Danse-moi jusqu’à la fin du monde…

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(Suggestion pour une lecture en musique : Gareth Dickson – Snag with the language)

Je vais encore rater la première partie. Ce n’est même pas une question de snobisme, juste une latence coutumière en démarrage de soirée. Pour un noctambule, sortir avant 20h le samedi, ça fait vraiment tôt. Comme en plus le concert était annoncé à 18h30, on peut même dire que j’arrive en avance sur mon retard présumé. Et heureusement, sinon je manquerais également la tête d’affiche. Un musicien écossais, lequel arpège une guitare folk très réverbérée dans une ambiance quasi religieuse, à l’intérieur d’une salle de théâtre aménagée pour l’occasion. On croirait soudainement une chapelle laïque, conçue pour les derniers résistants au cours de l’époque et à ses invectives d’hyper-connection, de gesticulations festives imposées. C’est tout l’apaisement que cette ville daignera m’octroyer pour la semaine, je le sens, alors j’attends que mes yeux d’eux-mêmes se referment, évacuent les stimuli visuels encore présents, même en un lieu si tamisé. Comme ce filet de lumière détachant le visage d’une femme que je viens juste de reconnaître et saluer, assise à l’autre versant, opposé au mien. Avec ce type de concert intimiste, le public offre un décor souvent plus captivant que la vue scénique elle-même, très dépouillée. Soudain les figures s’anoblissent, par ce qu’elles gagnent d’humilité en se figeant dans cette posture captive, qui les renvoient à leur fatigue hebdomadaire, à une mélancolie qu’elles ne cherchent enfin plus à contourner. Alors je retiens un temps mes paupières, pour dévorer encore un peu de cette beauté. Je sens que je n’en aurais jamais assez de toute façon. Au fond mon esprit n’a aucune envie d’être bercé : lui sait bien que je serai toujours debout dans une douzaine d’heures.

Une heure après c’est tout l’inverse, je regrette déjà ses quelques minutes de micro-sieste, tant l’atmosphère autour est surchauffée, oppressante. Cette manie qu’ont les gens de vouloir systématiquement célébrer le jour de leur naissance un samedi soir… Et à plusieurs anniversaires dans le même café, sans doute par crainte du manque de convives. Ou par réalisme lucratif des patrons de bar. Enfin, le résultat revient au même : on croise tout le monde, mais on n’échange avec pratiquement personne. Et on tue toute chance d’une nouvelle rencontre par simple effet de masse. Par cet agglutinement qui nous force à sécuriser notre cercle relationnel, en le limitant aux visages les plus familiers, et nous enjoint à boire pour supporter le manque d’espace vital intime. Ce que nous aurions fait de toute façon, mais un peu moins stressés peut-être. Je ne m’en sors pas si mal cela dit, on m’a même gardé un verre de punch et une part de gâteau. Il faut savoir rester prêt à tout en soirée ; y compris à ingurgiter un bout de charlotte fondante sur une frêle assiette de carton, tout en préservant son flegme et l’intégrité du moindre textile environnant. Ce malgré la récurrence des coups de coude au passage, vu qu’on se tient pile dans le couloir menant aux toilettes…

Et puis un ami suggère de bouger ailleurs, dans un bar moins routinier d’une virée de samedi soir, pour ce cercle du moins. Tiens oui, ça fait longtemps, allons-y. Non loin se trouve la rue de la soif locale, notoirement chaotique et fier de l’être. Il est vivement déconseillé de réviser sa considération du genre humain en s’y aventurant seul, et non alcoolisé. Pire : en étant seul, sobre, et d’apparence féminine. A cette heure heureusement, j’échappe encore à ces trois critères. De toute façon, l’établissement nocturne que nous avons ciblé serait plutôt du genre « irréductible », qui résiste encore à l’envahisseur et au jet 27… Et pour cause, c’est un bar d’obédience métal, à l’entrée duquel se poste le genre de videur imposant que n’aurait pas renier Bodycount dans les 90’s, avec quelques tatouages de plus sans doute. Je ne sais pas si je me sens plus en sécurité, mais la simple idée de commander un verre de blanc devient alors aussi absurde que de réclamer du Sting ou du Coldplay. Déjà qu’avec ma veste de velours je frise l’outrage aux bonnes moeurs, évitons de les provoquer davantage.

