question qui vient de lui être posée. Aucune parole pour se substituer au langage des yeux, aucune réponse. Mais si je devais traduire en mots ce masque de fermeté, il me dirait quelque chose comme : « Tu crois vraiment que je me soucie de ça ? Que ton comportement a la moindre incidence sur mes allées et venues ? »

J’existais à peine dans ce regard. Et je ne saurais y distinguer la part d’autisme social, de l’expression d’une vieillesse ultra-aguerrie, qui ne demande rien à personne pour le coup. Alors qu’on ne vienne pas lui en poser des questions. Je lui ai pris sa place ? Qu’importe, celle que j’accaparais demeure vacante, elle y échoit donc à son tour, sans autre concertation. Et nous voilà de nouveau face à face, par banquettes interposées. Nous avons juste échangé les rôles. Maintenant c’est elle, l’écrivain-espion. Elle, qui ressort prestement son petit calepin usé, en détache le stylo-bic, et se mets, ô révélation, enfin à écrire quelques mots. La scène ne dure qu’une poignée de secondes, puis la femme se lève encore en direction du comptoir, et revient, à ma plus grande stupéfaction, munie d’un verre de muscadet _ mon alcool habituel en ce lieu, et dont j’avale une gorgée à ce moment même… Comment par deux fois le même soir, la vieille dame a-t-elle pu renier sa fidélité au simple expresso, juste sous mes yeux, faisant coïncider chacune de ses commandes avec les miennes… ? Serait-ce là ma révélation : un piètre clin d’oeil surréaliste, ou comment la nature _ pas encore morte, non contente d’imiter l’art, va jusqu’à singer l’artiste ? Et d’abord, qui d’autre ici lui prête une quelconque attention ? Qui d’autre que moi valide sa présence ?

Je commence seulement à comprendre, et à l’admettre… Toute cette fascination d’enquêteur, n’est qu’une projection angoissée de ma propre trajectoire citadine. Je me vois en elle. Vieilli, transfiguré, à un tel point d’indépendance affective et d’endurance au mystère, que la désinence mâle-femelle s’en trouve même accessoire. Une légende urbaine n’a pas de sexe… Que cette femme existe vraiment ou non, peu importe. Son esprit demeure, immuable. Et il m’ébauche une destinée, dont je peux encore réfuter l’occurrence, lointaine, mais qui ne doit nourrir aucun effroi, ni convier au moindre regret. On n’est toujours que de passage, semblait-elle indiquer… Et au fond oui, c’était moi, la vieille dame au long parapluie kaki.

Un soir, quand ressurgiront les muses.

 

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(suggestion pour une lecture en musique : Brian EnoCanon in D major)

J’ai eu un bref pressentiment, comme un flash subliminal au moment de franchir la porte. Trop tard pour faire demi-tour, ce serait d’autant plus voyant que le café est totalement vide, hormis la barmaid, et cette autre silhouette familière au comptoir. Alors je m’assois, ni trop près, ni trop loin. Un détournement du regard, furtif, me confirme son identité. Me rappelle sa nature surtout. La femme-muse. De celles qui engendrèrent un flirt, une idylle, ou une romance inaboutie… Du simple béguin au parfait traumatisme sentimental. Même brièvement croisée, la femme-muse arpente son piédestal avec d’autant moins de pudeur qu’elle n’a pas choisi sa couronne. Un homme lui a tressé autrefois, d’un fil que lui seul peut entrevoir.

Vraiment, je ne m’attendais pas à la retrouver ici. Souvent j’arrive à dompter mon émoi par la stratégie du nombre : plus l’endroit est fréquenté, mieux j’esquive l’objet du trouble. Alors sans même le savoir, d’autres connaissances féminines font diversion, puis la soirée passe tant bien que mal. Mais cette fois, je suis pris à découvert. Déjà les quatre coins du bar se tapissent de souvenirs, et la vitrine extérieure me renvoie l’image d’un damné fantomatique. Le fond musical n’arrange rien, « Comme un légo » de Bashung. Un slow existentiel de neuf minutes sans cavalière, ça paraît long comme un siècle d’errance à ne jamais atteindre la terre promise.

