Homo-désuetus

Modern-Times
(suggestion pour une lecture en musique : Colin Stetson / Sarah Neufeld – The sun roars into view)

Un robot s’en sortirait mieux. Quand vient le moment de compter les pièces jaunes dans son tiroir-caisse, Yvan se dit que le 20ème siècle n’en finit plus de s’achever, et qu’il perd sa vie à remplir les mêmes tâches abrutissantes que des millions d’autres avant lui. A ceci près qu’un travailleur sous la seconde révolution industrielle les acceptait avec une plus grande résignation, ne pouvant concevoir autant de progrès à venir. Aujourd’hui, malgré l’automatisation en cours, lui le commerçant, n’est toujours pas exempté du comptage des centimes en fin de journée ; les bus ont toujours besoin de chauffeurs, comme les pizzas d’un livreur, et ainsi de suite… Sévère désillusion, quand on a grandi en fin de millénaire, abreuvé de chimères futuristes autrement plus enthousiasmantes que la tenue d’un smartphone tête baissée en pleine rue. Le « futur » a surtout changé les citadins, pas tellement la ville elle-même.

Pourtant il aime son métier au fond. Même au rythme trépidant d’une supérette de centre-ville, l’humain occupe encore une place importante au quotidien. Ici on privilégie la convivialité d’équipe, et une certaine familiarité envers la clientèle. Cela reste une épicerie de quartier, loin des grandes surfaces aliénantes. Il ne s’imagine pas vraiment ailleurs de toute façon. Après une quinzaine d’années en bar et restauration, à des cadences souvent infernales, on a beau vouloir autre chose, le démon du tiroir-caisse l’emporte. En plus d’un sentiment d’utilité économique et sociale, ce secteur favorise un mode de vie dont il est difficile de décrocher à terme. Alors pourquoi cette récurrence d’un profond mal-être en fin de journée ? Compter de l’argent, ça ne devrait jamais déprimer l’employé de commerce, surtout après une bonne recette. Sans doute pressent-il que la machine arrivera trop tard pour le supplanter, ou retarder l’imminence d’un effondrement nerveux. Tout ça pour une poignée de centimes. Pour une tâche mécanique de trop, qu’accomplit un homme ayant atteint le plafond de sa condition humaine.

122. Hier 115. Son record monte à 133 pièces de 20 centimes et 150 de 10. Rien que la vue des pièces rouges restantes lui fait perdre ses nerfs ce soir là. Non qu’il pourrait se faire virer pour un écart d’un euro cinquante dans le fond de caisse, c’est juste qu’il n’y a pas d’autre manière de procéder : il faut tout compter, en partant des pièces de deux euros jusqu’à celles d’un centime, puis au tour des billets. Même avec une balance de pesée externe, encore faudrait-il sortir chaque pack de monnaie, avant de les remettre ensuite. La fatalité d’une journée de commerce veut qu’on garde le plus rébarbatif pour la fin. Passer les articles en caisse l’un après l’autre, ne l’éprouve jamais à ce point bizarrement, comme on ne le fait que par tranche horaire limitée, avant de retourner en approvisionnement, ou à ranger les rayons. Et puis au moins il y a une personne physique en face. Bien que limité, l’échange verbal reste dynamisant. Non, le plus pénible est la clôture de la caisse. Age et ancienneté oblige, elle lui incombe trois soirs par semaine. Après quoi il ferme boutique, seul, et file boire un verre ou deux, quand il ne rentre pas directement chez lui, trop épuisé, préférant décompresser devant une série. 122, note-t-il. Cela arrive lorsqu’on accumule trop de centimes jour après jour, et que le passage à la banque tarde à s’effectuer. En attendant il faut bien qu’un humain s’en charge et maintienne le compte juste. Un humain pourvu de lombaires, d’une épine dorsale, d’une ligne d’épaules, de cervicales… Autant de volcans en sommeil qu’une position debout statique va raviver peu à peu, jusqu’aux cinq minutes de trop, à se raidir au-dessus du tiroir-caisse. Putain, 122.

En service de bar il avait au moins compris une chose, plutôt réconfortante d’ailleurs : c’est que les gens ne veulent pas être servis par des robots. Quoique pressé ou désobligeant, le client s’imagine mal devant une tireuse à bière automatisée. Pour des courses d’alimentation en revanche, supérette inclus, l’avenir de l’homme paraît singulièrement compromis. Même avec un don inné pour l’empaquetage et son plus joli sourire, le meilleur des caissiers ploiera face au prochain rouage d’une mécanisation annoncée. Et Yvan connaît ses limites. Passé un stade, l’expérience ne suffit plus à compenser le physique dans ce type de métier. Pour l’heure il sait encore manier l’adrénaline et le stress positif, jusqu’à atténuer un mal de dos, une douleur à l’épaule, ou un début de torticolis _ c’est ça ou carburer aux anti-douleurs de toute façon. Mais à terme le mieux serait d’envisager une reconversion pure et simple, vers une autre source de pathologies professionnelles en somme. Une autre promesse de burn-out.

Car à bien y réfléchir, maintenant qu’il referme sa caisse empreint d’un soulagement mitigé, quel autre métier un tant soit peu utile, à niveau de qualification semblable, n’occasionne pas un risque de dépression nerveuse ou de pénibilité occasionnelle ? Aucun. Travailler c’est sacrifier, d’une manière ou d’une autre : sa jeunesse, sa bonne espérance de vie, ses nerfs, ses muscles, ses vertèbres… Au fond l’oisiveté l’inquiète encore plus, comme de nombreux salariés, lui qui n’a pas dû rester plus de trois mois consécutifs au chômage jusqu’à présent. D’abord par obligation de subsistance, en début de vie active, maintenant surtout par crainte du désœuvrement, peur du vide. Au moins l’emploi façonne votre corps, votre identité, un certain état d’esprit. Un réflexe de mise en activité quasi instinctif. Même malade ou fatigué, vous pouvez encore « fonctionner ». Et vous désirez être fonctionnel par-dessus tout. Car les jours de repos n’en sont plus vraiment, car le risque d’une violente décompensation prévaut sur l’imminence d’un énième surmenage. Aussi afin ne pas écorner cette image de vous-même construite au fil des ans, tant à travers le regard extérieur que la considération implicite de votre environnement citadin. C’est la ville que vous n’osez pas décevoir, plus que votre employeur.

Parmi les articles retirés pour cause de péremption imminente, Yvan embarque un paquet de jambon et du pain en tranches, mais là tout de suite, il ne rêve que d’une bonne portion de frites pour accompagner sa première bière d’après-service. En chemin vers la rue des bars et kebabs, il évite une première collision frontale avec un livreur à vélo, roulant à pleine vitesse sur les trottoirs. Le centre-ville est devenu un tel far-west en soirée, en plus des mobylettes porte-pizza déboulant à 80 km/h, maintenant tous ces kamikazes avec leur cube-conteneur dans le dos, pédalant comme s’il transportait le vaccin contre le réchauffement climatique… Encore un job idiot. A réclamer toujours des nouveaux services, on devance leur faisabilité technologique. En attendant qu’une escouade de drones-livreurs se chargent de leur apporter le dîner chaque soir à domicile, tous ces riverains ultra-pressés feraient mieux d’apprendre à cuire des pâtes, au lieu d’encourager des milliers de jeunes pédaleurs imprudents à l’esclavagisme moderne et au mépris du piéton, autant que des feux rouges. Et encore un autre accident évité de justesse, une mob’ à kebab cette fois ; ils livrent tellement « express » que leur frites n’ont plus même le temps de décongeler. Cela n’entame pas son envie d’en picorer présentement. D’habitude il préfère se rendre au premier Turc en début de rue, plus convivial et ancien dans le quartier. Mais la file de clients aux abords du comptoir présage d’une trop longue attente. Tant pis, sans rancune envers ce même pourvoyeur de danger public à deux roues contre lequel il vient justement de pester, Yvan comble les quarante mètres qui le sépare du restaurant kebab le plus en vue de la métropole.

