Dessine-moi une absence…

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(V. Lefebvre – 2015 / suggestion pour une lecture en musique : Terry Riley & Friends – « In C »)

Dimanche soir, 22h30. Un dessinateur se pose sur la banquette d’en face, ouvre son carnet de croquis, et suscite instantanément la curiosité d’une poignée de clients assis autour. Bien qu’empêché de travailler, il consent poliment à décrire son approche par quelques mots. Mais j’évite de l’écouter, l’exercice lui enlève déjà trop de mystère. Je me demande juste quel modèle va-t-il choisir, car je doute qu’il vienne rafraîchir son imaginaire en scrutant le marc de houblon. Pas dans un troquet aussi bohème.

Devant lui, son champ visuel offre seulement deux options : moi, l’écrivant énigmatique, et cette vieille dame figée, juste à ma gauche. On la croise souvent ici ; elle rentre puis ressort aussi vite, une fois son café commandé, ne salue personne, et « personne » le lui rend bien d’ailleurs. Ce soir pourtant, elle semble vouloir s’attarder. La voilà presque immobile depuis 45 minutes, hormis une pause cigarette entretemps. Son immense parapluie vert complète le tableau, tel un cinquième pied à sa table. Il doit bien lui arriver au ventre à vue de nez.

La simple image d’une femme si pittoresquement burinée de vieillesse et d’addictions, en fait déjà le portrait idéal. Passez-la en noir et blanc, elle devient Doisneau. L’expression, l’authenticité, l’absence brutale du moindre objet de distraction _ livre ou portable, tout concorde à merveille. Si j’étais toi pourtant, jeune crayonneur, je viserais un autre sujet, moins évident. « Moi de préférence », dirait Oscar Wilde s’il avait goûté au 21ème siècle, dans toute son hégémonie narcissique. Mais « boucle-la Oscar ! » lui répondrais-je. Pour l’envie d’être flatté, il existe déjà le selfie instagram, ou l’indulgence féminine après trois mojitos. Non merci, je préfère céder mon aura picturo-génique à un modèle insoupçonné, une figure si effacée qu’un scribouilleur de mots ne saurait la saisir. Autrement dit, bonhomme : surprends-moi.

The portrait not taken. Voilà ton objectif : composer un équivalent graphique au poème « The road not taken » écrit par Robert Frost. Brosse ce choix qui ne s’imposait pas _ d’un chemin ou d’un visage, mais risque de tourmenter une vie entière. Plutôt qu’une présence donc, dessine l’absence.
Ainsi ton geste prend vie. La magie opère peu à peu, à grands coups de griffes carbonés. Je commence à distinguer la forme, et comprends mieux où tu voulais en venir. On croirait presque un plan de coupe, une sorte de planche anatomique, tirée d’un livre des sciences naturelles. Ne le prends pas mal surtout, le résultat est bien plus esthétique, de ce que j’entraperçois. Tellement surréaliste également. Certains cherchent à scanner l’âme humaine, toi tu retraces la vue même du scanner, par un trait noueux, ramifié à un niveau de précision remarquable.

Le mouvement est d’autant plus singulier qu’il s’exécute au mépris du chaos ambiant, perpétré par une bande de joueurs d’échecs en deux tables distinctes, franchement trop exubérants pour être crédibles _ comme s’ils jouaient à la pétanque sur un échiquier… Au son des leitmotivs scandés par les deux plus vifs pratiquants, nos regards interloqués se croisent enfin d’un sourire complice. Nous voguons dans la même galère, en quête de concentration, amusés néanmoins. Nouveau clin d’oeil sidéré ensuite, lorsqu’un des joueurs atteint d’hystérie compulsive, nous gratifie d’un rire orgasmique sur-aigu, que je ne souhaite à aucun partenaire sexuel non-malentendant… Sauf à hurler soi-même plus fort bien sûr.

Allez, oublie ces quelques digressions. Ne te détourne pas. Laisse-les s’agiter, et reviens au canson. Tu n’es qu’à mi-chemin, c’est ce moment délicat où ton élan fait soudainement défaut, où tes petites douleurs prennent racine : aux cervicales, au dos, au poignet sûrement. Je te vois grimacer d’ailleurs, ce qui me rassure un peu à vrai dire. Je ne suis donc pas seul en ce café à attendre que l’inspiration vienne lui masser le cou et les épaules… Alors évite ce goût d’inachevé dont tu devras souper le lendemain. Ensuite il te faudra procrastiner des jours, semaines, ou mois, avant d’y retourner penaud et coupable, voyant mal depuis quel trait repartir. Comparé au mien, ton geste est bien plus précaire. Ainsi je peux toujours reprendre un paragraphe deux ans après, échouer dix fois jusqu’à raviver l’étincelle d’origine. Mes ratures ont l’avantage de s’effacer au traitement de texte.