Elle a raccourci ses cheveux, les a légèrement teints aussi, je crois. Ainsi manigancent nos égéries, qui tentent de briser leur condition par une fantaisie capillaire, ou la présence inopportune d’un nouveau boyfriend. Elle doit sûrement attendre quelqu’un d’ailleurs. Pas d’autre raison à l’arrivée d’une jeune dame au comptoir, sans antécédents d’alcoolisme solitaire. Mais « Bleu pétrole » continue à défiler, et aucun autre homme ne se présente. Je fais alors mine d’aller aux toilettes ; il me faut une courte pause, le temps de me ressaisir, de trouver la bonne parade comportementale. A mon retour dans la salle, j’aperçois d’emblée une nouvelle cliente, assise à l’autre extrémité du zinc. Une simple fraction de seconde me préserve de l’identifier, que j’intériorise comme un enquêteur promis à une découverte macabre, s’apprêtant à enfoncer la porte. On nourrit toujours l’espoir de faire mentir son intuition, et puis l’image fatale arrive au cerveau : encore un autre fantôme, oui. Encore une figure du passé. Au charme bien plus effrayant que la vue d’un cadavre, hélas.

Devant pareil acharnement du sort, l’homme apprend vite à choisir son camp : statisticien ou mystique. Or les chances de croiser plus d’une ex-galante dans le même bar, le même soir, sont assez élevées finalement. Dieu ne maudit pas toujours les romantiques, il les renvoie juste à un cours de probabilité citadine. Je n’avais pourtant jamais assisté à un tel rapprochement : deux époques différentes associées au même idéal féminin, deux cicatrices bordées de pointillés. Deux nuances de brunes aussi… La plus claire prend ombrage de l’autre, mais sa chevelure sauvage l’emporte en majesté. Quelle importance d’ailleurs, je fondrai sur un regard comme toujours. Et pour l’heure, il m’importe de n’en croiser surtout aucun.

Bientôt mon verre approche la dernière gorgée, néanmoins l’envie de savoir reste plus forte qu’une triste dérobade. Je me redirige alors vers le comptoir, sans saluer, puis commande un nouveau blanc à la serveuse. Laquelle ne cherche aucunement à jauger mon humeur, mais sa perception du malaise est évidente. Elle doit espérer autant que moi l’entrée d’un groupe d’étudiants en pleine tribulation festive, histoire d’emplir et détendre l’atmosphère…
Posé à ma table refuge, je vois pourtant la mauvaise coïncidence redoubler, et se transformer en malédiction pure. Car une troisième cliente apparaît ensuite, que même un gallon de muscadet ne suffirait à me rendre méconnaissable. Avec ses miroirs de l’âme, qui vous dévisagent grands ouverts, ce mélange d’émerveillement teinté d’inquiétude et de candeur mal-dissimulée. Cette blancheur intrigante aussi, à laquelle une minceur longiligne vient servir d’écrin. Mais surtout ce « rien », béant, autour d’une histoire finalement avortée. La mémoire d’une vraie liaison amoureuse devrait éclipser le souvenir d’une simple romance, présume-t-on. A tort. Car si les « peut-être » vous marquent d’un fer encore tiède, le vécu a au moins la courtoisie d’apposer son empreinte, vous épargnant ainsi une douleur fantôme inatteignable, incurable.

Soudain, je me sens curieusement plus fasciné que persécuté. A deux spectres féminins en vue, l’ambiance est un calvaire ; avec trois, me voilà embarqué dans un conte surréaliste, faisant retomber toute défense rationnelle. Alors autant fendre l’armure et saisir l’étrange, quand il se livre si manifestement. Il me revient d’ailleurs un écho du céleste « Pyramid song » de Radiohead, dont le personnage dérive sur une embarcation filant vers l’au-delà, remplie d’amantes « passées et futures »… Mon propre radeau des muses flotte à même le comptoir, et aucun Dieu égyptien ne semble en tirer les ficelles. Au fond je ne crains pas le retour de karma, non, j’ai plutôt peur d’un revers de l’absurde. De ne pas occuper le centre du tableau, justement. Or je deviens cet unique figurant masculin relégué en arrière-plan, lui qu’on distingue à peine. Ma peinture aura séché trop lentement, la chaleur ambiante m’a rendu flou.

