(Être) une page sans fin

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Tu voudrais que cette page en vienne à tourner seule…
Et tienne au vent léger d’apprêter son linceul.
À peine un courant d’air, aussitôt le rabat,
_ Quand c’était juste hier, du pli sur nos ébats.

Tu voudrais que dette passe, au premier chant du deuil.
Empreintes à effacer : mieux, retourner la feuille.
On prie bas de se taire un si proche au-delà,
Oraison reste à faire, en sourdine à ce glas.

Mémoire insiste, où vision cesse.
Aucun repos n’éteint la cendre…
Émoi résiste au train qui presse,
Un dernier mot, freinez cassandres…

Il te siérait de n’être otage ainsi d’un autre cœur…
Et ce volet d’histoire en essuie ta rancœur,
À redonner sa chair au cordon ceint d’éclats,
D’une antérieure affaire insoumise au trépas ?

Feindrais-tu que cette page oscille en ta main seule,
Et vienne à ton regret d’en arracher le seuil…
Aimé.e, crois-tu défaire en parenté deux âmes ?
Apprends qu’un jet de terre n’a su courber la flamme.

(Tableau : Edward Hopper – « Compartiment C, Voiture 293 »)

Les gens me préfèrent en perdant.

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Au fond j’ai souvent fréquenté ces gens
Qui dans la vie me préféraient perdant.
Par intuition que je n’atteindrais mieux,
Ou compassion de m’être égal en cieux.

Et j’échouerais d’autant plus à ma gloire,
En prenant goût d’ainsi leur en vouloir.
À ces yeux qui d’un clin vous reconnaissent,
On tait que notre ambition si tôt baisse.

Alors en devient tel un poids gênant,
Ce faire aveu d’insuccès dominant ;
Sinon le fruit d’un élan réciproque,
Autant clamer d’être à mauvaise époque…

Il n’est pourtant la moindre indignité
À fuir au chant de sa pérennité.
Entretiendrais-je un fond de complaisance,
On m’ouvre à ce sillon depuis naissance.

En coin, j’ai d’abord attiré ceux-là,
Qui de mes illusions prônaient le glas.
M’identifiant comme un voisin d’échec,
Ou pressentant mon futur intrinsèque.

Et j’aurais beau déplaire aux préjugés,
Croire un augure exempt de messagers,
Si d’aucuns me projettent à fins réduites,
Ai-je autre instinct que loin d’eux trouver fuite ?

En soi je n’ai reconnu mon pendant,
Qu’en ces regards où j’avançais perdant.
Et m’en tiendrais seul attitré coupable,
Aurait-on su m’épargner tant de fables…

Une est tenace à croire honorifique,
Un statut d’infortuné « magnifique ».
En l’idéal on voudrait son bonheur,
Aime aussi bien qu’il œuvre en ton mineur.

Et l’âge imprègne une authenticité
Creusant l’épreuve à terme en société.
Déjà que n’est plus temps d’une autre chance,
Aigrit de n’avoir eu première audience.

Au plus on bat contre emprise extérieure,
Et moins nous promet-elle à vie meilleure.
En équilibre on tient d’être à ce pas :
Ni résister, ni suivre, acter son cas.

Irais-je en tort à fréquenter ces gens,
Qui volontiers me préfèrent en perdant ?
Le choix s’impose, au demeurant succinct :
Trahir enfin ses proches ou son dessein.

Tableau (détail) : Edward Hopper – « Nighthawks »

Au masculin de « muse »

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Le sujet prend racine, aimable digression ;
Peut-être y vois-je un signe, ou dérision m’amuse
À pointer que n’existe en courante expression
_ Complaisamment sexiste, un masculin de « muse ».

Est-ce en l’état réduire au strict féminin
Le propre d’influer sur une œuvre, un esprit,
Et ce que dame inspire en grâce ou don divin,
Comme un talent muet, chez l’homme on n’eût inscrit ?

Abandonner ce terme, en désigner un neuf ?
Au moins qu’on ne l’enferme à demeure en cliché.
L’abréger de son « e » produirait un mot veuf,
Assonant peu gracieux, d’être en mâle affiché.

Sans bien me l’avouer, n’ai-je envie jamais eu
D’émouvoir un instant la plume ou le pinceau,
Qu’une autre main douée prendrait à mon insu
Et d’un recoin distant, marquerait tel un sceau…

Frustré, l’homme en artiste, au fond l’est plus encore
À signer portraitiste en se rêvant modèle,
À consacrer le beau sans paraître au décor,
Assorti d’un flambeau qui se voudrait chandelle.

Ô, trahison du mythe ou d’un nom désuet,
Te vois-je ainsi, débat d’un soir évacué,
Me soumettre, insolite encore, une inversion :
Croquer après l’ébat, ma cambrure en torsion.