En fait l’endroit est inversement plus pacifiste que ne le fait ressentir sa playlist de thrash-metal du meilleur cru, apocalyptique à souhait. Il y a même des toilettes hommes-femmes séparées ; c’est dire à quel point la notion d’endroit civilisé est devenue perfide, à force d’attirer le noceur vers les vitrines les plus clinquantes, vers des sourires de vendeurs de smartphone déguisés en barmans. On finirait par trouver l’austérité rassurante, et les riffs mitraillette des héritiers de Black Sabbath comme du miel pour les oreilles… Là j’exagère sans doute, mais ma deuxième pinte de blonde à 8° commence à produire son effet ; mon sens critique baisse légèrement sa garde, et sournoisement un petit flash nostalgique m’envahit. Je me revois entrer dans le même bar, dix ans plus tôt, sans trop comprendre ce que je fais là ; mais j’ai suivi une piste, une aimable suggestion à passer boire un verre… Et puis tout se réchauffe peu à peu. On me présente timidement, quelques conversations s’engagent, la soirée se prolonge… Je repars ensuite conquis, avec le sentiment que tout pourrait être simple au fond. Une bière reste une bière, pas besoin de chercher plus exotique ; cette fille me plaît, alors pourquoi rêvasser à une dizaine d’autres au même moment ? A celles que j’ai croisées deux ou trois heures plus tôt, à celles que je pourrais retrouver dans d’autres pubs, d’autres rues ; à celles que j’espère toujours secrètement revoir, mais qui ne risquent pas d’entrer ici comme par miracle.

Tout pourrait être simple, alors maintenons l’illusion. Justement, le patron de bar vient de lancer son quart d’heure « sérieux s’abstenir » de pré-fermeture, et un tube des Jackson Five retentit à plein volume. Mes jambes n’attendaient que ça : je ne tiens vraiment pas à me faire remarquer du videur, mais ne pas danser là-dessus, j’en suis vraiment incapable. Sauf qu’après trois autres morceaux, une facétie d’un camarade me fait bêtement projeter mon verre quasi vide à terre, lequel explose en toute largeur. Pour unique sanction, l’autre tenancier arrive tranquillement afin de balayer l’éparpillement, ajoutant sans aucune malice : « c’est pas grave… ».
Oui, tout devrait être aussi simple et gratuit, comme de poursuivre en after chez l’un des membres de cette fine équipée, à l’appartement le plus proche d’ici, et le plus permissif en terme de voisinage. Nous ne sommes même pas nombreux, juste une poignée. Et nous avons très peu d’alcool ; aucune autre substance d’ailleurs pour pallier au dégrisement fatal qui menace de nous tomber dessus, rien qu’à traverser ce tableau de bassesse comportementale dont le quartier nous abreuve. Vomi contre un mur à gauche, urine contre une voiture à droite, tensions et agressivité à 360°… Dans une mêlée humaine trop avilie certainement, pour assumer de se revoir en selfie le lendemain… Ne pas se laisser dégriser, non : Iggy Pop, LCD soundsystem, Gorillaz, Joy division… et un appareil à fumée pour submerger le salon. Comme les gosses d’une première boum de collège, mais sans le repas de famille du lendemain. Et surtout sans envie du lendemain, puisqu’il tombe un dimanche, le fourbe. Autant ne pas rentrer du tout à vrai dire. Allez, « dance, dance, dance to the radio !« . Mon invisible cavalière, danse-moi jusqu’à l’aube. Danse-moi jusqu’à la fin de ce monde.

Tout devrait être aussi simple.

Pourquoi ne jamais parler politique en after (mais pourquoi c’est aussi une fausse excuse)

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(Suggestion pour une lecture en musique : Sun Ra – « Lady with the golden stockings »)

Minuit moins le quart. J’ai le choix entre raccompagner un ami trop alcoolisé en prenant la place du mort, ou prolonger la soirée ailleurs, chez une vague connaissance, dont je suis moi-même une vague fréquentation. La première option tient à mon piètre statut de non-conducteur, une manière symbolique de dire « je désapprouve, mais au moins tu ne rentres pas seul… ». La deuxième offre un bon compromis général : le seul bar ouvert de ce quartier ferme à minuit, et personne n’a franchement envie de rentrer si tôt. Du même coup, personne ne reprend le volant non plus, et donc exit ma première option. Pour l’heure du moins.