La commande est déjà passée : grande frite, deux euros quatre-vingt. Pour un peu il sortirait sa carte bancaire, toute manipulation de monnaie à titre gracieux lui fait encore violence. Le temps qu’on lui délivre la portion encartonnée, il détourne son regard vers un article de journal épinglé au mur : « U..K élu meilleur Kebab de France ». Voilà qui force le respect, sourit-il intérieurement. Tous les métiers prêtent à concours, alors pourquoi pas celui d’homme-kebab. Il doit bien exister un challenge annuel du comptage des pièces jaunes, après tout.
Yvan détaille les employés du restaurant un à un, guettant la moindre expression de fierté salariale qui perleraient sur leurs visages suintants. Curieux de sentir si la conscience d’être premiers dans leur domaine en atténue la contrainte physique. Ils n’ont pas vraiment l’air de s’amuser en tout cas. Mais leur attitude laisse poindre un soupçon d’hyperpuissance, remarque-t-il en effet. Que seul un sentiment durable de réussite commerciale procure. Rien qui ne lui soit étranger d’ailleurs. Aussi l’espace d’un instant il se figure à leur place, en train de limer une broche de viande pour assembler galettes et sandwiches, d’un même geste indéfiniment reconduit. Comme toute activité répétitive mais couronnée d’un aboutissement régulier, elle doit néanmoins entraîner une forme de contentement. Simple et fluide, de même qu’un sachet de courses bien empilées pour un futur client satisfait. Ou un filet de bière contre la paroi d’un verre à pinte, celui qu’il se voit servir à présent, juste un peu plus loin dans la rue, au comptoir de son bar attitré. Il s’agit bien d’un flux mécanique, souvent terriblement routinier, oui. Mais la bonne exécution du moindre geste pourvu d’intérêt, confère à l’homme un pouvoir indéniable. Même à l’ouvrier d’une usine d’assemblage, même au vendeur de kebab…

Nous sommes nés pour être des hommes-robots, se murmure Yvan à lui-même. La plupart des gens en tout cas. Les chercheurs sont rares, ceux qui osent vraiment soumettre leurs faits quotidiens au risque d’échec. Ceux qui tentent sans la moindre garantie. Il repense à ce musicien croisé la semaine précédente, une connaissance d’une autre connaissance. Par échange de courtoisie, tous deux en étaient venus à évoquer leur métiers respectifs ; et sans détour le jeune homme avait confié dépendre essentiellement du RSA, ne caressant ni l’espoir d’obtenir à terme le statut d’intermittent du spectacle, ni vraiment celui de vivre un jour de son art. Mais il portait cette force de conviction propre aux gens dévoués à une carrière artistique ou hors-normes. Alors bien sûr, du point de vue d’un travailleur imposable dans la force de l’âge, l’idée qu’on puisse vivoter aux minima sociaux sans même vouloir en sortir, déplaît fortement. Encore un assisté pour lequel d’autres cotisent, avait pensé Yvan. D’autres comme lui. Puis il s’était ravisé, comprenant que son interlocuteur n’avait rien d’un contemplatif bohème, mais plutôt d’un acharné qui ne compte ni ses heures, ni leur productivité, encore moins la création éventuelle de richesse. Le pur désintéressement économique. L’acceptation d’une existence rompue à l’indécision et aux périodes d’insuccès, soumise au bon vouloir extérieur. Pour un commerçant habitué à réagir à une situation plutôt qu’à l’engendrer, l’idée qu’on puisse tenir avec si peu de réussite quotidienne l’avait troublé.

Il avait pour lui la liberté d’être pauvre. Dans d’autres pays ce serait inconcevable, mais en France pour qui arrive à se débrouiller avec le RSA plus un complément d’aide au logement, il existe une 3ème voix au « marche ou crève » du modèle libéral. A condition de ne pas tout boire en une semaine au bar, et que pôle emploi vous exonère de surveillance. Au fond peu importe l’assistanat, tempère Yvan, toujours introspectif, entre deux gorgées de Hommel ; la vraie question est de savoir si l’humain est fait pour autre chose que produire et se reproduire. Suivant notre affranchissement par le progrès numérique, la réduction naturelle du temps de travail aura déjà dû s’imposer telle une évidence. Or la plupart des pays développés voient encore leur population courir au burn-out, avec enthousiasme ou résignation _ selon la récence de leur essor économique, mais sans chercher à réduire la cadence en tout cas. Par « servitude volontaire », comme il le répète souvent. Encore un concept marxiste devenu réalité, s’imagine l’épicier à tort. Peu importe, Inutile d’invoquer un philosophe pour mesurer son propre asservissement de corps et esprit. Esclave peut-être, mais dupe, jamais. Chaque fois qu’il se hasarde à envisager sa propre oisiveté, Yvan se heurte aux mêmes impasses. Comment rester utile, garder une bonne estime de soi, sans finir reclus ou dépressif. Il se voit diminué, au lieu d’être seulement exténué. S’imagine endurant les mêmes douleurs osseuses et musculaires, la même fatigue généralisée, privé cette fois d’une cause professionnelle. Sans raison valable de souffrir autrement dit. Encore moins de se plaindre donc.

Ou alors il faudra encore quelques générations, le temps que l’homme s’habitue à sa nouvelle longévité, à son infériorité fonctionnelle envers la machine, l’algorithme, le logiciel. Le temps pour lui d’admettre qu’il y a autre chose à faire que toujours « effectuer » précisément. Mais pour un simple commerçant pris dans une trajectoire de vie modeste au début du 21ème siècle, l’évolution s’arrête là. Il ne se voit ni au chômage, ni à la retraite, ni même en vacances. Au mieux, comment occuperait-il un congé sabbatique, si on lui en offrait soudain la possibilité ? En période de célibat, la solitude lui pèserait encore plus, et s’il était en couple, ça ne tiendrait pas trois semaines avant que son boulot lui manque, par nécessité d’indépendance. Voyager bien sûr, mais c’est vite épuisant, même en ayant l’argent nécessaire. Quant à se rendre créatif, il n’y croyait pas une seconde. A part remplir un ou deux carnets d’anecdotes de comptoir pendant ses services à l’époque, son appétence artistique ne dépassait pas celle d’un plombier ou d’un expert-comptable. Et pour ce qui est de fonder une famille, la chance s’était envolée dix ans plus tôt ; non qu’il soit trop tard, mais ça ne le travaillait plus vraiment. Alors autant continuer à bosser, jusqu’au licenciement, jusqu’à robotisation. Autant gagner sa vie, faute de sa liberté, et laisser la ville nous distraire, les bars nous dépouiller le porte-feuille autant que de nos dernières illusions.

Vraiment ce n’était pas pour lui. Carrière artistique ou non, il lui faut un rythme journalier, des horaires précis, un début au labeur et une fin. Se lever un beau matin, grand ouvert sur une page blanche, avec pour seule contrainte de décider pleinement chacun de ses faits et gestes pour la journée à venir… Parlez donc d’une utopie, un véritable enfer plutôt. A vous donner une population de névrosés, psychotiques, ou d’abrutis dégénérés… Le libre-arbitre n’est qu’une autre forme d’oppression, mais qu’on s’impose à soi-même. Évidemment que des milliards d’individus veulent encore goûter aux dernières miettes d’une civilisation du travail _ ou plus pertinemment, de l’emploi, comme ils s’étourdissent encore de croyances religieuses archaïques pour quelques temps. C’est parfaitement humain. Ce qui pointe au-delà en revanche, ne l’est peut-être plus. Cet être capable de renoncer au vieillissement, au sacrifice de soi, voire à sa propre mortalité ; libre de maîtriser le temps et son occupation, de consentir à l’oisiveté, à l’improductivité : cet être n’en est plus vraiment un. Mais son embryon porte de doux nom d’ « intelligence artificielle »…

Yvan interrompt sa lecture et repose le journal, entrouvert à la page sciences et découvertes ; puis finissant sa bière, il se lève, et fouille à nouveau son porte-monnaie afin de laisser un pourboire. Au moins un geste que ni une caisse-enregistreuse, ni un robot n’intégrera jamais. Inutile, désuet, mais symbolique. Comme un humain du troisième millénaire. Et en pièces d’un euro de préférence, pas de vingt centimes, merci.