M’étreint l’humilité, renaît l’enjeu soudain…
Si l’œuvre éclot ratée, nu séant, je m’accuse.
Honneur étant, mon corps en pâlit néanmoins,
Qu’on lui voue cet accord au masculin de muse.

(Crédit photo : © Arkadie – 2010)

Ton flair darwinien (m’aurait-il désigné par erreur ?)

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S’il te revient de choisir un plus fort, un maillon résistant,
Toi, seule à enfanter depuis la nuit des temps ;
S’il te revient de corps, et mieux, d’assentiment,
La perpétuation des gènes en tout assortiment…

Si reste tien l’irréversible effort, ô combien méritant,
D’offrir à l’être humain ce chainon persistant ;
Que t’appartient d’abord, à cœur ou par instinct,
De reproduire un spécimen, au prix d’autres destins.

M’en voudras-tu d’interroger alors, en ce ton révolu,
Ce qui me vaut peut-être à tort un certain dévolu ?
Mon horizon tracé contre sens à l’histoire,
Et ne fraye pour accès qu’un bref échappatoire…

…Il semble étrange au vu d’un tel accord entre nos phéromones,
Ainsi qu’on pût douter encore _ et ta peau me pardonne ;
En reste pourtant clair, à juger d’aujourd’hui,
Que tu poses un mystère en anthropologie.

Me sachant fruit d’un genre à faible essor, en l’époque étranger,
Non cet augure à meilleur sort, élu père ou berger,
Dis-moi, sans remettre en question ce dévouement flatteur,
Indûment porter à caution l’élan de son auteure ;
Se pourrait-il au fond que tu me veuilles impair,
Si darwinien, ton flair, en ferait-il erreur ?

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(sous réserve de) La suite des évènements.

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Sous réserve de la suite des évènements,
Il se pourrait que l’on vive encore assez longtemps…
Pour ne même plus savoir de quoi demain était-il fait,
Avant qu’on entrevoie, du papillon, l’effet.

Sous réserve de la suite des évènements,
Plus rien ne sera jamais tout à fait comme avant.
De tables rases en friches, pourtant rien ne diffère,
Et l’an d’après s’affiche en reliquat d’hier.

« Dans un futur probable », « incessamment sous peu »,
Formulations aimables pour qui ne sait pas mieux.
Il se pourrait que l’on meure ? Merci de nous prévenir,
Que le battement d’un cœur, mille ans ne peut tenir

Sous réserve de la suite des évènements,
Serait peut-être enfin venu l’exact bon moment…
Celui de mettre à plat les tenants du régime,
Ou de réduire au pas qui fuit devant l’abîme.

« Nous le saurons bientôt », « Il faut être patient »,
Dans ces phrases un écho de promesse à l’enfant.
Mais qui peut garantir à demain qu’il ait lieu ?
On vit de consentir au risque d’un adieu.

Alors sous réunion possible des éléments,
Il se pourrait que l’on demeure encore assez longuement.
L’ennui saisit l’inquiet, plus tôt qu’un crépuscule.
La fin des temps acquiesce, au loin en minuscules…

Combien je ne t’attends même plus.

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Si tu savais combien je ne t’attends même plus,
Comme un espoir de rien, dont j’apprends la vertu.
L’illusion m’a bercé, d’écueils en précipices.
Aujourd’hui j’aime assez que l’horizon se lisse.

Si tu savais combien je ne t’attends même plus…
Mais qui demeure empreint d’un pareil absolu,
L’écorché solitaire, l’adolescent meurtri ?
Pour ne voir qu’un sur terre, il faut naître ébloui.

Quel que soit ton visage, de blond ou brun cerclé,
L’abîme entre nos âges, impropre à se combler ;
J’ai perdu l’idéal, retrouvé l’éphémère,
L’amour n’est plus fatal, doit-il en être amer ?

Quel que soit ton prénom, il revient par milliers.
De tes lèvres, le son, m’est toujours familier.
Je t’ai déjà connue, oui, regrettée peut-être.
Au commun du vécu, n’entends plus me soumettre.

Alors sachant combien ta renommée s’épuise,
Vexée d’être déchue, voudrais-tu par surprise
Planter à mon insu l’ironie du destin,
Que tu puisses apparaître où, non, je n’attends rien… ?

Si tu savais combien je n’ai plus ce désir,
Le sort voudrait qu’enfin tu cherches à l’assouvir.

Seize euros cinquante

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(unknown credit)

La ville est noyée sous défiance,
Sa peur est nôtre à éponger.
Quand du mendiant je prends conscience,
Au conflit ne puis déroger.