Et la fresque se remplit, davantage encore. Une à une apparaissent d’autres femmes-muses, identifiables au premier coup d’oeil, jamais vraiment oubliées. Elle, toute en blondeur enjôleuse, tempérée d’un verbe piquant, avec sa manière subtile de me conduire la barque jusqu’au tourbillon, malgré mon canotage désespéré. Elle, jeunette ensorceleuse, tellement experte en désinvolture, qu’elle vous fait guetter le moindre affect comme une preuve ultime d’humanité. Elle, aussi ; grisée le temps d’une danse, conquise au verre suivant, mais à condition d’envahir sur un coup d’état. Aucune chance d’établir un siège romantique, il faut vouloir planter ses crocs de velours sans attendre _ la victime exige une preuve ; il faut se croire vampire, pour mieux s’ignorer en Dom Juan.
Trop tard ou trop tôt, peu importe ensuite : à quoi bon interroger le sablier d’une époque, dans l’espoir qu’il nous délivre quelque bon tuyau pour la prochaine fois… Et combien d’élans freinés par excès de scrupules, par refus du moindre machisme, finalement perçu comme un désintérêt passionnel ? Bien sûr, parmi toutes celles qui défilent sous mes yeux, plusieurs m’auraient banni de Rome, si j’avais osé franchir ce Rubicon infime, préservant l’amour courtois d’une bouche trop aventureuse. Plus d’une fois je me suis épargné le couperet. Ou le silence et la gêne pour seule réponse. Un homme doit savoir renoncer à quelques batailles, s’il veut rester maître de choisir son combat.

Enfin la porte se fige. Il n’en manque plus aucune je crois, toutes mes muses se sont portées au rendez-vous. Quant à moi, j’étais juste un imprévu de passage. D’ailleurs nulle ne me regarde, ni ne cherche à m’éviter. Certaines bavardent juste en face, mais je n’entends pas un mot, plus un son même. J’avise les solitaires, restées au bar, les fumeuses, qui vont et viennent entre l’arrière-salle et l’extérieur. Espion, j’assiste à des confrontations improbables ; de celles qui émailleraient une veillée funéraire à la mémoire d’un gourou infidèle, qu’on avait longtemps cru monogame… Pourtant, que de diamétrales féminines opposées, dont je présumais être le seul chainon indirect jusque là. Comme on se donne toujours trop d’importance, à s’imaginer projetant une ombre telle qu’elle empêcherait tout dialogue et amitié autour. Ne jamais viser le centre du tableau, on voit bien mieux les choses depuis la marge.

Et la soirée s’étire inlassablement, toute temporalité suspendue. Mes comparses enchainent les verres, aucune n’a l’air pressée de partir. Le mien ne semble jamais pouvoir se vider : chaque minute je l’attrape, presque mécaniquement, puis en avale une courte gorgée, mais résolument le niveau stagne, entre grand vide ou trop plein, toujours à mi-distance. Alors je finis par comprendre que cette emprise du sort n’est qu’un fruit de ma propre passivité. Et que cette torpeur doit cesser au plus vite. Je saisis donc un bout de papier coincé dans ma poche de veste _ laissé au cas où, puis commence à griffonner quelques termes. Sans jonctions apparentes, juste une série de mots-clefs, flottant sur un espace vierge, dans l’attente nerveuse d’être reliés. Mais rien ne vient qui fasse sens, et mon verre ne s’assèche toujours pas. Et les muses papillonnent autour pendant ce temps, s’alanguissent en toute légèreté, ou s’abandonnent à quelques danses frivoles… Vraiment l’épreuve devient insoutenable. Je devine qu’il me faut tourner la page, essayer autre chose. A nouveau mon regard se fixe pour mieux les détailler. Successivement cette fois. Et je réalise combien chaque visage porte encore une histoire, une véritable flamme d’existence. Chaque figure surtout, m’apparaît tellement plus vivante que la mienne. Même celles dont je me souviens avoir déploré la perte.

Au verso, mon crayon s’ordonne enfin, et la liste donc peut commencer. Soigneusement j’écris leur prénom, l’un derrière l’autre. Qui parfois tarde à me revenir, mais la série peu à peu se complète, et passé quelques minutes encore à me relire, je note qu’elle ne souffre plus d’aucune omission. Alors, ligne par ligne, muse après muse, j’actionne de ma main le barré consciencieux d’un passé aliénant. Et je les vois toutes disparaître sous mes yeux, à mesure que le trait s’abat. Je les sens m’échapper pour de bon, comme je leur échappe en retour. Ainsi chacun retrouve sa liberté, d’être, de devenir, ou d’avoir été. Ainsi meurent les restants d’espoir, mais survivent tous les possibles.
Il ne me reste plus qu’à régler maintenant, avant de partir à mon tour. Au comptoir, la serveuse ne trahit aucune expression particulière venant conforter mes visions à postériori. Tout paraît absolument normal soudain, presque routinier. Nul n’irait soupçonner qu’une telle forfaiture a eu lieu, en cette nuit où j’ai tué tant de muses, d’un seul tracé définitif. Mais le crime bien sûr, demeure imparfait. On ne pourra jamais supprimer un fantôme, ou éradiquer une ombre. Encore moins une cicatrice. Et un océan de ratures ne rendra jamais une page blanche ; il se contente de faire émerger l’espace restant. Là où écrire la suite.