 

Un petit pas pour l’homme, un grand bond vers l’altérité.

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(Suggestion pour une lecture en musique : Miles Davis – All blues)

La distance parcourue ne fait pas le nomade, c’est son élan vers au-delà qui lui confère l’étoffe de voyageur. Et l’élan parfois, se réduit à la largeur d’une table d’un café. Deux êtres se font face, se fuient et se cherchent pourtant du regard ; deux êtres à l’incarnation multiple, dont j’ai vu défiler tant de variantes à force. Au point que seules les plus récentes me reviennent, condamnant bien d’autres, plus romanesques ou poignantes, à l’oubli. Il me faudrait une mémoire holographique de comptoir ; même épongé dix fois par jour, désinfecté au forceps après le service, le souteneur de coudes reste un pilier de souvenirs aussi fidèle que muet, hélas.

La dernière confrontation sentimentale à laquelle j’avais assisté de près, remontait à la semaine précédente. Un rencard aux allures de simple verre entre étudiants, tout juste sortis des cours. Je les imaginais inscrits aux beaux-arts, ou en architecture ; sans doute faisaient-ils du droit en réalité, cherchant seulement à fuir leurs congénères de promo pendant l’happy hour. Le plus juvénile des deux portait un bonnet ultra-fin, trop bien découpé pour se soucier du moindre courant d’air ; l’autre, à peine moins fluet, arborait d’étranges lunettes, tout aussi « tendance », bien qu’elle fissent surtout fureur en milieu expert-comptable au siècle dernier, me disais-je. Le reste m’avait peu marqué à vrai dire, et pendant un quart d’heure je ne leur prêtai guère d’attention, tant leur dialogue me semblait infantile, entre chamailleries et potins du jour… Au détour d’une plaisanterie salace pourtant, l’un des deux roméos enchaîna soudainement avec le plus grand sérieux en parlant conquête spatiale. Il insistait, démonstration à l’appui, sur ce propre de l’homme à viser au-delà, même dans l’inatteignable. Son vis-à-vis plaidait au contraire pour une acceptation de l’isolement terrestre dans l’infinité du cosmos. Il faudrait donc s’en faire une raison : nous n’irons jamais bien loin, même à coups de sondes chercheuses ; non seulement le rêve coûte cher, mais il ne fait que générer une plus grande frustration à ne pouvoir traverser les années-lumières, comme l’avion a pu franchir les océans.

Le premier discoureur reprît alors la main avec un argument redoutable, au point de me faire dresser l’oreille, jusque là peu réceptive à leurs gamineries. « Imagine quand l’homme pourra faire un vol Paris-Sidney en une demi-heure, il ne sera plus du tout nomade, il faudra bien qu’il se tourne vers l’espace… ». Et je comprenais son raisonnement, alors que ce débat factice m’aurait plutôt donné à pencher vers l’autre bord. S’il y a bien un enseignement que j’avais tiré de mes années X-files _ neuf saisons tout de même, c’est combien cette fameuse vérité « ailleurs », cette quête du petit homme vert, n’est jamais qu’une parabole de notre propre voyage intérieur. Qu’on se cherche soi-même ou qu’on brûle pour autrui, il s’agit d’abord de percevoir l’humanité. En rendant l’horizon du paranormal plus humain qu’extraordinaire, la série encourageait davantage à trouver sa Scully, son Mulder, son père, son origine, voire le fruit de ses ovaires, qu’à lorgner vers l’infini étoilé.

Mais ce jeune « minet » avait raison : le nomadisme, ou ce besoin ancestral de tendre vers autre chose, reste un des propres de l’homme. Sydney à une demi-heure, c’est la mondialisation perpétuée à l’extrême, la fin de l’exode terrestre. Le village planétaire s’est déjà tellement rétréci, au moins dans son quartier occidental : partout les mêmes enseignes vous attendent, de New-York à Rome, avec les mêmes citadins pressés, ultra-avisés… L’uniformisation des capitales vient réduire la marge d’exotisme à une simple nuance de pollution ambiante. Alors, ceux qui pourront s’offrir le billet du voyage spatial, seront du même rang que les premiers passagers du Concorde, ou les premiers businessmen empruntant l’Orient-Express… Les middle-class eux, devront se contenter d’un week-end low cost à l’autre bout du globe. Et les pauvres bien sûr, ne voyageront toujours pas. Quant aux miséreux, ils continueront de repeindre le Radeau de la Méduse pour gagner un meilleur rivage ; et cette terre d’asile présumée, toisera leur taux de mortalité par noyade ou anémies diverses avec la plus diplomatique indifférence. Ce seront pourtant les derniers vrais nomades, au titre d’exilés certes, à défaut d’avoir jamais pu devenir pionniers.

Mes élucubrations futuristes m’avaient cependant détourné de l’essentiel. Deux jeunes terriens immobiles, saisis à la retombée d’une futile divergence, laissant au non-dit l’honneur de conclure cette joute verbale. Il leur manquait toujours l’envol, mais ils connaissaient déjà le cap. Et de leur exode sentimental dépendait l’acceptation de leur propre nature sexuée. Rien de si déviant pour un lieu habitué à dépasser son hétéro-norme. Le regard extérieur pesait moins que leur propre résistance intime.

L’un murmura une courte phrase à l’autre, dont je ne pouvais distinguer les termes, mais d’une intonation limpide de sens. Ce ton de l’imprudence, ce signal d’un franchissement du Rubicon… Fini la prise d’élan, il faut bien se lancer un jour, sans navette, ni Concorde. Rien qu’un bout des lèvres hésitant, aromatisé à la Jupiler. Cinquante centimètres à parcourir, et voilà, ils avaient marché sur la Lune. Baiser atteint. Houston, nous n’avons aucun problème.

Danse-moi jusqu’à la fin du monde…

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(Suggestion pour une lecture en musique : Gareth Dickson – Snag with the language)

Je vais encore rater la première partie. Ce n’est même pas une question de snobisme, juste une latence coutumière en démarrage de soirée. Pour un noctambule, sortir avant 20h le samedi, ça fait vraiment tôt. Comme en plus le concert était annoncé à 18h30, on peut même dire que j’arrive en avance sur mon retard présumé. Et heureusement, sinon je manquerais également la tête d’affiche. Un musicien écossais, lequel arpège une guitare folk très réverbérée dans une ambiance quasi religieuse, à l’intérieur d’une salle de théâtre aménagée pour l’occasion. On croirait soudainement une chapelle laïque, conçue pour les derniers résistants au cours de l’époque et à ses invectives d’hyper-connection, de gesticulations festives imposées. C’est tout l’apaisement que cette ville daignera m’octroyer pour la semaine, je le sens, alors j’attends que mes yeux d’eux-mêmes se referment, évacuent les stimuli visuels encore présents, même en un lieu si tamisé. Comme ce filet de lumière détachant le visage d’une femme que je viens juste de reconnaître et saluer, assise à l’autre versant, opposé au mien. Avec ce type de concert intimiste, le public offre un décor souvent plus captivant que la vue scénique elle-même, très dépouillée. Soudain les figures s’anoblissent, par ce qu’elles gagnent d’humilité en se figeant dans cette posture captive, qui les renvoient à leur fatigue hebdomadaire, à une mélancolie qu’elles ne cherchent enfin plus à contourner. Alors je retiens un temps mes paupières, pour dévorer encore un peu de cette beauté. Je sens que je n’en aurais jamais assez de toute façon. Au fond mon esprit n’a aucune envie d’être bercé : lui sait bien que je serai toujours debout dans une douzaine d’heures.