Mais je ne dois pas penser assez fort, puisqu’à nouveau tu te laisses distraire. Un autre curieux t’aborde, faisant mine de questionner ton art et sa pratique. L’intention paraît flatteuse, certes. Ecoute son érudition cependant, bien trop surfaite pour rester désintéressée… Enfin, à mon humble avis, cher camarade télépathique. Regarde où ça te mène d’ailleurs : maintenant le beau-parleur s’assoit, te propose de reprendre un verre, sauf que lui a déjà embrayé sur Nietzche, Voltaire, Duchamp… Non seulement tu ne dessines plus, mais n’arrives pas même à placer un mot. Il te manque encore un peu d’expérience sans doute. Tu dois reconnaître au premier coup d’oeil ce genre d’envoûteur patenté, qui te refile son besoin viscéral de ne pas terminer la soirée seul, sans compagnon de beuverie intellectuelle. Alors tombe dans le piège, soit, mais ne compte pas sur ma solidarité. Les grands esprits se rencontrent seulement s’il n’y a pas d’interférence sur la ligne.

Tiens, observe comment il m’interpelle sans vergogne, au moment où je viens régler ma note : « Tu écris ? J’ai vu à ton regard que tu étais aussi en recherche de quelque chose, je sens qu’on partage le même feeling… On va boire une bouteille chez moi, tu veux te joindre à nous ? ».
Je décline, évidemment. Bonne soirée quand même l’artiste. Peu de chances qu’il s’intéresse à ta jolie frimousse d’un Sean Penn débutant, donc tu ne risques pas grand-chose… Promets-moi seulement de ne pas lui croquer le portrait, s’il te le demande. Je veux bien rester hors-cadre, ou m’effacer derrière un voile d’abstrait, mais il y a des limites à la tempérance de mon égo. Quant à portraitiser une absence, réjouis-toi : je t’offre la mienne.

Petit soldat de plomb deviendra grand…

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Ces deux jeunes apprentis-adultes m’avaient déjà rogné les écoutilles une autre fois. Leur étalage en blabla géopolitique résonnait d’un tel sérieux, que j’avais préféré m’exiler intellectuellement au comptoir, assis entre un lunatique et une jupilo-dépressive… Je savais donc à quoi m’attendre en les voyant pointer à nouveau dans mon champ auditif. Bien, me dis-je, allons combler nos lacunes en real politik moyen-orientale, réviser chaque nuance de confession religieuse entre Sunnites et Chiites… Peut-être même découvrir si le dernier kamikaze référencé avait la moyenne en chimie au collège… A force, j’en saurai autant qu’un expert mandaté sur une chaine info, sans le jingle anxiogène de rigueur, et sans télécommande malheureusement.

Alors j’écoute mon voisinage ahaner fiévreusement son ébat pseudo-parlementaire, autour d’une actualité bien trop brûlante pour ne pas me fondre par-dessus, à la chaise d’à côté. Merci pour moi, qui voulait juste la paix sur terre et en ce bar, quelques heures de déconnexion sans chercher à tout comprendre, ni tout analyser. Eux dissèquent méthodiquement le moindre documentaire visionné, dont ce dernier en date portant sur la création de l’état islamique, le rôle ambigu des Saoudiens, le double-jeu des Russes, la prise en tenaille des ONG…
Soit, la jeunesse s’informe. Et ça vaut toujours mieux qu’une guerre civile entre décérébrés immatures, galvanisés par une décennie de télé-réalité. Mais c’est leur excitation à peine contenue qui m’interpelle : aucun ne parle de s’engager dans l’armée ou le renseignement, non, ils sont juste benoîtement obsédés par le conflit syrien en cours et ses répercussions internationales… Une vraie fascination.

On avait bien connu le fameux « syndrome du Golfe » pendant la 1ère guerre d’Irak, mais a-t-on jamais évoqué l’évident « syndrome des petits soldats de plomb » ? Cette frustration refoulée parmi ceux, jeunes garçons, qui passaient leur journées reclus à manoeuvrer des figurines militaires sur un champ de bataille fictif. Dehors, les plus âgés _ ou les mieux dégourdis, se défoulaient grandeur nature, à coups de sabres lasers, de tacles méchamment appuyés. Eux non, futurs stratèges ou ingénieurs, inlassablement ils décimaient les positions adverses ; car l’ennemi avait beau être miniature, un jour il deviendrait Daech. Et ce beau jour, cette belle époque, leur procure maintenant des frissons orgasmiques, rien qu’à enchainer les tirades savantes sur ce fil de news à nu. Il faut les comprendre aussi, leur âge n’excédait pas dix ans en 2003, lors de la 2ème intervention menée en Irak. C’est leur premier kiff guerrier post-pubère, et on ne l’oublie jamais celui-là. Surtout avec une bonne rafale de kalach-infos en guise de déflorage…

Je sais alors par une oreille indiscrète que mon duo d’experts attend encore un troisième larron. D’où ma crainte de voir débarquer un autre géopolitologue en herbe… Mais une arrivée bien plus ovniesque se profile. Juste au moment où l’un des deux protagonistes lâche un énième « Daech » presque aboyé, après une nouvelle démonstration verbeuse, rentre un grand escogriffe en survêt’ à capuche, portant une longue barbe noire effilochée _manifestement d’origine maghrébine, et qui se dirige pour les saluer. Le cliché type d’un islamiste radical fantasmé, que certains ficheraient « S » sans autre forme de discernement, et d’autres chasseraient carrément à la frontière à coup de saucisson pur porc… Ici évidemment, on n’imaginerait pas une minute ce jovial énergumène crier « Allahou akbar ! » soudainement. Ou juste pour rire, et libérer un peu de place à l’intérieur du café. Pratique, si d’aucun souhaite réunir un congrès entier d’éminents salafistes, lassés des caves miteuses de banlieues. Stupide, si une patrouille de flics en civil passaient commande au même instant…

