Le rêve du veilleur.

Le rêve du veilleur.
Regarder les hommes tomber, faut-il en rire Hen-ri _
(suggestion pour une lecture en musique : Philip Glass – Glassworks (complete album)

Quelques détails lui reviennent, plus précis. La mémoire d’un rêve hélas recouvert après un nouveau rendormissement. Il lui arrivait autrefois de se lever entre deux cycles, juste pour noter le fruit de sa divagation nocturne. Entretenir un carnet de songes remontait à l’époque de ses premières gardes en tant que veilleur de nuit. L’abus de caféine associé à d’inévitables micro-siestes faisait poindre un imaginaire si évocateur, qu’il voulait surtout n’en perdre aucun souvenir. Puis comme l’envie d’être écrivain, sa lubie lui était passée. On n’en tirait pas grand-chose au fond, même auprès d’un psychanalyste, l’homme avait pourtant essayé… Idem au plan littéraire, le fil d’un compte-rendu onirique empêchait presque toute adaptation. Trop irréel pour intriguer un sujet lucide.

Celui-ci n’échappe pas à la règle. Mais peu importe la vraisemblance, s’il interpelle encore Samuel une heure après son lever, c’est d’abord en écho avec la situation d’urgence sanitaire le retenant chez lui depuis dix jours. Il vient d’éprouver son premier rêve de « confinement ». Voilà que son propre subconscient intériorise le principe de « distanciation », lui fait percevoir toute proximité humaine comme un signe anormal. Ce ne sont que des bribes certes, il se revoit néanmoins, engourdi à son bureau, au centre où il travaillait une décennie auparavant. D’abord seul, puis chaque fois qu’une somnolence le gagne, d’autres personnages apparaissent à ses côtés lorsqu’il rouvre enfin les yeux. Bientôt le hall foisonne, comme si tous les pensionnaires s’étaient levés en pleine nuit. On ne lui soumet aucune doléance pourtant, l’interaction est plutôt conviviale d’ailleurs, suggérant des retrouvailles. Mais plongé au cœur de sa rêverie, le réceptionniste s’émeut d’un tel brassage des figurants. « Ce n’est pas raisonnable, on ne devrait pas être aussi proches », s’entend murmurer Samuel. Cette pensée le hante encore à son troisième café successif. « Ça y est », réalise-t-il, « je rêve aussi en confiné ». Il n’aura pas fallu deux semaines avant que son esprit bascule vers une nouvelle norme sociale : l’isolement.

Évidemment pour un couche-tard endurci, l’adaptation est plutôt naturelle. On ne devient pas gardien de sommeil sans quelques prédispositions. Passé la trentaine dans son cas, ce job lui était apparu comme une évidence. D’abord en désespoir de cause, après quelques années à vivoter du RSA, ou de petits contrats en bar et restauration. Puis l’homme s’était habitué à « vivre à l’envers », appréciant l’espace de liberté que ce rythme entretient. Même sous contrainte salariale, lui préférait encore exercer la nuit, solitaire et autonome, au devoir de pointer à 8h du lundi au vendredi.
Son propre entourage avait cessé de vouloir l’en dissuader. De fait il lui restait peu de relations, excepté d’autres employés nocturnes. Et l’opinion extérieure lui était bien égal à force, elle collait parfaitement aux stéréotypes du genre : Il fallait nécessairement être sociopathe, sous-diplômé, sans grande ambition, pour accepter de garder un hall d’immeuble, l’entrée d’un parking, ou l’accueil d’un pensionnat.
Ce n’était que partiellement vrai. Samuel avait toujours rempli sa fonction avec rigueur, quelque soit le poste offert _ souvent à durée déterminée, ce qui régulièrement lui ouvrait une période d’indemnité chômage, dont certes il ne se privait pas. Disons qu’il s’autorisait parfois quelques extras, comme de peindre ou écrire en service, cela ne gênant personne à vrai dire. On ne tiendrait pas une nuit de veille autrement, sans distraction ni moteur créatif.

Son dernier contrat a pris fin un mois et demi plus tôt. Dans un foyer d’étudiants Erasmus, loin d’être la meilleure planque qu’on puisse imaginer. D’ailleurs il n’a quasiment rien produit picturalement durant toute cette période. Et puis il s’est remis à fumer, pour la énième fois. Une tendance que son nouveau statut de chômeur en cage ne risque pas d’inverser. Au moins cette recherche d’emploi le préoccupe peu, on ne devrait pas l’inquiéter de si tôt. Quoique la situation change tellement vite, certains demandeurs seront peut-être contraints à un minimum de travail d’intérêt général. « Ils n’oseront pas, c’est absurde », réagit le concerné. Dans un tel climat de sidération mortifère, les plus sensés pourtant ne savent désormais que croire, ni à quel média se fier. Ainsi depuis deux jours qu’il fuit toute information, Samuel ressent un niveau de stress bien moindre. Au fond il le savait déjà avant d’être assigné à résidence : le meilleur des anxiolytiques, c’est le déni.

La réalité ressurgit là où elle peut. Au moins ce rêve n’avait rien de si tragique, dedans personne ne mourrait. Il se souvient avoir vu défiler quelques civières durant un bref passage en EHPAD, en tant qu’intérimaire à l’accueil ; et mieux vaut un sommeil perturbé comme le sien, au réveil d’une aide-soignante en maison de retraite ces temps-ci… Samuel acte une journée de plus sans histoires : cinq cafés, un demi paquet de tabac, et deux films de Jarmush pour entamer la soirée _ malgré le désordre régnant dans son appartement, il vient de remettre la main sur une intégrale du réalisateur new-yorkais en DVD. Down by law puis Night on earth, l’un comme l’autre scénarise une forme de confinement d’ailleurs, en prison et à bord d’un taxi. Comme échappatoire cinéphilique à la petitesse de son logement, il aurait sans doute pu trouver mieux.