Une heure après c’est tout l’inverse, je regrette déjà ses quelques minutes de micro-sieste, tant l’atmosphère autour est surchauffée, oppressante. Cette manie qu’ont les gens de vouloir systématiquement célébrer le jour de leur naissance un samedi soir… Et à plusieurs anniversaires dans le même café, sans doute par crainte du manque de convives. Ou par réalisme lucratif des patrons de bar. Enfin, le résultat revient au même : on croise tout le monde, mais on n’échange avec pratiquement personne. Et on tue toute chance d’une nouvelle rencontre par simple effet de masse. Par cet agglutinement qui nous force à sécuriser notre cercle relationnel, en le limitant aux visages les plus familiers, et nous enjoint à boire pour supporter le manque d’espace vital intime. Ce que nous aurions fait de toute façon, mais un peu moins stressés peut-être. Je ne m’en sors pas si mal cela dit, on m’a même gardé un verre de punch et une part de gâteau. Il faut savoir rester prêt à tout en soirée ; y compris à ingurgiter un bout de charlotte fondante sur une frêle assiette de carton, tout en préservant son flegme et l’intégrité du moindre textile environnant. Ce malgré la récurrence des coups de coude au passage, vu qu’on se tient pile dans le couloir menant aux toilettes…

Et puis un ami suggère de bouger ailleurs, dans un bar moins routinier d’une virée de samedi soir, pour ce cercle du moins. Tiens oui, ça fait longtemps, allons-y. Non loin se trouve la rue de la soif locale, notoirement chaotique et fier de l’être. Il est vivement déconseillé de réviser sa considération du genre humain en s’y aventurant seul, et non alcoolisé. Pire : en étant seul, sobre, et d’apparence féminine. A cette heure heureusement, j’échappe encore à ces trois critères. De toute façon, l’établissement nocturne que nous avons ciblé serait plutôt du genre « irréductible », qui résiste encore à l’envahisseur et au jet 27… Et pour cause, c’est un bar d’obédience métal, à l’entrée duquel se poste le genre de videur imposant que n’aurait pas renier Bodycount dans les 90’s, avec quelques tatouages de plus sans doute. Je ne sais pas si je me sens plus en sécurité, mais la simple idée de commander un verre de blanc devient alors aussi absurde que de réclamer du Sting ou du Coldplay. Déjà qu’avec ma veste de velours je frise l’outrage aux bonnes moeurs, évitons de les provoquer davantage.

En fait l’endroit est inversement plus pacifiste que ne le fait ressentir sa playlist de thrash-metal du meilleur cru, apocalyptique à souhait. Il y a même des toilettes hommes-femmes séparées ; c’est dire à quel point la notion d’endroit civilisé est devenue perfide, à force d’attirer le noceur vers les vitrines les plus clinquantes, vers des sourires de vendeurs de smartphone déguisés en barmans. On finirait par trouver l’austérité rassurante, et les riffs mitraillette des héritiers de Black Sabbath comme du miel pour les oreilles… Là j’exagère sans doute, mais ma deuxième pinte de blonde à 8° commence à produire son effet ; mon sens critique baisse légèrement sa garde, et sournoisement un petit flash nostalgique m’envahit. Je me revois entrer dans le même bar, dix ans plus tôt, sans trop comprendre ce que je fais là ; mais j’ai suivi une piste, une aimable suggestion à passer boire un verre… Et puis tout se réchauffe peu à peu. On me présente timidement, quelques conversations s’engagent, la soirée se prolonge… Je repars ensuite conquis, avec le sentiment que tout pourrait être simple au fond. Une bière reste une bière, pas besoin de chercher plus exotique ; cette fille me plaît, alors pourquoi rêvasser à une dizaine d’autres au même moment ? A celles que j’ai croisées deux ou trois heures plus tôt, à celles que je pourrais retrouver dans d’autres pubs, d’autres rues ; à celles que j’espère toujours secrètement revoir, mais qui ne risquent pas d’entrer ici comme par miracle.

Tout pourrait être simple, alors maintenons l’illusion. Justement, le patron de bar vient de lancer son quart d’heure « sérieux s’abstenir » de pré-fermeture, et un tube des Jackson Five retentit à plein volume. Mes jambes n’attendaient que ça : je ne tiens vraiment pas à me faire remarquer du videur, mais ne pas danser là-dessus, j’en suis vraiment incapable. Sauf qu’après trois autres morceaux, une facétie d’un camarade me fait bêtement projeter mon verre quasi vide à terre, lequel explose en toute largeur. Pour unique sanction, l’autre tenancier arrive tranquillement afin de balayer l’éparpillement, ajoutant sans aucune malice : « c’est pas grave… ».
Oui, tout devrait être aussi simple et gratuit, comme de poursuivre en after chez l’un des membres de cette fine équipée, à l’appartement le plus proche d’ici, et le plus permissif en terme de voisinage. Nous ne sommes même pas nombreux, juste une poignée. Et nous avons très peu d’alcool ; aucune autre substance d’ailleurs pour pallier au dégrisement fatal qui menace de nous tomber dessus, rien qu’à traverser ce tableau de bassesse comportementale dont le quartier nous abreuve. Vomi contre un mur à gauche, urine contre une voiture à droite, tensions et agressivité à 360°… Dans une mêlée humaine trop avilie certainement, pour assumer de se revoir en selfie le lendemain… Ne pas se laisser dégriser, non : Iggy Pop, LCD soundsystem, Gorillaz, Joy division… et un appareil à fumée pour submerger le salon. Comme les gosses d’une première boum de collège, mais sans le repas de famille du lendemain. Et surtout sans envie du lendemain, puisqu’il tombe un dimanche, le fourbe. Autant ne pas rentrer du tout à vrai dire. Allez, « dance, dance, dance to the radio !« . Mon invisible cavalière, danse-moi jusqu’à l’aube. Danse-moi jusqu’à la fin de ce monde.

Tout devrait être aussi simple.

Chasser le moustique de novembre.

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(Unknown credit – Suggestion pour une lecture en musique : Steve Reich – Variations for winds, strings, keyboards)

Le moustique est l’avenir de l’homme. Pardon femme, pardon Aragon, mais c’est juste l’évidence. Et elle m’a frappé la nuit dernière, au moment où j’écrasais le dit insecte d’une autre évidence : celle des mes mains rageuses, proprement coordonnées pour une fois. Simple répit illusoire, même si le satané parasite avait opté pour une opération suicide, sans renfort d’escadrille. Toujours une nuit de sommeil préservée, mais à terme il finira par régner au sommet de l’écosystème, fanfaronnant aux quatre coins d’un globe sur-réchauffé. Humidité, chaleur, quelques milliards d’humains supplémentaires à vampiriser ou contaminer… Vraiment, lui aurait tort de se sentir menacé d’extinction.

Un moustique en plein centre-ville passé mi-novembre, cela peut sembler anecdotique. L’année suivante néanmoins, ils reviennent plus nombreux. Et ainsi de suite, jusqu’à découvrir décembre, janvier, février, dans nos contrées européennes pourtant habituées à une trêve hivernale de l’agression moustiquaire. Notre complexe du dominant nous donne l’illusion de vivre en terrain conquis, mais nous avons toujours été en guerre. La survie d’une espèce tient à si peu de choses, quelques degrés de plus, de moins, une certaine acceptation du prédateur aussi, de la proie. Puis soudainement les règles changent, en une décennie ou un siècle, peu importe. Et l’animal hier si conquérant, sûr de son trône, de sa perpétuité, découvre alors un crépuscule sans dieu, ni absolu. Un crépuscule dépourvu d’utopie. Ailleurs, la conscience du moustique est presque inné, sa menace, ancestrale. Ici, nous ne voulons entendre ni bruit d’insecte, ni bruit de bottes, surtout plus jamais.

Alors un autre bruit nous rattrape, un soir de novembre. Comme un buzz désagréable dans l’oreille externe, parti d’un simple bruissement d’ailes des années plus tôt, il nous parvient sur-amplifié à présent. Pour certains, la déflagration paraît encore étouffée, trop lointaine : ai-je entendu voler un diptère, ou perçu le glas d’une société vieillissante, recroquevillée sur un âge révolu, quand les saisons étaient encore distinctes, les moustiques condamnés à sucer du bétail en été, pendant que les maîtres se partageaient le globe en quelques empires coloniaux… Pour d’autres au contraire, elle signe déjà la fin de l’Histoire : rendez-vous en enfer, et empochez 72 vierges au passage ; ou contentez-vous d’un rencard par site de rencontres, mais c’est tellement moins épique. D’autant que vous risquez de prolonger d’une génération encore, un mammifère déjà bien mal parti.