Mais le jeune homme ne vient ni plaisanter sur ces faux-semblants discriminatoires, ni alimenter la conversation en cours. Daech, je crois bien qu’il s’en moque un peu là tout de suite. Et d’ailleurs, histoire de rajouter une tranche de stéréotype à son profil déjà suspect, il ressort s’acheter un kebab juste en face, pour mieux s’installer ensuite à la table de ses amis, enfin décidés à passer à l’action, eux. Car ce n’est pas tout d’en parler, maintenant sortons nos petits pions rouillés, alors on verra bien lequel de nous deux a la meilleure coalition… Et les voilà qui bravement entament une partie d’échecs… sur un mini-plateau réservé aux touristes de passage. Décidément, certains soldats ont encore trop de plomb aux omoplates pour fourbir leurs ailes d’adultes, et se dégager du socle qui les tient pour miniatures.

Le premier semble tellement soucieux à l’épreuve du combat, que pour un peu ses tempes menaceraient d’exploser. Quant au second, il intériorise du mieux possible sa prochaine manoeuvre : cavalier kamikaze en D4 prend le fou égorgeur en C6… « Et cheikh dans ta casemate », m’amusé-je presque tout haut. Le troisième enfin, jette un oeil bienveillant mais totalement dépassionné à cette métaphore belliqueuse, tout en plongeant mécaniquement la main dans son cornet de frites, pendant que l’autre arpente son smartphone. Il m’apparaît de loin comme étant le plus paisible des trois, pourtant une fois dehors, certains lui renverront exactement l’image opposée. Allez savoir pourquoi, on s’émeut nettement moins de croiser une paire d’étudiants nerds en physique nucléaire, venus discuter « guéguerre » et jouer aux échecs autour d’une Leffe… Moi j’ai beau me dire qu’Albert Einstein était pacifiste, cela m’effraie davantage qu’à la vue d’une barbe noire sur un kebab-frites.

– suggestion pour une lecture en musique : Mogwaï – « Kappa »

Une simple question de flegme éthylique…

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« Toi, on te voit jamais vraiment bourré, en fait ». J’avoue, mon manque d’ébriété peut parfois surprendre en soirée. J’entends par là une ivresse flagrante, assumée, qui rassure l’entourage dans son propre abus d’alcool, ou l’inquiète, si vous aviez prévu de reconduire six personnes en twingo décapotable, juste pendant votre suspension de permis… Mais qu’on n’y voit aucune prudence salutaire, ni voeu de sobriété obtenu sous la menace d’un malibu-orange, à ingérer cul-sec. Non, simple question de flegme éthylique, comme je l’explique souvent. Mon taux d’alcool dans le sang n’est pas forcément inférieur à celui du voisin ; lui va pourtant renverser trois verres d’affilée et se mettre torse-nu en chantant sur Common people, moi je me contente de parler un peu plus haut et fort, le sourire à peine décoincé.

Certes, il aura fallu bien des années de pratique avant d’atteindre ce niveau de contenance nocturne. Tout d’abord, apprendre à maîtriser son propre scénario alcoolémique en sortie. Quelques règles élémentaires s’instaurent naturellement, comme partir l’estomac plein, boire un verre d’eau à chaque muscadet, ménager une pause « soft » à mi-parcours, et surtout, savoir compter ses verres… L’avantage avec un faible budget en poche, c’est que votre fin de mois en dépend, alors on apprend vite à énumérer ses « consos ».

Mais malgré toutes ces précautions de noceur aguerri, ce qui souvent conditionne votre comportement éthylique, tient d’abord à votre degré d’hystérie sociale _ plus ou moins élevé. Prenez un taiseux de catégorie poids léger, il saura toujours mieux masquer sa griserie, comparé à un camionneur hypersensible. Toute la différence d’actorat entre un Clint Eatswood et un Bud Spencer par exemple, à stetson égal. Si vous êtes plutôt Eatswood, après un long périple initiatique menant des premières cuites adolescentes au statut d’un pilier de bar reconnu, vous parvenez maître zen dans l’art d’intérioriser le sentiment d’ivresse, et de compenser chaque symptôme physique par une vigilance naturelle, progressive. Repères spatio-temporels, élocution, exigence syntaxique : un vrai self-control de la désinhibition…
Car de cette drogue dure et pourtant liquide, autant ne garder que l’effet dopant, sans fatalement s’y laisser engloutir. Evidemment, il s’en trouvera toujours pour vous accuser de bluff, de brouiller ce code de (mauvaise) conduite dont ils se sentent les fidèles garants, voire d’écouler discrètement vos verres dans les toilettes du lieu. Un type qui traîne si tard, et fait toutes les fermetures sans proclamer son ébriété à la face (pas très fraîche) du monde, quelle injure aux normes anthropologiques urbaines ; quel blasphème à la convivialité ambiante, même lorsque celle-ci se résume en un échec collectif à oser rentrer dormir.