La nuit d’après advient sans rêve notoire. Et deux autres jours suivent, assez oisifs pour le moins. Son grand retour à la peinture se laisse encore différer. Bientôt s’achève une première quinzaine de cantonnement, vécue en relative indifférence par un homme sans attente particulière. Bien sûr il préfèrerait occuper ses soirées autrement, rejoindre son bar de prédilection, d’autant plus en période de chômage. Aller au cinéma, prendre un train, quitter un peu cette métropole… Mais la situation change-t-elle vraiment sa propre existence ? Lui, un célibataire sans enfants, entre deux contrats à temps partiel, locataire d’un 30m2, ni jardin, ni balcon, plus de voiture : ce profil a tout pour le rendre invisible et inconséquent, à l’heure où justement on lui demande d’être au minimum… Alors fierté mise à part, ce bouleversement sociétal lui ouvrirait plutôt une parenthèse inespérée, l’esquive au cheminement d’un siècle ayant d’ores et déjà réglé son sort. Celui d’un perdant. Socialement, culturellement, bientôt sanitairement peut-être.

La vérité du temps libre hélas, veut qu’on s’échine en vain à l’optimiser. Se remettre à lire, rappeler ses vieux amis, ranger l’appartement de fond en comble, trier un stock d’anciens vêtements… Toutes ces bonnes intentions régulièrement ajournées, le sont moins par manque de temps que par indisponibilité d’esprit. Or comment regagner l’espace mental quotidien nécessaire, déjà soumis à forte saturation digitale ; cet enjeu des temps modernes trouverait soudain réponse, en pleine crise pandémique ? Évidemment non. L’humain préfère creuser une empreinte fraîche avant d’opter pour un nouveau sillon. Quand l’avenir se dérobe autour de son pas, d’autant plus. Ainsi face au désarmement collectif, les comportements individuels se figent, le trait de caractère s’épaissit.

Et Samuel ne fait pas exception. Émerger de bonne heure, cesser de vivre la nuit ? Mais pourquoi changer son rythme lorsqu’il n’y a plus de tempo… Arrêter de fumer, retrouver une vie plus saine ? On a l’hygiène qu’on peut entre quatre murs… Passer moins de temps sur les réseaux sociaux ? En famille peut-être, sinon autant vouloir parler aux plantes. Ces belles volontés, pleines d’auto-conviction béate que « plus rien ne sera comme avant » _ nos modes de vie, de consommation ; résonnent avec l’écho d’une injonction massive dont chacun se fait le Big Brother. Car nous tenons le porte-voix désormais. La sur-activité numérique d’une partie recluse de la population, l’amène spontanément à combler son défaut de pouvoir par un excès du mode impératif. Soutenez, cliquez, partagez, signez, lisez, réfléchissez, mais surtout « restez chez vous »

Ajouté aux recommandations sanitaires officielles, matraquées du matin au soir, Samuel est pris d’une soudaine envie de déconnexion. Encore faut-il pouvoir s’animer l’esprit en marge des écrans. Juste avant la fermeture des commerces, il était sorti acheter une pile entière de bouquins, comme s’il s’agissait d’une prévention existentielle. Depuis toujours aucun d’ouvert. À quoi bon lutter ? Décréter pour aujourd’hui ce qu’on pointait seulement avant-hier, revient à s’auto-flageller en guise de pansement. « Au contraire, laissons les tendances s’accentuer », intériorise Samuel, sa cafetière et son briquet à la main. Le toxico dépendra toujours plus, l’hyperactif s’apaisera encore moins… Le contemplatif appréciera son balcon, l’inquiet son double-vitrage… L’hystérique se répandra, et l’empathique fera éponge, puis le cynique lui l’essorera. Les créatifs surproduiront, les journalistes sur-enquêteront, et les sceptiques sous-estimeront. Quant au veilleur, il veille, d’autant plus tard. Privé de son relaxant et anti-douleur favori, comme il n’a pu racheter un seul gramme d’herbe faute d’approvisionnement : la ville est pratiquement à sec.

Ce soir il opte pour Dead man. Un des Jarmusch les plus iconiques sans doute. Même vu trois ou quatre fois, le ravissement onirique du film opère encore. À mesure que Neil Young, signant la bande-son, maltraite son Epiphone d’un unique accord lancinant tout au long du final, Samuel dans son canapé, dérive au même stade de semi-conscience que William Blake, le personnage principal couché sur une embarcation funéraire _ symbole indien du passage rituel vers l’au-delà. Un bruit de sonnerie l’éveille alors en sursaut, après cinq minutes d’une bienheureuse somnolence. La lecture du DVD s’en retourne au menu principal, mais l’alarme provient d’ailleurs. Toujours son smartphone, il le croyait pourtant désactivé du moindre « bip ». Ça lui arrivait souvent au boulot, pas moyen de neutraliser le perturbateur sans l’éteindre complètement. Le on/off a du bon parfois ; au cran intermédiaire vous n’êtes jamais tranquille. Comme sous cette quarantaine à moitié en vigueur, où chacune de ses rares sorties lui donne l’impression d’enfreindre un deuil post-apocalyptique, au point de se sentir mieux confiné. Au fond lui ne demanderait qu’à s’éteindre parfois. Si seulement il trouvait un bouton de commande réversible.

Simple message automatique de son opérateur, fausse alerte donc. Il n’attendait aucun sms nocturne de toute façon. Enfin l’heure n’a rien à voir, admet Samuel, c’est plutôt qu’il échange rarement par texto. Le dernier émanait de son dealer, ou de sa kiné déprogrammant une séance, il n’est plus très sûr… Non d’un proche en tout cas. Mais ce qui le préoccupe n’est pas le désert de sa vie relationnelle au cas où il tomberait malade. Cette inquiétude l’effleure à peine. Il réalise que lui, n’est encore venu aux nouvelles de personne. Soit par manque de proximité affective, soit par découragement téléphonique pur et simple. La perspective d’une longue conversation en forme de bilan respectif avec un ami éloigné, tend pour exemple à lui faire repousser l’échéance. Il y a dix ans l’épreuve restait surmontable, mais passée la quarantaine, d’autres facteurs sociologiques antagonisent le parcours de chacun. Situation matérielle, locative, conjugale, familiale : la comparaison devient trop sensible. Or tant qu’on lui épargne cet inconfort, Samuel endosse plutôt bien sa propre condition humaine. Il n’a aucune envie de s’entendre résumer la pauvreté de son destin au creux d’un smartphone. D’autant moins en cette période.