Maintenir une proxémie décente après 22h.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Neu! – « Fur Immer »)

On ne s’assoit jamais en toute liberté, même dans un bar à moitié-vide. Arrivé en pleine heure creuse, me voilà pourtant cerné au bout d’une demi-heure, pris entre une aile droite anglophone et une aile gauche Chimay-phile. La voix très maniérée d’une blonde australienne, opposée au souffle bruyant d’un solitaire plutôt agité. Ainsi le lieu résonne de toute sa diversité humaine ; vieux taiseux peu avenant versus jeune étudiante guillerette, alors qui vais-je « croquer » d’abord ? Pour l’heure, je préfère encore goûter la musique de fond : un album de Broadcast, quelle bonne surprise. « Come on let’s go ».
Justement, l’Australienne et son french rendez-vous du soir cherchent à reconnaître l’artiste. J’hésite à leur souffler la réponse, ce qui traduirait une certaine indiscrétion de ma part. Mais je manque une énième occasion de brûler la politesse à une fameuse application smartphone d’identification musicale. Laquelle serait fichue d’indiquer « Portishead – Glory box » au moindre bug, tandis qu’un vrai mélomane confond uniquement The velvet underground et Lou Reed en fin de blind-test…

Broadcast ou non d’ailleurs, ma rive gauche se fait de plus en plus intrusive ; et le choix du sujet s’impose à moi, littérairement, physiquement aussi. J’avais déjà noté sa première entrave aux normes anthropologiques, voyant le type s’asseoir sur la même banquette, bien que les autres tables restaient libres. Mais pourquoi pas, chacun son emplacement favori. Sauf qu’il va se rapprocher peu à peu, jusqu’à laisser deux mètres libres à sa gauche et seulement quarante centimètres en direction de ma cuisse…

Impossible d’échapper à son remue-ménage nerveux, me voilà sous emprise directe. Je perçois le moindre craquement, infligé au bois vieilli qui nous soutient tous les deux. Et ses nombreux « tocs » défilent avec d’autant plus de bizarrerie que s’additionnent les bouteilles de Chimay : étirements intempestifs, main droite mimant un arpège de piano effréné, pli et dépli compulsif des quelques journaux à disposition. Pour ajouter au malaise, il y a ce miroir en tranche, pile en face, dont je sais bien qu’il permet d’observer discrètement son voisin, à défaut d’oser l’aborder. On m’y cherche du regard, de manière insistante.

L’ambiance devient franchement malsaine, car je sens qu’il glisse également un oeil vers mon laptop, et m’oblige à détourner l’écran, par souci d’intimité. J’évite de le dévisager bien sûr, même en coin, pour ne risquer aucun début de conversation. Mais rien qu’à entendre cette petite voix feutrée apostrophant le serveur, mon soupçon ne fait qu’augmenter. Oui, j’ai déjà croisé ce dirty old man, et il ne s’appelle pas Hank Bukowski hélas. D’ailleurs, la confirmation m’est donnée dix minutes plus tard, lorsqu’il finit par m’adresser la parole :

« Et tu arrives à te concentrer pour écrire ? »

Oh oui, je te connais. Et une fois encore tu fais fausse route. A suivre ce que tes yeux en-chimayés désirent, derrière ces lunettes crasses, embuées d’une moiteur coupable. Tu te trompes de cible, mais au fond ça t’est même égal, je suppose. Il y a d’autres lieux pour ça, où trouver la jeune chair consentante promise à ton porte-feuille garni. Tout ce que tu cherches, c’est un petit goût d’insolite. Une pointe d’illusion, ou d’auto-érotisation graveleuse, sans le grand imperméable beige qui sied d’habitude au cliché.