C’est vrai qu’il faut parfois surjouer sa propre image extérieure, comme pour toute réputation dont on finit par accepter l’étoffe. Mais qui vous en tiendra vraiment rigueur le lendemain, quand tant d’autres accumulent les frasques au même comptoir ? Un bloody mary fracassé en mille éclaboussures, une rixe avec le serveur, ou la visite des pompiers venus ramasser une fille ivre morte… Voilà ce qu’on retiendra. Puisque d’emblée, ce fichu flegme-control vous prive des gros titres de la gazette citadine. Aucune gloire en effet, à savoir marcher droit au retour sans insulter personne. Il freine aussi régulièrement votre lâcher prise, vos initiatives, si stupides soient-elles. Enfin pas toutes, on peut encore afficher une bonne part de ridicule en totale conscience.

Mais surtout, il existe quelques failles à cette compensation cérébrale automatique, déclenchée au quatrième verre. Ma principale restant la mémoire des noms. Retrouver celui d’un groupe ou d’une personnalité ultra-connue, par exemple. Passé vingt-deux heures, le blocage cognitif devient parfois tenace. Et plus gênant, retrouver un prénom, comme celui d’un interlocuteur nocturne justement. Comme le tien oui, toi à qui je viens de résumer le concept du flegme éthylique, tout en cherchant à retrouver ces deux ou trois syllabes qui te baptisent depuis presque 25 printemps, et que j’ai dû oublier en 25 secondes, passé le temps des présentations… Ne m’en veux pas si demain, à l’heure du débriefing de la veille, je reverrai parfaitement ton visage, et me rappellerai clairement le fil de notre conversation ; mais n’aurai même pas l’élémentaire respect dû à ton doux patronyme : m’en souvenir.

Je sais que nous avions déjà brisé la glace auparavant, dans un autre café, avec les mêmes amis qui t’accompagnent également ce soir. Lesquels insistent pour me payer un dernier verre en bar de nuit, à dix minutes à pied. Et je me laisse guider, presque passivement. Leur insistance m’amuse à vrai dire, mais je n’ai rien de spécial en tête, sinon obéir à ma propre curiosité. Une fois donc arrivés au club, je saisis la bière offerte par le « petit gars » de la bande, qui me parle musique un bon moment ; toi et ton autre camarade féminine préférant investir la cave, dédiée au dance-floor. Le jeune homme affirme un goût déjà très sûr pour ses vingt-deux ans, j’étais encore loin d’écouter Nick Cave et Johnny Cash à la vingtaine… J’en profite pour lui glisser d’autres références musicales, en évitant d’imposer la moindre condescendance culturelle.

Ensuite, j’ai vaguement perdu la trame de vos différents va-et-vient, d’une sortie cigarette à une nouvelle aparté complice. Je comprends seulement qu’un gentil traquenard cupidonesque vient de se refermer sur moi, ainsi à mesure que notre badinage nous rapproche, tes malicieux compagnons eux, s’éloignent en douce. Et la situation me réjouirait, si elle gardait autant d’innocence ou d’indécision qu’un flirt en hall de gare, entre deux étrangers promis à une destination contraire. Lorsque le scénario devient trop évident, il me prend souvent d’en modifier quelques chapitres. Une fâcheuse habitude certes, peu fructueuse sentimentalement. Mais de sentiment, il n’est même pas question. Seulement savoir de quoi ai-je réellement envie à cette heure là : d’une bouche à saisir, d’une peau à ressentir, d’un coït à laisser advenir ? Ou de m’abstraire au conformisme présent, par un violent sursaut de lucidité mélancolique…

Je suggère alors qu’on redescende au caveau, voir s’il y passe un titre à peu près dansable. C’est surtout moins exposé qu’à l’entrée même du night-club, où la lumière paraît aussi blafarde que tous ces regards usés autour. Peut-être sentirai-je le déclic, saurai-je quelle humeur l’emporte sur mon envie. Une fois en bas hélas, l’ambiance ne m’incite toujours pas au brassage corporel, mais je m’efforce de maintenir un seuil de cordialité gestuelle rassurant. Et puis non d’ailleurs, c’est une telle bande-son pour viande saoul en bout de course que j’y renonce. Je fais donc mine de vouloir rentrer enfin dormir. « Seul ? » m’interroges-tu. Mon regard suivant tente d’offrir une réponse, vaine. Aucune parole ne sonnera juste de toute façon, d’autant moins avec ce tapage ambiant. Encore un trait de suspension qui m’accable, puisqu’il t’encourage maintenant à préciser ta situation géographique depuis cette discothèque… Oui, de toute évidence, ton appartement est plus proche. A peine à cinq minutes.