Reste ses parents. Son dernier appel remonte aux Fêtes, sa précédente visite à l’année encore antérieure. Que c’était long, ce coup de fil après Noël. Il ne trouvait rien à raconter, posait des questions maladroites, et sentait un reproche à peine voilé pour son absence du 25 décembre. Comme s’ils ne s’étaient pas encore résignés à force. Toujours le même alibi, son boulot. Il se portait chaque fois volontaire pour travailler les nuits de réveillon, quel que fût le poste à occuper. Et s’il pensait à eux parfois, l’occurrence ne tombait jamais un dimanche ou un jour férié ; ce métier lui en pervertit la notion même. Leur évocation tient d’abord à un sursaut tardif de prévenance. Samuel a beau savoir qu’ils vivent à l’écart de toute densité urbaine, et que sa mère leur fait livrer les courses à domicile, l’âge demeure un facteur aggravant de vulnérabilité. D’un autre côté, son appel de mauvaise conscience ne changerait rien à l’éloignement géographique, ni à l’impossibilité de leur porter secours en cas de besoin. Sa sœur aînée s’en chargerait prioritairement de toute façon. Beaucoup plus proche de kilomètres, et d’attachement familial.

film__13575-the-complete-buster-keaton-short-films-disc-a--hi_res-23882471
Au cours de la huitaine suivante, Samuel tente une nouvelle fois de remanier le pinceau. Omniprésent, le thème de la distanciation lui inspire une mise en abîme abstraite, par le dédoublement d’un personnage soumis à sa propre étrangeté. Cette première ébauche s’avère prometteuse, elle le tient même éloigné de son canapé deux nuits consécutives. Mais la troisième ravive un blocage récurrent chez lui : ainsi aux premières touches de couleur préfère-t-il renoncer, présumant un gâchis inéluctable. La stimulation du monde extérieure lui fait trop cruellement défaut. Travailler dans sa bulle artistique n’est porteur que si l’air est chargé autour, or la ville n’a jamais paru aussi désemplie. Cela fonctionnait parfois en astreinte, quand livré à lui-même et sans surveillance hiérarchique, Samuel recouvrait un esprit totalement dévolu. Cette fois il peine à résister au flottement général, sa perception même du réel s’embrume au fil des jours, tant ce quotidien lui semble répétitif, atemporel.

Ou cherche-t-il seulement un bon prétexte au renoncement, s’interroge le peintre en dilettante. Mais pourquoi faudrait-il œuvrer à tout prix ? Personne ne lui demande de créer. Il n’a exposé qu’une seule fois, et encore, à l’étage d’un salon de thé librairie investi par un ancien collègue veilleur. Une bonne expérience au demeurant, seulement depuis sa production piétine, faute de thème directeur. Aucune raison d’en faire un drame pour autant. Le voilà juste pris à son tour dans cette illusion collective du besoin de surpassement individuel. Comme si l’épreuve d’une pandémie conviait chaque citoyen à livrer son bilan de compétences. D’aucuns y voient un défi intime, l’occasion de prouver encore et toujours davantage. Voilà qui témoignerait d’une résistance morale hors-du-commun, si elle n’affirmait surtout l’esprit d’un combat anthropologique sans merci. Le darwinisme pandémique va bien au-delà d’une compétition immunitaire globale ; il s’agit pour demain d’en sortir plus fort et plus adaptable que son voisin.

Cette nuit-là un nouveau cauchemar le tire du lit, tel un contrecoup à son échec pictural. Encore ces gens qui vagabondent autour… Que des pensionnaires âgés cette fois, arborant pyjamas et robes de chambres. Leur proximité hagarde s’étend, un peu plus menaçante, mais Samuel demeure à son bureau, incapable de bouger. Puis l’obscurité s’abat dans le hall, déclenchant les hurlements de terreur du groupe de vieillards, qui le pressent d’autant plus. Il s’entend alors grogner, comme une bête sauvage sur le qui-vive, si fort que la réalité du bruit achève de le réveiller. « Quelle saloperie de rêve ». Ça ne lui donne même pas envie d’exhumer son carnet, seulement d’atteindre le canapé cinq minutes, boire un verre d’eau puis se rendormir. Échec, déni, torpeur, scrupules : mérite-t-il vraiment la sanction onirique infligée par son inconscient ? Une troisième semaine défile ainsi, marquant l’alliance du refoulé aux retours de karma.

Bien sûr la frustration sexuelle l’envahit également. N’ayant plus étreint le corps d’une femme autrement que par substitut pornographique depuis près d’un an et demi, sa libido redouble en conséquence. Et l’irruption d’une météo printanière ajoute encore au vide sensuel. Le voilà au moins délivré d’une part de sa concupiscence ; comme il ne croise plus aucun être féminin ou presque, l’objet du désir redevient hypothétique, moins douloureux à supporter. De là à souffrir l’épreuve d’un homme d’église tenu par son vœu de chasteté, l’idée reste inconcevable. L’accès au moindre contenu érotique est devenu tellement banal pourtant. Il s’en trouverait presque nostalgique d’un Internet où l’attente fébrile de son chargement complet, rendait l’image une fois apparue d’autant plus excitante à découvrir… Ou la déception tout aussi grande. Mais puisque l’âge rend un homme plus difficile à contenter en matière d’onanisme, au moins Samuel apprécie sa vitesse de connexion, qui lui autorise un balayage de contenu optimisé. Sur les goûts et tendances lubriques de l’époque, il n’a aucune prise en revanche. À nouveau son profil apparaît minoritaire. Force est d’admettre que nulle actrice dans ces vidéos, ne correspond à un fantasme ou un idéal de beauté se rapprochant des siens. Il se résout donc à tempérer sa libido par simple mesure d’hygiène, à défaut d’exaltation.

Bientôt un mois entier de cette quarantaine sociale. Les Jarmush se succèdent nuit après nuit, maintenant c’est au tour du coffret de David Lynch qu’il gardait encore cellophané en prévision d’une longue période de chômage. Ensuite il lui restera toujours son intégrale de Kubrick si vraiment la situation perdure. Autant de matière visuelle devrait lui inspirer au moins un tableau exposable avant la fin du confinement. Samuel reprend donc son croquis délaissé, en retravaille le contour, puis toujours incertain, choisit de le transposer au gabarit supérieur, plus onéreux, comme pour solenniser l’enjeu créatif. S’il ne trouve pas le bouton off d’une période aussi démobilisante, alors au moins qu’il se réveille, et pleinement.
Car jamais le sentiment d’être inutile ne l’avait autant possédé. Perdant, marginal, il voulait bien admettre. Mais inutile, non, sa vie gardait une finalité sociale. Qu’importe de justifier sa valeur productive : il n’est coupable de rien, sinon d’une extrême passivité au cours des choses. Cet enfermement de vingt-huit jours demeure profondément anormal, ça ne doit résigner personne. Chaque individu conserve ses droits émotionnels, même assigné à résidence . Or ceux-ci lui intiment de rager, protester, craindre, espérer, jouir et gémir, haïr ou aimer… Le flegme n’est pas un fatalisme. On peut tenir bon sans vouloir encaisser.