Le plus pitoyable est que tu ne m’as sans doute même pas reconnu. Tout juste te rappelles-tu avoir musardé ici, peut-être, et vibré d’espoir le temps d’une fin de service, un samedi au comptoir… Je m’y étais posé sans but précis, au terme d’un assez riche parcours de soirée. Une autre connaissance avait suivi le même itinéraire, et l’on se recroisait pour la troisième fois en quelques heures. Cela nous avait amusé, alors nous avions repris un verre de circonstance, tout en bavardant musique indie-pop. Mais ton dévolu m’avait désigné d’office. D’abord à distance raisonnable, puis à la faveur d’un tabouret libre, juste à ma droite. Peut-être nous avais-tu payé un verre, je ne me souviens plus. Peu importe, si je devais sourciller devant chaque étranger m’ayant offert un coup après minuit, j’aurais au moins trois bombes lacrymo et deux tasers dans ma sacoche à force…

Dire que je n’avais rien vu venir serait exagéré. Seulement une fois pris dans l’engrenage, il devient difficile de jouer les grands garçons farouches. Et puis j’avais mon autre voisin d’infortune à ne pas délaisser, autant par courtoisie que pour la diversion opportune dont sa présence me gratifiait. Mais parler New Order et Factory records, ça ne te branchait guère. Ton truc c’était plutôt Barbara ou Mozart, si je me rappelle bien. Enfin, c’était surtout les « mignons » en veste légère comme moi, encore assez frais à tes yeux de sénior… Les goûts, les couleurs, les apparences ; ça ne se discute pas nécessairement, non. Tant que tu ne poses ta main sur ma cuisse, en m’invitant à prolonger la discussion ailleurs, dans ton duplex.

Evidemment, je n’allais pas t’envoyer une gifle _ quelle idée saugrenue. Faire la femme, c’est drôle un quart d’heure, mais pas au-delà d’un certain mimétisme. Un « non merci, au revoir, vous vous méprenez monsieur », voilà qui suffisait largement. Je ne me sentais ni choqué, ni dévirilisé. Seule ma proxémie de confort en avait pris outrage. Il restait juste à finir mon verre tranquillement, avec le même camarade de comptoir, qui m’avoua d’ailleurs n’avoir absolument rien pressenti. Pourtant, j’aurais juré que ça devait lui être arrivé plus souvent qu’à moi. Décidément, les apparences…

Au moins pour ce soir, tu t’en vas sans geste ni proposition déplacée. Usé par ton propre manège d’intimidation sans doute. Ou par l’assèchement chronique d’un fond de verre écru, comme tout pochetron résigné à rentrer. Et je préfère largement ce scénario, comparé au précédent. Car si jamais il devait y avoir un troisième acte, sache que tu risques un bon coup de laptop dans les côtes, et une Chimay renversée sur le pantalon, pour mieux refroidir tes ardeurs… En toute amabilité, bien sûr.

Débriefer la cuite, débriefer l’errance.

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Tel le sportif un lendemain de défaite, je m’applique à débriefer chaque cuite un brin retentissante que la vie citadine porte à mon discrédit. Le moindre instant critique refait surface, comme ce mauvais contrôle orienté qui m’a désaxé du chemin du retour, ou cette tête pas assez décroisée au moment de fixer un regard fatal à une ancienne flamme, réapparue soudainement. Autant de « petites erreurs payées cash », même en déduisant les verres offerts. Car une fois l’heure du réveil, il est déjà trop tard : j’ai le masque du perdant vissé jusqu’au fond des cernes, mes cheveux ressemblent à une toile de Picasso imitée par un charbonnier non-voyant, mon visage à celui du charbonnier _ auto-portrait oblige, avec une légère teinte « retour du Vietnam » pour couronner ce tue-glamour… Bref n’en doutons pas, le débriefing sera sévère.

Quel chemin d’infortune peut ainsi conduire à l’aube, sans aucun motif de célébration particulier ? Mes deux premiers verres présentent au moins l’excuse d’une séance d’écriture solitaire. J’ai même préalablement décliné un apéro à 19h dans un autre café, comme pour limiter d’avance les dégâts. Mais c’est une veille de jour férié, la population festive double, les demis se transforment en pinte, et il y a de grandes chances pour qu’on m’adresse la question fatidique : « tu écris quoi ? ».