C’est un rez-de chaussée trois pièces, avec un long bout de jardin en prolongement, comme une parcelle rurale exempt de tout urbanisme. Dire que j’ai vécu à moins de 300 mètres, côté rue, sans présumer un instant qu’une enclave pareille existe. Jouir d’un potager à la belle étoile, ça vous rendrait presque tolérable la sur-population étudiante du quartier. Ici on pourrait boire et discuter botanique, simplement. Se questionner sur la présence opportune d’un gramme d’herbe au fond d’une poche peut-être…

Hélas, après un quart d’heure, il faut bien se rendre à l’évidence : la politique prend le dessus, adieu plantes vertes et calumet de la paix. Notre dominante masculine n’y est sûrement pas étrangère ; entre mâles cultivés, on se jauge à coup d’empoignades sociétales ou de références musicales, les concours de vodka frappées sont loin derrière nous… Je me vois d’ailleurs confié la sélection Youtube, ce qui nous évite de justesse un opus de Nick Drake en fond sonore ; plaisir solitaire certainement, d’accouplement parfois, mais pour une after au-delà de cinq personnes, je vais à l’efficace et choisit LCD Soundsystem, album Sound of Silver.

Mister Drake n’y aurait rien changé d’ailleurs. La désinhibition politique ne se calcule pas. Certains, comme notre hôte, sont plus à l’aise à une heure du matin après quatre Duvel, pour moi c’est exactement l’inverse : plus je bois, moins j’ai envie de causer débat parlementaire. Surtout pour autopsier le cadavre de la vie politique française… Ce que je gagne en verve poético-philosophique, souvent je le perds en intellect rationnel et pragmatique. Or ces questions-là exigent clarté, honnêteté, précision argumentaire, sous peine d’entendre résonner l’écho d’un bar PMU.
A force, j’en ai développé une sorte d’aquoibonisme auto-protecteur, qui m’évitent bien des polémiques stériles. Surtout quand il est déjà trop tard pour changer quoique ce soit du monde actuel, puisque tout est fermé dehors… Mais cette soirée épuise mon droit de réserve, car j’ai en face de moi un interlocuteur en pleine montée d’indignation, aussi véhément qu’alarmiste, et il ne se contentera pas d’un morne approbateur de salon. Lui veut du répondant au contraire, un type qui sait renvoyer la balle, sans juste faire mine de comprendre « ce que tu veux dire ».

Bien sûr, pour ne pas s’attirer la condescendance intellectuelle d’autrui, on peut toujours faire diversion humoristique, ou partir chercher une bière dans le frigo… Quand on n’a rien d’intelligent à raconter, c’est même une posture adéquate. Tout dépend du niveau de confiance et d’amicalité dans l’échange : disons que pour contredire un complotiste, un « identitaire », ou un climato-sceptique, rencontrés une demi-heure plus tôt, mieux vaut retrouver un poil de sa contenance, et boire discrètement un verre d’eau afin d’atténuer les huit shooters précédents… Idem en face d’un négationniste retors, ou d’un phallocrate en roue libre ; situation fâcheuse certes, mais le rappel d’une conscience morale peut vous frapper à n’importe quelle heure, n’importe où, même dans la plus dispensable des afters. On aura beau penser « quel abruti celui-là ! », reste à en faire la démonstration.

« Embrasse un con, il te rendra peut-être meilleur », disait sans doute un vieux philosophe chinois, sous couvert d’une fausse citation attribuée à Churchill… Et justement, à force de l’ignorer, ce « trop con » protéiforme, bientôt on ne se retrouve plus qu’entre personnes « culturées », dans un salon comme celui-ci par exemple, à deviser autour d’un sujet très peu clivant au fond… Car nous fréquentons les mêmes cercles, présumés bien-pensants, à quelques divergences d’opinions près, sur lesquelles nous passons plus de temps à débattre _ même à une heure impropre, qu’à éblouir le reste du monde de notre progressisme éclairé. Nous préférons désigner par la fuite, cette prétendue médiocrité civilisationnelle, quitte à sanctuariser davantage nos modes d’existence, plutôt qu’étudier pourquoi tant de gens résonnent différemment. Or lorsqu’une élite, culturelle ou autre, cesse de prévaloir en tant que force motrice et précurseuse, elle se communautarise alors au même titre que certaines franges de population ouvertement isolationnistes. Elle s’extrémise, au lieu d’irriguer la société vers elle.