J’ai voulu savoir jusqu’où je pourrais maintenir cette imposture. Tester ma limite, saisir ce qui peut bloquer un élan hétérosexuel lambda, sous quelques scrupules métaphysiques. Sans doute voulu jouer au salaud également. Histoire d’expérimenter une autre gamme du genre masculin, rien que pour voir tiens : qu’est-ce que ça fait au juste ?
Nous parcourons ensemble deux ou trois rues successives, vers la partie la plus résidentielle et huppée de ce quartier. Là je m’imagine encore te laisser au bas de chez toi en parfait gentleman, prétextant avoir seulement fait le chemin par bienveillance sécuritaire… Il est tout de même 5h30, bon nombre de types louches pourrait suivre une jeune et jolie proie telle que tu la dessines. Mais ça ne se déroule pas comme prévu, tout file beaucoup trop vite, et la grille d’entrée s’est déjà refermée après moi. Nous voilà remontant la courée d’une imposante résidence, jusqu’à l’accès au rez-de-chaussée qui mène à ton presque dérisoire studio, dix mètres plus loin. Oui, vu le prix du locatif par ici, 16m2, ce doit déjà être un luxe je présume…

La petitesse de l’appartement ne porte aucune incidence sur mon choix de rebrousser chemin. Cela m’embêterait que tu puisses le penser d’ailleurs, mais j’en doute. J’étais juste fasciné de me voir tribuler comme une sorte de pantin qui joue avec ses propres ficelles. Toujours plus intrigué que décidé à « conclure » enfin, et résolument coucher avec toi.
Pendant que tu t’éclipses promptement dans la salle de bains, je tente de combler cette froideur silencieuse en marmonnant quelques vers, tirés de mon subconscient musical. « People are Strange« , des Doors. Je sais que je ne passerai pas la nuit ici, mais j’attends que tu réapparaisses pour bredouiller ma ligne d’excuse, sur le ton d’une « prochaine fois peut-être…« . Tu ne sembles pas surprise, peut-être même soulagée au fond. L’alcool et la fatigue en moins, sans doute admettrais-tu ne pas avoir flairé le bon numéro ; qu’il te faut un vrai bonhomme, un gars juste assez entier pour gigoter sur « Enter Sandman » de Metallica sans pinailler, puis te resservir une pils, après une accolade entreprenante. Et j’en connais des très fréquentables d’ailleurs. Mais s’il te vient une quelconque rancoeur du lendemain, tu peux toujours me traiter de « pédale » ou « d’impuissant » par voie télépathique, ça ne devrait pas froisser ma blanche colombe, je t’assure.

Mon chemin du retour longe brièvement la façade du club, mais je détourne à peine le regard, et déjà remonte cette longue avenue de perdition nocturne qui me rapproche du quartier où je réside. A l’heure des sorties de boîte et des rapports charnels tarifés, je remarque ces quasi-gamins qui avise à distance l’une des belle-de-nuits postées juste en face, s’apprêtant eux à payer, pour obtenir cette gratification sexuelle dont j’ai refusé l’occurrence non lucrative dix minutes plus tôt. Mais je me moque d’en tirer la moindre morale présentement. Mon humeur est d’une rare neutralité, qui n’accuse ni lassitude excessive, ni hébètement du petit matin. Je réalise seulement _ et si tardivement, ce qui m’aura animé les ficelles jusqu’à l’aube… C’était donc ça : vivre un nouveau lever du jour à l’air libre, sur ma fière métropole endormie, tout en rentrant de soirée. Encore un bel acte manqué décidément, mais j’en perdrai presque mon flegme, éthylique ou non, tant ces vingt minutes de marche en clair-obscur, au calme si rare, me suffisent à renouer avec son pouvoir d’attraction originel, à ne plus la détester soudainement. Elle, oui. Car tu l’auras compris, chère anonyme d’un soir : la ville aura toujours le dernier mot.

– suggestion pour une lecture en musique : Max Richter : « Mnemographies »

Haute teneur en mixité sociale.

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(Vianney Lefebvre – 2016)

Le moment est idéal pour moi ; quand la pluie chasse les gens en terrasse vers l’intérieur, saturant le café d’un seul coup. Alors me voilà au sec et parfaitement installé, pris dans une véritable fresque de mixité sociale, ethnique, internationale même. Vu ma tendance naturelle au voyeurisme sociologique, cela revient à placer un braqueur récidiviste devant une bijouterie désalarmée… Mais pour une fois je décide d’effectuer mon tour d’horizon à travers le regard d’un barman, qui attribue son numéro à chaque poste de service, gardant ainsi une trace des différentes commandes passées. A défaut de venir présenter la note, je verrai bien mieux la partition.