Le curieux du jour est un bel angelot blond d’origine locale, ayant récemment quitté la région. Il revient passer quelques jours ici, et je devine à son regard perdu combien sa quête de familiarité révèle une profonde nostalgie. Les déracinés ont ce manque d’appartenance au visage qu’un parfait touriste ne saurait imiter. Il m’avouera d’ailleurs un peu plus tard son soulagement d’avoir tenu cette conversation, assez anecdotique pourtant, mais venant le tirer d’une humeur franchement misanthrope. Alors je l’encourage à se mettre également dans un coin pour écrire ou bouquiner, puisqu’il en avait l’intention. Non que je cherche à me débarrasser de l’importun, j’ai juste un franc respect envers la mélancolie d’autrui, et l’envie paradoxale de rester seul entouré de gens.

Si j’avais exaucé la mienne, cela m’aurait peut-être écourté la soirée de quelques verres. Car les suivants prennent une tournure conviviale et dangereusement addictive. Nouvel échange insolite au comptoir, avec un couple d’étudiants, autres clients réguliers depuis peu. Je discute avec « elle » à un tabouret d’écart, « lui » vient alors s’installer entre nous. Légèrement nerveux sans doute, au point qu’il renverse son fitou, en partie sur ma sacoche délaissée à terre. D’aucun y verrait une mesure de représailles, par un garçon bien trop possessif. Le ton reste courtois cependant, et il m’interroge à son tour sur mon choix d’écrire ici… Notre aparté ressemble vaguement à une interview, dont le journaliste induit chaque réponse en sa question. Enfin peu importe, la connivence d’esprit n’est pas désagréable, ça me repose à vrai dire. N’empêche l’ami, tu peux tout me demander, mais ne renverse jamais ton rouge sur mes « blue suede shoes« , ni sur ma besace.

D’accord, ce n’est même pas une besace en daim bleu, juste une sacoche d’ordinateur standard qui en a vu et en verra d’autres. La nuit est à peine fiancée ; je rejoins bientôt un ami posé au bar en face, lequel m’a déjà commandé la dose suivante de mon breuvage habituel. Nous sommes toujours pleins d’attentions entre personnes soucieuses de ne pas plonger seules… D’ailleurs c’est un texto de ma part qui l’a aiguillé ici. Et quand plusieurs membres d’un même établissement nocturne cherchent la plongée collective, ça se transforme en after. Comme on est veille de jour férié, voilà qui coule à pic.

Ensuite, je me rappelle une série d’errances festives plus ou moins cocasses, incluant une bouteille de rouge offerte par le patron, bien trop chambrée. Et deux ou trois bières différentes, quitte à mieux remuer l’eau trouble. Ce ne fût pas ma seule erreur d’apprenti-cuitard : il convenait aussi de ne surtout rien ingurgiter entretemps, manger aurait pu ralentir le cours de mon alcoolémie… Dommage, la suite allait m’offrir une bonne raison de vomir un kébab-frites mal négocié, et autre part que sur ma sacoche.

Car nous profitons de cette ébriété conquérante pour émettre une nouvelle idée absurde : nous rendre à un bal populaire, cinquante mètres plus loin, à l’air libre. Une sorte de tradition annuelle, paraît-il. Oui, un peu d’air fera du bien… Quant à supporter la foule, avec une telle humeur caustique, rien ne saurait nous ébranler. Mais lorsqu’on est mélomane, même saoul, on reste un mélomane sensible. Impossible de cautionner pareil déferlement de beaufitude sonore, suintant de cette putasserie infra-bassée dont la masse trépidante semble se repaître.

« Hang the DJ ! », hurlé-je, pressé contre la rambarde de sécurité. A défaut de vomir sur le disc-jokey, je cherche un objet à lui balancer dessus. Ce n’est pas tant le crime de mauvais goût que son air auto-suffisant qui me révulse : quelqu’un doit dire non. Et si j’en viens à passer une nuit au poste, voilà un motif tout à fait respectable. J’imagine l’entrefilet du lendemain : « Bal populaire en centre-ville : le DJ agressé à coups de pièces jaunes par un supporter des Smiths enivré ».

Bon d’accord, j’y renonce. Même pour arroser un ambianceur de kermesse, je reste beaucoup trop fauché. Au moins ce choc civilisationnel nous aura fourni un bon prétexte à retourner boire dans la même taverne. Où nous étions invités à gérer collectivement la play-list, ce qui autorise un libre-arbitre culturel moins propice à l’envie de meurtre.
Je me souviens qu’une bonne partie du Gainsbourg « Confidentiel«  a résonné de toute sa contrebasse, et combien j’ai été saisi par la radicalité de cet enregistrement, son éloquence séminale. Mais à cette heure hors-du-cadran où l’on guette une illumination esthétique foudroyante _par la voix d’une sirène ou d’une enceinte hi-fi, le susurrement gainsbardien, encore suave à l’époque, ne me livrait aucune direction subliminale en point d’horizon. Il n’était même pas fichu de me laisser rentrer dormir, le fourbe.

