Ce qu’on devient.

Ce qu'on devient.

Sait-on jamais ce qu’on devient,
Au yeux du monde, aux yeux des siens ?
Chemin étant, le moment vient
Où l’on oublie ce qui nous tient.

Dix ans passés, quinze, ou bien vingt,
Nous font se demander parfois,
De combien, vu d’un lendemain,
S’est mise à dévier notre foi ?

Témoin, l’ami nous veille à charge,
Encore au fait de nos errements.
Son pli des yeux trahit la marge
Opposant l’œuvré du serment.

Lui qui retient ce plan déchu,
Un temps confié, revu depuis,
Sait qu’entre deux trains du vécus,
Plus l’un avance et l’autre fuit.

Voit-on jamais ce qu’on devient,
Aux yeux d’un pair, au goût des siens…
Chemin distant, le jour advient
D’envisager à quoi ça tient.

Au gré du hasard on découvre,
À notre insu d’un rien blessé,
Comment chez d’aucuns la vie s’ouvre,
Où l’on avait pris le fossé.

L’autre a souvent de qui tenir,
En cas d’échec où rebondir.
Et surtout premier se libère
Des maux d’esprit qui nous affairent.

Sait-on jamais ce qu’on devient
Aux yeux d’ailleurs, au nom des siens ?
Chemin frayant, l’endroit survient,
Où ce regard en lui nous tient.

L’impensé croisé au détour,
Un instant pris au dépourvu,
Sous-tend que la vie suit son cours,
En bien, en pire, en déjà-vu.

L’autre est marié.e, bientôt parent,
Ou ne sort plus tant comme avant.
Acté, le deuil en son vivant,
De qui fût notre égal au rang.

Sait-on jamais ce qu’on devient
Pour une époque, outre nos liens…
Chemin venant déjà demain,
S’impose en creux l’avis commun.

S’il faut nous soumettre à l’histoire,
À nous d’en gouverner la forme.
Au détail on est pris de croire,
À défaut d’endiguer la norme.

Eux qui s’épuisent en parallèles,
Oublient qu’en chaque œil, on dévie.
Et qu’entre deux lignées jumelles,
Une a tranché, l’autre suivi.

Croit-on jamais ce qu’on devient,
De si futile, au presque rien.
Chemin tombant, scintille enfin
L’écrin d’éternel en chacun.

Vingt ans sonnés, cinquante ou cent,
Nous rendront tort d’en être absent.
D’astreinte à vivre on se libère,
Autant briller avant poussière.

Et même enfui ce qui nous tient,
D’avance écrit notre inventaire,
En nous l’éclaire idée survient,
Qu’on peut se fourvoyer en bien.

Seize euros cinquante.

young homeless
(unknown credit)

La ville est noyée sous défiance,
Sa peur est nôtre à éponger.
Quand du mendiant je prends conscience,
Je n’ai plus corps à m’échapper.

Il lui faut seize euros cinquante,
À réunir en un quart d’heure.
L’intimation me vient sécante,
Au bas du ventre en lieu du cœur.

Rien qu’alentour, c’est le troisième.
L’hiver à terme, leur flux redouble.
Pour tous les deniers que j’essaime,
Ma récolte est fixée en trouble.

Un peu plus tôt l’après-midi,
Courant aussi l’altercation,
Je m’offre imprudemment assis
À deux vauriens en exaction.

Si tôt ressaisie ma stature,
L’échange est clôt d’un regard ferme ;
Dont je trahis pourtant l’usure,
Face au renouveau du problème…

Lui n’a pas plus de dix-huit ans,
Fût agressé la nuit dernière,
À sa cheville un renflement,
Cet élan guerrier lui confère.

Mais c’est la peur d’être victime,
Qui lui fait promettre un racket.
J’ai beau manié quelques centimes,
Seul un retrait paierait sa quête.

L’habit me voue trop grand crédit :
Trois pièces, et pourtant les poches creuses.
Mon procès en sociologie,
Bâclé d’une envolée hargneuse.

Certes, à quoi bon lui affirmer
Qu’il s’en prend juste à moins précaire…
Le garçon déjà d’accoster
Une autre cible à traîne-misère.

Et je donne peu cher de ma peau,
Au soir des grands renversements,
Si le prochain est pour bientôt,
À quelques signaux près des temps…

Le sans-logis mordra au cou
Du déclassé, du faux bourgeois.
Le besogneux rendra ses coups
À l’étranger, au contre-emploi.

Suintant du ferment des affects,
On verra percer l’étendard,
Qu’aucun serment ne désinfecte,
Ocre à jamais de son histoire.

La ville endrapée de vindicte,
Assombrira les jours de ceux
Qui de l’époque nient le verdict,
D’aucun parti n’ont fait l’aveu.

Ce doigt qui pointe à vent contraire,
Pourra toujours s’en retourner.
L’esprit ni pour, ni adversaire,
Celui-là deviendra suspect.

Il lui faut seize euros cinquante,
Le prix d’un sommeil abrité.
Au moins l’insurgé en attente,
Au creux du mien saura frayer.