C’est vrai que ce fichu mois intermédiaire, coincé entre deux cycles d’une nature autrefois mieux réglée, avec son lot de dégueulasserie ambiante _ du ciel au bitume enfeuillé, en passant par l’info du jour, tout ne semble que pourriture ; ce novembre de malheur donc, encourage plus au transhumanisme, qu’à une reproduction du modèle humain en cours, selfiant avec frénésie son désarroi spirituel, en attendant le retour du printemps…
Je l’aimais pourtant bien cet homme-là. Au moins jusqu’au début du 20ème siècle, c’était quand même remarquable d’évolution. Quelle lutte acharnée envers une nature hostile, à dompter ses vieux démons, époque après époque… On ne rend jamais assez hommage à ceux qui nous ont précédés, pour des merveilles de civilisation telles que l’eau courante, l’électricité, le chauffage, la CMU complémentaire, et le kilo de spaghettis prêt en 8 minutes… Histoire de s’en souvenir, il faut une bonne soirée galère d’automne à traverser toute la ville en plein déluge, sous quelques mauvais prétextes galants, et rentrer seul comme jamais, avec un trou béant dans la semelle gauche… Alors pendant que les pâtes emmarmitées se rappellent du sort réservé aux premiers Chrétiens, un fond d’émission de radio me tend enfin une perche utopique, en gage de réconfort. Ou comment chasser le moustique de novembre peut-être. Transhumanisme, donc, m’explique-t-on. Au fond oui, pourquoi freiner le mouvement ? A ce niveau de pessimisme et de recroquevillement sociétal, il faudra bien trouver meilleur dopage que des sucres lents pour tenir le coup. Alors je suis preneur.

Au bout de vingt minutes d’écoute assez distraite, mon regain d’optimisme en prend déjà un coup cependant. Car le problème du moustique demeure, aussi sûr que toute satiété n’est que provisoire : la contrainte ou la menace reviendra, cyclique, rien n’est jamais réglé pour de bon. Et on aura beau changer nos membres un à un, optimiser chaque fonctionnalité d’un corps humain précaire ; s’il faut recommencer tous les 20 ans, il arrivera bien un stade où l’on préfèrera tourner définitivement la page de l’Homo sapiens, plutôt que de l’augmenter ou le customiser sans fin. Dès lors évidemment, pour un esprit de la première moitié du 21ème siècle, voilà un tout autre sacrifice à fournir. Difficile d’admettre qu’il nous faut déjà préparer le terrain d’une prochaine mutation, sachant qu’elle ne gardera aucun de nos gênes en héritage, et n’aura pas même la courtoisie de nous dire « merci l’homme ».

C’est tout de même rageant de venir au monde pile au bout d’un cycle d’évolution dans sa propre espèce. Oeuvrer à sa métamorphose, voilà un challenge bien plus attirant. Pas sûr qu’on nous laisse plus de choix qu’aux derniers dinosaures cela dit. Pas certain non plus que ce « trans », comme « transition », ne devienne simplement un « post », comme : « faisons table rase de l’humanité ». Car c’est précisément devant cette philosophie post-humaniste _ qui tend déjà à considérer l’homme tel une machine en chair, que ma soif d’avancée du genre humain connait soudain sa limite. Il y a de fait, un réel conflit métaphysique entre ces deux aspirations qui m’animent au quotidien, et souvent s’opposent : progressisme utopique, ou humanisme conservateur. Il faudrait pouvoir choisir à force.
Et le tiraillement perdure depuis quelques six millions d’années, à l’échelle terrienne. Avec pour constante malgré tout, l’acceptation d’une mortalité immuable, d’une vulnérabilité intrinsèque _ essayez de combattre un ours à mains nues pour voir, et d’un seuil d’imperfection irréductible. Aimer l’humain en somme, c’est en accepter le meilleur comme le pire. C’est tendre vers le parfait tout en s’avouant vaincu d’avance. C’est viser les étoiles, pour au moins décrocher la Lune _ si on ne vise que le bout de son nez, on n’est même pas sûr d’arriver à se moucher tout seul… C’est convenir qu’une détermination lucide vaut toujours mieux qu’un découragement nihiliste.

Autrement dit, ça ne vend pas beaucoup de rêve. Et on ne peut y prendre qu’une part infime, avant de la transmettre à son éventuelle descendance. Alors on comprend d’autant mieux qu’à défaut d’une croyance religieuse pour béquille, le statu quo évolutif ou même la régression pure, s’imposent au commun des mortels. Surtout ces temps-ci. Voie de facilité peut-être, mais l’avantage est qu’on se désillusionne d’un peu moins haut, à force de tirer déjà les choses vers le bas… La chute s’en trouve amortie. Ainsi, qu’on referme les frontières, son horizon de pensée, ou la porte de l’igloo avant une hibernation jusque fin mars, finalement ça revient au même mécanisme auto-protecteur. Comme s’il fallait plus que jamais préserver l’espèce, y compris dans ses absurdités les plus criantes. Les replis identitaires, protectionnistes, technophobes, religieux ou traditionalistes, donnent l’impression d’un mammifère anticipant une période de glaciation imminente, alors qu’il est justement confronté à un réchauffement climatique… Sacré Homo sapiens : on lui dit que ça brûle, mais lui remet trois pulls et deux armures pour se tenir chaud.

Et pourtant, il y a une vraie forme de sagesse à vouloir se replier lorsque la bataille devient trop hasardeuse. Car si l’heure du baroud d’honneur a déjà sonné pour l’homme, j’avoue que mon tempérament progressiste se posent quand même beaucoup de questions. Considérer le cerveau humain comme une simple carte mère, dont les plus infimes composants et données finiront par être percés à jour, c’est peut-être valable pour un scientifique purement cartésien _ j’en doute à vrai dire ; mais pour l’agnostique que je suis, on n’est pas prêt de me faire avaler le concept d’âme humaine sous forme de connexions neuronales, en suite de 0 et de 1. Ayant consacré une vie entière à en sonder la nature, ça m’embêterait qu’un jour, les réponses aux plus épineux sujets existentiels s’affichent d’un clic sur Google (Oui, Google évidemment…). Chercheur en âme humaine, c’est un vrai métier quoiqu’on en dise, alors je ne voudrais pas perdre mon job d’un seul coup. Et je ne voudrais pas non plus qu’il se perde d’ici une centaine d’années. Pur instinct de préservation animal ? Peut-être. Mais je repense à ce moustique, écrasé la nuit précédente après une série de ratés : aurais-je vraiment envie de perfectionner mes sens et ma coordination des membres, jusqu’à pouvoir localiser et tuer l’insecte en un clin d’œil ? Au risque d’y perdre un excellent motif de méditation d’ailleurs. Serais-je vraiment prêt à envisager un monde où la quête infinie de perfectionnement, a totalement évacué le besoin de transcendance ?

Evidemment non. Ça m’exalte autant qu’un pique-nique en amoureux sur Mars. Mais qu’on n’aille pas m’imposer le port d’armure préventif, sous prétexte qu’une majorité de terriens nourrit une trouille bleue d’évoluer. Alors vas-y, le digital native : transhumanise-moi, mais de mort lente si possible.

L’élite, l’homme du peuple, Baudelaire, et une femme… (sont sur un bateau)

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(Unknown credit / suggestion pour une lecture en musique : Beak – Wulfstan II)

Il est des voix sentencieuses et bien trop sûres d’elles qu’on préfère n’entendre qu’à la table d’à côté… Ou s’il leur faut vraiment une tribune, à la rigueur perchée dans un amphi universitaire. Ce doit être la mienne parfois : on est toujours l’élitiste de quelqu’un sans doute, nul n’échappe à la règle. Mais ce soir au contraire, je me sens le plouc, le sous-diplômé de service, l’exclu des hautes sphères. En seulement dix petites minutes, ce type m’a assommé comme une armée d’enseignants psycho-rigides durant un plein trimestre. Ses deux compagnons de bar, visiblement trop inhibés intellectuellement pour oser l’interrompre ou le contredire, lui prêtent une oreille si obéissante que j’en viens même à soupçonner une emprise sectaire. Il faut dire qu’avec une verve pareille, à moins de lui couper le temps de parole au sablier, autant espérer qu’il poursuive enfin son monologue devant l’urinoir.