Alors quand s’épuisent tous les recours à prolonger l’exercice d’une folie, il ne reste plus qu’à la désigner telle. Avais-je appris le moindre enseignement irréfutable ; caressé l’attente de finir la nuit dans un autre salon, voire une autre paire de draps ? Avais-je poussé l’ivresse jusqu’à m’oublier au moins quelques heures ? Non. Juste payé mon modeste tribut en aliénation humaine. Avec style, peut-être. Insistance, sûrement. Avec la résignation du lendemain en tout cas. Qui ne s’autorise jamais la défaite, ne distingue plus le goût des victoires.

– suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Pursuance »

Le dilemme du muscadet offert…

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Quand le verre de muscadet se remplit de lui-même alors que vous n’avez rien commandé expressément, deux déductions affleurent à votre esprit. L’une vous désigne comme un pilier de bistrot aux préférences notoires, l’autre vous suggère qu’il n’est pas encore temps de quitter ce café. Quelque chose se trame visiblement ; une nouvelle rencontre passagère, ou un dialogue impromptu, voire une simple anecdote surréaliste… A moins que la serveuse ne souhaite vous retenir jusqu’à la fermeture, en prélude à une after sous d’autres auspices tamisés. Les braves n’ont pas d’heure, mais beaucoup d’imagination.

Certes il existe une troisième option, plus triviale : le manque d’insistance à refuser un alcool indûment servi, au moment choisi de régler pour rentrer dormir. La raison donc, voudrait qu’on abandonne ce vin à sa piètre insignifiance, orphelin de chagrin à noyer, privé du moindre gosier bienveillant… Quel crève-cœur. Ce n’est ni pour l’élixir, ni pour l’ivresse d’ailleurs ; de ce cru bas de gamme il me faudrait encore trois ou quatre doses, avant d’atteindre un seuil d’ébriété manifeste. Alors j’écris, afin d’éponger quelque petit reste d’inconscient judéo-chrétien, afin surtout de ne pas laisser un godet de plus sans destinée. Puisqu’il m’est offert, ça fait toujours deux euros cinquante en moins de fausse culpabilité au réveil. Mais le lendemain n’aura aucune pitié envers mon déficit d’enthousiasme et de fraîcheur. Aucune indulgence pour le verre en trop.

Je n’en fais pourtant pas une question de santé. S’il y avait une vraie bonne raison de boire dix muscadets par soir, j’y consentirais certainement. Il me suffirait de braquer une épicerie de temps à autres, faute d’avoir un job réellement lucratif. Mais l’expérience éthylique m’oblige à admettre que de trop nombreux levers de coude se perdent en commodité sociale, cachant d’abord un profond sentiment d’inconfort citadin. Ces verres qu’on destine à un fier élan de camaraderie, de célébration, ou d’implication romantique, restent souvent minorité. Surtout, on ne les regrette jamais ceux-là.

Trois heures moins dix à présent. La fermeture se profile et je n’ai guère envie de rester de toute façon. Vingt gorgées plus tard, aucune révélation majeure n’est venue me chatoyer l’intellect, même un simple écho subliminal de comptoir dont je saurais me contenter. Quant à Miss Barmaid, je la laisse ranger tables et chaises, comme on respecte un noble ouvrier du service nocturne, sans même lui adresser un clin d’oeil tendancieux. On ne peut pas vouloir le médicament et la pharmacienne de garde.

Alors ma feuille blanche retrouve l’étroitesse d’une poche de veste, pliée en quatre, copieusement noircie. Sueur et larmes du graphite, pendant quelques années ce fût ma récolte hebdomadaire ; cette nuit-là pourtant, une pointe de frustration vient m’envahir. Je sens qu’il est grand temps d’élargir le champ d’expression au-delà du graffiti littéraire. Et qu’importe si le cliché rimbaldien en ressort légèrement froissé. Il devra bien s’accommoder d’un laptop dorénavant. Concernant l’adjuvant viticole, ne changeons rien par contre, je ne compte pas monter en gamme de si tôt. « Un autre muscadet ? ». Assumons-le, oui.

Suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Resolution »