Ce paradoxe allait me tarauder tout au long de mon trajet retour _ à pied et sans vaine tentative de jouer les copilotes finalement. Au fond c’est la présomption même de se trouver du « bon côté de l’histoire » qu’il faut urgemment reconsidérer. Car l’histoire au 21ème siècle, ferait plutôt basculer l’humaniste républicain, areligieux et multi-culturel, vers une pente descendante justement. La faute à une trop grande bêtise obscurantiste ? Pas seulement. La faute aux porteurs de l’esprit des Lumières également, qui ne savent plus transmettre ses valeurs, ni en tirer les leçons, ou qui refusent d’en mesurer les limites. Dont la principale est un défaut majeur de sublimation. L’absence d’une part de folie inhérente au genre humain _ qu’on la nomme guerre, fanatisme, dérégulation financière, sur-consommation, ou juste mariage et famille nombreuse… Comment exalter plusieurs milliards de gens, avec le seul horizon d’être des bons petits sociaux-démocrates écoresponsables, dont la durée de vie s’allonge autant que les illusions métaphysiques reculent ? Tout cela manque cruellement d’âme, de chair, de déraison.

J’aurais pu lâcher ma tirade une heure plus tôt bien sûr, quitte à froisser l’ambiance. Mais discuter choix de civilisation sous LCD Soundsytem, est à peine moins saugrenu que parler politique en savourant Nick Drake… Autant garder une approche hédoniste, surréaliste, ou trivialement anthropologique, une fois minuit passé. Non seulement par lucidité intellectuelle, mais histoire de ne pas limiter le nombre de personnes présumées d’opinions fréquentables, à un cheptel déjà restreint. Entre parler politique ou bavasser météo, il reste une bonne marge d’expression heureusement.

 

Débriefer la cuite, débriefer l’errance.

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Tel le sportif un lendemain de défaite, je m’applique à débriefer chaque cuite un brin retentissante que la vie citadine porte à mon discrédit. Le moindre instant critique refait surface, comme ce mauvais contrôle orienté qui m’a désaxé du chemin du retour, ou cette tête pas assez décroisée au moment de fixer un regard fatal à une ancienne flamme, réapparue soudainement. Autant de « petites erreurs payées cash », même en déduisant les verres offerts. Car une fois l’heure du réveil, il est déjà trop tard : j’ai le masque du perdant vissé jusqu’au fond des cernes, mes cheveux ressemblent à une toile de Picasso imitée par un charbonnier non-voyant, mon visage à celui du charbonnier _ auto-portrait oblige, avec une légère teinte « retour du Vietnam » pour couronner ce tue-glamour… Bref n’en doutons pas, le débriefing sera sévère.

Quel chemin d’infortune peut ainsi conduire à l’aube, sans aucun motif de célébration particulier ? Mes deux premiers verres présentent au moins l’excuse d’une séance d’écriture solitaire. J’ai même préalablement décliné un apéro à 19h dans un autre café, comme pour limiter d’avance les dégâts. Mais c’est une veille de jour férié, la population festive double, les demis se transforment en pinte, et il y a de grandes chances pour qu’on m’adresse la question fatidique : « tu écris quoi ? ».

Le curieux du jour est un bel angelot blond d’origine locale, ayant récemment quitté la région. Il revient passer quelques jours ici, et je devine à son regard perdu combien sa quête de familiarité révèle une profonde nostalgie. Les déracinés ont ce manque d’appartenance au visage qu’un parfait touriste ne saurait imiter. Il m’avouera d’ailleurs un peu plus tard son soulagement d’avoir tenu cette conversation, assez anecdotique pourtant, mais venant le tirer d’une humeur franchement misanthrope. Alors je l’encourage à se mettre également dans un coin pour écrire ou bouquiner, puisqu’il en avait l’intention. Non que je cherche à me débarrasser de l’importun, j’ai juste un franc respect envers la mélancolie d’autrui, et l’envie paradoxale de rester seul entouré de gens.