La fatigue d’un rhume persistant ajoute à mon humeur agacée. Bizarrement, je commence à m’imaginer alors dans la peau d’un actif quadragénaire lambda, affligé d’un job alimentaire peu gratifiant, venant tromper son célibat dans un bar à jeunes citadins plutôt branchés, hors de son troquet celtique habituel. Comme une envie soudaine d’aller voir ailleurs, « where there’s music and there’s people, who are young and alive », dirait Morrissey. Ça lui ferait un peu plus loin pour retourner à la voiture ensuite, et rentrer chez lui après ses quelques bières du soir, en petite banlieue résidentielle. Mais au moins il changerait de rue et de quartier.
Le voilà donc avec sa pinte de bavik, s’asseyant prudemment à l’étage, seul dans un coin. Et juste à côté de lui, retentit l’insolente musique du jeune esprit savant. Tellement propret, avec son carré bouclé de petit-bourgeois romantique, sa diction irréprochable, aux intonations ténor comme naturellement amplifiées… Il se crispe rien qu’à l’entendre étaler toutes ses références, multiplier les postulats philosophiques, et proclamer ses dix commandements culturels avec une inconvenante facilité, sans jamais une nuance de « peut-être »… Sans le moindre trait d’humour notable, comble de prétention.

Du point de vue d’un autre citadin culturellement éveillé, je ne peux lui nier une certaine éloquence. Bien sûr il y a du fumeux dans ce qu’il affirme, mais sauf à viser un discours de prix Nobel, ça reste tout à fait pardonnable. Maintenant, du point de vue de cet « homme du peuple » fictif qui s’insinue en moi, j’ai juste envie soudain de lui claquer sa grande bouche, pleine de suffisance, contre la chope à peine entamée qui lui sert de bavoir à faconde… Ça ne me ressemble guère pourtant , cette envie de violence gratuite. Mais après tout, quand on aborde un personnage de composition, il faut savoir déformer un peu l’enveloppe.

Alors oui, disons que je ne sais pas qui est Cioran, par exemple. Que j’ignore tout du pianiste Glenn Gould…. Et à quel point il était rejeté lui aussi par le « système », par l’élite musicale… Et ce Don Quichotte là, ouais ça me dit quelque chose, les moulins et tout ça ; mais ce que tu leur racontes à tes petits copains, trop sages pour te rabattre le claquet, ça ne me parle pas. Tu vois, j’en ai juste marre qu’on me fasse sentir de près ou de loin, que je suis trop bas de plafond pour saisir de quoi il retourne. Que c’est une faute d’inculture, et non une faute à des gens comme toi ou tes parents, qui ne savent pas m’attirer vers leur modèle de société, leurs goûts et couleurs ; qui ne savent pas m’injecter leur putain d’exaltation savante, comme mon premier shot d’héroïne à 18 ans quand je faisais les trois-huit au tri postal… Mais tu sais quoi, ça ne m’empêchait pas de lire « Les Fleurs du mal » aux toilettes, ou pendant ma pause clope, dès que j’avais cinq minutes. Juste parce que ma copine de l’époque m’avait offert ce bouquin. Elle bouquinait pas mal, et voilà, moi tu vois, je voulais lui prouver que j’étais curieux, que je la méprisais pas sa « culture »… C’était plutôt elle qui me méprisait, je crois.

Alors tu comprends, ce qui me donne envie de te secouer un peu, c’est de t’entendre glorifier tous les « plus grands artistes », qui se fichaient bien de ce qu’attendait l’autre : le public, la maison de disques, les critiques, ou la cour du roi… Et en même temps, je t’écoute déballer ton plan de carrière de petit privilégié issu d’une d’élite super-éduquée, celle qui a déjà tout compris, tout lu, tout vu, tout écouté, à même pas 25 ans d’âge… Tes grandes questions existentielles, c’est de savoir si tu vas poursuivre ton DEA en Suisse ou en Angleterre, si tu vas faire ton prochain ciné-concert sur du Chaplin ou du Bunuel, et quand tu pourras t’occuper de sortir ton projet de bouquin pompeux que personne ne lira de toute façon. Mais tu seras tellement fier de ne pas te préoccuper de l’autre, de ce qu’il peut bien en penser, surtout un arriéré comme moi. Tu seras tellement fier, que tu pourras encore faire le coq avec tes copains pendant un paquet d’années avant qu’on vienne dégonfler ta baudruche d’arrogance, monsieur Péremptoire. Ouais, j’ai peut-être pas écouté les sonates de Bach, mais je connais deux, trois mots quand même… Et devine quoi, cet aprem dans la bagnole du boulot, je suis même tombé sur France Culture en zappant au hasard, et justement c’était une émission sur Baudelaire… Et ce mec en fait, il m’avait touché à l’époque. J’avais lu et relu presque tous ses poèmes dans le recueil, surtout après qu’on ait rompu avec Camille, je me souviens… C’était devenu comme une sorte de fétiche pour moi. Et bien le gars en réalité, c’était un fils de bourgeois qui dilapidait l’héritage de son père du haut de ses 20 ans, à trop faire le beau, l’original, à trop parader en société… Et plus tard à force de mal fricoter, il s’est même choppé la syphilis, comme quoi les bactéries s’en foutent bien de ta classe sociale…
Alors sur le coup, en entendant ça, j’ai pensé : ok, on n’était pas du même monde, mais le type a été cherché au-delà, il a pris des risques, il était mal vu à son époque… Je l’imagine mal posé comme un petit bobo du vieux quartier en train de s’écouter parler pendant une heure, et finir par sortir son putain d’ I-phone juste pour montrer la photo de sa première copine, histoire de prouver qu’elle était mieux gaulée avant… Toi au final, tu es juste un couillon de plus qui attend qu’on l’expédie en traversée au bout du monde, comme Baudelaire à l’époque, pour lui remettre les idées en place… Et là ouais, je crois que tu commencerais à penser aux autres. Alors vas-y : crée, pense, écris, joue, dessine, mais pas juste pour ta petite personne, et ta petite caste. Sinon tu sais quoi ? Le navire de Baudelaire, bientôt ce ne sera plus qu’un radeau de la méduse pour les gens comme toi…

Ma bulle de songe éclate enfin, une silhouette féminine pointant par-dessus ma table. Oui, je me rappelle, on s’était croisés dans un autre bar il y a quelques semaines… C’est gentil de venir à moi, j’étais bien loin de faire le moindre pas vers l’humanité. Comme tout s’éclaire brusquement ; juste parce qu’une jeune femme a la curiosité de savoir ce qu’un vagabond d’âge mûr peut bien écrire, coincé à côté des toilettes, tandis qu’elle réprime une envie pressante d’y aller. Ainsi le désir d’altérité reprend ses droits. Et les microcosmes, on les emmerde autant qu’un poète du 19ème sur une barricade… Je ne crois ni en l’homme du peuple, ni en cette future intelligentsia. Je crois en elles. Mais au dernier pointage, ça reste encore une opinion minoritaire. Et même deux siècles après, la « passante » de Baudelaire continue à nous fuir, comme pour mieux échapper à ce monde d’hommes. Rien n’a tellement changé.

Avant je tournais le dos à la vitrine…

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(Dessin : Vianney Lefevre / Suggestion pour une lecture en musique : DJ Shadow – Blood on the motorway)

Il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine. Et maintenant je sais pourquoi. Rien à voir avec une quelconque superstition ; je préfère nettement passer sous une échelle, que sous les roues d’un bus en voulant éviter l’échelle… C’était pourtant ma place de prédilection autrefois : de trois-quart opposé à la devanture, assis à l’une des deux tables disposées. Profondeur de champ idéale pour qui souhaite jouir d’une vue complète, car toute la vie du bar s’expose, on ne manque ni les arrivants, ni les sortants. Mais derrière foisonne une des rues les plus animées du vieux centre, et il faut un esprit particulièrement serein, pour tendre ainsi l’échine à mille comploteurs indélicats. Ou la candide insouciance d’un touriste en goguette que je n’ai jamais été.