Table une, donc. La première à gauche en rentrant : elle accueille un groupe de touristes anglais autour de la soixantaine, dont je présume qu’il sera vite reparti, le temps d’une série de cafés. Table deux. Celle-ci abrite une composante trans-gay-lesbienne, exactement dans cette proportion donnée. Trois personnes au parcours hors du « qu’en dira-t-on », absolument détachées de toute malveillance extérieure par ici. Et une somme de potins échangés à faire pâlir n’importe quelle revue de presse en cabinet dentaire…
Table trois. Là, j’observe deux jeunes américaines (me semble-t-il) vraiment intrigantes, car ayant revêtu exactement le même haut, blanc et ultra-moulant, sur une poitrine obusienne qu’un soutien-gorge probablement en titane rehausse encore davantage. Cela ne m’attire pas spécialement, je mesure juste à quel point l’uniformisation mammaire gagne du terrain parmi les digital natives… Mais ce qui me frappe présentement c’est leur dress-code visiblement concerté, et l’esprit fusionnel qui émane de leur duo. Sans qu’on puisse soupçonner une gémellité évidente, ou encore moins une relation de couple. Elles me font pourtant étrangement penser aux soeurs jumelles du film Shining, comme si les deux gamines ectoplasmes confrontées à Jack Nicholson avaient maintenant atteint la majorité. Beaucoup plus souriantes désormais, heureusement. D’ailleurs à choisir, je préfère nettement les croiser à l’intérieur d’un bistrot, qu’au bout d’un long corridor hanté.

Table quatre. Y siège un couple assez discret, sans doute en plein rendez-vous galant… Ne les dérangeons pas. Table cinq : juste un groupe d’amis réunis autour d’une bière. Rien d’étonnant, ni d’outrageusement exotique. Mais nous faisons banquette commune, et entretemps le cercle s’agrandit : une autre « copine » vient se glisser tant bien que mal, pratiquement collée à mon épaule. Elle me rappelle une ancienne figure romantisée, d’une idylle trop vite interrompue. Je ne peux décemment pas lui en vouloir certes, d’autant qu’elle me tourne le dos par discrétion. Ce qui dénude légèrement le bas de sa colonne vertébrale, seulement affleuré d’un haut à dentelles, sous ce mini-veston jeans noir. Et plutôt qu’un fantôme me dévisage, j’aime autant cette image frontale à vrai dire. Sur l’échelle Richter du sentimental, le dos occasionne une secousse visuelle moins tellurique, même avec une si belle descente de reins. Puisse-t-elle se retourner de temps à autres néanmoins, que j’avise furtivement si ce regard affiche le même vert fauve teinté de rousseur…

Table six. Autre scène de convivialité, mais qui rompt enfin avec cette litanie de visages typés « blanc caucasien ». Plusieurs clients d’origine kabyle _ je suppose_ trinquent une 50 centilitres, ou un simple expresso. J’en reconnais la plupart d’ailleurs, pour les croiser régulièrement ici. Comme cette bande assez animée de Franco-sénégalais au comptoir, que j’aperçois souvent de même, en réunion variable. L’air de rien, voici l’un des rares cafés de la ville qui pourrait se draper d’une bannière « black-blanc-beur » parfaitement naturelle, harmonieuse, réitérée. Si besoin était, ce constat rappelle à quel point le fameux « vivre ensemble » républicain prend un bien meilleur départ autour d’une valeur commune au noctambule : la pinte de bière belge.

Table sept. La plus petite, en faux marbre circulaire, coincée dans l’angle de l’entrée. J’en faisais souvent mon poste de travail à une époque, maintenant je trouve l’emplacement trop indiscret, la lumière y est très peu tamisée. Elle me donne l’impression d’être sur estrade, sans avoir le moindre spectacle à offrir. Ma page blanche y rejaillit d’autant plus cruellement.
Ce soir, un autre créatif solitaire m’y succède, son carnet d’esquisses étalé sur le revêtement usé. Je note que ce jeune beaux-artien travaille aussi au vin blanc. Mais lui commande une bouteille entière, pas de demi-mesure : on paye d’avance, on assume la dose de travail à ingérer… Présomptueux peut-être, n’empêche que je m’interroge soudainement sur l’économie réalisée. Le slogan est imparable d’ailleurs : pour un alcoolisme économe, penser un jour à lire la carte du bar.

Table huit. Entrave grossière à la mixité ambiante, six mâles autour de la vingtaine, au ton viril, gouailleur. Je leur pardonne et oublie vite ces quelques ébats vaguement politisés, entre deux digressions smartphonesques. Tout le monde peut se tromper de bar. D’ailleurs, une autre série d’arrivants leur succède peu après. Cinq jeunes demoiselles, en pleine soirée exclusivement féminine. Si manifestement égayée par la simple compagnie d’une bière à la cerise, que je ne trouve décidément rien à redire à la célèbre formule d’Aragon : la femme est bien l’avenir de la Kasteel rouge. Pour l’homme c’est fichu.

Table neuf. Tiens non en fait, il s’agit d’un leurre. Pas de table « 9 ». Je suis en train de recompter les mêmes tables, occupées par d’autres clients entretemps. Comme dit le clochard, quand il se moque de l’ivrogne : « vous n’avez peut-être pas cherché l’ivresse, mais vous avez quand même trouvé le flacon. »

– suggestion pour une lecture en musique : Do Make Say Think : album Yet & Yet

Débriefer la cuite, débriefer l’errance.