Samuel ressasse le même mantra, depuis deux heures qu’il s’évertue à reproduire cette première esquisse au format large. « Sois utile à toi-même ». La scène représente un homme-tronc, comme une sorte de buste maintenu en apesanteur, son visage plaqué_ presque déformé_ contre un haut miroir suspendu, lui projetant une silhouette normale. Deux versions opposées se détaillent ainsi d’un regard cru, quelque peu effaré, en tout cas voudrait-il obtenir cette expression finale. Leur distanciation est réduite à la tranche du miroir. Comme l’épaisseur d’un masque sur la figure. Samuel en est persuadé, cette fois il tient le bon canevas, la bonne perspective. Les proportions du corps demeurent suffisamment floues sans virer grossières. Avec autant de caféine dans le sang, le plasticien s’étonne lui-même d’une pareille justesse de trait. Mais l’effort l’a rendu exsangue, et déjà son engouement retombe. L’aube approchant, il décide alors de s’allonger dix minutes, après s’être administré deux cachets d’un léger relaxant. Sa vision du plafond s’engourdit peu à peu, bientôt il laisse ses yeux mi-clos divaguer, jusqu’au seuil libérateur de l’endormissement.

Le comptoir d’accueil est à nouveau désert. Ni résidents, ni somnambules, il n’y a que lui en train de peindre, de manière étonnamment relâchée. Puis l’homme sent une main furtive sur son épaule, se retourne, et aperçoit le buste flottant échappé de son tableau réel en cours. La toile qu’il se rêve alors prêt d’achever au beau milieu d’un service, inexplicablement disparaît, avant qu’il ait pu entrevoir le résultat. Une seconde fois le veilleur change d’axe, retrouvant sa posture de principe au bureau. Deux visiteurs âgés lui font face à présent.

Quelle heure peut-il être ? Son assoupissement a tourné au sommeil profond. Il se relève d’un trait, comme s’il venait de prolonger une sieste en pleine garde. 10h ? C’est trop peu de récupération pour une nuit entière, mais assez quant à briser son élan créatif. « Non, autant ne pas se rendormir », soupire Samuel. Il se met alors à fouiller le tiroir mal rangé de son secrétaire, finit par en extirper un vieux calepin. Le numéro fixe de ses parents n’est même pas dans son smartphone… L’appel dure une petite demi-heure, qu’il passe à trépigner debout, surprenant la vive lumière matinale dont l’enrobe sa fenêtre nord. Puis il se rassoit, d’un abandon égal au soulagement ressenti après une telle chute de pression.

« Voilà, c’est fait », répète-t-il. Sa mère était si surprise, pendant un moment elle n’a pas su articuler une phrase, le timbre saisi d’un émoi presque alarmant. Au point que Samuel a d’abord craint d’apprendre une mauvaise nouvelle de santé. Mais non, tous les deux vont bien _ il a également parlé à son père ensuite. Ce sont plutôt eux qui s’inquiétaient. Elle a même cherché à le joindre, n’osant pas laisser de message. Lui ne décroche jamais lorsqu’un numéro s’affiche en inconnu… « Voilà, c’est fait ». Il n’était pas vraiment dans un état normal, mais peut-être valait-ce mieux, au moins ses parents l’ont cru sincère et prévenant. Le ton de sa voix trahissait l’ampleur d’un vide empathique sans fond. C’était son premier échange depuis quatre semaines. L’objet de sa peinture éclaire son quotidien : pour une âme seule le confinement est un miroir, il n’y a personne d’autre à regarder.

La prégnance du soleil le convainc d’entrouvrir enfin les rideaux. Puis Samuel regagne son tabouret de travail, et scrute avec une froide insistance les deux tiers encore inachevés du tableau. Bientôt 11h. Il n’a plus du tout sommeil.

Chacun sa lumière.

Earrings From Camelot
(unknown credit – suggestion pour une lecture en musique : Minami Deutsch – album « With dim light »)

 

Ce sera encore une traversée nocturne. Il faudrait que je sorte courir en milieu d’après-midi pour un retour avant la nuit tombée. Mais ce n’est pas mon heure décidément. La ville impose alors une agitation oppressante, et l’engorgement des trottoirs empêche un joggeur d’avancer. Dix-neuf heures donc. Je revois le coucher de soleil accompagnant mes premières foulées un mois plus tôt… La transition aura été brutale. Passer à l’heure d’hiver reste une épreuve, pour qui s’habitue à trotter chaque semaine. L’enjeu étant d’arriver à maintenir son niveau de forme, en dépit du refroidissement et de l’obscurité. Il conviendrait au moins d’acheter une lampe ou un brassard lumineux par précaution, mais la fin d’année passera avant que je ne m’en occupe probablement. Au fond, le statut d’invisibilité offre une libération physique supplémentaire. Ne pas être vu ou presque, dégage l’acte sportif de toute considération extérieure. On court alors vraiment pour, et avec soi. Ni écouteurs, ni smartphone, le reste du monde peut bien attendre une heure.

Mon problème est d’accéder au parcours de santé depuis le centre-gare. À moins d’en être proche, un long détour s’impose. Quelques footings de rodage m’ont permis d’établir un circuit praticable, empruntant les contours de la ville jusqu’à son poumon vert. J’évite ainsi plusieurs sections pavées, mais le tracé n’en demeure pas moins tortueux, dressant comme une ligne de frontière entre la périphérie et le cœur de cette cité. Vers l’une ou l’autre on penche, d’un carrefour au suivant. Si tôt franchi l’immense boulevard jugulant le trafic en direction des communes limitrophes, ma foulée atteint peu à peu son rythme intrinsèque. L’air est vif, d’une froideur prématurée pour un milieu d’automne, mais vouloir accélérer déjà serait une erreur. En dix kilomètres de jogging, on a bien le temps de se réchauffer.