Non, ne jamais tourner le dos à la vitrine. La nuit traîne son lot de passants ricaneurs, plus ou moins éthylisés, qui ne vous laissent aucune répartie gestuelle possible, comme vous ne les apercevez pas vous moquer. De même, ceux qui pourraient vous reconnaître _ encore faut-il qu’ils le veuillent certes, n’ont aucune chance que vous leur rendiez un salut, un sourire, un simple clin d’œil, voire de rentrer bavarder cinq minutes. Bien sûr j’en ai usé, comme d’un stratagème plutôt sage quand on veut rester tranquille, ou qu’on redoute l’irruption d’un vieux fantôme au-dehors.

Et puis la cible, d’elle-même, s’est décrochée de ma façade arrière. Peu à peu j’ai migré vers d’autres banquettes, lorsque je ne changeais pas résolument de café. C’est beau d’être obstiné, à défier l’effervescence urbaine de tout son détachement corporel ; mais on finit par s’éloigner de la vitre, à mesure que s’estompe le besoin de s’afficher, de dos ou de face. La posture publique, jamais innocente, devient aussi pragmatique alors que de choisir une place du fait qu’elle soit libre. Simplement libre, elle.

Même inoccupée pourtant, je ne choisirais pas cette chaise dos à la vitrine, si j’étais vous. Oui, surtout vous, oiseaux de malheur en tout genre… Mes chers aimants à tragédies, moutons noir, ou simples victimes du mauvais sort, qui ne m’êtes pas toujours étrangers ; imaginez une voiture folle un soir de Saint-Sylvestre, venant emboutir la devanture, après avoir fauché dix passants. Vous ne voudriez pas en assumer le poids, sur votre conscience déjà appesantie d’un damné fraîchement paraplégique. Car bien sûr vous en réchappez. Contrairement à celle qui le même soir vous offrait ce charmant vis-à-vis galant, et aura vu jaillir, elle, le funeste bolide. Qui sait, en ayant choisi la table du fond, moins aguichante, peut-être cette jeune femme aurait-elle su vous convaincre d’une meilleure fortune…

Mais surtout, il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine au mauvais endroit, au mauvais moment. D’abord un pressentiment, comme un bruit inhabituel, une clameur étrangère au train-train citadin. Alors une voiture freine brusquement, pas folle celle-là, juste meurtrière. Les portières claquent, deux hommes surgissent, se précipitent vers les terrasses de cafés voisines. Quelques fumeurs dehors, à peine surpris, déjà mitraillés. Vous tournez la tête, beaucoup trop tard. La belle façade vole en éclat, vingt-cinq ans d’histoire ne peuvent rien devant trois petites secondes de kalach.

L’instant d’après, vous échouez à terre, soufflé par l’impact, tétanisé d’effroi. Une balle a transpercé l’épaule, plusieurs bouts de verres émaillent votre visage, sans qu’un œil soit atteint, presque par magie. Les deux tueurs balaient d’un bref regard l’avant-salle, avant de filer vers la terrasse suivante. Alors vous demeurez blotti, face contre sol, par ce réflexe de survie poussant à faire le mort, curieusement. La pensée reste figée, le temps paraît suspendu, comme un glas interminable. Votre coup de grâce hésite encore… Et c’est l’amnésie traumatique finalement qui vous abat. D’autres n’auront pas la même chance ; ni les victimes, ni les témoins oculaires survivants. D’autres eux aussi, avaient tourné le dos à la vitrine, et n’ont mesuré l’infamie du sort qu’à leur dernière fraction d’existence.

Car évidemment il faut un miraculé, une exception à la règle. Maintenant que la police vous interroge, les mots soudain manquent. Vous n’avez rien vu, juste tout ressenti. Rien à raconter, tout à exprimer. L’inspecteur en charge n’insiste pas, une dizaine d’autres témoins patientent derrière, plus distants des faits, mais moins avares en détails descriptifs. On vous confie d’urgence à l’attention d’un psychologue, officiant parmi une équipe de spécialistes dépêchés en renfort. Il cherche à cerner vos repères émotionnels immédiats, et dans quelle mesure les fonctions cognitives ont pu être affectées sous l’état de choc. Plusieurs questions automatiques défilent, auxquelles vous répondez sans égarement perceptible, juste avec une pointe d’agacement croissant.

_ Donc, vous avez été projeté à terre, et ensuite, vous rappelez-vous autre chose avant l’arrivée des secours, avant la civière ?
_ Je crois qu’il ne s’est rien passé, non.
_ Vous avez été victime d’une attaque terr..
_ (lui coupant la parole) Je veux dire, pour « moi », il ne s’est rien passé. J’ai tout manqué, vous comprenez ? C’était là, juste dans mon dos, et je n’ai simplement rien vu…
_ Mais vous êtes vivant, c’est le principal.
_ Non, le principal c’était de la voir arriver en face, de saisir le moment de vérité.
_ Voir la mort arriver en face… ? Mais vous avez encore toute votre vie pour ça, et je vous souhaite que ça n’arrive pas trop tôt.
_ Non, trop tard justement, je n’aurai jamais deux fois la même chance…
_ Quelle chance ? Vous réalisez que plusieurs personnes ont péri autour de vous ?
_ Je ne vous dis pas que je voulais mourir… encore moins en faisant la une des journaux. Mais qui s’intéressera à un survivant qui n’a rien vu, qui tournait le dos à la vitrine ?
(Une agent entre discrètement dans la pièce, avec un carton remplis d’objets personnels encore sous scellé)
_ Vous avez mentionné la possession d’une sacoche et d’un ordinateur portable au moment des faits, c’est bien cela ?
_ Oui… L’ordinateur est intact ?
_ Nous avons juste relevé des traces balistiques éventuelles, je ne peux pas vous dire, mais on dirait qu’il n’a pas été endommagé.
(Le psychologue reprend le fil de l’échange, tandis que s’éloigne la policière, après restitution des biens)
_ Vous étiez en train de travailler avec cet ordinateur ?
_ (…) en quelque sorte.
_ Vous écrivez ?
_ Peu importe.
_ Qu’écriviez-vous ?
(un silence s’installe…)
_ Qu’il ne faut jamais tourner le dos à la vitrine dans un bar…

_ Maintenant vous savez pourquoi.

Au fond c’était moi (la vieille dame au long parapluie kaki)

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(Photo: Alfred Eisenstaedt / Suggestion pour une lecture en musique : Philip Glass : Islands – Glassworks)

Elle ne s’attarde pas d’habitude. Un simple expresso, vite commandé, vite consommé. Bien qu’elle en grignote le spéculos adjoint, sans d’ailleurs gâcher la moindre miette. Insensible au tumulte environnant, elle ne cherche même pas toujours à s’asseoir. Ce qui peut surprendre pour une femme aussi âgée, en complet décalage avec le foisonnement humain d’un vendredi ou samedi soir.

C’est la vieille dame au long parapluie kaki. Tout le monde l’a vue au moins une fois, mais personne ne la connaît, personne ne lui parle. A peine aperçue qu’on l’oublie déjà. Comme on oublie ce mendiant en terrasse, ou le troisième Paki à roses de la soirée. Son dénuement social ne m’inspire aucun regard misérabiliste pour autant. En dépit du soin pictural qu’elle porte, malgré elle, à personnifier la vieillesse urbaine, gravée au burin, traversée en chaque sillon facial par une insondable mélancolie. Surtout, au delà du masque d’authenticité, j’admire un être dont la force de détachement en espace bar confine au suprême. Piliers et habitués de comptoir, remballez votre assurance au long cours ; vous ne lui arrivez sans doute même pas à la pointe du parapluie. Elle qui n’affiche justement aucune prétention en matière de stature citadine.