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Tel le sportif un lendemain de défaite, je m’applique à débriefer chaque cuite un brin retentissante que la vie citadine porte à mon discrédit. Le moindre instant critique refait surface, comme ce mauvais contrôle orienté qui m’a désaxé du chemin du retour, ou cette tête pas assez décroisée au moment de fixer un regard fatal à une ancienne flamme, réapparue soudainement. Autant de « petites erreurs payées cash », même en déduisant les verres offerts. Car une fois l’heure du réveil, il est déjà trop tard : j’ai le masque du perdant vissé jusqu’au fond des cernes, mes cheveux ressemblent à une toile de Picasso imitée par un charbonnier non-voyant, mon visage à celui du charbonnier _ auto-portrait oblige, avec une légère teinte « retour du Vietnam » pour couronner ce tue-glamour… Bref n’en doutons pas, le débriefing sera sévère.

Quel chemin d’infortune peut ainsi conduire à l’aube, sans aucun motif de célébration particulier ? Mes deux premiers verres présentent au moins l’excuse d’une séance d’écriture solitaire. J’ai même préalablement décliné un apéro à 19h dans un autre café, comme pour limiter d’avance les dégâts. Mais c’est une veille de jour férié, la population festive double, les demis se transforment en pinte, et il y a de grandes chances pour qu’on m’adresse la question fatidique : « tu écris quoi ? ».

Le curieux du jour est un bel angelot blond d’origine locale, ayant récemment quitté la région. Il revient passer quelques jours ici, et je devine à son regard perdu combien sa quête de familiarité révèle une profonde nostalgie. Les déracinés ont ce manque d’appartenance au visage qu’un parfait touriste ne saurait imiter. Il m’avouera d’ailleurs un peu plus tard son soulagement d’avoir tenu cette conversation, assez anecdotique pourtant, mais venant le tirer d’une humeur franchement misanthrope. Alors je l’encourage à se mettre également dans un coin pour écrire ou bouquiner, puisqu’il en avait l’intention. Non que je cherche à me débarrasser de l’importun, j’ai juste un franc respect envers la mélancolie d’autrui, et l’envie paradoxale de rester seul entouré de gens.

Si j’avais exaucé la mienne, cela m’aurait peut-être écourté la soirée de quelques verres. Car les suivants prennent une tournure conviviale et dangereusement addictive. Nouvel échange insolite au comptoir, avec un couple d’étudiants, autres clients réguliers depuis peu. Je discute avec « elle » à un tabouret d’écart, « lui » vient alors s’installer entre nous. Légèrement nerveux sans doute, au point qu’il renverse son fitou, en partie sur ma sacoche délaissée à terre. D’aucun y verrait une mesure de représailles, par un garçon bien trop possessif. Le ton reste courtois cependant, et il m’interroge à son tour sur mon choix d’écrire ici… Notre aparté ressemble vaguement à une interview, dont le journaliste induit chaque réponse en sa question. Enfin peu importe, la connivence d’esprit n’est pas désagréable, ça me repose à vrai dire. N’empêche l’ami, tu peux tout me demander, mais ne renverse jamais ton rouge sur mes « blue suede shoes« , ni sur ma besace.

D’accord, ce n’est même pas une besace en daim bleu, juste une sacoche d’ordinateur standard qui en a vu et en verra d’autres. La nuit est à peine fiancée ; je rejoins bientôt un ami posé au bar en face, lequel m’a déjà commandé la dose suivante de mon breuvage habituel. Nous sommes toujours pleins d’attentions entre personnes soucieuses de ne pas plonger seules… D’ailleurs c’est un texto de ma part qui l’a aiguillé ici. Et quand plusieurs membres d’un même établissement nocturne cherchent la plongée collective, ça se transforme en after. Comme on est veille de jour férié, voilà qui coule à pic.

Ensuite, je me rappelle une série d’errances festives plus ou moins cocasses, incluant une bouteille de rouge offerte par le patron, bien trop chambrée. Et deux ou trois bières différentes, quitte à mieux remuer l’eau trouble. Ce ne fût pas ma seule erreur d’apprenti-cuitard : il convenait aussi de ne surtout rien ingurgiter entretemps, manger aurait pu ralentir le cours de mon alcoolémie… Dommage, la suite allait m’offrir une bonne raison de vomir un kébab-frites mal négocié, et autre part que sur ma sacoche.

Car nous profitons de cette ébriété conquérante pour émettre une nouvelle idée absurde : nous rendre à un bal populaire, cinquante mètres plus loin, à l’air libre. Une sorte de tradition annuelle, paraît-il. Oui, un peu d’air fera du bien… Quant à supporter la foule, avec une telle humeur caustique, rien ne saurait nous ébranler. Mais lorsqu’on est mélomane, même saoul, on reste un mélomane sensible. Impossible de cautionner pareil déferlement de beaufitude sonore, suintant de cette putasserie infra-bassée dont la masse trépidante semble se repaître.

« Hang the DJ ! », hurlé-je, pressé contre la rambarde de sécurité. A défaut de vomir sur le disc-jokey, je cherche un objet à lui balancer dessus. Ce n’est pas tant le crime de mauvais goût que son air auto-suffisant qui me révulse : quelqu’un doit dire non. Et si j’en viens à passer une nuit au poste, voilà un motif tout à fait respectable. J’imagine l’entrefilet du lendemain : « Bal populaire en centre-ville : le DJ agressé à coups de pièces jaunes par un supporter des Smiths enivré ».