Symboliquement, c’est la porte nord-ouest qui marque un changement de territoire, tout au bout du vieux quartier. Le bâtiment historique, haut d’une quinzaine de mètres, précède un pont moyenâgeux dont les contrebas servent en partie de campement aux Roms. On arrive alors en secteur militaire. Une imposante caserne jouxte le bord de route, prédestinant la fréquentation humaine en son voisinage. Notamment celle des prostituées. Déjà postées devant un hôtel Ibis situé en amont, leur alignement coïncide avec mon propre itinéraire. Je note que chacune semble avoir un emplacement attitré, ainsi qu’une plage horaire spécifique. De fait, le meilleur spot se trouve sans doute à l’entrée du rond point suivant, permettant l’accès vers l’autoroute ou via un faubourg résidentiel. Les voitures y ralentissent forcément, et certaines plus que d’autres… La vitre s’ouvre : on observe, on parlemente, on négocie. Rien qui ne puisse vraiment distraire un coureur habitué du coin. Sauf quand parfois c’est à mon niveau qu’un conducteur ralentit soudainement. Juste une poignée de secondes, avant de repartir ensuite. Méprise, intimidation, ou symptôme d’un esprit déviant ; je doute que ce soit par intérêt sportif en tout cas.

Passé le rond point, j’accède à l’intérieur d’un parc et bascule une première fois dans l’obscurité. Aucun éclairage public n’est encore en service, sans doute faut-il attendre vingt heures. Quiconque cherche la pénombre en cette période visera plutôt le crépuscule, avant l’activation des lampadaires. Je ne suis donc guère surpris d’interrompre malgré moi une scène de fornication particulièrement crue, au premier bosquet sur ma droite. Par cette température quand même, ça tient d’une libido bestiale… Cent mètres plus loin, j’enfreins le sillage d’une autre animalité : un jeune Husky, tenu en laisse à plus de cinq mètres de distance. J’aurais pu m’entraver sèchement, mais surtout le chien ne m’a pas senti arriver à sa hauteur et marque un sursaut d’attaque en m’apercevant, plus par crainte que par agressivité. « Tout doux ! », tempéré-je en m’étranglant à moitié. « Il n’est pas méchant », réagit sa maîtresse, une encâblure derrière. Aucun animal n’est foncièrement méchant. Excepté l’homme, précise-t-on en général. De même, aucun chien n’est présumé dangereux, jusqu’à ce qu’il prenne peur brusquement. Et l’ombre qui avance au loin n’est qu’une tâche dans le décor, tant qu’on ne l’a pas évitée de justesse. Coureur, marcheur, ou vagabond ?

Cette intrusion furtive d’un visage aussi proche, attise en moi comme une fascination superstitieuse. À mesure que mon organisme se réchauffe et ma respiration s’épaissit, je laisse alors divaguer mon subconscient, prêt à voir surgir d’autres figures, familières celles-là. Des fantômes, j’en effleure tous les jours en milieu urbain. Mais croiser un souvenir affublé d’une capuche de survêtement au détour d’un sentier de cross, émaillerait la course d’une touche de fantastique. En réalité, même les esprits ont renoncé à nous hanter, pauvres citadins que nous sommes. Et la mémoire nous échappe aussi sûrement qu’une ville se transforme sous les pinceaux virilistes des grues et pelleteuses du B.T.P., omniprésentes. Je viens de franchir le dernier passage piéton avant l’embranchement desservant l’autoroute, et m’aventure solitairement en terrain boisé. Plus aucun véhicule n’ira freiner ma progression, la cité s’éloigne enfin.

Les environs sont réputés pour un risque élevé d’agression sur joggeurs et promeneurs. En raison d’une série d’attaques perpétrées il y a trois ans, imputées aux gitans d’un autre camp voisin. Aussi l’affaire avait rapidement pris une tournure politique évidemment. Un cross de soutien aux victimes, ainsi que pour dénoncer tout amalgame racisant, s’était d’ailleurs tenu peu après. À vrai dire, en cet instant précis je crains surtout pour mes chevilles : non seulement on ne distingue plus le sentier, mais le parterre est jonché de feuilles mortes en décomposition, recouvrant parfois d’immenses flaques restées boueuses sous l’accumulation des intempéries. J’ai plus de chances de glisser sur ma propre vanité, que de trébucher contre une embuscade de Roms.

Le passage le plus délicat approche maintenant. Il consiste à descendre un léger raidillon échelonné sur plusieurs dalles, menant vers une petite écluse complètement rouillée. Puis une fois dépassée l’écluse, à remonter deux autres lacets du même layon jusqu’au sortir de cette clairière. Une seule foulée par marche, sans accélérer, ni alourdir le pied, au contraire : plus le revêtement paraît humide moins il convient de reposer la semelle. Au fond il n’y a pas grand-chose à redouter, mes jambes connaissent le relief, détaillent chaque segment du parcours ; d’ici quelques semaines j’avancerai presque les yeux fermés. Nous sommes tellement peu à courir, de nuit et par ce froid, mais je n’en tire aucun sentiment d’exception ni d’incongruité. La désaliénation est ma seule médaille. Mon chronomètre ne tourne même pas… Inutile, je pressens déjà ma vitesse. Faible est sa variation d’ailleurs : le corps un peu plus engagé lorsque je respire mieux, une foulée moins sèche en cas d’élévation du rythme cardiaque. Comme un batteur gère sa frappe tout au long d’un concert. S’il donne le bon tempo mais sonne toujours sur le point de lâcher, cela risque d’user l’auditeur. Alors qu’un très léger retard en souplesse vous apporte le groove.