Ce soir donc, elle reste. Et réclame un deuxième café, à peine le premier avalé. Elle se tient assise à côté d’une bande festive d’étudiants, qui ne semblent même pas remarquer sa présence. Depuis la banquette opposée, je guette à contrario le moindre élément insolite dont elle pourrait m’éclairer, un motif à son attardement, si inhabituel. Il est tellement rare de croiser un individu que le temps ne parvient à démystifier : on ne sait ni son nom, ni son histoire, pas même le son de sa voix. Et je ne découvre rien d’autre pour l’heure, car elle se contente de vider sa tasse en quelques gorgées, puis s’en va, escorté de son fidèle pépin.

Trois jours passent, avant qu’un autre lever de mystère ne s’offre à mon attention. A nouveau elle entre, un peu plus tôt aujourd’hui, commande son petit noir, puis occupe la même extrémité de banquette, pourtant libérée cette fois. Elle n’est toujours que de passage, alors à quoi bon s’approprier une table, semble-t-elle indiquer. Je remarque également ce petit sachet poubelle étendu à ces pieds, qu’elle traînait déjà précédemment. Ce doit être un sac à main en quelque sorte. Autre bizarrerie jusque là inédite : elle émet une sorte de chuchotement irrégulier, comme une liste de remontrances, ou de lamentations, visiblement adressées à elle-même… Faute de pouvoir lire sur ses lèvres, je l’entends à son expression. Mais bientôt l’oiseau discret reprend ses affaires, et s’envole à nouveau.

Je la retrouve le lendemain, vers 22h30. Elle l’ignore, mais nous avons rendez-vous. Il me faut à tout prix décoder son message maintenant, même accidentel. En saisir le subliminal, faute d’action avérée. Car les faits et gestes sont toujours aussi restreints et ritualisés. Prendre un café simple, qu’elle requiert à la serveuse depuis l’angle du comptoir, poser préalablement sa monnaie, au centime exact le plus souvent… Puis elle vide sa tasse directement sur le zinc, signe hélas d’une présence à nouveau fugitive. Mais à mon étonnement, la voilà qui repointe une demi-heure plus tard, et choisit en l’occasion une table vacante. La posture a changé entretemps. Pour d’autres ce serait imperceptible _ juste une vieille assise dans un troquet, pensera-t-on ; moi au contraire, j’y ressens une détresse plus récente, que son blues du quotidien vient seulement rehausser. Ainsi depuis vingt minutes, elle n’a même pas bougé un sourcil. Sa main droite reste collée au soutien d’une tête bien trop lourde, trop fatiguée sans doute pour même songer à rentrer. Où d’ailleurs ? Elle doit bien habiter quelque part dans le quartier, mais dussé-je croiser un membre de son voisinage, je préférerais autant ne rien savoir finalement. Ne cherchons pas à la démasquer, juste à percevoir le signe. Même un échange bref ou un regard, cela suffira.

Il faut attendre la semaine suivante pour la voir réapparaître. Elle s’attribue une table entière, à nouveau. Moins portée à se fondre dans le décor décidément, mais toujours aussi abstraite et sauvage. J’ai la bonne inspiration de m’être assis juste en face, tel que huit jours auparavant. Et je scrute, j’attends un indice, une révélation. Comme un spectateur épie une cascade, dans un film d’auteur projeté au ralenti. En voilà une justement : car brusquement elle sort de sa poche un calepin, doublé d’un fin stylo bleu, l’ouvre, puis le referme presque aussitôt, et le range machinalement. Tant pis, guettons le prochain rebondissement. Seulement trois minutes plus tard, nouvelle apparition du petit carnet : elle le feuillette vaguement, mais n’écrit toujours rien. Son air pourtant, a quelque chose soudain d’une poétesse maudite, qui chercherait l’ultime élan d’inspiration, à travers une courte note testamentaire…
Bien que située un mètre à gauche du comptoir, elle se relève à chaque besoin de commander. Sa voix de fait, reste un murmure inaudible, sauf pour le serveur. Aura-t-il mal interprété sa demande peut-être, car il lui présente _ quelle surprise, un grand verre de jus d’abricot… Diable, c’est aussi ma potion refuge, lorsque j’ai fermement décidé de ne pas trop boire, ou juste pour retarder ma consommation d’alcool. Certes, il faut pouvoir assumer un choix aussi peu baudelairien, au vu de tous, mais ce soir au moins je ne suis pas le seul…

Mon observation est alors émaillée d’un échange avec une connaissance, venue me saluer. Détourné quelques instants de la vieille dame, je me recentre vers elle, et constate, médusé, sa disparition soudaine. L’étrangeté de son départ me laisse troublé. Siégeait-elle vraiment à cet endroit d’ailleurs, ou me suis-je accoutumé à sa figure spectrale, au point de l’imaginer présente en dépit du réel ? Comme sa table est désormais libre, et qu’elle occupait ma place de prédilection, je décide de m’y installer. Mais quelques minutes seulement après mon transfert, le fantôme revient, se tenant debout à moins de deux mètres. Elle avait dû filer à l’étage, jusqu’aux toilettes, me dis-je. Une déduction plutôt absurde en y repensant, car pour une femme d’un certain âge, cet escalier constitue une véritable épreuve physique. Et sans même réaliser l’inconséquence dramatique d’une telle intention, je lui adresse donc la parole, par un maudit réflexe de savoir-vivre : « Pardon, vous étiez assis là ? ».
Elle me jette un oeil sévère, quasi dédaigneux, comme s’il devait appuyer toute l’incongruité de la question qui vient de lui être posée. Aucune parole pour se substituer au langage des yeux, aucune réponse. Mais si je devais traduire en mots ce masque de fermeté, il me dirait quelque chose comme : « Tu crois vraiment que je me soucie de ça ? Que ton comportement a la moindre incidence sur mes allées et venues ? »

J’existais à peine dans ce regard. Et je ne saurais y distinguer la part d’autisme social, de l’expression d’une vieillesse ultra-aguerrie, qui ne demande rien à personne pour le coup. Alors qu’on ne vienne pas lui en poser des questions. Je lui ai pris sa place ? Qu’importe, celle que j’accaparais demeure vacante, elle y échoit donc à son tour, sans autre concertation. Et nous voilà de nouveau face à face, par banquettes interposées. Nous avons juste échangé les rôles. Maintenant c’est elle, l’écrivain-espion. Elle, qui ressort prestement son petit calepin usé, en détache le stylo-bic, et se mets, ô révélation, enfin à écrire quelques mots. La scène ne dure qu’une poignée de secondes, puis la femme se lève encore en direction du comptoir, et revient, à ma plus grande stupéfaction, munie d’un verre de muscadet _ mon alcool habituel en ce lieu, et dont j’avale une gorgée à ce moment même… Comment par deux fois le même soir, la vieille dame a-t-elle pu renier sa fidélité au simple expresso, juste sous mes yeux, faisant coïncider chacune de ses commandes avec les miennes… ? Serait-ce là ma révélation : un piètre clin d’oeil surréaliste, ou comment la nature _ pas encore morte, non contente d’imiter l’art, va jusqu’à singer l’artiste ? Et d’abord, qui d’autre ici lui prête une quelconque attention ? Qui d’autre que moi valide sa présence ?

Je commence seulement à comprendre, et à l’admettre… Toute cette fascination d’enquêteur, n’est qu’une projection angoissée de ma propre trajectoire citadine. Je me vois en elle. Vieilli, transfiguré, à un tel point d’indépendance affective et d’endurance au mystère, que la désinence mâle-femelle s’en trouve même accessoire. Une légende urbaine n’a pas de sexe… Que cette femme existe vraiment ou non, peu importe. Son esprit demeure, immuable. Et il m’ébauche une destinée, dont je peux encore réfuter l’occurrence, lointaine, mais qui ne doit nourrir aucun effroi, ni convier au moindre regret. On n’est toujours que de passage, semblait-elle indiquer… Et au fond oui, c’était moi, la vieille dame au long parapluie kaki.