Il lui faut seize euros cinquante,
À réunir en un quart d’heure.
L’intimation me vient sécante,
Au bas du ventre en lieu du cœur.

Ici déjà, c’est le troisième.
Hiver à terme, ils s’en redoublent.
Et pour un denier que j’essaime,
Obtiens de récolter trouble.

Un peu plus tôt l’après-midi,
Courant aussi l’altercation,
Je m’offre imprudemment assis
À deux rôdeurs en exaction.

Si tôt ressaisie ma stature,
Incident clôt d’un regard ferme ;
Et qui trahit pourtant l’usure,
En ce renouveau du problème…

Lui n’a pas plus de dix-huit ans,
Fût agressé la nuit dernière,
À sa cheville un renflement,
Cet élan guerrier lui confère.

Mais c’est la peur d’être victime,
Ainsi qui présage un racket.
Et j’ai beau manié les centimes,
Il n’a qu’un retrait seul en quête.

L’habit me vaut donc ce crédit :
Trois pièces, et pourtant les poches creuses.
Indu procès, rue l’expédie,
Bâclé d’une envolée hargneuse.

À quoi bon dès lors attester
Qu’il s’en prend juste à moins précaire…
Déjà le garçon d’accoster
Une autre cible à traîne-misère.

Et je vends peu cher de ma peau,
Au soir des grands renversements,
Si le prochain est pour bientôt,
À quelques signaux près des temps…

Le sans-logis mordra au cou
Du déclassé, du faux bourgeois.
Le besogneux rendra ses coups
À l’étranger, au contre-emploi.

Crevant l’abcès de nos affects,
On verra brandi l’étendard,
Qu’aucun serment ne désinfecte,
Ocre à jamais de son histoire.

La ville endrapée de vindicte,
Assombrira les jours de ceux
Qui de l’époque nient le verdict,
D’aucun parti n’ont fait l’aveu.

Ce doigt qui pointe à vent contraire,
En pourra toujours se tourner.
L’esprit ni pour, ni adversaire,
Est celui qu’on voudra courber.

Il lui faut seize euros cinquante,
Le prix d’un sommeil abrité.
Au moins l’insurgé en attente,
Au creux du mien saura gîter.

Détester son prochain (pour qu’advienne le suivant)

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Détester son prochain, comme on tend au suivant,
Sans porter le regret de n’être issu d’avant.
On fait sien le progrès, à n’envisager mieux
Pour supporter l’instant, qu’un futur audacieux.

Ne voir rien à sauver contient le bienfaiteur.
J’étais si scrupuleux, j’aurais cerclé l’erreur…
À trouver circonstances, on met frein au dépit.
Détrônée, l’indulgence, a fait place au mépris.

J’avais saisi prétexte en l’inadéquation :
Que s’apprête à mon sort un pli de vocation.
Mais l’obligeant s’affecte à vouer sympathie ;
Comment tenir la porte et ne perdre empathie…

Détester son prochain, pour qu’advienne un suivant.
L’horizon n’est certain du nouvel arrivant…
Je laisse un temps surseoir l’appel du lendemain,
Quand l’intrusion d’un soir, ici me tend la main.

Mais si tôt je mesure l’inanité des sens,
Ô combien éphémère, l’expédient à l’absence…
Unique en son recoin, l’altérité prend norme.
On la veut contrepoint, son milieu la conforme
.
Faut-il oser alors en dernier entendement,
Détester son prochain, sacrifier au suivant
Le droit de naître enfin, l’ouvrage d’être vivant.

Faut-il oser alors, en dernier sacrement,
Eu égard à l’humain, le transcender à temps… ?

Six jours

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On t’a donné six jours, qu’as-tu refait du monde ?
Le congé n’a payé, ni révision, ni fronde.
Il faudrait reposer, en paix de toute conscience,
À ces drames au long cours, imposer ton silence.

On t’a fait naître ancien, d’illusions moribondes.
Ah, ton siècle irait loin, porté de bras en ondes…
Et puis demain s’attarde, il te bannit d’avance
Du courant de l’histoire, sans même une autre chance.

On t’annonce en présage, à te voir éperdu,
Qu’à tirer sur la corde, elle décroche un pendu.
Vois comment tu sabordes un temps de rémission,
Par un fâcheux dosage en contre-indications.

On t’accorde une semaine, tu veux perpétuité.
Pour solde de tout compte, moins quelques annuités…
Quand point le jour septième, te pressant d’accomplir
Autant qu’un homme escompte, ainsi voudrais-tu fuir ?

On t’a donné six jours, et qu’as-tu fait du monde,
Enfin passée l’idée qu’en ton sens il abonde…
Arrive à destinée ton errance inféconde..