Aller vite sans avoir l’air de se presser. Tandis qu’une semaine entière vous enjoint à subir la mainmise de l’horloge, de ses impératifs, plutôt qu’à rechercher l’étouffement du tic-tac. Aller vite sans chercher à devancer qui que ce soit. Juste parce que c’est grisant, libérateur. Aller « bien », peut-être. Comme un organisme fonctionne à peu près, sans qu’il hurle incessamment au repos. Rien qu’une heure d’illusion apporte déjà tellement. Mais une petite voix sournoise est toujours là pour vous rappeler de tendre au bonheur, cette obligation contemporaine. Quid de l’extase, la joie, l’orgasme, des endorphines, ou du battement de son propre cœur : ça ne peut donc pas suffire ? Non, on se doit d’être heureux. Par un sentiment pérenne et souverain, au moins d’essayer. L’injonction m’est encore tombée dessus l’autre jour _ et c’était tout sauf malveillant. « Alors t’es heureux ? Hein, t’es heureux ??? ». Mais comme on braque le projecteur sur un suspect en plein interrogatoire de police. Avoue donc, t’es heureux ? Le ton résonne accusateur, au lieu d’être enthousiaste. J’entends plutôt : « Alors, tu es content de toi maintenant ? »

Pourquoi faut-il absolument que le terme « heureux » vienne couronner une addition de circonstances présumées favorables ? Quel besoin même d’attribuer au cours des choses une finalité aussi binaire, de type bonheur ou malheur ? A+b+c = la vie, simplement. Et toutes nos équations intimes égalent « la vie » au bout du compte. Insinuer à quelqu’un la normalité d’être heureux, achève de l’assigner à la banalité d’être insatisfait. Que certains aient besoin de proclamer leur béatitude à la face du monde _ au moins celle de leurs proches, pour mieux la sanctuariser en eux-mêmes, cela les regarde. Et en l’occurrence ils se regardent, conséquemment. Parmi les rares joggeurs croisés en nocturne à cette période, il y a ceux qui ne portent aucun vêtement lumineux distinctif, ceux qui présentent une lampe à la taille ou tenue dans la main, ceux qui arborent un simple brassard fluorescent, et enfin ceux qui déploient une lampe-torche au-dessus du front, comme on l’attachait autrefois dans les mines… Eux, on ne risque pas de les frôler, ni de leur rentrer dedans. Mais ils éclairent d’abord pour leur propre confort de visibilité, au détriment de celle des autres coureurs, soudainement éblouis. Non seulement c’est dangereux pour qui arrive de face, mais l’éclat dans vos yeux perdure ensuite. Or il en va de même une fois revenu en société : d’aucuns préfèrent se fondre dans la nuit, quand d’autres aiment irradier autour.

Je pense acheter un brassard. Quelque chose de visible mais discret. Briller sans aveugler c’est difficile, certes. Grandir sans faire de l’ombre l’est tout autant. Esquisser le moindre mouvement sans gêner quelqu’un devient utopique, par une telle densité de population. Il nous reste le maquis ou la nuit noire. Ailleurs, les injonctions au bonheur, qu’elles soient consuméristes, politiques ou sociétales, nous égarent un peu plus à chaque coin de rue.
La dernière partie du périple s’ouvre à moi. Péniblement je retraverse les routes, contourne à nouveau les piétons, et maudis ce règne automobile dont l’emprise urbaine n’est toujours pas révolue. Ou la pré-installation des décorations de Noël, qui marquent une ligne d’arrivée factice au bout de mon trajet. Il doit bien exister un autre chemin pourtant. Une autre forme de rayonnement, vertueux celui-là. Qui vous laisse éclairé, plutôt qu’ébloui ou détourné de soi. Qui vous désigne émetteur autant que récepteur. Et n’oblige personne à vivre sous les mêmes néons qu’une majorité informe, sous le même égide du bonheur. À chacun sa lumière, soit. Mais de notre part d’ombre elle surgit.

Terry et les messieurs « mort ».

1f40d529e3b072dc01da107589943e36
(Suggestion pour une lecture en musique : Dirty Beaches – Displaced)

Un vrai festin pour sans-abris. Cette nuit-là je découvre Terry en pleine ripaille, étalé au sol contre un dossier de cartons usagés, à mi chemin entre la Grand-place et le secteur pavé de la vieille ville. Il m’avait bien semblé reconnaître son poil rougeoyant, cet air de gavroche burlesque… Lui ou un autre de toute façon, je n’allais pas changer de trottoir. Que la silhouette titube, soit assise ou couchée devant une vitrine, on trouve du marginal en tout genre à cette heure, et rarement juché au sommet de la hiérarchie sociale. Mais pour lui c’est un vrai pique-nique princier, un coin de bitume lui servant de nappe… D’un côté sa main plonge dans ce qui semble une grande portion de beignets industriels assez peu ragoûtants, de l’autre il tient à sa disposition un pot grassement rempli de biscuits apéritifs étonnamment larges et difformes. Et de chaque bord, à la commissure de ses lèvres, s’échappe une pleine volée de miettes dès qu’il redesserre l’étreinte de sa mastication jubilatoire, pour rouvrir le bec entre deux bouchées. A ce stade de la bombance il est sûrement parvenu à satiété depuis quelques nuggets ; maintenant il s’agit surtout d’emmagasiner pour la nuit et le réveil suivant. Ce serait dommage de gâcher, on ne stocke pas quand on dort dans la rue.

Je m’arrête un court instant à sa hauteur, frappé par l’expression gargantuesque de sa posture. Abondance et précarité trouvant là une concorde insolite. Lui, affalé comme un adolescent boulimique sur le canapé du salon, est sans doute la personne la plus épanouie entrevue ce soir. Ce qui ne me surprend guère à vrai dire ; l’idée même du contentement pour un SDF au long cours _ déficient mental de surcroît, diffère grandement de la nôtre, pauvres non-exclus citadins, pétris de frustrations existentielles ou sociétales. On approche du solstice d’été, la nuit est douce et son estomac plein ; aussi Terry présente une mine souveraine, incroyablement détachée. Alors qu’on n’aille pas lui reprocher de mettre ses pieds sur la table, ou de manquer à son devoir de tri sélectif, il est chez lui après tout.

Je veux juste m’assurer de son état global de survie. Habituellement on ne le croise pas dans cette rue, aussi exposé, d’ailleurs je l’imaginais plutôt en foyer ces derniers temps. Peut-être seulement l’hiver. « Ça va Terry ? », lui adressé-je prudemment, m’efforçant de ne pas le surprendre, afin d’éviter toute association avec un agresseur potentiel. « Ah ouais hah… aahh ‘tite pièce ? », réagit-il, sans ralentir son effort d’ingestion compulsive. Je sors alors de ma besace un filet plastique contenant deux bananes encore bien portantes, mûres à point. Me sachant bientôt arrivé chez moi, l’apport de sucres rapides devient superflu. « Tiens, comme ça tu auras un dessert », lui dis-je en brandissant les deux fruits oblongs accouplés. « Ah ouais hah... », obtiens-je en retour approbatif. Quelques mètres plus loin, poursuivant ma route sans grande agitation compassionnelle, m’effleure cette morale sûrement inconvenante : on ne peut pas secourir toute la misère humaine, mais on peut lui tendre une banane, ou deux.