Si j’avais exaucé la mienne, cela m’aurait peut-être écourté la soirée de quelques verres. Car les suivants prennent une tournure conviviale et dangereusement addictive. Nouvel échange insolite au comptoir, avec un couple d’étudiants, autres clients réguliers depuis peu. Je discute avec « elle » à un tabouret d’écart, « lui » vient alors s’installer entre nous. Légèrement nerveux sans doute, au point qu’il renverse son fitou, en partie sur ma sacoche délaissée à terre. D’aucun y verrait une mesure de représailles, par un garçon bien trop possessif. Le ton reste courtois cependant, et il m’interroge à son tour sur mon choix d’écrire ici… Notre aparté ressemble vaguement à une interview, dont le journaliste induit chaque réponse en sa question. Enfin peu importe, la connivence d’esprit n’est pas désagréable, ça me repose à vrai dire. N’empêche l’ami, tu peux tout me demander, mais ne renverse jamais ton rouge sur mes « blue suede shoes« , ni sur ma besace.

D’accord, ce n’est même pas une besace en daim bleu, juste une sacoche d’ordinateur standard qui en a vu et en verra d’autres. La nuit est à peine fiancée ; je rejoins bientôt un ami posé au bar en face, lequel m’a déjà commandé la dose suivante de mon breuvage habituel. Nous sommes toujours pleins d’attentions entre personnes soucieuses de ne pas plonger seules… D’ailleurs c’est un texto de ma part qui l’a aiguillé ici. Et quand plusieurs membres d’un même établissement nocturne cherchent la plongée collective, ça se transforme en after. Comme on est veille de jour férié, voilà qui coule à pic.

Ensuite, je me rappelle une série d’errances festives plus ou moins cocasses, incluant une bouteille de rouge offerte par le patron, bien trop chambrée. Et deux ou trois bières différentes, quitte à mieux remuer l’eau trouble. Ce ne fût pas ma seule erreur d’apprenti-cuitard : il convenait aussi de ne surtout rien ingurgiter entretemps, manger aurait pu ralentir le cours de mon alcoolémie… Dommage, la suite allait m’offrir une bonne raison de vomir un kébab-frites mal négocié, et autre part que sur ma sacoche.

Car nous profitons de cette ébriété conquérante pour émettre une nouvelle idée absurde : nous rendre à un bal populaire, cinquante mètres plus loin, à l’air libre. Une sorte de tradition annuelle, paraît-il. Oui, un peu d’air fera du bien… Quant à supporter la foule, avec une telle humeur caustique, rien ne saurait nous ébranler. Mais lorsqu’on est mélomane, même saoul, on reste un mélomane sensible. Impossible de cautionner pareil déferlement de beaufitude sonore, suintant de cette putasserie infra-bassée dont la masse trépidante semble se repaître.

« Hang the DJ ! », hurlé-je, pressé contre la rambarde de sécurité. A défaut de vomir sur le disc-jokey, je cherche un objet à lui balancer dessus. Ce n’est pas tant le crime de mauvais goût que son air auto-suffisant qui me révulse : quelqu’un doit dire non. Et si j’en viens à passer une nuit au poste, voilà un motif tout à fait respectable. J’imagine l’entrefilet du lendemain : « Bal populaire en centre-ville : le DJ agressé à coups de pièces jaunes par un supporter des Smiths enivré ».

Bon d’accord, j’y renonce. Même pour arroser un ambianceur de kermesse, je reste beaucoup trop fauché. Au moins ce choc civilisationnel nous aura fourni un bon prétexte à retourner boire dans la même taverne. Où nous étions invités à gérer collectivement la play-list, ce qui autorise un libre-arbitre culturel moins propice à l’envie de meurtre.
Je me souviens qu’une bonne partie du Gainsbourg « Confidentiel«  a résonné de toute sa contrebasse, et combien j’ai été saisi par la radicalité de cet enregistrement, son éloquence séminale. Mais à cette heure hors-du-cadran où l’on guette une illumination esthétique foudroyante _par la voix d’une sirène ou d’une enceinte hi-fi, le susurrement gainsbardien, encore suave à l’époque, ne me livrait aucune direction subliminale en point d’horizon. Il n’était même pas fichu de me laisser rentrer dormir, le fourbe.