Bon d’accord, j’y renonce. Même pour arroser un ambianceur de kermesse, je reste beaucoup trop fauché. Au moins ce choc civilisationnel nous aura fourni un bon prétexte à retourner boire dans la même taverne. Où nous étions invités à gérer collectivement la play-list, ce qui autorise un libre-arbitre culturel moins propice à l’envie de meurtre.
Je me souviens qu’une bonne partie du Gainsbourg « Confidentiel«  a résonné de toute sa contrebasse, et combien j’ai été saisi par la radicalité de cet enregistrement, son éloquence séminale. Mais à cette heure hors-du-cadran où l’on guette une illumination esthétique foudroyante _par la voix d’une sirène ou d’une enceinte hi-fi, le susurrement gainsbardien, encore suave à l’époque, ne me livrait aucune direction subliminale en point d’horizon. Il n’était même pas fichu de me laisser rentrer dormir, le fourbe.

Alors quand s’épuisent tous les recours à prolonger l’exercice d’une folie, il ne reste plus qu’à la désigner telle. Avais-je appris le moindre enseignement irréfutable ; caressé l’attente de finir la nuit dans un autre salon, voire une autre paire de draps ? Avais-je poussé l’ivresse jusqu’à m’oublier au moins quelques heures ? Non. Juste payé mon modeste tribut en aliénation humaine. Avec style, peut-être. Insistance, sûrement. Avec la résignation du lendemain en tout cas. Qui ne s’autorise jamais la défaite, ne distingue plus le goût des victoires.

– suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Pursuance »

Le dilemme du muscadet offert…

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Quand le verre de muscadet se remplit de lui-même alors que vous n’avez rien commandé expressément, deux déductions affleurent à votre esprit. L’une vous désigne comme un pilier de bistrot aux préférences notoires, l’autre vous suggère qu’il n’est pas encore temps de quitter ce café. Quelque chose se trame visiblement ; une nouvelle rencontre passagère, ou un dialogue impromptu, voire une simple anecdote surréaliste… A moins que la serveuse ne souhaite vous retenir jusqu’à la fermeture, en prélude à une after sous d’autres auspices tamisés. Les braves n’ont pas d’heure, mais beaucoup d’imagination.

Certes il existe une troisième option, plus triviale : le manque d’insistance à refuser un alcool indûment servi, au moment choisi de régler pour rentrer dormir. La raison donc, voudrait qu’on abandonne ce vin à sa piètre insignifiance, orphelin de chagrin à noyer, privé du moindre gosier bienveillant… Quel crève-cœur. Ce n’est ni pour l’élixir, ni pour l’ivresse d’ailleurs ; de ce cru bas de gamme il me faudrait encore trois ou quatre doses, avant d’atteindre un seuil d’ébriété manifeste. Alors j’écris, afin d’éponger quelque petit reste d’inconscient judéo-chrétien, afin surtout de ne pas laisser un godet de plus sans destinée. Puisqu’il m’est offert, ça fait toujours deux euros cinquante en moins de fausse culpabilité au réveil. Mais le lendemain n’aura aucune pitié envers mon déficit d’enthousiasme et de fraîcheur. Aucune indulgence pour le verre en trop.

Je n’en fais pourtant pas une question de santé. S’il y avait une vraie bonne raison de boire dix muscadets par soir, j’y consentirais certainement. Il me suffirait de braquer une épicerie de temps à autres, faute d’avoir un job réellement lucratif. Mais l’expérience éthylique m’oblige à admettre que de trop nombreux levers de coude se perdent en commodité sociale, cachant d’abord un profond sentiment d’inconfort citadin. Ces verres qu’on destine à un fier élan de camaraderie, de célébration, ou d’implication romantique, restent souvent minorité. Surtout, on ne les regrette jamais ceux-là.

Trois heures moins dix à présent. La fermeture se profile et je n’ai guère envie de rester de toute façon. Vingt gorgées plus tard, aucune révélation majeure n’est venue me chatoyer l’intellect, même un simple écho subliminal de comptoir dont je saurais me contenter. Quant à Miss Barmaid, je la laisse ranger tables et chaises, comme on respecte un noble ouvrier du service nocturne, sans même lui adresser un clin d’oeil tendancieux. On ne peut pas vouloir le médicament et la pharmacienne de garde.

Alors ma feuille blanche retrouve l’étroitesse d’une poche de veste, pliée en quatre, copieusement noircie. Sueur et larmes du graphite, pendant quelques années ce fût ma récolte hebdomadaire ; cette nuit-là pourtant, une pointe de frustration vient m’envahir. Je sens qu’il est grand temps d’élargir le champ d’expression au-delà du graffiti littéraire. Et qu’importe si le cliché rimbaldien en ressort légèrement froissé. Il devra bien s’accommoder d’un laptop dorénavant. Concernant l’adjuvant viticole, ne changeons rien par contre, je ne compte pas monter en gamme de si tôt. « Un autre muscadet ? ». Assumons-le, oui.

Suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Resolution »