Il y a quelques années cependant, j’avais connu un Terry bien moins paisible et abordable. Je me souvenais notamment d’un soir autour de la même période, quand il était passé du joyeux trublion lunaire à l’importun agressif, envers les clients d’une terrasse très fréquentée où je le croisais régulièrement. Quelque chose ou quelqu’un avait déclenché en lui une colère brusque, et son agitation malsaine promettait d’autres débordements, à moins de le chasser manu militari. Moi qui monopolisait une table entière, perdu dans un quelconque graffiti poétique, je l’avais donc assis à mes côtés, offrant une tentative d’apaisement provisoire. C’est au passage d’une voiture qu’il avait disjoncté, une de ces berlines clinquantes pour virée festive, je crois. Était-ce un visage à l’intérieur ou le frôlement du véhicule, j’ignore ce qui l’avait ainsi troublé. Mais cinq minutes plus tard il rugissait à nouveau, ciblant des noceurs du bar d’à côté cette fois. Son obscure diatribe ponctuée par un « Non ! » véhément, immédiatement suivi d’un épais crachat. Sentant comme un jet d’urine franchir son territoire, l’un des mâles dominants du groupe y avait vu offense envers sa dame, et le jeune coq s’échauffait au point de menacer physiquement Terry. Là encore j’avais dû m’interposer : « Tu ne vas quand même pas mettre une droite à un clodo, si ? ». Et deux fois moins costaud, avais-je rajouté intérieurement. Incident clos, mais la scène avait bien l’allure d’un conflit de territorialité entre deux extrêmes sociologiques, deux dépositaires d’une même légitimité urbaine : le clochard et le petit-bourgeois.

La rue en était pleine de cette petite-bourgeoisie en goguette, bohème ou prédatrice. Alors pourquoi tant de rage venant d’un personnage si coutumier du secteur ? Non, il devait y avoir autre chose. Peut-être un souvenir traumatique revenu à la surface, une parole ou un geste à ne jamais reproduire en sa présence. Par chance j’avais conservé un bout de feuille vierge sur mon billet en cours, de quoi griffonner encore quelques lignes, ainsi focaliser l’attention du forcené, après l’avoir non sans peine fait rassoir. Il ne savait peut-être ni lire ni écrire, mais comprenait instinctivement la portée mémorielle d’un stylo qu’on actionne auprès de lui. Et comment par l’écrit, l’oral devient postérité. Je faisais figure d’un psychiatre ou d’un éducateur, ce bien malgré moi.

Aussi l’avais-je écouté ânonner une forme de récit, dont seule l’intonation de sa voix m’indiquait la structure et la teneur émotionnelle, tant je peinais à distinguer un mot sur trois. Le terme « cercueil » notamment, revenait comme un leitmotiv. Un hochement de tête me suffisait à lui confirmer la bonne réception du message, et sa retranscription _ très partielle évidemment, sur papier. Je n’y voyais pas tant le délire d’un SDF lunatique perdu dans sa propre réalité, au fond peu importe la différence de langage, anthropologiquement j’arrivais à le suivre, c’était limpide même. Chaque fois qu’il voulait souligner l’importance du témoignage, son doigt pointait à nouveau la feuille d’un geste emporté, comme pour rappeler mon crayon à son devoir. « Hé note ! », distinguais-je malgré son élocution grossière. « Oui, oui, je note« , le rassurais-je. Au moins pendant ce temps il n’embêtait personne d’autre. Cela n’avait pas duré toute la nuit heureusement. Puis une fois rentré, j’avais juste classé la feuille en haut d’une pile, parcourue d’une série étrange de mots-clefs, scellant graphiquement l’énigme de cet homme de rue. Lequel n’allait plus donner signe de vie pendant une longue période…

On l’avait supposé mort, ou proche de l’être en tout cas. Et puis non, soudainement il était réapparu. Certes un peu vieilli, mais l’air encore assez autonome. Ses habitudes inchangées : un vagabondage incessant d’une terrasse à l’autre, en vue d’aborder les gens et faire son « idiot du village », récolter quelques cigarettes, de l’eau ou du café, parfois un peu de nourriture… mais sans réelle intention de mendier. D’autres n’auraient pas bénéficié du même facteur sympathie. Il faut croire que Terry séduisait par sa bouille d’éternel enfant perdu, que ni son teint buriné, ni la crasse, ne suffisaient à obscurcir entièrement. On aurait dit le rejeton caché d’un Tom Waits ayant fricoté avec une prostituée bruxelloise au détour d’un concert. Avec sa dégaine clope au bec et cette tignasse rockabilly _ manifestement entretenue par un coiffeur bénévole en foyer d’hébergement, il dégageait plus de style que la plupart des jeunes minets du coin. Lesquels en avaient sans doute conscience d’ailleurs, certains braquant même leur smartphone devant sa trogne éberluée, comme des touristes en manque de pittoresque… Ça ne m’étonnerait pas qu’on lui ait ouvert un compte Facebook à son insu, photo de profil à l’appui. Car l’air de pas grand-chose mais quand même, Terry suscite une vraie popularité locale. Et il en joue, pareil à tout animal de foire percevant la fascination qu’il exerce autour de lui. Il en joue à l’usure aussi, chaque soir un peu plus abruti par l’effervescence de clientèle passante, galvanisé par l’agitation frénétique d’une rue dite « de la soif ».