Alors quand s’épuisent tous les recours à prolonger l’exercice d’une folie, il ne reste plus qu’à la désigner telle. Avais-je appris le moindre enseignement irréfutable ; caressé l’attente de finir la nuit dans un autre salon, voire une autre paire de draps ? Avais-je poussé l’ivresse jusqu’à m’oublier au moins quelques heures ? Non. Juste payé mon modeste tribut en aliénation humaine. Avec style, peut-être. Insistance, sûrement. Avec la résignation du lendemain en tout cas. Qui ne s’autorise jamais la défaite, ne distingue plus le goût des victoires.

– suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Pursuance »

Le dilemme du muscadet offert…

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(© Vianney Lefebvre – 2016)

Quand le verre de muscadet se remplit de lui-même alors que vous n’avez rien commandé expressément, deux déductions affleurent à votre esprit. L’une vous désigne comme un pilier de bistrot aux préférences notoires, l’autre vous suggère qu’il n’est pas encore temps de quitter ce café. Quelque chose se trame visiblement ; une nouvelle rencontre passagère, ou un dialogue impromptu, voire une simple anecdote surréaliste… A moins que la serveuse ne souhaite vous retenir jusqu’à la fermeture, en prélude à une after sous d’autres auspices tamisés. Les braves n’ont pas d’heure, mais beaucoup d’imagination.

Certes il existe une troisième option, plus triviale : le manque d’insistance à refuser un alcool indûment servi, au moment choisi de régler pour rentrer dormir. La raison donc, voudrait qu’on abandonne ce vin à sa piètre insignifiance, orphelin de chagrin à noyer, privé du moindre gosier bienveillant… Quel crève-cœur. Ce n’est ni pour l’élixir, ni pour l’ivresse d’ailleurs ; de ce cru bas de gamme il me faudrait encore trois ou quatre doses, avant d’atteindre un seuil d’ébriété manifeste. Alors j’écris, afin d’éponger quelque petit reste d’inconscient judéo-chrétien, afin surtout de ne pas laisser un godet de plus sans destinée. Puisqu’il m’est offert, ça fait toujours deux euros cinquante en moins de fausse culpabilité au réveil. Mais le lendemain n’aura aucune pitié envers mon déficit d’enthousiasme et de fraîcheur. Aucune indulgence pour le verre en trop.

Je n’en fais pourtant pas une question de santé. S’il y avait une vraie bonne raison de boire dix muscadets par soir, j’y consentirais certainement. Il me suffirait de braquer une épicerie de temps à autres, faute d’avoir un job réellement lucratif. Mais l’expérience éthylique m’oblige à admettre que de trop nombreux levers de coude se perdent en commodité sociale, cachant d’abord un profond sentiment d’inconfort citadin. Ces verres qu’on destine à un fier élan de camaraderie, de célébration, ou d’implication romantique, restent souvent minorité. Surtout, on ne les regrette jamais ceux-là.

Trois heures moins dix à présent. La fermeture se profile et je n’ai guère envie de rester de toute façon. Vingt gorgées plus tard, aucune révélation majeure n’est venue me chatoyer l’intellect, même un simple écho subliminal de comptoir dont je saurais me contenter. Quant à Miss Barmaid, je la laisse ranger tables et chaises, comme on respecte un noble ouvrier du service nocturne, sans même lui adresser un clin d’oeil tendancieux. On ne peut pas vouloir le médicament et la pharmacienne de garde.

Alors ma feuille blanche retrouve l’étroitesse d’une poche de veste, pliée en quatre, copieusement noircie. Sueur et larmes du graphite, pendant quelques années ce fût ma récolte hebdomadaire ; cette nuit-là pourtant, une pointe de frustration vient m’envahir. Je sens qu’il est grand temps d’élargir le champ d’expression au-delà du graffiti littéraire. Et qu’importe si le cliché rimbaldien en ressort légèrement froissé. Il devra bien s’accommoder d’un laptop dorénavant. Concernant l’adjuvant viticole, ne changeons rien par contre, je ne compte pas monter en gamme de si tôt. « Un autre muscadet ? ». Assumons-le, oui.

Suggestion pour une lecture en musique : John Coltrane – « Resolution »