En faire partie malgré tout. Plus qu’un simple figurant festif dans cette entreprise collective de divertissement, le marginal endosse un rôle essentiel : celui de conforter la norme. La culpabiliser, la rudoyer certes, mais finalement surtout l’asseoir, la consolider. Comment se sentir de classe moyenne ou petite-bourgeoisie, si l’on vide nos centre-villes de toute clochardise, de toute mendicité ? Au fond c’est une comédie humaine bien rodée : alors ne plaignons pas l’exclu, plaignons celui qui ne trouve pas sa place au générique… Même lorsqu’il se pose, déchu, sur le perron du seul commerce désaffecté de la rue, les joues coincées entre ses mains lasses, la mine pathétiquement triste ; Terry apparaît encore plus iconographique que jamais. Même solitaire en son monde, il interprète une scène d’ensemble. Je ne l’ai surpris qu’une fois vraiment dans sa bulle d’intimité, libre de toute attribution sociologique extérieure. Et pourtant l’image en elle-même, celle d’un sans-abris allongé dans son sac de couchage contre un recoin d’une église, confère sans doute au cliché. Pendant un court instant néanmoins, au beau milieu d’une journée estivale, j’ai réussi à capter son regard, si étranger, émergeant d’une somnolence douloureuse, accusant un épuisement manifeste. Je ne me suis attardé qu’une poignée de secondes, à distance raisonnable, il aura perçu l’intrusion malgré tout. On ne devrait jamais observer quelqu’un dormir, c’est beaucoup trop personnel… Voilà ce que j’ai pensé en m’éloignant ce jour-là.

Mais en matière de légende urbaine, nous façonnons d’abord les mythes qui nous éclairent le mieux. Dussent-ils arpenter les ruelles obscures… Jusqu’à les voir se briser contre un écueil de réalité imprévu, trahis par d’autres faits et gestes. Quelques semaines donc après avoir croisé Terry sur mon chemin du retour, et agrémenté en fruits sa restauration, cette fois il pénètre à l’intérieur du même bar où je viens justement de m’installer, peu après l’ouverture. L’endroit affiche encore désert, et il n’est pas rare que lui ou un autre SDF rentre y demander un verre d’eau. À ma grande sidération pourtant, Terry se présente au barman non pour venir s’hydrater, mais afin que celui-ci compose le 115 et lui obtienne une couverture, justifiée par un début d’automne hivernal… Le tout formulé d’une voix calme et assurée, délestée de cette gouaille absconse habituelle, sans erreur de syntaxe, sans même devoir lui faire répéter. Tout aussi surpris, le barman s’exécute néanmoins, et répond au clochard d’un même ton rationnel. « Je ne suis pas sûr que quelqu’un décroche tu sais, on est dimanche, en plein après-midi… Je ne sais pas s’ils pourront faire quelque chose… ». L’attente se prolonge, la messagerie d’accueil du Samu social tourne en boucle manifestement. Le serveur prend alors un air doublement décontenancé, maintenant le combiné contre son oreille, tout en réajustant quelques bouteilles derrière le comptoir. « Personne ne répond, désolé… ». Terry continue d’exhiber une mine insolemment candide ; à mille lieux de toute esplièglerie, il reprend d’un ton angélique : « Une couverture pour Terry Martin, ils me connaissent, oui… Vous voulez que je fasse le numéro ? ».

L’idiot du village sait donc parler. Il connaît même son identité civile, quel numéro appeler pour obtenir de l’aide, et pour un peu il s’en occuperait lui-même s’il avait un portable… Le mythe s’écorne, les à priori tombent. Mais qui est ce type en réalité : un schizophrène, un bipolaire, juste un pochetron, ou un brillant comédien malgré lui ? Tellement possédé par sa propre incarnation sociale, tellement défini jour après jour par notre prisme sociétal, qu’il en est devenu ce personnage de composition, capable de tenir son rôle avec un abandon saisissant, une régularité admirable. Mais capable aussi de gérer sa propre condition humaine. Il y a un temps pour le spectacle, et un temps pour les coulisses. Il y a une heure pour le show, et une heure pour le business. Le business de survivre, demeurer.
Lassé d’attendre, le barman finit par raccrocher. Il suggère alors à Terry de repasser un peu plus tard, lui proposant néanmoins une tasse de café, avec le droit provisoire de siéger à l’intérieur. Le marginal n’esquisse aucun désarroi particulier devant l’insuccès porté à sa requête, et accepte volontiers la boisson chaude, réclamant un sucre au passage. À ce moment précis, je le dévisage enfin pour ce qu’il est véritablement : un bienheureux. Au sens païen du terme. Statut qui lui confère, malgré son expression soudainement civilisée, une forme d’animalité domestique. Comme si une telle pureté instinctive, naturelle, ne saurait de nos jours correspondre au champ d’une quelconque humanité. Au moins dans notre entendement commun.

La scène ne dure qu’une poignée de minutes, puis l’homme _ s’il en est un _ se lève, et retourne braver le froid, ou chercher asile un peu plus loin. De retour à mon appartement, je regrette de ne pouvoir ressortir le fameux papier-confidence, ramené de soirée quelques années plus tôt _ cela prendrait des heures de recherche. Un fin psychiatre en aurait sûrement tiré quelque chose. « Cercueil », « Mort », « Non ! ». Voilà tout ce dont je me rappelle… Tiens oui, ça me revient à présent : l’autre jour il m’a appelé « monsieur mort » juste après m’avoir reconnu, dans un petit gloussement farceur. L’expression m’a paru familière, ce n’est pas la première fois qu’elle sortait de sa bouche, j’en suis certain. Sur le coup j’ai attribué ça à mon port de vêtements sombres, plutôt récurrent. Mais en réalité c’est ma posture qu’il visait, beaucoup moins méditative qu’à l’époque où j’essayais de le calmer par la plume, m’autorisant encore ce type d’échange nocturne improbable… « Monsieur mort », c’est celui qui tient les rênes, c’est la stature d’autorité. Ce sont tous les hommes de pouvoir qui l’entourent, quel que soit leur grade, leur responsabilité. Patrons de bar, serveurs, restaurateurs, veilleurs, videurs, flics, éducs spé, infirmiers psy… Pourvoyeurs de tabac, de briquet, de quelques centimes, ou d’un billet de cinq pour se payer une bière.. Toute sorte de dominants investis d’une fonction, bardés par l’étoffe du sérieux, raides comme une faucheuse. Condescendants ou protecteurs, méprisants ou bienfaiteurs, peu importe : ce sont tous des messieurs « mort » au yeux d’un Terry SDF. Même les femmes. Car pour lui, tout ceci n’est qu’une longue plaisanterie ; seule la folie peut vous rendre une vie supportable, ne leur en déplaise. Reste à choisir son degré d’aliénation.